Lorsque nous entrâmes dans la plaine, nous vîmes l'Empereur presque au

milieu des Cosaques, entouré des généraux et de ses officiers

d'ordonnance, dont un venait d'être dangereusement blessé, par une

fatale méprise: au moment où les escadrons entraient dans la plaine,

plusieurs de ses officiers avaient été obligés, pour se défendre, et

pour défendre l'Empereur, qui était au milieu d'eux et qui avait

failli être pris, de faire le coup de sabre avec les Cosaques. Un des

officiers d'ordonnance, après avoir tué un Cosaque et en avoir blessé

plusieurs autres, perdit, dans la mêlée, son chapeau, et laissa tomber

son sabre. Se trouvant sans armes, il courut sur un Cosaque, lui

arracha sa lance et se défendit avec. Dans ce moment, il fut aperçu

par un grenadier à cheval de la Garde qui, à cause de sa capote verte

et de sa lance, le prit pour un Cosaque, courut dessus et lui passa

son sabre au travers du corps[22].

[Note 22: Cet officier se nommait M. Leaulteur. (_Note de

l'auteur._)]

Le malheureux grenadier, désespéré en voyant sa méprise, veut se faire

tuer; il s'élance au milieu de l'ennemi, frappant à droite et à

gauche; tout fuit devant lui. Après en avoir tué plusieurs, n'ayant pu

se faire tuer, il revint seul et couvert de sang demander des

nouvelles de l'officier qu'il avait si malheureusement blessé.

Celui-ci guérit et revint en France sur un traîneau.

Je me rappelle qu'un instant après cette échauffourée, l'Empereur,

étant à causer avec le roi Murat, riait de ce qu'il avait failli être

pris, car il s'en est fallu de bien peu. Le grenadier-vélite Monfort,

de Valenciennes, avait encore eu l'occasion de se distinguer, en tuant

et en mettant hors de combat plusieurs Cosaques.

Nous restâmes encore quelque temps dans cette position, et nous nous

mîmes en marche, laissant Kalouga sur notre gauche. Nous traversâmes,

sur un mauvais pont, une rivière fangeuse et fort escarpée, et prîmes

la direction de Mojaïsk.

Le 26, nous fîmes encore une petite étape, et, le 27, après avoir

marché sans interruption jusqu'au soir, nous allâmes coucher près de

Mojaïsk; cette nuit, il commença à geler.

Le 28, nous partîmes de grand matin et, dans la journée, après avoir

traversé une petite rivière, nous nous trouvâmes sur l'emplacement du

fameux champ de bataille encore tout couvert de morts et de débris de

toute espèce. On voyait sortir de terre des jambes, des bras, et des

têtes; presque tous ces cadavres étaient des Russes, car les nôtres,

autant que possible, nous leur avions donné la sépulture. Mais, comme

tout cela avait été fait à la hâte, les pluies qui étaient survenues

depuis, en avaient mis une partie à découvert. Rien de plus triste à

voir que tous ces morts qui, à peine, conservaient une forme humaine;

il y avait cinquante-deux jours que la bataillé avait eu lieu.

Nous allâmes établir notre bivac un peu plus avant, et nous passâmes

près de la grande redoute où le général Caulaincourt avait été tué et

enterré. Lorsque nous fûmes arrêtés, nous nous occupâmes de nous

abriter, afin de passer la nuit le mieux possible. Nous fîmes du feu

avec les débris d'armes, de caissons, d'affûts de canon; mais, pour

l'eau, nous fûmes embarrassés, car la petite rivière qui coulait près

de notre camp et où il se trouvait peu d'eau, était remplie de

cadavres en putréfaction; il fallut remonter à plus d'un quart de

lieue pour en avoir de potable. Lorsque nous fûmes organisés, je fus

avec un de mes amis[23] visiter le champ de bataille; nous allâmes

jusqu'au ravin, à la place même où, le lendemain de la bataille, le

roi Murat avait fait dresser ses tentes.

