Tout en marchant et en pensant à mes pommes de terre, je me trompai de

chemin; je ne m'en aperçus qu'aux cris et aux jurements que faisaient

cinq hommes qui se battaient comme des chiens; à côté d'eux était une

cuisse de cheval qui faisait l'objet de leurs discussions. L'un de ces

hommes, en me voyant, vint jusqu'à moi en me disant que lui et son

camarade, tous deux soldats du train, avaient, avec d'autres, été tuer

un cheval derrière le bois, et que, revenant avec leur part qu'ils

portaient au bivac, ils avaient été attaqués par trois hommes d'un

autre régiment qui voulaient la leur prendre, mais que, si je voulais

les aider à la défendre, ils m'en donneraient ma part. À mon tour,

craignant le même sort pour mes pommes de terre, je lui répondis que

je ne pouvais m'arrêter, mais qu'ils n'avaient qu'à tenir bon un

instant, que je leur enverrais quelqu'un pour les aider. Je poursuivis

mon chemin.

Pas loin de là, je rencontrai deux hommes de notre régiment à qui je

contai l'affaire; ils marchèrent de ce côté. J'ai su, le lendemain,

qu'ils n'avaient vu, en arrivant, qu'un homme mort qui venait d'être

assommé avec un gros bâton de sapin qu'ils avaient trouvé à côté, et

rouge de sang. Probablement que les trois agresseurs avaient profité

du moment où l'autre implorait mon assistance pour se défaire de celui

qui était resté seul.

À mon arrivée à l'endroit où était le régiment, plusieurs de mes

camarades me demandèrent si je n'avais rien découvert; je leur

répondis que non. Ensuite, prenant ma place près du feu, je fis comme

tous les jours; je creusai ma place, c'est-à-dire mon lit de neige,

et, comme nous n'avions pas de paille, j'étendis ma peau d'ours pour

me coucher, la tête sur mon collet doublé en peau d'hermine étendu

sur moi. Je me disposais à passer la nuit, mais, avant de dormir,

j'avais encore une pomme de terre à manger; c'est ce que je fis, caché

par mon collet, faisant le moins de mouvements possible, de crainte

que l'on ne s'aperçoive que je mangeais quelque chose, et, prenant une

pincée de neige pour me désaltérer, je finis mon repas et je

m'endormis, ayant bien soin de tenir dans mes bras ma carnassière,

dans laquelle étaient mes vivres. Plusieurs fois dans la nuit, lorsque

je me réveillais, j'avais soin de passer la main dedans, et de compter

mes pommes de terre. C'est ainsi que je la passai, sans faire part à

mes amis, qui mouraient de faim, du peu que le hasard m'avait procuré:

c'est, de ma part, un trait d'égoïsme que je ne me suis jamais

pardonné.

La diane n'était pas encore battue que, déjà, j'étais éveillé et assis

sur mon sac, prévoyant que la journée serait terrible, à cause du vent

qui commençait à souffler. Je fis un trou à ma peau d'ours et je

passai ma tête dedans, de manière que la tête de l'ours me tombât sur

la poitrine; le reste de la peau couvrait mon sac et mon dos, mais

elle était tellement longue que la queue traînait à terre. Enfin l'on

battit la diane, ensuite la grenadière, et quoiqu'il ne fût pas encore

jour, nous nous mîmes en marche. Le nombre de morts et de mourants que

nous laissâmes dans nos bivacs, en partant, fut prodigieux. Plus loin,

c'était pire encore, car, sur la route, nous étions obligés d'enjamber

sur les cadavres que les corps d'armée qui nous précédaient laissaient

après eux: mais c'était bien plus triste encore pour ceux qui

marchaient après nous. Ceux-là voyaient les misères de tous ceux qui

marchaient en avant. Les derniers étaient les corps des maréchaux Ney

et Davoust, ensuite l'armée d'Italie commandée par le prince Eugène.

