son contingent qu'il fournissait à la France. Son petit corps d'armée
était composé de plusieurs régiments d'infanterie et cavalerie. Il
était, comme nous, bivaqué sur la gauche de la route, avec le reste de
ses malheureux soldats, réduits à cinq ou six cents hommes, parmi
lesquels se trouvaient encore environ cent cinquante dragons, mais
presque tous à pied, leurs chevaux étant morts ou mangés. Ces braves
soldats, succombant de froid, et ne pouvant rester en place par une
nuit et un temps aussi abominables, se dévouèrent pour sauver leur
jeune prince, âgé, je crois, tout au plus de vingt ans, en le mettant
au milieu d'eux pour le garantir du vent et du froid. Enveloppés de
leurs grands manteaux blancs, ils restèrent debout toute la nuit,
serrés les uns contre les autres; le lendemain au matin, les trois
quarts étaient morts et ensevelis sous la neige, avec plus de dix
mille autres de différents corps.
Au jour, lorsque nous regagnâmes la route, nous fûmes obligés, avec le
maréchal, de descendre près du ravin, où, la veille, nous avions vu de
l'artillerie former son bivac: plus un n'existait; hommes, chevaux,
tous étaient couchés et couverts de neige, les hommes autour de leurs
feux, et les chevaux encore attelés aux pièces qu'il fallait
abandonner. Il arrivait presque toujours qu'après une tempête et un
froid excessif causé par le vent et la neige, le temps devenait plus
supportable; il semblait que la nature s'était épuisée de nous avoir
frappés et qu'elle voulait respirer pour nous frapper encore.
Cependant, tout ce qui respirait se mit en marche. L'on voyait, à
droite et à gauche de la route, des hommes à demi morts sortir de
dessous des mauvais abris formés de branches de sapin, ensevelis sous
la neige; d'autres venaient de plus loin, sortant des bois où ils
s'étaient réfugiés, se traînant péniblement, afin de gagner la route.
L'on fit halte un instant, pour les attendre. Pendant ce temps,
j'étais, avec plusieurs de mes amis, à parler de nos désastres de la
nuit et de la quantité incroyable d'hommes qui avaient péri. Nous
jetions machinalement un coup d'oeil sur cette terre de malheur. Par
places, l'on voyait encore des faisceaux d'armes formés, et d'autres
renversés, mais plus personne pour les prendre. Ceux qui gagnaient la
route avec les aigles de leurs régiments, après s'être réunis à
d'autres, se mettaient en marche.
Après avoir rassemblé le mieux possible tout ce qu'il y avait sur la
route, le mouvement de marche commença: notre régiment forma
l'arrière-garde qui, ce jour-là, fut on ne peut plus pénible pour
nous, vu la quantité d'hommes qui ne pouvaient plus marcher, et que
nous étions obligés de prendre sous les bras, afin de les aider à se
traîner et de les sauver, si l'on pouvait, en les conduisant jusqu'à
Smolensk.
Avant d'arriver à cette ville, il faut traverser un petit bois; c'est
là où nous atteignîmes toute l'artillerie réunie. Les chevaux
faisaient peine à voir; les affûts de canons, ainsi que les caissons,
étaient chargés de soldats malades et mourant de froid. Je savais
qu'un de mes amis d'enfance, du même endroit que moi, nommé Ficq,
était, depuis deux jours, traîné de cette manière. Je m'informai de
lui à des chasseurs de la Garde du régiment dont il faisait partie, et
j'appris qu'il n'y avait qu'un moment qu'il était tombé mort sur la
route, et qu'en cet endroit, le chemin étant creux et rétréci, l'on
n'avait pu le mettre sur le côté de la route, et que toute
l'artillerie lui avait passé sur le corps, ainsi qu'à plusieurs autres
qui avaient succombé au même endroit.
Je continuais de marcher dans un sentier étroit, à gauche de la route
et dans le bois. Je venais, dans ce moment, d'être joint par un de mes
amis, sergent du même régiment que moi, lorsque, sur notre chemin,
nous trouvâmes un canonnier de la Garde couché en travers du sentier,
et qui nous empêchait de passer. À côté était un autre canonnier
occupé à le dépouiller de ses vêtements; nous nous aperçûmes que cet
homme n'était pas mort, car il faisait aller les jambes et frappait,
par moments, la terre avec les mains fermées.