[Note 23: Grangier, sergent. (_Note de l'auteur._)]

Le même jour, le bruit courut qu'un grenadier français avait été

trouvé sur le champ de bataille, vivant encore: il avait les deux

jambes coupées, et, pour abri, la carcasse d'un cheval dont il s'était

nourri de la chair, et, pour boisson, l'eau d'un ruisseau rempli de

cadavres. L'on a dit qu'il fut sauvé: pour le moment, je le pense

bien, mais, par la suite, il aura fallu l'abandonner, comme tant

d'autres. Le soir de cette journée, la faim commença à se faire sentir

chez quelques-uns qui avaient épuisé leurs provisions. Jusqu'alors

chacun, chaque fois que l'on faisait la soupe, donnait sa part de

farine, mais, lorsque l'on s'aperçut que tout le monde n'y contribuait

plus, l'on se cacha pour manger ce que l'on avait; il n'y avait que la

soupe de viande de cheval, que l'on faisait depuis quelques jours, que

l'on mangeait en commun.

Le jour suivant, nous passâmes près d'une abbaye qui avait servi

d'hôpital à une partie de nos blessés de la grande bataille. Beaucoup

s'y trouvaient encore. L'Empereur donna l'ordre de les transporter sur

toutes les voitures, à commencer par les siennes, mais des cantiniers,

à qui l'on avait confié plusieurs de ces malheureux, les abandonnèrent

sur la route, sous différents prétextes, et cela pour conserver le

butin qu'ils emportaient de Moscou et dont leurs voitures étaient

chargées. Cette nuit, nous couchâmes dans un bois en arrière de Ghjat,

où l'Empereur logea; pendant la nuit, pour la première fois, il tomba

de la neige.

Le lendemain, 30, la route était déjà mauvaise; beaucoup de voitures,

chargées de butin, avaient peine à se traîner, beaucoup déjà se

trouvaient brisées, et d'autres, craignant le même sort, s'allégeaient

en se débarrassant d'objets inutiles. Ce jour-là, j'étais

d'arrière-garde, et, comme je me trouvais tout à fait en arrière de la

colonne, à même de voir le commencement du désordre. La route était

jonchée d'objets précieux, comme tableaux, candélabres et beaucoup de

livres, car, pendant plus d'une heure, je ramassai des volumes que je

parcourais un instant, et que je rejetais ensuite pour être ramassés

par d'autres qui, à leur tour, les abandonnaient.

C'étaient des éditions de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau et de

l'_Histoire naturelle_ par Buffon, reliées en maroquin rouge et dorées

sur tranche.

C'est dans cette journée que j'eus le bonheur de faire l'acquisition

d'une peau d'ours, qu'un soldat de la compagnie venait, me dit-il, de

ramasser dans une voiture brisée, remplie de fourrures. Le même jour,

notre cantinière perdit son équipage avec nos vivres et notre grand

vase en argent, dans lequel nous avions fait tant de punch.

Le 30, nous arrivâmes à Viasma, _ville au schnaps_, ainsi nommée, par

nos soldats, à cause de l'eau-de-vie que l'on y trouva en allant à

Moscou. L'Empereur fit séjour; notre régiment alla plus avant.

J'oubliais de dire qu'avant d'arriver à cette ville, nous fîmes une

grande halte et que, m'étant retiré sur la droite de la route, près

d'un bois de sapins, je rencontrai un sergent des chasseurs de la

Garde, que je connaissais[24]. Il avait profité d'un feu qui se

trouvait tout fait, pour faire cuire une marmite de riz, dont il

m'invita à prendre part. Il avait, avec lui, la cantinière du

régiment, qui était une Hongroise avec qui il était le mieux du monde,

et qui avait encore sa voiture attelée de deux chevaux et bien garnie

de vivres, de fourrures et d'argent. Je restai avec eux tout le temps

de la halte, plus d'une heure. Pendant ce temps, un sous-officier

portugais s'approcha de nous pour se chauffer; je lui demandai où

était son régiment; il me répondit qu'il était dispersé, mais que lui,

il était chargé, avec un détachement, d'escorter sept à huit cents

prisonniers russes qui, n'ayant rien pour se nourrir, étaient réduits

à se manger l'un l'autre, c'est-à-dire que, lorsqu'il y en avait un de

mort, ils le coupaient par morceaux et se le partageaient pour le

manger ensuite. Pour preuve de ce qu'il me disait, il s'offrit de me

le faire voir; je refusai. Cette scène se passait à cent pas de

l'endroit où nous étions; nous sûmes, quelques jours après, que l'on

avait été obligé d'abandonner le reste, ne pouvant les nourrir.

[Note 24: Ce sergent se nommait Guinard; il était natif de Condé

(_Note de l'auteur_.)]