Il y avait environ une heure que nous marchions, quand le jour parut,

et, comme nous avions atteint les corps qui nous précédaient, nous

fîmes une petite halte. La mère Dubois, notre cantinière, voulut

profiter de ce moment de repos pour donner le sein à son nouveau-né,

mais, tout à coup, elle jette un cri de douleur: son enfant était mort

et aussi dur que du bois. Ceux qui étaient autour d'elle la

consolèrent, en lui disant que c'était un bonheur pour elle et pour

son enfant, et, malgré ses gémissements, on lui arracha son enfant

qu'elle pressait contre son sein. On le remit entre les mains d'un

sapeur qui s'éloigna à quelques pas de la route, avec le père de

l'enfant. Le sapeur creusa, avec sa hache, un trou dans la neige: le

père, pendant ce temps, était a genoux, tenant son enfant dans ses

bras. Lorsque le trou fut achevé, il l'embrassa et le déposa dans sa

tombe; on le recouvrit ensuite, et tout fut fini.

À une lieue plus loin, et près d'un grand bois, nous arrêtâmes pour

faire la grande halte. C'était l'endroit où avait couché une partie de

l'artillerie et de la cavalerie; là se trouvaient beaucoup de chevaux

morts et dépecés, et une plus grande quantité que l'on avait été

obligé d'abandonner encore vivants et debout, mais engourdis, se

laissant tuer sans bouger, car ceux que l'on avait tués pendant la

nuit ou qui étaient morts de fatigue ou d'inanition étaient tellement

gelés, qu'il était impossible d'en couper. J'ai remarqué, pendant

cette marche désastreuse, que l'on nous faisait toujours marcher

autant que possible derrière la cavalerie et l'artillerie, et que, le

lendemain, l'on nous faisait arrêter où ils avaient passé la nuit,

afin que nous puissions nous nourrir avec les chevaux qu'ils

laissaient en partant.

Pendant que le régiment était à se reposer et que chaque homme était

occupé à se composer un mauvais repas, de mon côté, comme un égoïste,

j'étais entré, sans que l'on m'ait vu, dans le plus épais du bois,

pour dévorer seul une des pommes de terre que j'avais toujours dans ma

carnassière et que je cachais le plus soigneusement possible. Mais

quel fut mon désappointement en voulant mordre dedans! Ce n'était plus

que de la glace! Je voulus mordre: mes dents glissaient contre, sans

pouvoir en détacher un morceau. C'est alors que je regrettai de ne les

avoir pas partagées, la veille, avec mes amis, que je vins rejoindre,

tenant encore à la main celle que j'avais voulu manger, toute rouge du

sang de mes lèvres.

Ils me demandèrent ce que j'avais. Sans leur répondre, je leur montrai

la pomme de terre que je tenais encore à la main, ainsi que celles que

j'avais dans ma carnassière; mais à peine les avais-je montrées

qu'elles me furent enlevées. Eux aussi furent trompés en voulant y

mordre; on les vit courir près du feu pour les faire dégeler, mais

elles fondirent comme de la glace. Pendant ce temps-là, d'autres

vinrent me demander où je les avais eues; je leur montrai le bois, ils

y coururent, et, après avoir cherché, ils revinrent me dire qu'ils

n'avaient rien trouvé. Eux furent bons pour moi, car ils avaient fait

cuire plein une marmite de sang de cheval, et m'invitèrent à y prendre

ma part. C'est ce que je fis sans me faire prier. Aussi, me suis-je

toujours reproché d'avoir agi de cette manière. Ils ont toujours cru

que je les avais trouvées dans le bois; jamais je ne les ai désabusés.

Mais cela n'est qu'un échantillon de ce que nous verrons plus tard.

Après une heure de repos, la colonne se remit en marche pour traverser

le bois où, par intervalles, l'on rencontrait des espaces où se

trouvaient quelques maisons habitées par des juifs. Quelquefois ces

habitations sont grandes comme nos granges et construites de même,

avec cette différence qu'elles sont bâties en bois et couvertes de

même. Une grande porte se trouvait à chaque extrémité; elles servaient

de poste, de manière qu'une voiture qui entre par une, après avoir

changé de chevaux, sort par l'autre; il s'en trouve presque toujours à

trois lieues de distance, mais la plus grande partie déjà n'existait

plus; elles avaient été brûlées à notre premier passage.

V

Un sinistre.--Un drame de famille.--Le maréchal Mortier.--Vingt-sept

degrés de froid.--Arrivée à Smolensk.--Un coupe-gorge.

