Quelques jours après, des hommes de corvée, charpentiers et autres,

furent commandés pour la descendre, afin de la transporter à Paris

comme trophée, mais, en la détachant, elle fut emportée par son poids;

elle faillit tuer et entraîner avec elle tous les hommes qui la

tenaient par les chaînes; il en fut de même des grands aigles qui

dominaient les hautes tours, autour de l'enceinte du Kremlin.

Il était midi lorsque nous eûmes fini de passer la revue; en partant,

nous passâmes sous la fausse porte où se trouve le grand Saint Nicolas

dont j'ai parlé plus haut. Nous y vîmes beaucoup d'esclaves russes

occupés à prier, à faire des courbettes et des signes de croix au

grand Saint; probablement qu'ils l'intercédaient contre nous.

Le 25, avec plusieurs de mes amis, nous parcourûmes les ruines de la

ville. Nous passâmes dans plusieurs quartiers que nous n'avions pas

encore vus: partout l'on rencontrait, au milieu des décombres, des

paysans russes, des femmes sales et dégoûtantes, juives et autres,

confondues avec des soldats de l'armée, cherchant, dans les caves que

l'on découvrait, les objets cachés qui avaient pu échapper à

l'incendie. Indépendamment du vin et du sucre qu'ils y trouvaient,

l'on en voyait chargés de châles, de cachemires, de fourrures

magnifiques de Sibérie, et aussi d'étoffes tissées de soie, d'or et

d'argent, et d'autres avec des plats d'argent et d'autres choses

précieuses. Aussi voyait-on les juifs, avec leurs femmes et leurs

filles, faire à nos soldats toute espèce de propositions pour en

obtenir quelques pièces, que souvent d'autres soldats de l'armée

reprenaient.

Le même jour, au soir, le feu fut mis à un temple grec, en face de

notre logement, et tenant au palais où était logé le maréchal Mortier.

Malgré les secours que nos soldats portèrent, l'on ne put parvenir à

l'éteindre. Ce temple, qui avait été conservé dans son entier et où

rien n'avait été dérangé, fut, dans un rien de temps, réduit en

cendres. Cet accident fut d'autant plus déplorable, que beaucoup de

malheureux s'y étaient retirés avec le peu d'effets qui leur

restaient, et même, depuis quelques jours, l'on y officiait.

Le 26, je fus de garde aux équipages de l'Empereur, que l'on avait

placés dans des remises situées à une des extrémités de la ville et

vis-à-vis une grande caserne que l'incendie avait épargnée et où une

partie du premier corps d'armée était logée. Pour y arriver avec mon

poste, il m'avait fallu parcourir plus d'une lieue de terrain en

ruines et situé presque sur la rive gauche de la Moskowa, où l'on

n'apercevait plus que, ça et là, quelques pignons d'églises; le reste

était réduit en cendres. Sur la rive droite, on voyait encore quelques

jolies maisons de campagne isolées, dont une partie aussi était

brûlée.

Près de l'endroit où j'avais établi mon poste, se trouvait une maison

qui avait échappé à l'incendie; je fus la voir par curiosité. Le

hasard m'y fit rencontrer un individu parlant très bien le français,

qui me dit être de Strasbourg, et qu'une fatalité avait amené à Moscou

quelques jours avant nous. Il me conta qu'il était marchand de vins du

Rhin et de Champagne mousseux, et que, par suite de malheureuses

circonstances, il perdait plus d'un million, tant par ce qu'on lui

devait que par les vins qu'il avait en magasin et qui avaient été

brûlés, et aussi par ce que nous avions bu et que nous buvions encore

tous les jours. Il n'avait pas un morceau de pain à manger. Je lui

offris de venir manger avec moi sa part d'une soupe au riz, qu'il

accepta avec reconnaissance.

En attendant la paix, que l'on croyait prochaine, l'Empereur donnait

des ordres afin de tout organiser dans Moscou, comme si l'on devait y

passer l'hiver. L'on commença par les hôpitaux pour les blessés de

l'armée; ceux des Russes mêmes furent traités comme les nôtres.

On s'occupa de réunir, autant que possible, les approvisionnements de

tous genres qui se trouvaient dans différents endroits de la ville.

