au dragon; pour cette fois, on l'avait mis presque nu, probablement
pour s'assurer s'il n'avait pas une ceinture avec de l'argent. Je lui
montrai la cave, et nous arrivâmes à la porte où nous fûmes saisis par
la quantité de morts que nous y vîmes; près du poste du Badois étaient
quatre hommes de la Garde, morts pendant la nuit, et dont l'officier
de poste avait empêché qu'on les dépouillât; il nous dit aussi que,
dans son corps de garde, il y en avait encore deux qu'il croyait de la
Garde; nous y entrâmes pour les voir; ils étaient sans connaissance:
le premier était un chasseur, le second, qui avait la figure cachée
avec un mouchoir, était de notre régiment. Grangier, lui ayant
découvert la figure, fut on ne peut plus surpris en reconnaissant
celui qu'il cherchait. Nous nous empressâmes, comme nous pûmes, de le
secourir; nous lui ôtâmes son sabre et sa giberne qu'il avait encore
sur lui, ainsi que son col, et nous tâchâmes de lui faire avaler
quelques gouttes d'eau-de-vie; il ouvrit les yeux sans nous
reconnaître et, un instant après, il expira dans mes bras. Nous
ouvrîmes son sac; nous y trouvâmes une montre, ainsi que différents
petits objets que Grangier renferma afin de les envoyer comme souvenir
à sa famille, s'il avait le bonheur de revoir la France, car il était
du même endroit que lui; tant qu'au chasseur, après l'avoir mis dans
la meilleure position possible, nous l'abandonnâmes à sa malheureuse
destinée. Que pouvions-nous faire?
Grangier me conduisit à son poste; un instant après, il fut relevé par
les chasseurs; avant de partir, nous n'oubliâmes pas de leur
recommander l'homme de leur régiment que nous venions de quitter. Le
sergent envoya de suite quatre hommes pour le prendre: il sera
probablement mort en arrivant, car tous ceux qui se trouvaient dans
cette position mouraient de suite, comme s'ils eussent été asphyxiés.
Nous retournâmes au régiment, où nous passâmes le reste de la journée
à mettre nos armes en bon état, à nous chauffer et à causer. Pendant
la journée, nous tuâmes plusieurs chevaux que nos hommes nous
amenèrent et que nous partageâmes; l'on fit aussi une petite
distribution de farine de seigle et d'un peu de gruau, dans lequel se
trouvaient presque autant de paille et de grains de seigle.
Le lendemain, à quatre heures du matin, l'on nous fit prendre les
armes pour nous porter en avant à un quart de lieue de la ville, où,
malgré un froid rigoureux, nous restâmes en bataille jusqu'au grand
jour. Les jours suivants, nous fîmes de même, car l'armée russe
manoeuvrait sur notre gauche.
Il y avait déjà trois jours que nous étions à Smolensk, que nous ne
savions pas si nous devions rester dans cette position, ou si nous
devions continuer notre retraite. Rester, disait-on, c'est impossible.
Alors pourquoi ne pas partir, plutôt que de rester dans une ville où
il n'y avait pas de maisons pour nous abriter et pas de vivres pour
nous nourrir? Le quatrième jour, en revenant, comme les jours
précédents, de la position du matin, et comme nous étions près
d'arriver à notre bivac, j'aperçus un officier d'un régiment de ligne,
couché devant un feu; près de lui étaient quelques soldats; nous nous
regardâmes, quelque temps, comme deux hommes qui s'étaient quelquefois
vus et qui cherchaient à se reconnaître sous les haillons dont nous
étions couverts et la crasse de ma figure. Je m'arrête, lui se lève
et, s'approchant de moi, il me dit: «Je ne me trompe pas?--Non», lui
dis-je. Nous nous étions reconnus, et nous nous embrassâmes sans avoir
prononcé nos noms.
