furent commandés pour la descendre, afin de la transporter à Paris
comme trophée, mais, en la détachant, elle fut emportée par son poids;
elle faillit tuer et entraîner avec elle tous les hommes qui la
tenaient par les chaînes; il en fut de même des grands aigles qui
dominaient les hautes tours, autour de l'enceinte du Kremlin.
Il était midi lorsque nous eûmes fini de passer la revue; en partant,
nous passâmes sous la fausse porte où se trouve le grand Saint Nicolas
dont j'ai parlé plus haut. Nous y vîmes beaucoup d'esclaves russes
occupés à prier, à faire des courbettes et des signes de croix au
grand Saint; probablement qu'ils l'intercédaient contre nous.
Le 25, avec plusieurs de mes amis, nous parcourûmes les ruines de la
ville. Nous passâmes dans plusieurs quartiers que nous n'avions pas
encore vus: partout l'on rencontrait, au milieu des décombres, des
paysans russes, des femmes sales et dégoûtantes, juives et autres,
confondues avec des soldats de l'armée, cherchant, dans les caves que
l'on découvrait, les objets cachés qui avaient pu échapper à
l'incendie. Indépendamment du vin et du sucre qu'ils y trouvaient,
l'on en voyait chargés de châles, de cachemires, de fourrures
magnifiques de Sibérie, et aussi d'étoffes tissées de soie, d'or et
d'argent, et d'autres avec des plats d'argent et d'autres choses
précieuses. Aussi voyait-on les juifs, avec leurs femmes et leurs
filles, faire à nos soldats toute espèce de propositions pour en
obtenir quelques pièces, que souvent d'autres soldats de l'armée
reprenaient.
Le même jour, au soir, le feu fut mis à un temple grec, en face de
notre logement, et tenant au palais où était logé le maréchal Mortier.
Malgré les secours que nos soldats portèrent, l'on ne put parvenir à
l'éteindre. Ce temple, qui avait été conservé dans son entier et où
rien n'avait été dérangé, fut, dans un rien de temps, réduit en
cendres. Cet accident fut d'autant plus déplorable, que beaucoup de
malheureux s'y étaient retirés avec le peu d'effets qui leur
restaient, et même, depuis quelques jours, l'on y officiait.
Le 26, je fus de garde aux équipages de l'Empereur, que l'on avait
placés dans des remises situées à une des extrémités de la ville et
vis-à-vis une grande caserne que l'incendie avait épargnée et où une
partie du premier corps d'armée était logée. Pour y arriver avec mon
poste, il m'avait fallu parcourir plus d'une lieue de terrain en
ruines et situé presque sur la rive gauche de la Moskowa, où l'on
n'apercevait plus que, ça et là, quelques pignons d'églises; le reste
était réduit en cendres. Sur la rive droite, on voyait encore quelques
jolies maisons de campagne isolées, dont une partie aussi était
brûlée.
Près de l'endroit où j'avais établi mon poste, se trouvait une maison
qui avait échappé à l'incendie; je fus la voir par curiosité. Le
hasard m'y fit rencontrer un individu parlant très bien le français,
qui me dit être de Strasbourg, et qu'une fatalité avait amené à Moscou
quelques jours avant nous. Il me conta qu'il était marchand de vins du
Rhin et de Champagne mousseux, et que, par suite de malheureuses
circonstances, il perdait plus d'un million, tant par ce qu'on lui
devait que par les vins qu'il avait en magasin et qui avaient été
brûlés, et aussi par ce que nous avions bu et que nous buvions encore
tous les jours. Il n'avait pas un morceau de pain à manger. Je lui
offris de venir manger avec moi sa part d'une soupe au riz, qu'il
accepta avec reconnaissance.
En attendant la paix, que l'on croyait prochaine, l'Empereur donnait
des ordres afin de tout organiser dans Moscou, comme si l'on devait y
passer l'hiver. L'on commença par les hôpitaux pour les blessés de
l'armée; ceux des Russes mêmes furent traités comme les nôtres.
On s'occupa de réunir, autant que possible, les approvisionnements de
tous genres qui se trouvaient dans différents endroits de la ville.