Arrivés à la sortie du bois, et comme nous approchions de Gara,

mauvais hameau de quelques maisons, j'aperçus, à une courte distance,

une de ces maisons de poste dont j'ai parlé. Aussitôt, je la fis

remarquer à un sergent de la compagnie, qui était un Alsacien nommé

Mather, à qui je proposai d'y passer la nuit, si toutefois il y avait

possibilité d'y arriver des premiers, afin d'avoir chacun une place.

Nous nous mîmes à courir, mais lorsque nous y arrivâmes, elle était

tellement remplie d'officiers supérieurs, de soldats et de chevaux,

qu'il nous fut impossible, malgré tout ce que nous fîmes, d'y avoir

une place, car l'on prétendait qu'il y avait plus de huit cents

personnes.

Pendant que nous étions occupés à aller de droite et de gauche, afin

de voir si nous ne pourrions pas y pénétrer, la colonne impériale,

ainsi que notre régiment, nous avaient dépassés. Alors nous prîmes la

résolution de passer la nuit sous le ventre des chevaux qui étaient

attachés aux portes. Plusieurs fois, ceux qui étaient bivaqués autour

vinrent pour la démolir, afin d'avoir le bois avec lequel elle était

construite, pour se chauffer et se faire des abris, et de la paille

qui se trouvait dans une séparation qu'il faut considérer comme un

grenier. Il y avait aussi quantité de bois de sapin sec et résineux.

Une partie de la paille servit à ceux qui étaient dedans pour se

coucher, et, quoiqu'ils fussent les uns sur les autres, ils avaient

fait des petits feux pour se chauffer et faire cuire du cheval. Loin

de laisser démolir leur habitation, ils menacèrent ceux qui vinrent

pour en arracher des planches, de leur tirer des coups de fusil. Même

quelques-uns, qui avaient monté sur le toit pour en arracher et qui,

déjà, en avaient pris, furent forcés d'en descendre pour ne pas être

tués.

Il pouvait être onze heures de la nuit. Une partie de ces malheureux

étaient endormis; d'autres, près des feux, réchauffaient leurs

membres. Un bruit confus se fit entendre: c'était le feu qui avait

pris dans deux endroits de la grange, dans le milieu et à une des

extrémités, contre la porte opposée où nous étions couchés. Lorsque

l'on voulut l'ouvrir, les chevaux attachés en dedans, effrayés par les

flammes, étouffés par la fumée, se cabrèrent, de sorte que les hommes,

malgré leurs efforts, ne purent, de ce côté, se faire un passage.

Alors ils voulurent revenir sur l'autre porte, mais impossible de

traverser les flammes et la fumée.

La confusion était à son comble; ceux de l'autre côté de la grange qui

n'avaient le feu que d'un côté, s'étaient jetés en masse sur la porte

contre laquelle nous étions couchés en dehors et, par ce moyen,

empêchèrent de l'ouvrir plus encore. De crainte que d'autres pussent y

entrer, ils l'avaient fortement fermée avec une pièce de bois mise en

travers; en moins de deux minutes, tout était en flammes; le feu, qui

avait commencé par la paille sur laquelle les hommes dormaient,

s'était vite communiqué au bois sec qui était au-dessus de leurs

têtes; quelques hommes qui, comme nous, étaient couchés près de la

porte, voulurent l'ouvrir, mais ce fut inutilement, car elle s'ouvrait

en dedans. Alors nous fûmes témoins d'un tableau qu'il serait

difficile de peindre. Ce n'étaient que des hurlements sourds et

effrayants que l'on entendait; les malheureux que le feu dévorait

jetaient des cris épouvantables; ils montaient les uns sur les autres

afin de se frayer un passage par le toit, mais, lorsqu'il y eut de

l'air, les flammes commencèrent à se faire jour, de sorte que,

lorsqu'il y en avait qui paraissaient à demi brûlés, les habits en feu

et les têtes sans cheveux, les flammes, qui sortaient avec

impétuosité, et qui, ensuite, se balançaient par la force du vent, les

refoulaient dans le fond de l'abîme.

Alors l'on n'entendait plus que des cris de rage, le feu n'était plus

qu'un feu mouvant, par les efforts convulsifs que tous ces malheureux

faisaient en se débattant contre la mort: c'était un vrai tableau de

l'enfer.