C'était Beaulieu[28], mon camarade de lit aux Vélites, lorsque nous
étions à Fontainebleau. Combien nous nous trouvâmes changés, et
misérables! Je ne l'avais pas vu depuis la bataille de Wagram, époque
où il avait quitté la Garde pour passer officier dans la ligne, avec
d'autres Vélites. Je lui demandai où était son régiment; pour toute
réponse, il me montra l'aigle au milieu d'un faisceau d'armes; ils
étaient encore trente-trois; il était le seul officier, avec le
chirurgien-major; des autres, la plus grande partie avait péri dans
les combats, mais plus de la moitié étaient morts de misère et de
froid; quelques-uns étaient égarés.
[Note 28: Beaulieu était le frère de Mme Vast, de Valenciennes,
notaire à Condé, mon pays. À ma rentrée des prisons, en 1814, cette
dame m'apprit que son malheureux frère avait été tué à Dresde, d'un
boulet. (_Note de l'auteur_.)]
Lui, Beaulieu, était capitaine; il me dit qu'il avait l'ordre de
suivre la Garde. Je restai encore quelque temps avec lui, et, comme il
n'avait pas de vivres, nous partageâmes en frères le riz que j'avais
reçu des hommes rencontrés dans l'église, la nuit de notre arrivée.
C'était la plus grande preuve d'amitié que l'on puisse donner à un
camarade dans une situation où, pour de l'or, l'on ne pouvait rien
trouver.
Le 14 au matin, l'Empereur partit de Smolensk avec les régiments de
grenadiers et de chasseurs; nous les suivîmes, quelque temps après, en
faisant l'arrière-garde, laissant derrière nous les corps d'armée du
prince Eugène, Davoust et Ney réduits à peu de monde; en sortant de la
ville, nous traversâmes le Champ sacré, appelé ainsi par les Russes.
Un peu plus loin de Korouïtnia[29] se trouve un ravin assez profond et
encaissé; étant obligés de nous arrêter afin de donner le temps à
l'artillerie de le traverser, je cherchai Grangier, ainsi qu'un autre
de mes amis, à qui je proposai de le traverser et de nous porter en
avant pour ne pas nous geler à attendre; étant, de l'autre côté,
forcés de nous arrêter encore, nous remarquâmes trois hommes autour
d'un cheval mort; deux de ces hommes étaient debout et semblaient
ivres, tant ils chancelaient. Le troisième, qui était un Allemand,
était couché sur le cheval. Ce malheureux, mourant de faim et ne
pouvant en couper, cherchait à mordre dedans; il finit par expirer
dans cette position, de froid et de faim. Les deux autres, qui étaient
deux hussards, avaient la bouche et les mains ensanglantées; nous leur
adressâmes la parole, mais nous ne pûmes en obtenir aucune réponse:
ils nous regardèrent avec un rire à faire peur, et, se tenant le bras,
ils allèrent s'asseoir près de celui qui venait de mourir, où,
probablement, ils finirent par s'endormir pour toujours.
[Note 29: Korouïtnia, petit village. (_Note de l'auteur_.)]
Nous continuâmes à marcher sur le côté de la route, afin de gagner la
droite de la colonne et, de là, attendre notre régiment près d'un feu
abandonné, si toutefois nous avions le bonheur d'en trouver. Nous
rencontrâmes un hussard, je crois qu'il était du 8e régiment, luttant
contre la mort, se relevant et tombant aussitôt. Malgré le peu de
moyens que nous avions de donner des secours, nous avançâmes pour le
secourir, mais il venait de tomber pour ne plus se relever. Ainsi, à
chaque instant, l'on était obligé d'enjamber au-dessus des morts et
des mourants.
Comme nous continuions toujours, quoique avec beaucoup de difficulté,
à marcher sur la droite de la route, pour dépasser les convois, nous
vîmes un soldat de la ligne assis contre un arbre où il y avait un
petit feu: il était occupé à faire fondre de la neige dans une
marmite, afin d'y faire cuire le foie et le coeur d'un cheval qu'il
avait éventré. Il nous dit que, n'ayant pu en couper de la viande, il
avait, avec sa baïonnette, fait un trou au ventre, d'où il avait tiré
ce qu'il allait faire cuire.