Quelques temples qui avaient échappé à l'incendie furent ouverts et

rendus au culte. Pas loin de notre habitation, et dans la même rue, il

existait une église pour les catholiques; un prêtre français émigré y

disait la messe. L'église portait le nom de Saint-Louis. L'on parvint

même à rétablir un théâtre, et l'on m'a assuré que l'on y avait joué

la comédie avec des acteurs français et italiens. Que l'on y ait joué

ou non, une chose dont je suis certain, c'est qu'ils furent payés pour

six mois, et cela afin de faire croire aux Russes que nous étions

disposés à passer l'hiver dans cette ville.

Le 27, comme j'arrivais de descendre ma garde aux équipages, je fus

surpris agréablement en trouvant deux de mes pays qui venaient me

voir. C'étaient Flament, natif de Péruwelz, vélite dans les dragons de

la Garde, et Melet, dragon dans le même régiment; ce dernier était de

Condé. Ils tombaient bien, ce jour-là, car nous étions en disposition

pour rire. Nous invitâmes nos dragons à dîner et à passer la soirée

avec nous.

Dans différentes courses de maraude que nos soldats avaient faites,

ils nous avaient rapporté beaucoup de costumes d'hommes et de femmes

de toutes les nations, même des costumes français du temps de Louis

XVI, et tous ces vêtements étaient de la plus grande richesse. C'est

pourquoi, le soir, après avoir dîné, nous proposâmes de donner un bal

et de nous revêtir de tous les costumes que nous avions. J'oubliais de

dire qu'en arrivant, Flament nous avait appris une nouvelle qui nous

fit beaucoup de peine, c'était la catastrophe du brave

lieutenant-colonel Martod, commandant le régiment de dragons dont

Flament et Melet faisaient partie. Ayant été à la découverte deux

jours avant le 25, dans les environs de Moscou, avec deux cents

dragons, ils avaient donné dans une embuscade, et, chargés par trois

mille hommes, tant cavalerie qu'artillerie, le colonel Martod avait

été mortellement blessé, ainsi qu'un capitaine et un adjudant-major

qui furent faits prisonniers après avoir combattu en désespérés. Le

lendemain, le colonel fit demander ses effets, mais, le jour suivant,

nous apprîmes sa mort.

Je reviens à notre bal, qui fut un vrai bal de carnaval, car nous nous

travestîmes tous.

Nous commençâmes par habiller nos femmes russes en dames françaises,

c'est-à-dire en marquises, et, comme elles ne savaient comment s'y

prendre, c'est Flament et moi qui furent chargés de présider à leur

toilette. Nos deux tailleurs russes étaient en Chinois, moi en boyard

russe, Flament en marquis, enfin chacun de nous prit un costume

différent, même notre cantinière, la mère Dubois, qui survint dans le

moment et qui mit sur elle un riche habillement national d'une dame

russe. Comme nous n'avions pas de perruques pour nos marquises, la

perruquier de la compagnie les coiffa. Pour pommade, il leur mit du

suif et, pour poudre, de la farine; enfin elles étaient on ne peut pas

mieux ficelées, et, lorsque tout fut disposé, nous nous mîmes en train

de danser. J'oubliais de dire que, pendant ce temps, nous buvions

force punch, que Melet, le vieux dragon, avait soin d'alimenter, et

que nos marquises, ainsi que la cantinière, quoique supportant très

bien la boisson, avaient déjà le cerveau troublé, par suite des grands

verres de punch qu'elles avalaient de temps en temps, avec délices.

Nous avions, pour musique, une flûte qu'un sergent-major jouait, et

le tambour de la compagnie l'accompagnait en mesure. On commença par

l'air:

On va leur percer les flancs,

Ram, ram, ram, tam plam,

Tirelire, ram plam.

Mais à peine la musique avait-elle commencé, et la mère Dubois

allait-elle en avant avec le fourrier de la compagnie, avec qui elle

faisait vis-à-vis, que voilà nos marquises, à qui probablement notre

musique sauvage allait, qui se mettent à sauter comme des Tartares,

allant à droite et à gauche, écartant les jambes, les bras, tombant

sur cul, se relevant pour y tomber encore. L'on aurait dit qu'elles

avaient le diable dans le corps. Cela n'aurait été que très ordinaire

pour nous, si elles avaient été habillées avec leurs habits à la

russe, mais voir des marquises françaises qui, généralement, sont si

graves, sauter comme des enragées, cela nous faisait pâmer de rire, de

manière qu'il fut impossible, au joueur de flûte, de continuer; mais

notre tambour y suppléa en battant la charge. C'est alors que nos

marquises recommencèrent de plus belle, jusqu'au moment où elles

tombèrent de lassitude sur le plancher. Nous les relevâmes pour les

applaudir, ensuite nous recommençâmes à boire et à danser jusqu'à

quatre heures du matin.