Mon camarade, surpris ainsi que moi, applique, sans rien dire, un
grand coup de crosse de fusil dans le dos de ce misérable, qui se
retourna. Mais sans lui donner le temps de nous parler, nous lui fîmes
des reproches violents sur son acte de barbarie. Il nous répondit que,
s'il n'était pas mort, il ne tarderait pas à l'être puisque, lorsqu'on
l'avait déposé à l'endroit où il était, pour ne pas le laisser sur le
chemin et broyer par l'artillerie, il ne donnait plus aucun signe de
vie; que, d'abord, c'était son camarade de lit, qu'il valait mieux que
ce fût lui qui ait sa dépouille qu'un autre.
Ce que je viens de citer est arrivé souvent sur des malheureux
soldats, que l'on supposait avoir de l'argent, car au lieu de les
aider à se relever, il y en avait qui restaient près de ceux qui
tombaient, non pour les soulager, mais pour faire comme le canonnier.
Je n'aurais pas dû, pour l'honneur de l'espèce humaine, écrire toutes
ces scènes d'horreur, mais je me suis fait un devoir de dire tout ce
que j'ai vu. Il me serait impossible de faire autrement, et, comme
tout cela me bouleverse la tête, il me semble qu'une fois que je
l'aurai mis sur le papier, je n'y penserai plus. Il faut dire aussi
que si, dans cette campagne désastreuse, il s'est commis des actes
infâmes, il s'est aussi fait des traits d'humanité qui nous honorent,
car j'ai vu des soldats porter, pendant plusieurs jours, sur leurs
épaules, un officier blessé.
Comme nous allions sortir du bois, nous rencontrâmes une centaine de
lanciers bien montés, équipés à neuf: ils venaient de Smolensk qu'ils
n'avaient jamais quitté, on les envoyait à notre arrière-garde; ils
étaient épouvantés de nous voir si malheureux, et, de notre côté, nous
étions surpris de les voir aussi bien. Beaucoup de soldats couraient
après eux comme des mendiants, en leur demandant s'ils n'avaient pas
un morceau de pain ou de biscuit à leur donner.
Lorsque nous fûmes sortis du bois, nous fîmes halte pour attendre ceux
qui conduisaient les malades. Il n'y avait rien de plus pénible à
voir, car, de tout ce que l'on pouvait leur dire de l'espoir des
vivres et d'un bon logement, ils n'entendaient plus rien: c'étaient
comme des automates, marchant lorsqu'on les conduisait, s'arrêtant
aussitôt qu'on les laissait. Les plus forts portaient tour à tour
leurs armes et leurs sacs, car ces malheureux, indépendamment des
forces et d'une partie de la raison qu'ils avaient perdues, avaient
aussi perdu les doigts des pieds et des mains.
Enfin, c'est de cette manière que nous revîmes le Dniéper sur notre
gauche, et que nous aperçûmes, sur l'autre rive, des milliers d'hommes
qui avaient traversé le fleuve sur la glace: il y en avait de tous les
corps, fantassins et cavalerie, courant autant qu'ils le pouvaient, en
apercevant au loin quelque village, afin d'y trouver des vivres et d'y
passer la nuit à couvert. Après avoir marché encore péniblement
pendant une heure, nous arrivâmes, le soir, abîmés de fatigue et
mourants, sur les bords du fatal Boristhène, que nous traversâmes, et
nous fûmes sous les murs de la ville.
Déjà des milliers de soldats de tous les corps et de toutes les
nations, qui composaient notre armée, étaient, depuis longtemps, aux
portes et autour des remparts, en attendant qu'on les laissât entrer.
On les en avait empêchés de crainte que tous ces hommes, marchant sans
ordre et sans chefs, mourants de faim, ne se portassent aux magasins
pour y piller le peu de vivres qu'il pouvait y avoir, et dont on
voulait faire la distribution avec le plus d'ordre possible. Plusieurs
centaines de ces hommes étaient déjà morts ou mourants.
Lorsque nous fûmes arrivés, ainsi que les autres corps de la Garde,
marchant avec le plus d'ordre possible, et après avoir pris toutes les
précautions pour faire entrer nos malades et nos blessés, l'on ouvrit
la porte et l'on entra. La plus grande partie se répandit de tous
côtés, et en désordre, afin de trouver un endroit pour passer la nuit
sous un toit et de pouvoir manger le peu de vivres que l'on avait
promis, et dont on fit une petite distribution.