Comme nous avions du riz et du gruau, nous lui proposâmes de nous
prêter sa marmite pour en faire cuire, et que nous le mangerions
ensemble. Il accepta avec plaisir. Ainsi, avec du riz et du gruau où
il y avait autant de paille, nous fîmes une soupe que nous
assaisonnâmes avec un morceau de sucre que Grangier avait dans son
sac, ne voulant pas la saler avec de la poudre, car nous n'avions pas
de sel. Pendant que notre soupe cuisait, nous nous occupâmes à faire
cuire, au bout de nos sabres, des morceaux de foie et les rognons du
cheval, que nous trouvâmes délicieux. Lorsque notre riz fut à moitié
cuit, nous le mangeâmes, et nous rejoignîmes le régiment qui nous
avait déjà dépassés. Le même jour, l'Empereur coucha à Korouïtnia, et
nous un peu en arrière, dans un bois.
Le lendemain, l'on se mit en route de grand matin, pour atteindre
Krasnoé, mais, avant d'arriver à cette ville, la tête de la colonne
impériale fut arrêtée par vingt-cinq mille Russes qui barraient la
route. Les premiers de l'armée qui les aperçurent étaient des hommes
isolés qui, aussitôt, se replièrent sur les premiers régiments de la
Garde, mais la plus grande partie, moins intimidée ou plus valide, se
réunit et fit face à l'ennemi. Il y eut quelques hommes insouciants ou
malheureux qui, sans s'en apercevoir, furent se jeter au milieu d'eux.
Les grenadiers et les chasseurs de la Garde s'étant formés en colonnes
serrées par division, s'avancèrent de suite sur la masse des Russes
qui, n'osant pas les attendre, se retirèrent et laissèrent le passage
libre; mais ils prirent position sur les hauteurs à gauche de la route
et tirèrent quelques volées de coups de canon. Au bruit du canon, et
comme nous étions en arrière, nous doublâmes le pas et nous arrivâmes
au moment où l'on menait quelques pièces en batterie pour les
classer. Aussi, aux premiers coups que l'on tira, on les vit
disparaître derrière les hauteurs, et nous continuâmes à marcher.
Dans cette circonstance, il s'est passé un fait que je ne dois pas
passer sous silence, et dont j'ai eu connaissance pour en avoir
entendu parler, mais différemment conté, et même écrit.
L'on a dit qu'au moment où l'on aperçut les Russes, les premiers
régiments de la Garde se groupèrent, ainsi que l'état-major, autour de
l'Empereur, et que, de cette manière, l'on marcha comme si l'ennemi ne
fût pas devant nous; que la musique joua l'air:
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?
et que l'Empereur interrompit la musique en ordonnant de jouer:
Veillons au salut de l'Empire!
Le fait que l'on rapporte s'est bien passé, mais d'une manière toute
différente, car c'est à Smolensk même que la chose s'était passée. Je
crois ne pas me tromper en disant que c'est le jour même de notre
départ de cette ville que j'en ai entendu parler.
Le prince de Neufchâtel, alors ministre de la guerre, voyant que
l'Empereur ne donnait pas d'ordre de départ et l'inquiétude de toute
l'armée à cet égard, vu l'impossibilité de rester dans une aussi
triste position, réunit quelques musiciens et leur ordonna de jouer,
sous les croisées de la maison où l'Empereur était logé, l'air:
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?
À peine avait-on commencé, que l'Empereur se montra sur le balcon, et
qu'il commanda de jouer:
Veillons au salut de l'Empire!
que les musiciens exécutèrent tant bien que mal, malgré leur misère.
Un instant après, l'ordre du départ fut donné pour le lendemain matin.