La mère Dubois, en vraie cantinière, et qui savait apprécier la valeur

des habits qu'elle avait sur elle, car c'était en soie tissée d'or et

d'argent, partit sans rien dire. Mais, en sortant, le sergent de garde

à la police, voyant une dame étrangère dans la rue, aussi matin, et

pensant faire une bonne capture, s'avança vers elle et voulut la

prendre par le bras pour la conduire dans sa chambre. Mais la mère

Dubois, qui avait son mari, et du punch dans le corps, appliqua sur la

figure du sergent un vigoureux soufflet qui le renversa à terre. Il

cria: «À la garde!» Le poste prit les armes, et comme nous n'étions

pas encore couchés, nous descendîmes pour la débarrasser. Mais le

sergent était tellement furieux que nous eûmes toutes les peines du

monde à lui faire comprendre qu'il avait eu tort de vouloir arrêter

une femme comme la mère Dubois.

Le 28 et le 29 furent encore consacrés à nous occuper de nos

provisions; pour cela, nous allions faire des reconnaissances de jour,

et, la nuit--pour ne pas avoir de concurrence,--nous allions chercher

ce que nous avions remarqué.

Le 30, nous passâmes la revue de l'inspecteur dans la rue, en face de

notre logement. Lorsqu'elle fut terminée, il prit envie au colonel de

faire voir à l'inspecteur comment le régiment était logé. Lorsque ce

fut au tour de notre compagnie, le colonel se fit accompagner par le

capitaine, l'officier et le sergent de semaine, et l'adjudant-major

Roustan, qui connaissait le logement, marchait en avant et avait soin

d'ouvrir les chambres où était la compagnie. Après avoir presque tout

vu, le colonel demanda: «Et les sous-officiers, comment

sont-ils?--Très bien», répondit l'adjudant-major Roustan. Et,

aussitôt, il se met en train d'ouvrir les portes de nos chambres[19].

Mais, par malheur, nous n'avions pas ôté la clef de la porte du

cabinet où nos Dulcinées se tenaient, et que nous avions toujours fait

passer pour une armoire. Aussitôt, il l'ouvre, mais, surpris d'y voir

un espace, il regarde et aperçoit les oiseaux. Il ne dit rien, referme

la porte et met la clef dans sa poche.

[Note 19: Il est bon de savoir que nous avions fait percer une

porte de communication de notre logement dans celui où était la

compagnie. (_Note de l'auteur._)]

Lorsqu'il fut descendu dans la rue, et d'aussi loin qu'il m'aperçut,

il me montra la clef, et, s'approchant de moi en riant: «Ah! me

dit-il, vous avez du gibier en cage, et, comme des égoïstes, vous n'en

faites pas part à vos amis! Mais que diable faites-vous de ces

drôlesses-là, et où les avez-vous pêchées? On n'en voit nulle part!»

Alors je lui contai comment et quand je les avais trouvées, et

qu'elles nous servaient à blanchir notre linge: «Dans ce cas, nous

dit-il, en s'adressant au sergent-major et à moi, vous voudrez bien me

les prêter pour quelques jours, afin de blanchir mes chemises, car

elles sont horriblement sales, et j'espère qu'en bons camarades, vous

ne me refuserez pas cela.» Le même soir, il les emmena; il est

probable qu'elles blanchirent toutes les chemises des officiers, car

elles ne revinrent que sept jours après.

Le 1er octobre, un fort détachement du régiment fut commandé pour

aller fourrager à quelques lieues de Moscou, dans un grand château

construit en bois. Nous y trouvâmes fort peu de chose: une voiture

chargée de foin fut toute notre capture. À notre retour, nous

rencontrâmes la cavalerie russe qui vint caracoler autour de nous,

sans cependant oser nous attaquer sérieusement. Il est vrai de dire

que nous marchions d'une manière à leur faire voir qu'ils n'auraient

pas eu l'avantage, car, quoiqu'étant infiniment moins nombreux qu'eux,

nous leur avions mis plusieurs cavaliers hors de combat. Ils nous

suivirent jusqu'à un quart de lieue de Moscou.