Du côté de la porte où nous étions, sept hommes purent être sauvés en

se faisant tirer par un endroit où une planche avait été arrachée. Le

premier était un officier de notre régiment. Encore avait-il les mains

brûlées et les habits déchirés; les six autres étaient plus maltraités

encore: il fut impossible d'en sauver davantage. Plusieurs se jetèrent

en bas du toit, mais à moitié brûlés, priant qu'on les achevât à coups

de fusil. Pour ceux qui se présentèrent après, à l'endroit où nous en

avions sauvé sept, ils ne purent être retirés, car ils étaient placés

en travers et déjà étouffés par la fumée et par le poids des autres

hommes qui étaient sur eux; il fallut les laisser brûler avec les

autres.

À la clarté de ce sinistre, les soldats isolés de différents corps qui

bivaquaient autour de là, et mourant de froid autour de leurs feux

presque morts comme eux, accoururent, non pour porter des secours--il

était trop tard et même il avait presque toujours été impossible,--mais

pour avoir de la place et se chauffer en faisant cuire un

morceau de cheval au bout de leurs baïonnettes ou de leurs

sabres. Il semblait, à les voir, que ce sinistre était une permission

de Dieu, car l'opinion générale était que tous ceux qui s'étaient mis

dans cette grange étaient les plus riches de l'armée, ceux qui, à

Moscou, avaient trouvé le plus de diamants, d'or et d'argent. L'on en

voyait, malgré leur misère et leur faiblesse, se réunir à d'autres

plus forts, et s'exposer à être rôtis, à leur tour, pour en retirer

des cadavres, afin de voir s'ils ne trouveraient pas de quoi se

dédommager de leurs peines. D'autres disaient: «C'est bien fait, car

s'ils avaient voulu nous laisser prendre le toit, cela ne serait pas

arrivé!» Et d'autres encore, en étendant leurs mains vers le feu,

comme s'ils n'avaient pas su que plusieurs centaines de leurs

camarades, et peut-être des parents, les chauffaient de leurs

cadavres, disaient: «Quel bon feu!» Et on les voyait trembler, non

plus de froid, mais de plaisir.

Il n'était pas encore jour, lorsque je me mis en route avec mon

camarade pour rejoindre le régiment.

Nous marchions, sans nous parler, par un froid plus fort encore que la

veille, sur des morts et des mourants, en réfléchissant sur ce que

nous venions de voir, lorsque nous joignîmes deux soldats de la ligne,

occupés à mordre chacun dans un morceau de cheval, parce que,

disaient-ils, s'ils attendaient plus longtemps, il serait tellement

durci par la gelée qu'ils ne sauraient plus le manger. Ils nous

assurèrent qu'ils avaient vu des soldats étrangers (des Croates)

faisant partie de notre armée, retirant du feu de la grange un cadavre

tout rôti, en couper et en manger. Je crois que cela est arrivé

plusieurs fois, dans le cours de cette fatale campagne, sans cependant

jamais l'avoir vu. Quel intérêt ces hommes presque mourants

avaient-ils à nous le dire, si cela n'était pas vrai? Ce n'était pas

le moment de mentir. Après cela, moi-même, si je n'avais pas trouvé du

cheval pour me nourrir, il m'aurait bien fallu manger de l'homme, car

il faut avoir senti le rage de la faim, pour pouvoir apprécier cette

position: faute d'homme, l'on mangerait le diable, s'il était cuit.

Depuis notre départ de Moscou, l'on voyait, chaque jour, à la suite de

la colonne de la Garde, une jolie voiture russe attelée de quatre

chevaux; mais, depuis deux jours, il ne s'en trouvait plus que deux,

soit qu'on les eût tués ou volés pour les manger, ou qu'ils eussent

succombé. Dans cette voiture était une dame jeune encore, probablement

veuve, avec ses deux enfants, qui étaient deux demoiselles, l'une âgée

de quinze ans, et l'autre de dix-sept. Cette famille, qui habitait

Moscou et que l'on disait d'origine française, avait cédé aux

instances d'un officier supérieur de la Garde, à se laisser conduire

en France.

Peut-être avait-il l'intention d'épouser la dame, car déjà cet

officier était vieux; enfin, cette malheureuse et intéressante famille

était, comme nous, exposée au froid le plus rigoureux et à toutes les

horreurs de la misère, et devait la sentir plus péniblement que nous.