Comment croire que les malheureux musiciens, en supposant même qu'ils
se fussent trouvés à la droite du régiment, chose que l'on ne voyait
plus depuis le commencement de nos désastres, eussent été capables de
souffler dans leurs instruments ou de faire aller leurs doigts, dont
une partie les avaient gelés? Mais, à Smolensk, la chose était plutôt
possible, parce qu'il y avait du feu et que l'on se chauffait.
Deux heures après la rencontre des Russes, l'Empereur arrive à
Krasnoé, avec les premiers régiments de la Garde, notre régiment et
les fusiliers-chasseurs. Nous bivaquâmes en arrière de la ville; en
arrivant, je fus commandé de garde avec quinze hommes, chez le général
Roguet, qui était logé en ville, dans une mauvaise maison couverte en
chaume. J'établis mon poste dans une écurie, m'estimant très heureux
de passer la nuit à couvert et près d'un feu que nous venions
d'allumer; mais il en fut tout autrement.
Pendant que nous étions dans Krasnoé et autour, l'armée russe, forte,
dit-on, de quatre-vingt-dix mille hommes, nous entourait, car devant
nous, à droite, à gauche et derrière, ce n'était que Russes qui
croyaient, probablement, faire bon marché de nous. Mais l'Empereur
voulut leur faire sentir que la chose n'était pas aussi facile qu'ils
le pensaient, car, si nous étions malheureux, mourants de faim et de
froid, il nous restait encore quelque chose qui nous soutenait:
l'honneur et le courage. Aussi l'Empereur, fatigué de se voir suivre
par cette nuée de barbares et de sauvages, résolut de s'en
débarrasser.
Le soir de notre arrivée, le général Roguet reçut l'ordre d'attaquer,
pendant la nuit, avec une partie de la Garde, les régiments de
fusiliers-chasseurs, grenadiers, voltigeurs et tirailleurs: à onze
heures du soir, l'on envoya quelques détachements, afin de faire une
reconnaissance et de bien s'assurer de la position de l'ennemi, qui
occupait deux villages devant lesquels il avait établi son camp, et
dont on connut la direction par la position de leurs feux; il est
probable qu'il craignait quelque chose, car, lorsque nous fûmes
l'attaquer, une partie était déjà en mesure de nous recevoir.
Il pouvait être une heure du matin lorsque le général vint me dire,
avec son accent gascon: «Sergent, vous allez laisser ici un caporal et
quatre hommes pour garder mon logement et le peu d'effets qu il me
reste; vous, retournez au camp rejoindre le régiment avec votre garde;
tout à l'heure, nous aurons de la besogne!»
Je le dirai franchement, cet ordre ne me fit pas plaisir; ce n'était
certainement pas la crainte de me battre, mais c'était la peine que
j'avais de perdre quelques moments de repos, dont j'avais tant besoin.
Lorsque j'arrivai au camp, chacun était déjà occupé à préparer ses
armes; je les trouvai disposés à bien se battre; plusieurs me dirent
qu'ils espéraient trouver une fin à leurs souffrances, car il leur
était impossible de résister davantage.
Il était deux heures lorsque le mouvement commença; nous nous mîmes en
marche sur trois colonnes: les fusiliers-grenadiers, dont je faisais
partie, et les fusiliers-chasseurs formaient celle du centre; les
tirailleurs et voltigeurs celles de droite et de gauche. Il faisait un
froid comme les jours précédents; nous marchions avec peine, au milieu
des terres, dans la neige jusqu'aux genoux. Après une demi-heure de
marche, nous nous trouvâmes au milieu des Russes, dont une partie
avait pris les armes, car une grande ligne d'infanterie était sur
notre droite, et à moins de quatre-vingts pas, faisant sur nous un feu
meurtrier; leur grosse cavalerie, composée de cuirassiers habillés de
blanc, portant cuirasse noire, était sur notre gauche, à une pareille
distance, hurlant comme des loups pour s'exciter les uns les autres,
mais n'osant nous aborder, et leur artillerie, au centre, tirant à
mitraille. Cela n'arrêta pas notre marche, car, malgré leurs feux et
le nombre d'hommes qui tombaient chez nous, nous les abordâmes au pas
de charge et nous entrâmes dans leur camp, où nous fîmes un carnage
affreux à coups de baïonnettes.