Quelques temples qui avaient échappé à l'incendie furent ouverts et
rendus au culte. Pas loin de notre habitation, et dans la même rue, il
existait une église pour les catholiques; un prêtre français émigré y
disait la messe. L'église portait le nom de Saint-Louis. L'on parvint
même à rétablir un théâtre, et l'on m'a assuré que l'on y avait joué
la comédie avec des acteurs français et italiens. Que l'on y ait joué
ou non, une chose dont je suis certain, c'est qu'ils furent payés pour
six mois, et cela afin de faire croire aux Russes que nous étions
disposés à passer l'hiver dans cette ville.
Le 27, comme j'arrivais de descendre ma garde aux équipages, je fus
surpris agréablement en trouvant deux de mes pays qui venaient me
voir. C'étaient Flament, natif de Péruwelz, vélite dans les dragons de
la Garde, et Melet, dragon dans le même régiment; ce dernier était de
Condé. Ils tombaient bien, ce jour-là, car nous étions en disposition
pour rire. Nous invitâmes nos dragons à dîner et à passer la soirée
avec nous.
Dans différentes courses de maraude que nos soldats avaient faites,
ils nous avaient rapporté beaucoup de costumes d'hommes et de femmes
de toutes les nations, même des costumes français du temps de Louis
XVI, et tous ces vêtements étaient de la plus grande richesse. C'est
pourquoi, le soir, après avoir dîné, nous proposâmes de donner un bal
et de nous revêtir de tous les costumes que nous avions. J'oubliais de
dire qu'en arrivant, Flament nous avait appris une nouvelle qui nous
fit beaucoup de peine, c'était la catastrophe du brave
lieutenant-colonel Martod, commandant le régiment de dragons dont
Flament et Melet faisaient partie. Ayant été à la découverte deux
jours avant le 25, dans les environs de Moscou, avec deux cents
dragons, ils avaient donné dans une embuscade, et, chargés par trois
mille hommes, tant cavalerie qu'artillerie, le colonel Martod avait
été mortellement blessé, ainsi qu'un capitaine et un adjudant-major
qui furent faits prisonniers après avoir combattu en désespérés. Le
lendemain, le colonel fit demander ses effets, mais, le jour suivant,
nous apprîmes sa mort.
Je reviens à notre bal, qui fut un vrai bal de carnaval, car nous nous
travestîmes tous.
Nous commençâmes par habiller nos femmes russes en dames françaises,
c'est-à-dire en marquises, et, comme elles ne savaient comment s'y
prendre, c'est Flament et moi qui furent chargés de présider à leur
toilette. Nos deux tailleurs russes étaient en Chinois, moi en boyard
russe, Flament en marquis, enfin chacun de nous prit un costume
différent, même notre cantinière, la mère Dubois, qui survint dans le
moment et qui mit sur elle un riche habillement national d'une dame
russe. Comme nous n'avions pas de perruques pour nos marquises, la
perruquier de la compagnie les coiffa. Pour pommade, il leur mit du
suif et, pour poudre, de la farine; enfin elles étaient on ne peut pas
mieux ficelées, et, lorsque tout fut disposé, nous nous mîmes en train
de danser. J'oubliais de dire que, pendant ce temps, nous buvions
force punch, que Melet, le vieux dragon, avait soin d'alimenter, et
que nos marquises, ainsi que la cantinière, quoique supportant très
bien la boisson, avaient déjà le cerveau troublé, par suite des grands
verres de punch qu'elles avalaient de temps en temps, avec délices.
Nous avions, pour musique, une flûte qu'un sergent-major jouait, et
le tambour de la compagnie l'accompagnait en mesure. On commença par
l'air:
On va leur percer les flancs,
Ram, ram, ram, tam plam,
Tirelire, ram plam.
Mais à peine la musique avait-elle commencé, et la mère Dubois
allait-elle en avant avec le fourrier de la compagnie, avec qui elle
faisait vis-à-vis, que voilà nos marquises, à qui probablement notre
musique sauvage allait, qui se mettent à sauter comme des Tartares,
allant à droite et à gauche, écartant les jambes, les bras, tombant
sur cul, se relevant pour y tomber encore. L'on aurait dit qu'elles
avaient le diable dans le corps. Cela n'aurait été que très ordinaire
pour nous, si elles avaient été habillées avec leurs habits à la
russe, mais voir des marquises françaises qui, généralement, sont si
graves, sauter comme des enragées, cela nous faisait pâmer de rire, de
manière qu'il fut impossible, au joueur de flûte, de continuer; mais
notre tambour y suppléa en battant la charge. C'est alors que nos
marquises recommencèrent de plus belle, jusqu'au moment où elles
tombèrent de lassitude sur le plancher. Nous les relevâmes pour les
applaudir, ensuite nous recommençâmes à boire et à danser jusqu'à
quatre heures du matin.