Le jour commençait à paraître, lorsque nous arrivâmes à l'endroit où

notre régiment avait couché; déjà le mouvement général de l'armée

était commencé; depuis deux jours il était facile de voir que les

régiments étaient diminués d'un tiers, et qu'une partie des hommes que

l'on voyait marcher avec peine, succomberait encore dans la journée

qui allait commencer; l'on voyait marcher à la suite, ou plutôt se

traîner, les équipages dont notre régiment devait faire

l'arrière-garde; c'est là où j'aperçus encore la voiture renfermant

cette malheureuse famille. Elle sortait d'un petit bois pour gagner la

route; quelques sapeurs l'accompagnaient, ainsi que l'officier

supérieur, qui paraissait très affecté; arrivée sur la route, elle fit

halte à l'endroit même où j'étais arrêté; alors j'entendis des

plaintes et des gémissements; l'officier supérieur ouvrit la portière,

y entra, parla quelque temps et, un instant après, il présenta à deux

sapeurs qu'il avait fait mettre contre la voiture, un cadavre: c'était

une des jeunes personnes qui venait de mourir. Elle était vêtue d'une

robe de soie grise et, par-dessus, une pelisse de la même étoffe

garnie de peau d'hermine. Cette personne, quoique morte, était belle

encore, mais maigre. Malgré notre indifférence pour les scènes

tragiques, nous fûmes sensibles en voyant celle-ci; pour mon compte,

j'en fus touché jusqu'aux larmes, surtout en voyant pleurer

l'officier.

Au moment où les sapeurs emportèrent cette jeune personne qu'ils

placèrent sur un caisson, ma curiosité me porta à regarder dans la

voiture: je vis la mère et l'autre demoiselle toutes deux tombées

l'une sur l'autre. Elles paraissaient être sans connaissance; enfin,

le soir de la même journée, elles avaient fini de souffrir. Elles

furent, je crois, enterrées toutes trois dans le même trou que firent

les sapeurs, pas loin de Valoutina. Pour en finir, je dirai que le

lieutenant-colonel, ayant peut-être à se reprocher ce malheur, chercha

à se faire tuer dans différents combats que nous eûmes, à Krasnoé et

ailleurs. Quelques jours après notre arrivée à Elbingen, au mois de

janvier, il mourut de chagrin.

Cette journée, qui était celle du 8 novembre, fut terrible, car nous

arrivâmes tard à la position et comme, le lendemain, nous devions

arriver à Smolensk, l'espoir de trouver des vivres et du repos--on

disait que l'on devait y prendre des cantonnements--faisait que

beaucoup d'hommes, malgré le froid excessif et la privation de toutes

choses, faisaient des efforts surnaturels pour ne pas rester en

arrière, où ils auraient succombé.

Avant d'arriver à l'endroit où nous devions bivaquer, il fallait

traverser un ravin profond et gravir une côte. Nous remarquâmes que

quelques artilleurs de la Garde étaient arrêtés dans ce ravin avec

leurs pièces de canon, n'ayant pu monter la côte. Tous les chevaux

étaient sans force et les hommes sans vigueur. Des canonniers de la

garde du roi de Prusse les accompagnaient; ils avaient, comme nous,

fait la campagne; ils étaient attachés à notre artillerie comme

contingent de la Prusse. Ils avaient, à cette même place et à côté de

leurs pièces, formé leurs bivacs et allumé leurs feux comme ils

avaient pu, afin d'y passer la nuit, dans l'espérance de pouvoir, le

lendemain, continuer leur chemin. Notre régiment, ainsi que les

chasseurs, fut placé à droite de la route, et je crois que c'était sur

les hauteurs de Valoutina, où s'était donnée une bataille et où avait

été tué le brave général Gudin, le 19 août de la même année.

Je fus commandé de garde chez le maréchal Mortier; son habitation

était une grange sans toit. Cependant on lui avait fait un abri pour

le préserver, autant que possible, de la neige et du froid. Notre

colonel et l'adjudant-major avaient aussi pris leur place au même

endroit. L'on arracha quelques pièces de bois qui formaient la clôture

de la grange, et on alluma pour le maréchal un feu auquel nous nous

chauffâmes tous. À peine étions-nous installés, et occupés à faire

rôtir un morceau de cheval, que nous vîmes paraître un individu avec

la tête enveloppée d'un mouchoir, les mains de chiffons, et les habits

brûlés. En arrivant, il se mit à crier: «Ah! mon colonel! que je suis

malheureux! que je souffre!» Le colonel, se retournant, lui demanda

qui il était, d'où il venait, et ce qu'il avait: «Ah! mon colonel!