Le sergent des chasseurs, dont je viens de parler, finit par tout

perdre avec sa cantinière, à Wilna; ils furent tous deux prisonniers.

Le 1er novembre, nous avions, comme la nuit précédente, couché près

d'un bois, sur le bord de la route: depuis plusieurs jours, nous

avions déjà commencé à vivre de viande de cheval. Le peu de vivres que

nous avions pu emporter de Moscou était consommé, et nos misères

commençaient avec le froid qui, déjà, se faisait sentir avec force.

Pour mon compte, j'avais encore un peu de riz que je conservais pour

les derniers moments, car je prévoyais, pour la suite, des misères

plus grandes encore.

Ce jour-là, je faisais encore partie de l'arrière-garde, qui était

composée de sous-officiers, à cause que déjà beaucoup de soldats

restaient en arrière pour se reposer et se chauffer à des feux que

ceux qui étaient devant nous avaient abandonnés en partant. En

marchant, j'aperçus, sur ma droite, plusieurs hommes de différents

régiments, dont quelques-uns étaient de la Garde, autour d'un grand

feu. Je fus envoyé par l'adjudant-major, afin de les engager à suivre;

étant près d'eux, je reconnus Flament, dragon vélite. Je le trouvai

faisant cuire un morceau de cheval au bout de son sabre, dont il

m'invita de prendre part; je l'engageai à suivre la colonne; il me

répondit qu'aussitôt qu'il aurait fait son repas, il se remettrait en

route, mais qu'il était malheureux, puisqu'il était forcé de faire la

route à pied, avec ses bottes à l'écuyère, à cause que, le jour avant,

dans un combat contre les Cosaques, où il en avait tué trois, son

cheval avait attrapé un écart, de sorte qu'il était obligé de le

conduire par la bride. Heureusement que l'homme qui me suivait, dans

ce moment, était mon homme de confiance, et qui avait, dans son sac,

une paire de souliers à moi, que je donnai au pauvre Flament, de

manière à ce qu'il puisse se chausser comme un fantassin, et marcher

de même. Je lui fis mes adieux sans penser que je ne le reverrais

plus; j'appris, deux jours après, qu'il avait été tué près d'un bois,

au moment où, avec d'autres traîneurs comme lui, il allait faire du

feu pour se reposer.

Le 2, avant d'arriver à Slawkowo, nous vîmes, sur notre gauche, tenant

à la route, un blockhaus, ou station militaire, espèce de grande

baraque fortifiée, occupée par des militaires de différents régiments

et des blessés. Ceux qui étaient les moins malades et qui purent

suivre, se joignirent à nous, et les autres furent mis, autant que

possible, sur des voitures; tant qu'aux plus malades, ils furent

abandonnés à la clémence de l'ennemi, ainsi que des médecins et

chirurgiens qu'on laissa pour en avoir soin.

IV

Dorogobouï.--La vermine.--Une cantinière.--La faim.

Le 3, nous fîmes séjour à Slawkowo; pendant toute la journée, nous

aperçûmes les Russes sur notre droite. Le même jour, les autres

régiments de la Garde, qui avaient fait séjour en arrière, se

réunirent à nous.

Le 4, nous fîmes une marche forcée pour arriver à Dorogobouï, ville

aux choux; c'est le nom que nous lui avions donné, à cause de la

grande quantité de choux que nous y trouvâmes en allant à Moscou.

C'est aussi de cette ville que, le 25 août, l'Empereur fit faire, dans

toute l'armée, le dénombrement des coups de canon et de fusil que

l'armée avait à tirer pour la grande bataille. À 7 heures du soir,

nous en étions encore éloignés de deux lieues; c'est avec beaucoup de

peine que nous pûmes l'atteindre, car la quantité de neige qu'il y

avait déjà nous empêchait de marcher. Nous fûmes même égarés pendant

quelque temps, et, pour que les hommes qui se trouvaient en arrière

pussent nous rejoindre, pendant plus de deux heures l'on battit la

marche de nuit, jusqu'au moment où nous arrivâmes sur l'emplacement de

la ville, car, à quelques maisons près, elle avait été brûlée comme

beaucoup d'autres.

Il était bien 11 heures lorsque notre bivouac fut formé, et, avec les

débris des maisons, nous trouvâmes encore assez de bois pour faire du

feu et bien nous chauffer. Mais déjà tout nous manquait, et nous

étions tellement fatigués, que l'on n'avait pas la force de chercher

un cheval pour le voler et le manger ensuite, de manière que nous

prîmes le parti de nous reposer. Un soldat de la compagnie m'avait

apporté des nattes de jonc pour me coucher: les ayant mises devant le

feu, je m'étendis dessus et, la tête sur mon sac, les pieds au feu, je

m'endormis.