La mère Dubois, en vraie cantinière, et qui savait apprécier la valeur
des habits qu'elle avait sur elle, car c'était en soie tissée d'or et
d'argent, partit sans rien dire. Mais, en sortant, le sergent de garde
à la police, voyant une dame étrangère dans la rue, aussi matin, et
pensant faire une bonne capture, s'avança vers elle et voulut la
prendre par le bras pour la conduire dans sa chambre. Mais la mère
Dubois, qui avait son mari, et du punch dans le corps, appliqua sur la
figure du sergent un vigoureux soufflet qui le renversa à terre. Il
cria: «À la garde!» Le poste prit les armes, et comme nous n'étions
pas encore couchés, nous descendîmes pour la débarrasser. Mais le
sergent était tellement furieux que nous eûmes toutes les peines du
monde à lui faire comprendre qu'il avait eu tort de vouloir arrêter
une femme comme la mère Dubois.
Le 28 et le 29 furent encore consacrés à nous occuper de nos
provisions; pour cela, nous allions faire des reconnaissances de jour,
et, la nuit--pour ne pas avoir de concurrence,--nous allions chercher
ce que nous avions remarqué.
Le 30, nous passâmes la revue de l'inspecteur dans la rue, en face de
notre logement. Lorsqu'elle fut terminée, il prit envie au colonel de
faire voir à l'inspecteur comment le régiment était logé. Lorsque ce
fut au tour de notre compagnie, le colonel se fit accompagner par le
capitaine, l'officier et le sergent de semaine, et l'adjudant-major
Roustan, qui connaissait le logement, marchait en avant et avait soin
d'ouvrir les chambres où était la compagnie. Après avoir presque tout
vu, le colonel demanda: «Et les sous-officiers, comment
sont-ils?--Très bien», répondit l'adjudant-major Roustan. Et,
aussitôt, il se met en train d'ouvrir les portes de nos chambres[19].
Mais, par malheur, nous n'avions pas ôté la clef de la porte du
cabinet où nos Dulcinées se tenaient, et que nous avions toujours fait
passer pour une armoire. Aussitôt, il l'ouvre, mais, surpris d'y voir
un espace, il regarde et aperçoit les oiseaux. Il ne dit rien, referme
la porte et met la clef dans sa poche.
[Note 19: Il est bon de savoir que nous avions fait percer une
porte de communication de notre logement dans celui où était la
compagnie. (_Note de l'auteur._)]
Lorsqu'il fut descendu dans la rue, et d'aussi loin qu'il m'aperçut,
il me montra la clef, et, s'approchant de moi en riant: «Ah! me
dit-il, vous avez du gibier en cage, et, comme des égoïstes, vous n'en
faites pas part à vos amis! Mais que diable faites-vous de ces
drôlesses-là, et où les avez-vous pêchées? On n'en voit nulle part!»
Alors je lui contai comment et quand je les avais trouvées, et
qu'elles nous servaient à blanchir notre linge: «Dans ce cas, nous
dit-il, en s'adressant au sergent-major et à moi, vous voudrez bien me
les prêter pour quelques jours, afin de blanchir mes chemises, car
elles sont horriblement sales, et j'espère qu'en bons camarades, vous
ne me refuserez pas cela.» Le même soir, il les emmena; il est
probable qu'elles blanchirent toutes les chemises des officiers, car
elles ne revinrent que sept jours après.
Le 1er octobre, un fort détachement du régiment fut commandé pour
aller fourrager à quelques lieues de Moscou, dans un grand château
construit en bois. Nous y trouvâmes fort peu de chose: une voiture
chargée de foin fut toute notre capture. À notre retour, nous
rencontrâmes la cavalerie russe qui vint caracoler autour de nous,
sans cependant oser nous attaquer sérieusement. Il est vrai de dire
que nous marchions d'une manière à leur faire voir qu'ils n'auraient
pas eu l'avantage, car, quoiqu'étant infiniment moins nombreux qu'eux,
nous leur avions mis plusieurs cavaliers hors de combat. Ils nous
suivirent jusqu'à un quart de lieue de Moscou.