Pour obtenir un peu d'ordre, l'on fit connaître que les hommes isolés
n'auraient rien. De ce moment, l'on vit les plus forts se réunir par
numéros de régiment et se choisir un chef pour les représenter, car il
y avait des régiments qui n'existaient plus. Tandis que nous, la Garde
impériale, nous traversâmes la ville, mais avec peine, car exténués de
fatigue comme nous l'étions, et devant gravir le bord escarpé qui
existe à partir du Boristhène jusqu'à l'autre porte, cette montée
couverte de glace faisait qu'à chaque instant les plus faibles
tombaient, et qu'il fallait les aider à se relever, et porter ceux qui
ne pouvaient plus marcher.
C'est de la sorte que nous arrivâmes sur l'emplacement du faubourg qui
avait été incendié lors du bombardement arrivé le 15 du mois d'août
dernier. Nous y prîmes position et nous nous y installâmes comme nous
pûmes, dans le reste des maisons que le feu n'avait pas tout à fait
détruites. Nous y plaçâmes le mieux possible nos malades et nos
blessés qui avaient eu assez de force et de courage pour y arriver;
car nous en avions laissé dans une baraque en bois située à l'entrée
de la ville. Ces hommes n'auraient pu, à cause qu'ils étaient trop
malades, atteindre l'endroit où nous venions d'arriver. Parmi eux
était un de mes amis presque mourant, que nous avions traîné
jusque-là, espérant y trouver un hôpital et lui faire donner des
soins, car ce qui, jusque-là, avait soutenu notre courage, était
l'espoir, que l'on avait toujours eu, de s'arrêter dans cette ville et
les environs pour y attendre le printemps, mais il en fut tout
autrement. D'ailleurs la chose n'était pas possible, car une partie
des villages étaient brûlés et ruinés, et la ville où nous étions
n'existait pour ainsi dire plus que de nom. Partout l'on ne voyait
plus que les murailles des maisons qui étaient bâties en pierre, car
celles qui l'étaient en bois, et qui formaient la plus grande partie
de la ville, avaient disparu; enfin la ville n'était plus qu'un vrai
squelette.
Si l'on s'éloignait dans l'obscurité, on rencontrait des pièges,
c'est-à-dire que, sur l'emplacement des maisons bâties en bois, où
aucune trace ne se faisait plus voir, on rencontrait les caves
recouvertes de neige, et le soldat assez malheureux pour s'y engager,
disparaissait tout à coup pour ne plus reparaître. Plusieurs périrent
de cette manière, que d'autres retirèrent le lendemain, lorsqu'il fit
jour, non pour leur donner la sépulture, mais pour avoir leurs
vêtements ou quelque autre chose qu'ils auraient pu avoir sur eux. Il
en était de même de tous ceux qui succombaient, en marchant ou
arrêtés: les vivants se partageaient les dépouilles des morts, et
souvent, à leur tour, succombaient quelques heures après et
finissaient par subir le même sort.
Une heure après notre arrivée, l'on nous fit une petite distribution
de farine, et la valeur d'une once de biscuit: c'est plus que l'on ne
pouvait espérer. Ceux qui avaient des marmites firent de la bouillie,
les autres firent des galettes qu'ils faisaient cuire dans la cendre
et que l'on dévora à moitié cuites; l'avidité avec laquelle ils
mangèrent, faillit leur être funeste, car plusieurs furent
dangereusement malades et manquèrent étouffer. Tant qu'à moi, quoique
je n'avais pas mangé de soupe depuis le 1er novembre et que la
bouillie de farine de seigle fût épaisse comme de la boue, je fus
assez heureux pour ne pas être incommodé; mon estomac était encore
bon.
Depuis le moment où nous étions arrivés, plusieurs hommes du régiment,
qui étaient malades et qui avaient pu, en faisant des efforts
extraordinaires, arriver à l'endroit où nous étions, venaient de
mourir, et, comme on leur avait donné les meilleures places dans les
mauvaises masures que l'on nous avait désignées pour logements, l'on
s'empressa de les porter loin, afin de prendre leur place.
Après que je fus reposé, malgré le froid et la neige qui tombait, je
me disposai à chercher après un de mes amis, celui avec qui j'étais le
plus intimement lié, celui avec qui je n'avais jamais compté; nos
bourses ne faisaient qu'une. Il se nommait Grangier[26]. Il y avait
sept ans que nous étions ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis Viasma,
où il était parti en avant avec un détachement, escortant un caisson
appartenant au maréchal Bessières. L'on m'avait assuré qu'il était
arrivé depuis deux jours et logé dans un faubourg. Le plaisir de le
revoir, l'espoir aussi d'avoir quelques vivres qu'il avait pu, sans
doute, se procurer avant notre arrivée, et aussi de partager son
logement, fit que je ne balançai pas à le chercher de suite.