Le 2, nous apprîmes que l'Empereur venait de donner l'ordre d'armer le

Kremlin; trente pièces de canon et obusiers de différents calibres

devaient être placés sur toutes les tours tenant à la muraille qui

forme l'enceinte du Kremlin.

Le 3, des hommes de corvée de chaque régiment de la Garde furent

commandés pour piocher la terre et transporter des matériaux provenant

de vieilles murailles que des sapeurs du génie abattaient autour du

Kremlin, et des fondations que l'on faisait sauter par la mine.

Le 4, j'accompagnai à mon tour les hommes de corvée que l'on avait

commandés dans la compagnie. Le lendemain au matin, un colonel du

génie fut tué, à mes côtés, d'une brique qui lui tomba sur la tête,

provenant d'une mine que l'on venait de faire sauter. Le même jour, je

vis, près d'une église, plusieurs cadavres qui avaient les jambes et

les bras mangés, probablement par des loups ou par des chiens; ces

derniers se trouvaient en grande quantité.

Les jours où nous n'étions pas de service, nous les passions à boire,

fumer et rire, et à causer de la France et de la distance dont nous

étions séparés, et aussi de la possibilité de nous en éloigner encore

davantage. Quand venait le soir, nous admettions dans notre réunion

nos deux esclaves moscovites, je dirai plutôt nos deux marquises, car,

depuis notre bal, nous ne leur disions plus d'autres noms, qui nous

tenaient tête à boire le punch au rhum de la Jamaïque.

Le reste de notre séjour dans cette ville se passa en revues et

parades, jusqu'au jour où un courrier vint annoncer à l'Empereur, au

moment où il était à passer la revue de plusieurs régiments, que les

Russes avaient rompu l'armistice et avaient attaqué à l'improviste la

cavalerie de Murat, au moment où il ne s'y attendait pas.

Aussitôt la revue passée, l'ordre du départ fut donné, et, en un

instant, toute l'armée fut en mouvement; mais ce ne fut que le soir

que notre régiment eut connaissance de l'ordre de se tenir prêt à

partir pour le lendemain.

Avant de partir, nous fîmes, à nos deux femmes moscovites, ainsi qu'à

nos deux tailleurs, leur part du butin que nous ne pouvions emporter;

vingt fois ils se jetèrent à terre pour nous remercier en nous baisant

les pieds: jamais ils ne s'étaient vus si riches!

III

La retraite.--Revue de mon sac.--L'Empereur en danger.--De Mojaïsk à

Slawkowo.

Le 18 octobre au soir, lorsque nous étions, comme tous les jours,

plusieurs sous-officiers réunis, étendus, comme des pachas, sur des

peaux d'hermine, de marte-zibeline, de lion et d'ours, et sur d'autres

fourrures non moins précieuses, fumant dans des pipes de luxe, le

tabac à la rose des Indes, et qu'un punch monstre au rhum de la

Jamaïque flamboyait au milieu de nous, dans le grand vase en argent du

boyard russe, et faisait fondre un énorme pain de sucre soutenu en

travers du vase par deux baïonnettes russes; au moment où nous

parlions de la France et du plaisir qu'il y aurait d'y retourner en

vainqueurs, après une absence de plusieurs années; où nous faisions

nos adieux et nos promesses de fidélité aux Mogolesses, Chinoises et

Indiennes, nous entendîmes un grand bruit dans un grand salon où

étaient couchés les soldats de la compagnie. Au même instant, le

fourrier de semaine entra pour nous annoncer que, d'après l'ordre, il

fallait nous tenir prêts à partir.

Le lendemain 19, de grand matin, la ville se remplit de juifs et de

paysans russes; les premiers, pour acheter aux soldats ce qu'ils ne

pouvaient emporter, et les autres pour ramasser ce que nous jetions

dans les rues. Nous apprîmes que le maréchal Mortier restait au

Kremlin avec dix mille hommes, avec ordre de s'y défendre au besoin.