Ceux qui étaient plus éloignés avaient eu le temps de prendre les
armes et de venir au secours des premiers. Alors, un autre genre de
combat commença, car ils mirent le feu à leur camp et aux deux
villages. Nous pûmes nous battre à la lueur de l'incendie. Les
colonnes de droite et de gauche nous avaient dépassés et étaient
entrées dans le camp ennemi par les extrémités, tandis que notre
colonne entrait par le centre.
J'oubliais de dire qu'au moment où nous battions la charge, et que la
tête de notre colonne enfonçait les Russes, en mettant leur camp en
déroute, nous rencontrâmes, étendus sur la neige, plusieurs centaines
de Russes que l'on crut morts ou dangereusement blessés. Nous les
dépassâmes, mais, à peine fûmes-nous au-dessus, qu'ils se relevèrent
avec leurs armes; ils firent feu, de manière que nous fûmes obligés de
faire demi-tour pour nous défendre. Malheureusement pour eux, un
bataillon qui faisait l'arrière garde et qu'ils n'avaient pu
apercevoir, arriva. Ils furent pris entre deux feux; en moins de cinq
minutes, plus un n'existait: c'est une ruse de guerre dont les Russes
se servent souvent, mais là, elle ne réussit pas.
Le premier qui tomba chez nous, lorsque nous marchions en colonne, fut
le malheureux Beloque, celui qui, à Smolensk, m'avait prédit sa mort.
Il fut atteint d'une balle à la tête et tué sur le coup; il était
l'ami de tous ceux qui le connaissaient, et, malgré l'indifférence que
nous avions pour tout, et même pour nous, Beloque fut généralement
regretté de ses camarades.
Lorsque nous eûmes traversé le camp des Russes, et abordé le village,
après les avoir forcés à jeter une partie de leur artillerie dans un
lac, un grand nombre de leurs fantassins s'étaient retirés dans les
maisons, dont une partie était en flammes. C'est là où nous nous
battîmes avec acharnement et corps à corps. Le carnage fut terrible;
nous étions divisés; chacun se battait pour son compte. Je me trouvais
près de notre colonel, le plus ancien colonel de France, qui avait
fait les campagnes d'Égypte. Il était, dans ce moment, conduit par un
sapeur qui le soutenait en le tenant par le bras; près de lui était
aussi l'adjudant-major Roustan; nous nous trouvions à l'entrée d'une
espèce de ferme où beaucoup de Russes s'étaient retirés et étaient
bloqués par des hommes de notre régiment; ils n'avaient, pour toute
retraite, qu'une issue dans la grande cour, mais fermée par une
barrière qu'ils étaient obligés d'escalader.
Pendant ce combat isolé, je remarquai, dans la cour, un officier russe
monté sur un cheval blanc, frappant à coups de plat de sabre sur ses
soldats qui se pressaient de fuir en voulant sauter la barrière, et ne
lui laissaient aucun moyen de se sauver. Il finit cependant par se
rendre maître du passage, mais, au moment où il allait sauter de
l'autre côté, son cheval fut atteint d'une balle et tomba sous lui, de
manière que le passage devint difficile. Alors les soldats russes
furent forcés de se défendre. Dès ce moment, le combat devint plus
acharné. À la lueur des flammes, ce n'était plus qu'une vraie
boucherie. Russes, Français étaient les uns sur les autres, dans la
neige, se tuant à bout portant.