[Note 26: Sergent vélite dans le même régiment que moi, aux
fusiliers-grenadiers. _(Note de l'auteur)_]
Ayant pris mes armes et mon sac, sans rien dire à personne, je rentrai
en ville par la même route que nous étions venus, et, après avoir
tombé plusieurs fois en descendant cette pente rapide et glissante que
nous avions montée en arrivant, j'arrivai près de la porte par où nous
étions entrés. J'arrêtai pour voir dans quel état étaient les hommes
que nous avions laissés près du poste qui était à la porte, composé de
soldats badois dont une partie formait la garnison. Mais quelle fut ma
surprise! Cet ami que nous avions laissé avec d'autres malades, en
attendant de venir les chercher, je le trouvai à l'entrée de la
baraque et n'ayant plus sur lui que son pantalon, car on lui avait ôté
jusqu'à sa chaussure. Les soldats badois me dirent que des soldats du
régiment étaient venus chercher les autres, et qu'ayant trouvé
celui-là privé de la vie, ils l'avaient eux-mêmes dépouillé, et
qu'ensuite ils avaient tourné la ville le long du rempart, avec les
deux malades qu'ils avaient enlevés, espérant avoir le chemin
meilleur.
Pendant que j'étais là, plusieurs malheureux soldats de différents
régiments arrivaient encore, se traînant avec peine, appuyés sur leurs
armes. D'autres, qui étaient encore sur l'autre bord du Boristhène,
n'y voyant pas ou trompés par les feux, étaient tombés dans la neige,
pleuraient, criaient en implorant des secours. Mais ceux qui étaient
là, bien portants, étaient des Allemands ne comprenant rien ou ne
voulant rien comprendre. Heureusement qu'un jeune officier commandant
le poste parlait français. Je le priai, au nom de l'humanité,
d'envoyer des secours aux hommes de l'autre côté du pont. Il me
répondit que, depuis notre arrivée, plus de la moitié de son poste
n'avait été occupée qu'à cela, et qu'il n'avait presque plus d'hommes;
que son corps de garde était rempli de soldats malades et blessés, au
point qu'il n'avait plus de place.
Cependant, d'après mes instances, il envoya encore trois hommes qui,
un instant après, revinrent avec un vieux chasseur à cheval de la
Garde, qu'ils soutenaient sous les bras. Ils nous dirent qu'ils en
avaient laissé beaucoup d'autres qu'il faudrait porter, mais que, ne
le pouvant pas, ils les avaient déposés près d'un grand feu, en
attendant que l'on puisse les aller chercher. Le vieux chasseur avait,
à ce qu'il me dit, presque tous les doigts des pieds gelés. Il les
avait enveloppés dans des morceaux de peaux de mouton. Sa barbe, ses
favoris et ses moustaches étaient chargés de glaçons. On le conduisit
près du feu, où on le fit asseoir. Alors il se mit à jurer contre
Alexandre, l'empereur de Russie, contre le pays et contre le bon Dieu
de la Russie. Ensuite il me demanda si l'on avait fait une
distribution d'eau-de-vie. Je lui répondis que non, et que, jusqu'à
présent, je n'en avais pas entendu parler; qu'il n'y avait pas
apparence d'en avoir: «Alors, dit-il, il faut mourir!»
Le jeune officier allemand ne put résister plus longtemps en voyant un
vieux guerrier souffrir de la sorte; il leva son manteau, et, tirant
une bouteille de sa poche avec de l'eau-de-vie, il la lui, présenta:
«Merci, dit-il, vous m'empêchez de mourir; si une occasion se
présentait de vous sauver la vie aux dépens de la mienne, vous pouvez
être assuré que je ne balancerais pas un instant! Assez causé,
rappelez-vous Roland, chasseur à cheval de la Vieille Garde impériale
à pied, ou, pour ainsi dire, sans pieds, pour le moment. Il y a trois
jours que j'ai dû abandonner mon cheval, et, pour ne pas le laisser
souffrir plus longtemps, je lui ai brûlé la cervelle. Ensuite, je lui
ai coupé un morceau de la cuisse dont je vais manger un peu.»
En disant la parole (_sic_), il tourna son portemanteau qu'il avait
sur son dos, et en tira de la viande de cheval qu'il offrit d'abord à
l'officier qui lui avait donné de l'eau-de-vie, et ensuite à moi.
L'officier lui présenta encore sa bouteille et le pria de la garder.