Dans l'après-midi, nous nous mîmes en marche, non sans avoir fait,

comme nous pûmes, quelques provisions de liquides que nous mîmes sur

la voiture de notre cantinière, la mère Dubois, ainsi que notre grand

vase en argent; il était presque nuit lorsque nous étions hors de la

ville. Un instant après, nous nous trouvâmes au milieu d'une grande

quantité de voitures, conduites par des hommes de différentes nations,

marchant sur trois ou quatre rangs, sur une étendue de plus d'une

lieue. L'on entendait parler français, allemand, espagnol, italien,

portugais, et d'autres langues encore, car des paysans moscovites

suivaient aussi, ainsi que beaucoup de juifs: tous ces peuples, avec

leurs costumes et leurs langages différents, les cantiniers avec leurs

femmes et leurs enfants pleurant, se pressant en tumulte et en un

désordre dont on ne peut se faire une idée. Quelques-uns avaient déjà

leurs voitures brisées; ceux-là criaient et juraient, de manière que

c'était un tintamarre à vous casser la tête. Nous finîmes, non sans

peine, à dépasser cet immense convoi, qui était celui de toute

l'armée. Nous avançâmes sur la route de Kalouga (là, nous étions en

Asie); un instant après, nous arrêtâmes pour bivaquer dans un bois, le

reste de la nuit, et comme elle était déjà très avancée, notre repos

ne fut pas long.

À peine s'il faisait jour, que nous nous remîmes en marche. Nous

n'avions pas encore fait une lieue, que nous rencontrâmes encore une

grande partie du fatal convoi, qui nous avait dépassés pendant le peu

de repos que nous avions pris. Déjà, une grande partie des voitures

étaient brisées et d'autres ne pouvaient plus avancer, à cause que le

chemin était de sable et que les roues enfonçaient beaucoup. L'on

entendait crier en français, jurer en allemand, réclamer le bon Dieu

en italien, et la Sainte Vierge en espagnol et en portugais.

Après avoir passé toute cette bagarre, nous fûmes obligés d'arrêter

pour attendre la gauche de la colonne. Je profitai de cette

circonstance pour faire une revue de mon sac, qui me semblait trop

lourd, et voir s'il n'y avait rien à mettre de côté afin de m'alléger.

Il était assez bien garni: j'avais plusieurs livres de sucre, du riz,

un peu de biscuit, une demi-bouteille de liqueur, le costume d'une

femme chinoise en étoffe de soie, tissée d'or et d'argent, plusieurs

objets de fantaisie en or et argent, entre autres un morceau de la

croix du grand Ivan[20], c'est-à-dire un morceau de l'enveloppe qui la

recouvrait, qui était d'argent doré et qui m'avait été donné par un

homme de la compagnie qui avait été commandé de corvée avec d'autres

hommes du même état, couvreurs et charpentiers, pour la détacher.

[Note 20: J'ai oublié de dire qu'au milieu de la grande croix de

Saint-Ivan, il s'en trouvait une petite en or massif, d'un pied de

long. (_Note de l'auteur_.)]

J'avais aussi mon grand uniforme, une grande capote de femme servant à

monter à cheval (cette capote était de couleur noisette, doublée en

velours vert, et, comme je n'en connaissais pas l'usage, je me

figurais que la femme qui l'avait portée avait plus de six pieds);

plus deux tableaux en argent d'un pied de long sur huit pouces de

hauteur, dont les personnages étaient en relief: l'un de ces tableaux

représentait le jugement de Paris, sur le mont Ida. L'autre

représentait Neptune, sur un char formé d'une coquille et traîné par

des chevaux marins. Tout cela était d'un travail fini. J'avais, en

outre, plusieurs médaillons et un crachat d'un prince russe enrichi de

brillants. Tous ces objets, étaient destinés pour des cadeaux et

avaient été trouvés dans des caves où les maisons avaient croulé par

suite de l'incendie.

Comme l'on voit, mon sac devait peser, mais, pour qu'il ne soit plus

aussi lourd, je laissai sur le terrain ma culotte blanche, prévoyant

bien que je n'en aurais pas besoin de sitôt. Sur moi, j'avais, sur ma

chemise, un gilet de soie jaune piqué et ouaté que j'avais fait

moi-même avec le jupon d'une femme, et, par-dessus tout, un grand

collet doublé en peau d'hermine, plus une carnassière suspendue à mon

côté et sous mon collet, par un large galon en argent, contenant

plusieurs objets parmi lesquels était un Christ en or et argent, ainsi

qu'un petit vase en porcelaine de Chine. Ces deux pièces ont échappé

au naufrage comme par miracle; je les possède encore et les conserve

comme des reliques. Ensuite, mon fourniment, mes armes et soixante

cartouches dans ma giberne; ajoutez à cela de la santé, de la gaieté,

de la bonne volonté et l'espoir de présenter mes hommages aux dames

mogoles, chinoises et indiennes, et vous aurez une idée du sergent

vélite de la Garde impériale[21].