Je voulus courir sur l'officier russe qui s'était dégagé de dessous
son cheval, et qui cherchait, aidé de deux soldats, à se sauver en
passant la barrière; mais un soldat russe m'arrêta à deux pas du bout
du canon de son fusil, et fit feu; probablement qu'il n'y eut que
l'amorce qui brûla, car, si le coup avait parti, c'en était fait de
moi; sentant que je n'étais pas blessé, je me retirai à quelques pas
de mon adversaire qui, pensant que j'étais dangereusement blessé,
rechargeait tranquillement son arme. L'adjudant-major Roustan, qui se
trouvait près du colonel et m'avait vu en danger, courut sur moi et,
me prenant dans ses bras, me dit: «Mon pauvre Bourgogne, n'êtes-vous
pas blessé?--Non, lui répondis-je.--Alors ne le manquez pas!» C'était
bien ma pensée. En supposant que mon fusil manquât (chose qui arrivait
souvent, à cause de la neige), j'aurais couru dessus avec ma
baïonnette. Je ne lui donnai pas le temps de finir de recharger,
qu'une balle l'avait déjà traversé. Quoique blessé mortellement, il ne
tomba pas sur le coup; il recula en chancelant, et en me regardant
d'un air menaçant, sans lâcher son arme, et alla tomber sur le cheval
de l'officier qui se trouvait contre la barrière. L'adjudant-major,
passant près de lui, lui porta un coup de sabre dans le côté qui
accéléra sa chute; au même instant, je revins près du colonel que je
trouvai abîmé de fatigue, n'ayant plus la force de commander; il
n'avait près de lui que son sapeur. L'adjudant-major arriva avec son
sabre ensanglanté, en nous disant que, pour traverser la mêlée et
rejoindre le colonel, il avait été obligé de se faire jour à coups de
sabre, mais qu'il arrivait avec un coup de baïonnette dans la cuisse
droite. Dans ce moment, le sapeur qui soutenait le colonel fut atteint
d'une balle dans la poitrine. Le colonel, s'en étant aperçu, lui dit:
«Sapeur, vous êtes blessé?--Oui, mon colonel», répond le sapeur, et,
prenant la main du colonel, il lui fit sentir sa blessure en lui
mettant son doigt dans le trou et en lui disant: «Ici, mon
colonel!--Alors, retirez-vous!» Le sapeur lui répondit qu'il avait
encore assez de force pour le soutenir ou mourir avec lui, ou seul à
côté de lui, s'il le fallait: «Après tout, reprit l'adjudant-major, où
irait-il? Se jeter dans un parti ennemi! Nous ne savons où nous
sommes, et je vois bien que, pour nous reconnaître, nous serons
obligés d'attendre le jour en combattant!»
Effectivement, nous étions tout à fait désorientés, à cause de la
lueur de l'incendie; le régiment se battait sur plusieurs points et
par pelotons.
Il n'y avait pas cinq minutes que le sapeur était blotti, que les
Russes qui étaient dans la ferme et que nous tenions étroitement
bloqués, se voyant sur le point d'être brûlés, voulurent se rendre: un
sous-officier blessé vint au milieu d'une grêle de balles en faire la
proposition. Alors, l'adjudant-major m'envoya commander que l'on
cessât le feu: «Cesser le feu! me répondit un soldat de notre
régiment, qui était blessé; cessera qui voudra, mais, puisque je suis
blessé et que, probablement, je périrai, je ne cesserai de tirer que
lorsque je n'aurai plus de cartouches!»
En effet, blessé comme il l'était d'un coup de balle qui lui avait
cassé la cuisse, et assis sur la neige qu'il rougissait de son sang,
il ne cessa de tirer et même de demander des cartouches aux autres.
L'adjudant-major, voyant que ses ordres n'étaient pas exécutés, vint
lui-même, disait-il, de la part du colonel. Mais nos soldats, qui se
battaient en désespérés, ne l'entendirent pas et continuèrent. Les
Russes, voyant qu'il n'y avait plus pour eux aucun espoir de salut, et
n'ayant plus, probablement, de munitions pour se défendre, essayèrent
de sortir en masse du corps de bâtiment où ils s'étaient retirés et où
ils commençaient à rôtir, mais nos hommes les forcèrent d'y rentrer.