Le 2, nous apprîmes que l'Empereur venait de donner l'ordre d'armer le
Kremlin; trente pièces de canon et obusiers de différents calibres
devaient être placés sur toutes les tours tenant à la muraille qui
forme l'enceinte du Kremlin.
Le 3, des hommes de corvée de chaque régiment de la Garde furent
commandés pour piocher la terre et transporter des matériaux provenant
de vieilles murailles que des sapeurs du génie abattaient autour du
Kremlin, et des fondations que l'on faisait sauter par la mine.
Le 4, j'accompagnai à mon tour les hommes de corvée que l'on avait
commandés dans la compagnie. Le lendemain au matin, un colonel du
génie fut tué, à mes côtés, d'une brique qui lui tomba sur la tête,
provenant d'une mine que l'on venait de faire sauter. Le même jour, je
vis, près d'une église, plusieurs cadavres qui avaient les jambes et
les bras mangés, probablement par des loups ou par des chiens; ces
derniers se trouvaient en grande quantité.
Les jours où nous n'étions pas de service, nous les passions à boire,
fumer et rire, et à causer de la France et de la distance dont nous
étions séparés, et aussi de la possibilité de nous en éloigner encore
davantage. Quand venait le soir, nous admettions dans notre réunion
nos deux esclaves moscovites, je dirai plutôt nos deux marquises, car,
depuis notre bal, nous ne leur disions plus d'autres noms, qui nous
tenaient tête à boire le punch au rhum de la Jamaïque.
Le reste de notre séjour dans cette ville se passa en revues et
parades, jusqu'au jour où un courrier vint annoncer à l'Empereur, au
moment où il était à passer la revue de plusieurs régiments, que les
Russes avaient rompu l'armistice et avaient attaqué à l'improviste la
cavalerie de Murat, au moment où il ne s'y attendait pas.
Aussitôt la revue passée, l'ordre du départ fut donné, et, en un
instant, toute l'armée fut en mouvement; mais ce ne fut que le soir
que notre régiment eut connaissance de l'ordre de se tenir prêt à
partir pour le lendemain.
Avant de partir, nous fîmes, à nos deux femmes moscovites, ainsi qu'à
nos deux tailleurs, leur part du butin que nous ne pouvions emporter;
vingt fois ils se jetèrent à terre pour nous remercier en nous baisant
les pieds: jamais ils ne s'étaient vus si riches!
III
La retraite.--Revue de mon sac.--L'Empereur en danger.--De Mojaïsk à
Slawkowo.
Le 18 octobre au soir, lorsque nous étions, comme tous les jours,
plusieurs sous-officiers réunis, étendus, comme des pachas, sur des
peaux d'hermine, de marte-zibeline, de lion et d'ours, et sur d'autres
fourrures non moins précieuses, fumant dans des pipes de luxe, le
tabac à la rose des Indes, et qu'un punch monstre au rhum de la
Jamaïque flamboyait au milieu de nous, dans le grand vase en argent du
boyard russe, et faisait fondre un énorme pain de sucre soutenu en
travers du vase par deux baïonnettes russes; au moment où nous
parlions de la France et du plaisir qu'il y aurait d'y retourner en
vainqueurs, après une absence de plusieurs années; où nous faisions
nos adieux et nos promesses de fidélité aux Mogolesses, Chinoises et
Indiennes, nous entendîmes un grand bruit dans un grand salon où
étaient couchés les soldats de la compagnie. Au même instant, le
fourrier de semaine entra pour nous annoncer que, d'après l'ordre, il
fallait nous tenir prêts à partir.
Le lendemain 19, de grand matin, la ville se remplit de juifs et de
paysans russes; les premiers, pour acheter aux soldats ce qu'ils ne
pouvaient emporter, et les autres pour ramasser ce que nous jetions
dans les rues. Nous apprîmes que le maréchal Mortier restait au
Kremlin avec dix mille hommes, avec ordre de s'y défendre au besoin.