répondit l'autre, j'ai tout perdu et je suis brûlé!» Le colonel

l'ayant reconnu, lui répondit: «Tant pis pour vous, vous n'aviez qu'à

rester au régiment; depuis plusieurs jours vous n'avez pas paru:

qu'avez-vous fait, vous qui deviez montrer l'exemple et mourir, comme

nous, à votre poste? Entendez-vous, monsieur!» Mais le pauvre diable

n'entendait pas; ce n'était pas le moment de faire de la morale; cet

individu était l'officier que nous avions sauvé du feu de la grange,

la nuit d'avant, et qui passait pour avoir beaucoup d'objets précieux

et de l'or qu'il avait pris à Moscou, par droit de conquête. Mais tout

était perdu: son cheval et son portemanteau avaient disparu. Le

maréchal et le colonel, ainsi que ceux qui étaient là, causèrent du

sinistre de la grange. L'on parla de plusieurs officiers supérieurs

qui s'y étaient enfermés avec leurs domestiques et qui y avaient péri,

et comme on savait que j'avais vu ce désastre, on m'en demanda des

détails, car l'officier que nous avions sauvé ne savait rien dire; il

était trop affecté.

Il pouvait être neuf heures, la nuit était extraordinairement sombre,

et déjà une partie de nous, ainsi que le reste de notre malheureuse

armée qui bivaquait autour de l'endroit où nous étions, commençait à

se reposer d'un sommeil interrompu par le froid et les douleurs

causées par la fatigue et la faim, près d'un feu qui, à chaque

instant, s'éteignait, comme les hommes qui l'entouraient; nous

pensions à la journée du lendemain qui devait nous conduire à

Smolensk, où, disait-on, nos misères devaient finir, puisque nous

devions y trouver des vivres et prendre des cantonnements.

Je venais de finir mon triste repas composé d'un morceau de foie d'un

cheval que nos sapeurs venaient de tuer, et, pour boisson, un peu de

neige. Le maréchal en avait mangé aussi un morceau que son domestique

venait de lui faire cuire, mais il l'avait mangé avec un morceau de

biscuit et, par-dessus, il avait bu une goutte d'eau-de-vie; le repas,

comme on voit, n'était pas très friand, pour un maréchal de France,

mais c'était beaucoup, pour les circonstances malheureuses où nous

nous trouvions.

Dans ce moment, il venait de demander à un homme qui était debout à

l'entrée de la grange, et appuyé sur son fusil, pourquoi il était là.

Le soldat lui répondit qu'il était en faction: «Pour qui, répond le

maréchal, et pourquoi faire? Cela n'empêchera pas le froid d'entrer et

la misère de nous accabler! Ainsi, rentrez et venez prendre place au

feu.» Un instant après, il demanda quelque chose pour reposer sa tête;

son domestique lui apporta un portemanteau et, s'enveloppant dans son

manteau, il se coucha.

Comme j'allais en faire autant en m'étendant sur ma peau d'ours, nous

fûmes effrayés par un bruit extraordinaire: c'était un vent du nord

qui arrivait brusquement au travers des forêts, et qui amenait avec

lui une neige des plus épaisses et un froid de vingt-sept degrés, de

manière qu'il fut impossible aux hommes de rester en place. On les

entendait crier en courant dans la plaine, cherchant à se diriger du

côté où ils voyaient des feux, espérant trouver mieux; mais enveloppés

dans des tourbillons de neige, ils ne bougeaient plus, ou, s'ils

voulaient continuer, ils faisaient un faux pas et tombaient pour ne

plus se relever. Plusieurs centaines périrent de cette manière, mais

plusieurs milliers moururent à leur place, n'espérant rien de mieux.

Tant qu'à nous, nous fûmes heureux qu'un côté de la grange fût à

l'abri du vent; plusieurs hommes vinrent se réfugier chez nous et, par

ce moyen, éviter la mort.

Il faut que je cite un trait de dévouement qui s'est passé dans cette

nuit désastreuse où tous les éléments les plus terribles de l'enfer

semblaient être déchaînés contre nous.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 7 / 32 段