[Note 21: À cause du blocus continental, le bruit courait dans

l'armée que nous devions aller en Mongolie et en Chine, pour nous

emparer des possessions anglaises. (_Note de l'auteur._)]

À peine avais-je passé la revue de mon butin, que nous entendîmes,

devant nous, quelques coups de fusil; l'on nous fit prendre les armes

et doubler le pas. Une demi-heure après, nous arrivâmes sur

l'emplacement où un convoi, escorté par un détachement de lanciers

rouges de la Garde, avait été attaqué par des partisans.

Plusieurs lanciers étaient tués, et aussi des Russes et quelques

chevaux. Près d'une voiture, l'on voyait étendue à terre et sur le

dos, une jolie femme, morte de saisissement. Nous continuâmes à

marcher sur une route assez belle. Le soir, nous arrêtâmes et nous

formâmes notre bivac dans un bois, afin d'y passer la nuit.

Le lendemain 21, de grand matin, nous nous remîmes en marche, et, dans

le milieu du jour, nous rencontrâmes un parti de Cosaques réguliers,

que l'on chassa à coups de canon. Après avoir marché une partie de

cette journée à travers les champs, nous arrêtâmes près d'une prairie,

au bord d'un ruisseau, où nous passâmes la nuit.

Le 22, nous eûmes de la pluie. L'on marcha lentement et avec peine

jusqu'au soir, où nous arrêtâmes et prîmes position près d'un bois.

Dans la nuit, nous entendîmes une forte explosion: nous sûmes, après,

que c'était le Kremlin que le maréchal Mortier venait de faire sauter,

par le moyen d'une grande quantité de poudre que l'on avait mise dans

les caves. Le maréchal était parti de Moscou trois jours après nous,

le 22, avec ses dix mille hommes, dont deux régiments de Jeune Garde

que nous rejoignîmes, quelques jours après, sur la route de Mojaïsk.

Le reste de cette journée, nous fîmes peu de chemin, quoique marchant

toujours.

Le 24, nous n'étions pas loin de Kalouga. Le même jour, l'armée

d'Italie, commandée par le prince Eugène, ainsi que d'autres corps que

le général Corbineau commandait, se battaient, à Malo-Jaroslawetz,

contre l'armée russe qui voulait nous disputer le passage. Dans cette

lutte, qui fut sanglante, 16000 hommes des nôtres se battirent contre

70 000 Russes, qui perdirent 8 000 hommes, et nous 3 000. Nous eûmes

plusieurs officiers supérieurs tués et blessés, entre autres le

général Delzons, frappé d'une balle au front. Son frère, qui était

colonel, voulut le secourir; à son tour, il fut atteint d'une seconde

balle; tous deux expirèrent à la même place.

Le 25, au matin, j'étais de garde depuis la veille au soir, près d'une

petite maison isolée où l'Empereur était logé et où il avait passé la

nuit; le soleil se montrait au travers d'un épais brouillard, comme il

en fait souvent au mois d'octobre, quand, tout à coup et sans prévenir

personne, il monta, à cheval, suivi seulement de quelques officiers

d'ordonnance. À peine était-il parti, que nous entendîmes un grand

bruit; un moment, nous crûmes que c'étaient des cris de «Vive

l'Empereur!» mais nous entendîmes crier: «Aux armes!» C'étaient plus

de 6 000 Cosaques commandés par Platoff, qui, à la faveur du

brouillard et des ravins, étaient venus faire un _hourrah_. Aussitôt

les escadrons de service de la Garde s'élancèrent dans la plaine; nous

les suivîmes, et, pour raccourcir notre chemin, nous traversâmes un

ravin. Dans un instant, nous fûmes devant cette nuée de sauvages qui

hurlaient comme des loups et qui se retirèrent. Nos escadrons finirent

par les atteindre et leur reprendre tout ce qu'ils avaient enlevé de

bagages, de caissons, en leur faisant essuyer beaucoup de pertes.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 5 / 32 段