Dans l'après-midi, nous nous mîmes en marche, non sans avoir fait,
comme nous pûmes, quelques provisions de liquides que nous mîmes sur
la voiture de notre cantinière, la mère Dubois, ainsi que notre grand
vase en argent; il était presque nuit lorsque nous étions hors de la
ville. Un instant après, nous nous trouvâmes au milieu d'une grande
quantité de voitures, conduites par des hommes de différentes nations,
marchant sur trois ou quatre rangs, sur une étendue de plus d'une
lieue. L'on entendait parler français, allemand, espagnol, italien,
portugais, et d'autres langues encore, car des paysans moscovites
suivaient aussi, ainsi que beaucoup de juifs: tous ces peuples, avec
leurs costumes et leurs langages différents, les cantiniers avec leurs
femmes et leurs enfants pleurant, se pressant en tumulte et en un
désordre dont on ne peut se faire une idée. Quelques-uns avaient déjà
leurs voitures brisées; ceux-là criaient et juraient, de manière que
c'était un tintamarre à vous casser la tête. Nous finîmes, non sans
peine, à dépasser cet immense convoi, qui était celui de toute
l'armée. Nous avançâmes sur la route de Kalouga (là, nous étions en
Asie); un instant après, nous arrêtâmes pour bivaquer dans un bois, le
reste de la nuit, et comme elle était déjà très avancée, notre repos
ne fut pas long.
À peine s'il faisait jour, que nous nous remîmes en marche. Nous
n'avions pas encore fait une lieue, que nous rencontrâmes encore une
grande partie du fatal convoi, qui nous avait dépassés pendant le peu
de repos que nous avions pris. Déjà, une grande partie des voitures
étaient brisées et d'autres ne pouvaient plus avancer, à cause que le
chemin était de sable et que les roues enfonçaient beaucoup. L'on
entendait crier en français, jurer en allemand, réclamer le bon Dieu
en italien, et la Sainte Vierge en espagnol et en portugais.
Après avoir passé toute cette bagarre, nous fûmes obligés d'arrêter
pour attendre la gauche de la colonne. Je profitai de cette
circonstance pour faire une revue de mon sac, qui me semblait trop
lourd, et voir s'il n'y avait rien à mettre de côté afin de m'alléger.
Il était assez bien garni: j'avais plusieurs livres de sucre, du riz,
un peu de biscuit, une demi-bouteille de liqueur, le costume d'une
femme chinoise en étoffe de soie, tissée d'or et d'argent, plusieurs
objets de fantaisie en or et argent, entre autres un morceau de la
croix du grand Ivan[20], c'est-à-dire un morceau de l'enveloppe qui la
recouvrait, qui était d'argent doré et qui m'avait été donné par un
homme de la compagnie qui avait été commandé de corvée avec d'autres
hommes du même état, couvreurs et charpentiers, pour la détacher.
[Note 20: J'ai oublié de dire qu'au milieu de la grande croix de
Saint-Ivan, il s'en trouvait une petite en or massif, d'un pied de
long. (_Note de l'auteur_.)]
J'avais aussi mon grand uniforme, une grande capote de femme servant à
monter à cheval (cette capote était de couleur noisette, doublée en
velours vert, et, comme je n'en connaissais pas l'usage, je me
figurais que la femme qui l'avait portée avait plus de six pieds);
plus deux tableaux en argent d'un pied de long sur huit pouces de
hauteur, dont les personnages étaient en relief: l'un de ces tableaux
représentait le jugement de Paris, sur le mont Ida. L'autre
représentait Neptune, sur un char formé d'une coquille et traîné par
des chevaux marins. Tout cela était d'un travail fini. J'avais, en
outre, plusieurs médaillons et un crachat d'un prince russe enrichi de
brillants. Tous ces objets, étaient destinés pour des cadeaux et
avaient été trouvés dans des caves où les maisons avaient croulé par
suite de l'incendie.
Comme l'on voit, mon sac devait peser, mais, pour qu'il ne soit plus
aussi lourd, je laissai sur le terrain ma culotte blanche, prévoyant
bien que je n'en aurais pas besoin de sitôt. Sur moi, j'avais, sur ma
chemise, un gilet de soie jaune piqué et ouaté que j'avais fait
moi-même avec le jupon d'une femme, et, par-dessus tout, un grand
collet doublé en peau d'hermine, plus une carnassière suspendue à mon
côté et sous mon collet, par un large galon en argent, contenant
plusieurs objets parmi lesquels était un Christ en or et argent, ainsi
qu'un petit vase en porcelaine de Chine. Ces deux pièces ont échappé
au naufrage comme par miracle; je les possède encore et les conserve
comme des reliques. Ensuite, mon fourniment, mes armes et soixante
cartouches dans ma giberne; ajoutez à cela de la santé, de la gaieté,
de la bonne volonté et l'espoir de présenter mes hommages aux dames
mogoles, chinoises et indiennes, et vous aurez une idée du sergent
vélite de la Garde impériale[21].