Un instant après, n'y pouvant plus tenir, ils firent une nouvelle
tentative, mais à peine quelques hommes furent-ils dans la cour, que
le bâtiment s'écroula sur le reste, où peut-être plus de quarante
périrent dans les flammes; ceux qui étaient sortis ne furent pas plus
heureux.
Après cette scène, nous ramassâmes nos blessés et nous nous réunîmes
autour du colonel avec nos armes chargées, en attendant le jour.
Pendant ce temps, ce n'était qu'un bruit, autour de nous, de coups de
fusil de ceux qui combattaient encore sur d'autres points; à cela
étaient mêlés les cris des blessés et les plaintes des mourants. Rien
d'aussi triste qu'un combat de nuit, où souvent il arrive des méprises
bien funestes.
Nous attendîmes le jour dans cette position. Lorsqu'il parut, nous
pûmes nous reconnaître et juger du résultat du combat: tout l'espace
que nous avions parcouru était jonché de morts et de blessés. Je
reconnus celui qui avait voulu me tuer: il n'était pas mort; la balle
lui avait traversé le côté, indépendamment du coup de sabre que
l'adjudant-major lui avait donné. Je le fis mettre dans une position
meilleure que celle où il était, car le cheval blanc de l'officier
russe, près duquel il avait été tomber, et qui se débattait, pouvait
lui faire mal.
L'intérieur des maisons du village où nous étions, je ne sais si c'est
Kircova ou Malierva, ainsi que le camp des Russes et les environs,
étaient couverts de cadavres dont une partie étaient à demi brûlés.
Notre chef de bataillon, M. Gilet, eut la cuisse cassée d'une balle,
dont il mourut peu de jours après. Les tirailleurs et voltigeurs
perdirent plus de monde que nous; dans la matinée, je rencontrai le
capitaine Débonnez, qui était du même endroit que moi, et qui
commandait une compagnie des voltigeurs de la Garde; il venait
s'informer s'il ne m'était rien arrivé; il me conta qu'il avait perdu
le tiers de sa compagnie, plus son sous-lieutenant qui était un
Vélite, et son sergent-major qui furent tués des premiers.
Par suite de ce combat meurtrier, les Russes se retirèrent de leurs
positions, sans cependant s'éloigner, et nous restâmes sur le champ de
bataille pendant toute la journée et la nuit du 16 au 17, pendant
lesquelles nous fûmes toujours en mouvement. À chaque instant, pour
nous tenir en haleine, l'on nous faisait prendre les armes; nous
étions toujours sur le qui-vive, sans pouvoir nous reposer, ni même
nous chauffer.
À la suite d'une de ces prises d'armes, et au moment où tous les
sous-officiers, nous étions réunis, causant de nos misères et du
combat de la nuit précédente, l'adjudant-major Delaître, l'homme le
plus méchant et le plus cruel que j'aie jamais connu, faisant le mal
pour le plaisir de le faire, vint se mêler à notre conversation et,
chose étonnante, commença par s'apitoyer sur la fin tragique de
Beloque dont nous déplorions la perte: «Pauvre Beloque! disait-il, je
regrette beaucoup de lui avoir fait de la peine!» Une voix, je n'ai
jamais pu savoir qui, vint me dire à l'oreille, assez haut pour être
entendu de plusieurs: «Il va bientôt mourir!» Il semblait regretter le
mal qu'il avait fait à tous ceux qui étaient sous ses ordres et
principalement à nous, les sous-officiers; il n'y en avait pas un dans
le régiment qui n'eût voulu le voir enlever d'un coup de boulet, et il
n'avait pas d'autre nom que Pierre le Cruel.
Le 17 au matin, à peine s'il faisait jour, que nous prîmes les armes
et, après nous être formés en colonnes serrées par division, nous nous
mîmes en marche pour aller prendre position sur le bord de la route,
du côté opposé au champ de bataille que nous venions de quitter.