Il y avait peut-être une heure que je reposais, lorsque je sentis, par

tout mon corps, un picotement auquel il me fut impossible de résister.

Je passai machinalement la main sur ma poitrine et sur plusieurs

parties de mon individu: quel fut mon effroi lorsque je m'aperçus que

j'étais couvert de vermine! Je me levai, et en moins de deux minutes

j'étais nu comme la main, jetant au feu chemise et pantalon. C'était

comme un feu de deux rangs, tant cela pétillait dans les flammes, et,

quoiqu'il tombât de la neige par gros flocons sur mon corps, je ne me

rappelle pas avoir eu froid, tant j'étais occupé de ce qui venait de

m'arriver! Enfin, je secouai au-dessus du feu le reste de mes

vêtements dont je ne pouvais me défaire, et je remis la seule chemise

et le seul pantalon qui me restaient. Alors, triste et ayant presque

envie de pleurer, je pris le parti de m'asseoir sur mon sac, et, la

tête dans mes mains, couvert de ma peau d'ours, éloigné des maudites

nattes sur lesquelles j'avais dormi, je passai le reste de la nuit.

Ceux qui prirent ma place n'attrapèrent rien: il paraît que j'avais

tout pris.

Le jour suivant, 5 novembre, nous partîmes de grand matin. Avant le

départ, l'on fit, dans chaque régiment de la Garde, une distribution

de moulins à bras pour moudre le blé, si toutefois on en trouvait;

mais comme l'on n'avait rien à moudre et que ces meubles étaient

pesants et inutiles, l'on s'en débarrassa dans les vingt-quatre

heures. Cette journée fut triste, car une partie des malades et des

blessés succombèrent; ils avaient, jusqu'à ce jour, fait des efforts

surnaturels, espérant atteindre Smolensk, où l'on croyait trouver des

vivres et prendre des cantonnements.

Le soir, nous arrêtâmes près d'un bois où l'on donna l'ordre de former

des abris, afin de passer la nuit. Un instant après, notre cantinière,

Mme Dubois, la femme du barbier de notre compagnie, se trouva malade,

et, au bout d'un instant, pendant que la neige tombait, et par un

froid de vingt degrés, elle accoucha d'un gros garçon: position

malheureuse pour une femme. Je dirai que, dans cette circonstance, le

colonel Bodel, qui commandait notre régiment, fit tout ce qu'il était

possible de faire pour le soulagement de cette femme, prêtant son

manteau pour couvrir l'abri sous lequel était la mère Dubois, qui

supporta son mal avec courage. Le chirurgien du régiment n'épargna

rien, de son côté; enfin le tout finit heureusement. La même nuit, nos

soldats tuèrent un ours blanc qui fut à l'instant mangé.

Après avoir passé la nuit la plus pénible, à cause du grand froid,

nous nous mîmes en route. Le colonel prêta son cheval à la mère

Dubois, qui tenait son nouveau-né dans les bras, enveloppé dans une

peau de mouton; tant qu'à elle, on la couvrit avec les capotes de deux

hommes de la compagnie, morts dans la nuit.

Ce jour-là, qui était le 6 novembre, il faisait un brouillard à ne pas

y voir, et un froid de plus de vingt-deux degrés; nos lèvres se

collaient, l'intérieur du nez, ou plutôt le cerveau se glaçait; il

semblait que l'on marchait au milieu d'une atmosphère de glace. La

neige, pendant tout le jour, et par un vent extraordinaire, tomba par

flocons, gros comme personne ne les avait jamais vus; non seulement

l'on ne voyait plus le ciel, mais ceux qui marchaient devant nous.

Lorsque nous fûmes près d'un mauvais village[25], nous vîmes une

estafette arriver à franc étrier, demandant après l'Empereur. Nous

sûmes, un instant après, que c'était un général apportant la nouvelle

de la conspiration de Malet, qui venait d'avoir lieu à Paris.

[Note 25: Ce village se nomme Mickalowka. (_Note de l'auteur_.)]