[Note 21: À cause du blocus continental, le bruit courait dans
l'armée que nous devions aller en Mongolie et en Chine, pour nous
emparer des possessions anglaises. (_Note de l'auteur._)]
À peine avais-je passé la revue de mon butin, que nous entendîmes,
devant nous, quelques coups de fusil; l'on nous fit prendre les armes
et doubler le pas. Une demi-heure après, nous arrivâmes sur
l'emplacement où un convoi, escorté par un détachement de lanciers
rouges de la Garde, avait été attaqué par des partisans.
Plusieurs lanciers étaient tués, et aussi des Russes et quelques
chevaux. Près d'une voiture, l'on voyait étendue à terre et sur le
dos, une jolie femme, morte de saisissement. Nous continuâmes à
marcher sur une route assez belle. Le soir, nous arrêtâmes et nous
formâmes notre bivac dans un bois, afin d'y passer la nuit.
Le lendemain 21, de grand matin, nous nous remîmes en marche, et, dans
le milieu du jour, nous rencontrâmes un parti de Cosaques réguliers,
que l'on chassa à coups de canon. Après avoir marché une partie de
cette journée à travers les champs, nous arrêtâmes près d'une prairie,
au bord d'un ruisseau, où nous passâmes la nuit.
Le 22, nous eûmes de la pluie. L'on marcha lentement et avec peine
jusqu'au soir, où nous arrêtâmes et prîmes position près d'un bois.
Dans la nuit, nous entendîmes une forte explosion: nous sûmes, après,
que c'était le Kremlin que le maréchal Mortier venait de faire sauter,
par le moyen d'une grande quantité de poudre que l'on avait mise dans
les caves. Le maréchal était parti de Moscou trois jours après nous,
le 22, avec ses dix mille hommes, dont deux régiments de Jeune Garde
que nous rejoignîmes, quelques jours après, sur la route de Mojaïsk.
Le reste de cette journée, nous fîmes peu de chemin, quoique marchant
toujours.
Le 24, nous n'étions pas loin de Kalouga. Le même jour, l'armée
d'Italie, commandée par le prince Eugène, ainsi que d'autres corps que
le général Corbineau commandait, se battaient, à Malo-Jaroslawetz,
contre l'armée russe qui voulait nous disputer le passage. Dans cette
lutte, qui fut sanglante, 16000 hommes des nôtres se battirent contre
70 000 Russes, qui perdirent 8 000 hommes, et nous 3 000. Nous eûmes
plusieurs officiers supérieurs tués et blessés, entre autres le
général Delzons, frappé d'une balle au front. Son frère, qui était
colonel, voulut le secourir; à son tour, il fut atteint d'une seconde
balle; tous deux expirèrent à la même place.
Le 25, au matin, j'étais de garde depuis la veille au soir, près d'une
petite maison isolée où l'Empereur était logé et où il avait passé la
nuit; le soleil se montrait au travers d'un épais brouillard, comme il
en fait souvent au mois d'octobre, quand, tout à coup et sans prévenir
personne, il monta, à cheval, suivi seulement de quelques officiers
d'ordonnance. À peine était-il parti, que nous entendîmes un grand
bruit; un moment, nous crûmes que c'étaient des cris de «Vive
l'Empereur!» mais nous entendîmes crier: «Aux armes!» C'étaient plus
de 6 000 Cosaques commandés par Platoff, qui, à la faveur du
brouillard et des ravins, étaient venus faire un _hourrah_. Aussitôt
les escadrons de service de la Garde s'élancèrent dans la plaine; nous
les suivîmes, et, pour raccourcir notre chemin, nous traversâmes un
ravin. Dans un instant, nous fûmes devant cette nuée de sauvages qui
hurlaient comme des loups et qui se retirèrent. Nos escadrons finirent
par les atteindre et leur reprendre tout ce qu'ils avaient enlevé de
bagages, de caissons, en leur faisant essuyer beaucoup de pertes.