Le vieux chasseur ne savait plus comment lui témoigner sa
reconnaissance. Il lui répéta encore, soit en garnison, ou en
campagne, de se rappeler de lui, et finit par dire: «Les bons enfants
ne périront jamais!» Mais il reprit aussitôt qu'il venait de dire une
grosse bêtise, «car, dit-il, que de milliers d'hommes morts depuis
trois jours et qui certainement me valaient bien; tel que vous me
voyez, j'ai été en Égypte et je vous f... mon billet que j'en ai vu
des grises; je ne sais pas si vous le savez, mais n... d. D... il n'y
a pas de comparaison avec celle-ci. Il faut espérer que nous sommes au
bout de nos peines, et que cela va finir, car l'on dit que nous allons
prendre des cantonnements en attendant le printemps, où j'espère que
nous reprendrons notre revanche!»
Le pauvre vieux, à qui deux ou trois gorgées d'eau-de-vie avaient
rendu la parole, ne soupçonnait pas que nous n'étions qu'au
commencement de nos peines!
Il était bien onze heures, que l'espoir de rencontrer Grangier, même
pendant la nuit, ne m'avait pas abandonné. Je me fis indiquer, par
l'officier de poste, la direction où il supposait que le maréchal
Bessières était logé, mais, soit que je fus mal informé, ou que j'eus
mal compris, je pris l'un des chemins pour l'autre: je me trouvai
ayant le rempart à ma droite, au-dessous duquel coulait le Boristhène;
à ma gauche était une étendue de terrain, ou l'emplacement d'une rue
qui longeait le bas du rempart et dont toutes les maisons avaient été
brûlées et écrasées pendant le bombardement. L'on y voyait encore, çà
et là, malgré l'obscurité, quelques pignons sortir comme des ombres du
milieu de la neige.
Le chemin que j'avais pris était tellement mauvais, je me trouvai si
fatigué, après un instant de marche, que je regrettai de m'être
hasardé seul. Je me disposais à retourner sur mes pas et de remettre
au lendemain ma recherche après Grangier, mais, au moment où je me
retournais, j'entendis marcher derrière moi et, aussitôt, j'aperçus, à
quelques pas, un individu que je reconnus pour un soldat badois
portant sur son épaule une petite barrique que je supposai être de
l'eau-de-vie. Je l'appelai, il ne me répondit pas; je voulus le
suivre, il doubla le pas: j'en fis autant. Il descendit une petite
pente un peu rapide; je voulus faire comme lui, mais mes jambes
n'étant pas aussi fermes que les siennes, je tombai et, roulant du
haut jusqu'en bas, j'arrivai aussi vite que lui contre la porte d'une
cave que le poids de mon corps fit ouvrir et où j'entrai, l'épaule
droite meurtrie, avant l'individu.
Je n'avais pas encore eu le temps de me reconnaître et de savoir où
j'étais, que je fus tiré de mon étourdissement par des cris confus de
différentes langues d'une douzaine d'individus couchés sur de la
paille, autour d'un feu: Français, Allemands, Italiens, que je
reconnus, de suite, pour être des associés pillards et voleurs,
marchant ensemble pour leur compte, et toujours en avant de l'armée,
de crainte de rencontrer l'ennemi et de se battre, arrivant les
premiers dans les maisons lorsqu'il s'en trouvait, ou bivaquant dans
des lieux séparés. Lorsque l'armée arrivait, la nuit, bien fatiguée,
ils sortaient de leur cachette, rôdaient autour des bivacs, enlevaient
lestement les chevaux et les portemanteaux des officiers, et se
remettaient en route de grand matin, quelques heures avant la colonne,
et ainsi de même chaque jour. Enfin c'était une de ces bandes comme il
y en avait beaucoup, qui s'étaient formées depuis les premiers jours
où les grands froids avaient commencé, et qui avaient amené nos
désastres. Ces bandes se propagèrent, par la suite.