Comme l'endroit où nous étions arrêtés était près d'un bois, et que,

pour se remettre en route, il fallait beaucoup attendre à cause que le

chemin était étroit, l'on se trouvait beaucoup de monde en masse, et

comme nous étions plusieurs amis réunis sur le bord de la route,

frappant des pieds pour ne pas être saisis du froid, causant de nos

malheurs et de la faim qui nous dévorait, je sentis, tout à coup,

l'odeur du pain chaud. Aussitôt je me retourne, et derrière et près de

moi, je vois un individu enveloppé d'une grande pelisse garnie de

fourrures, sous laquelle sortait l'odeur du pain qui m'avait monté au

nez. Aussitôt je lui adresse brusquement la parole, en lui disant:

«Monsieur, vous avez du pain; vous allez m'en vendre!» Comme il allait

se retirer, je le saisis par le bras. Alors, voyant qu'il n'y avait

plus moyen de se débarrasser de moi, il tira de dessous sa pelisse,

une galette encore toute chaude que je saisis avec avidité d'une main,

tandis que de l'autre, je lui présentai une pièce de cinq francs pour

la lui payer. Mais, à peine l'avais-je dans la main, que mes amis, qui

étaient auprès de moi, tombèrent dessus comme des enragés, et me

l'arrachèrent. Il ne me resta, pour ma part, que le morceau que je

tenais sous le pouce et les deux premiers doigts de la main droite.

Pendant ce temps, le chirurgien-major de l'armée, car c'en était un,

disparut. Il fit bien, car on l'aurait peut-être assommé pour avoir le

reste. Il est probable qu'étant arrivé des premiers dans le petit

village dont j'ai parlé, il aura eu le bonheur de trouver de la

farine, et, en attendant que nous fussions arrivés, il aura fait de la

galette.

Depuis plus d'une demi-heure que nous étions dans cette position,

plusieurs hommes avaient succombé à l'endroit où nous étions. Beaucoup

d'autres étaient tombés dans la colonne, lorsqu'elle était en marche.

Enfin, nos rangs commençaient à s'éclaircir, et nous n'étions qu'au

commencement de nos misères! Lorsque l'on s'arrêtait afin de prendre

quelque chose au plus vite, l'on saignait les chevaux abandonnés, ou

ceux que l'on pouvait enlever sans être vu; l'on en recueillait le

sang dans une marmite, on le faisait cuire et on le mangeait. Mais il

arrivait souvent qu'au moment où l'on venait de le mettre au feu, l'on

était obligé de le manger, soit que l'ordre du départ arrivât, ou que

les Russes fussent trop près de nous. Dans ce dernier cas, l'on ne se

gênait pas autant, car j'ai vu quelquefois une partie manger

tranquillement, pendant que l'autre empêchait, à coups de fusil, les

Russes de s'avancer. Mais lorsqu'il y avait force majeure et qu'il

fallait quitter le terrain, on emportait la marmite, et chacun, en

marchant, puisait à pleines mains et mangeait; aussi avait-on la

figure barbouillée de sang.

Souvent, lorsque l'on était obligé d'abandonner des chevaux, parce que

l'on n'avait pas le temps de les découper, il arrivait que des hommes

restaient en arrière exprès, en se cachant, afin qu'on ne les forçât

point à suivre leur régiment. Alors, ils tombaient sur cette viande

comme des voraces; aussi était-il rare que ces hommes reparussent,

soit qu'ils fussent pris par l'ennemi, ou morts de froid.

Cette journée de marche ne fut pas aussi longue que la précédente,

car, lorsque nous arrêtâmes, il faisait encore jour. C'était sur

l'emplacement d'un village incendié où il ne restait plus que quelques

pignons de maisons contre lesquels les officiers supérieurs établirent

leur bivac pour se mettre à l'abri du vent et passer la nuit.

Indépendamment des douleurs que nous avions, par suite des grandes

fatigues que nous éprouvions, la faim se faisait sentir d'une manière

effroyable. Ceux à qui il restait encore un peu de vivres, comme du

riz ou du gruau, se cachaient pour le manger. Déjà il n'y avait plus

d'amis, l'on se regardait d'un air de méfiance, l'on devenait même

ingrat envers ses meilleurs camarades. Il m'est arrivé, à moi, de

commettre, envers mes véritables amis, un trait d'ingratitude que je

ne veux pas passer sous silence.

J'étais, ce jour-là, comme tous mes amis, dévoré par la faim, mais

j'avais, plus qu'eux, le malheur de l'être aussi par la vermine que

j'avais attrapée l'avant-veille. Nous n'avions pas un morceau de

cheval à manger, nous comptions sur l'arrivée de quelques hommes de la

compagnie, qui étaient restés en arrière, afin d'en couper aux chevaux

qui tombaient. Tourmenté de n'avoir rien à manger, j'éprouvais des

sensations qu'il me serait difficile d'exprimer. J'étais près d'un de

mes meilleurs amis, Poumo, sergent, qui était debout près d'un feu que

l'on venait de faire, en regardant de tous côtés s'il n'arrivait rien.

Tout à coup, je lui serre la main avec un mouvement convulsif, en lui

disant: «Mon ami, si je rencontrais, dans le bois, n'importe qui avec

un pain, il faudrait qu'il m'en donne la moitié!» Puis, me reprenant:

«Non, lui dis-je, je le tuerais pour avoir tout!»

À peine avais-je lâché la parole, que je me mis à marcher à grands pas

dans la direction du bois, comme si je devais rencontrer l'homme et le

pain. Y étant arrivé, je le côtoyai pendant un quart d'heure, et,

tournant brusquement à gauche dans une direction opposée à notre

bivac, j'aperçus, presque à la lisière du bois, un feu contre lequel

un homme était assis. Je m'arrêtai afin de l'observer, et je

distinguai qu'il avait, devant lui et sur son feu, une marmite dans

laquelle il faisait cuire quelque chose, car, ayant pris un couteau,

il le plongea dedans, et, à ma grande surprise, je vis qu'il en

retirait une pomme de terre qu'il pressa un peu et qu'il remit

aussitôt, probablement parce qu'elle n'était pas cuite.

J'allais m'élancer et courir dessus, mais, dans la crainte qu'il ne

m'échappât, je rentrai dans le bois, et, faisant un petit circuit,

j'arrivai à quelques pas derrière l'individu, sans qu'il m'ait aperçu.

Mais, en cet endroit, comme il y avait beaucoup de broussailles, je

fis du bruit en avançant. Il se retourna, mais j'étais déjà à côté de

la marmite et, sans lui donner le temps de me parler, je lui adressai

la parole: «Camarade, vous avez des pommes de terre, vous allez m'en

vendre ou m'en donner, ou j'enlève la marmite!» Un peu surpris de

cette résolution, et comme je m'approchais avec mon sabre pour pêcher

dedans, il me dit que cela ne lui appartenait pas, et que c'était à un

général polonais qui bivaquait pas loin de là et dont il était le

domestique; qu'il lui avait ordonné de se cacher où il était pour les

faire cuire, afin d'en avoir pour le lendemain.

Comme, sans lui répondre, je me mettais en devoir d'en prendre, non

sans lui présenter de l'argent, il me dit qu'elles n'étaient pas

encore cuites, et, comme je n'avais pas l'air d'y croire, il en tira

une qu'il me présenta pour me la faire palper; je la lui arrachai et,

telle qu'elle était, je la dévorai: «Vous voyez, me dit-il, qu'elles

ne sont pas mangeables; cachez-vous un instant, ayez de la patience,

tâchez surtout que l'on ne vous voie pas jusqu'au moment où elles

seront bonnes à manger; alors je vous en donnerai.»

Je fis ce qu'il me dit; je me cachai derrière un petit buisson, mais

si près de lui que je ne pouvais le perdre de vue. Au bout de cinq à

six minutes, je ne sais s'il me croyait bien loin, il se leva et,

regardant à droite et à gauche, il prend la marmite et se sauve avec,

mais pas loin, car je l'arrêtai de suite en le menaçant de tout

prendre s'il ne voulait pas m'en donner la moitié. Il me répondit

encore que c'était à son général: «Seraient-elles pour l'Empereur,

qu'il m'en faut, lui dis-je, car je meurs de faim!» Voyant qu'il ne

pouvait se débarrasser de moi qu'en me donnant ce que je lui

demandais, il m'en donna sept. Je lui donnai quinze francs et je le

quittai. Il me rappela et m'en donna deux autres; elles étaient loin

d'être bien cuites, mais je n'y pris pas grande attention, j'en

mangeai une et je mis les autres dans ma carnassière. Je comptais

qu'avec cela, je pouvais vivre trois jours en mangeant, avec un

morceau de viande de cheval, deux par jour.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 6 / 32 段