J'étais encore étourdi de ma chute, et je n'étais pas encore relevé,
qu'un individu se leva du fond de la cave, alluma de la paille pour
mieux me voir, car il était impossible, à mon costume, et surtout à la
peau d'ours qui me couvrait en partie, de savoir à quel régiment
j'appartenais. Mais, ayant vu l'aigle impérial sur mon shako, il cria,
d'un air goguenard: «Ah! ah! de la Garde impériale? À la porte!» Et
les autres répétèrent: «À la porte! à la porte!» Étourdi, sans être
intimidé de leurs cris, je me levai pour les prier, puisque le hasard,
ou plutôt le bonheur m'avait fait tomber chez eux, de m'y laisser au
moins jusqu'au jour, et qu'alors je m'en irais. Mais l'individu qui
s'était levé le premier, et qui paraissait le chef, ayant à son côté
un demi-espadon, qu'il avait soin de faire voir avec affectation,
répéta que je devais sortir, et de suite, et tous répétèrent en
choeur: «À la porte! À la porte!» Un Allemand vint pour mettre la main
sur moi, mais, d'une poussée que je lui donnai dans la poitrine, je
l'envoyai tomber de tout son long sur d'autres qui étaient encore
couchés, et mis la main sur la poignée de mon sabre, car mon fusil,
lorsque je roulai en bas de la rampe, était resté derrière. L'homme au
demi-espadon applaudit à la culbute que je venais de faire faire à
celui qui voulait me mettre à la porte, en lui disant qu'il
n'appartenait pas à un Allemand, à une tête de choucroute, de mettre
la main sur un Français.
Voyant que l'homme au demi-espadon m'avait donné raison, je répondis
que j'étais décidé à ne sortir qu'au jour, et que je me ferais plutôt
tuer par eux que de mourir de froid sur le chemin. Une femme, car il
s'en trouvait deux, voulut intervenir pour moi, mais elle reçut
l'ordre de se taire, et cet ordre fut accompagné de jurements et des
mots les plus sales; alors, le chef me signifia encore l'ordre de
sortir, en me disant de lui éviter le désagrément de mettre la main
sur moi, parce que, s'il s'en mêlait, la chose serait bientôt faite,
et qu'il m'enverrait coucher où était mon régiment. Je lui demandai
pourquoi lui et les siens n'y étaient pas. Il me répondit que cela ne
me regardait pas, qu'il n'avait pas de comptes à me rendre, qu'il
était chez lui et que je ne pourrais pas rester la nuit avec eux,
parce que je les gênais pour aller faire leurs courses en ville et
profiter du désordre et du peu de surveillance qu'il y avait aux
voitures d'équipage, pour y faire du butin. Je demandai comme une
grâce de rester encore un instant pour me chauffer et rajuster ma
chaussure, et alors que je sortirais. Mais personne ne m'ayant
répondu, je fis une seconde demande; l'homme au demi-espadon me dit
qu'il y consentait, à condition que je sortirais dans une demi-heure.
Il chargea un tambour, qui paraissait son second, de l'exécution de
l'ordre.
Voulant mettre à profit le peu de temps qui me restait, je demandai si
quelqu'un n'avait pas un peu de vivres à me vendre, et surtout de
l'eau-de-vie: «Si nous en avions, me répondit-on, nous la garderions
pour nous!»
Cependant la barrique que j'avais vu porter par le Badois, était
quelque chose de semblable, car j'avais compris qu'il avait dit, en sa
langue, qu'il l'avait prise à une cantinière de son régiment, qui
l'avait cachée lorsque l'armée était arrivée en ville. D'après ce
langage, je compris que l'individu était un nouveau venu, soldat de la
garnison, et associé avec les autres seulement depuis la veille et,
comme eux, décidé à quitter son régiment pour faire la guerre au
butin.
Le tambour chargé de l'ordre de me faire sortir, et que je voyais
causer mystérieusement avec d'autres, me demanda si j'avais de l'or
pour des pièces de cinq francs et pour acheter de l'eau-de-vie: «Non,
lui dis-je, mais j'ai des pièces de cinq francs». La femme qui était à
côté de moi, la même qui avait voulu prendre ma défense, fit semblant,
en se baissant, de chercher quelque chose à terre, du côté de la
porte. Alors, s'approchant de moi, elle me dit, de manière à ne pas
être entendue: «Sauvez-vous, croyez-moi, ils vous tueront! Je suis
avec eux depuis Viasma, et j'y suis malgré moi. Revenez en force, je
vous en prie, demain matin, pour me sauver!» Je lui demandai quelle
était l'autre femme qui était là; elle me dit que c'était une juive.
J'allais lui faire d'autres questions, lorsqu'une voix, partant du
fond de la cave, lui ordonna de se taire et lui demanda ce qu'elle me
disait. Elle répondit qu'elle m'enseignait où je pourrais trouver de
l'eau-de-vie, chez un juif qui restait sur le Marché-Neuf: «Tais-toi,
bavarde!» lui répondit-on. Elle se tut, ensuite elle se retira dans un
coin de la cave.