À peine étions-nous dans le faubourg, que nous vîmes venir à nous

plusieurs de ces misérables que l'on avait chassés du Kremlin; ils

avaient tous des figures atroces, ils étaient armés de fusils, de

lances et de fourches. À peine avions-nous passé au pont qui sépare le

faubourg de la ville, qu'un individu, sorti de dessous le pont,

s'avança au-devant du régiment: il était affublé d'une capote de peau

de mouton, une ceinture de cuir lui serrait les reins, des longs

cheveux gris lui tombaient sur les épaules, une barbe blanche et

épaisse lui descendait jusqu'à la ceinture. Il était armé d'une

fourche à trois dents, enfin tel que l'on dépeint Neptune sortant des

eaux. Dans cet équipage, il marcha fièrement sur le tambour-major,

faisant mine de le frapper le premier: le voyant bien équipé, galonné,

il le prenait peut-être pour un général. Il lui porta un coup de sa

fourche que, fort heureusement, le tambour-major évita, et, lui ayant

arraché son arme meurtrière, il le prit par les épaules et, d'un grand

coup de pied dans le derrière, il le fit sauter en bas du pont et

rentrer dans les eaux d'où il était sorti un instant avant, mais pour

ne plus reparaître, car, entraîné par le courant, on ne le voyait plus

que faiblement et par intervalles; ensuite, on ne le vit plus.

Nous en vîmes venir d'autres, qui faisaient feu sur nous avec des

armes chargées; il y en avait même qui n'avaient que des pierres en

bois à leurs fusils. Comme ils ne blessèrent personne, l'on se

contenta de leur arracher leurs armes et de les briser, et, lorsqu'ils

revenaient, l'on s'en débarrassait par un grand coup de crosse de

fusil dans les reins. Une partie de ces armes avaient été prises dans

l'arsenal qui se trouvait au Kremlin; de là venaient les fusils avec

des pierres en bois, que l'on met toujours, lorsqu'ils sont neufs et

au râtelier. Nous sûmes que ces misérables avaient voulu assassiner un

officier de l'état-major du roi Murat.

Après avoir passé le pont, nous continuâmes notre marche dans une

grande et belle rue. Nous fûmes étonnés de ne voir personne, pas même

une dame, pour écouter notre, musique qui jouait l'air _La victoire

est à nous!_ Nous ne savions à quoi attribuer cette cessation de tout

bruit. Nous nous imaginions que les habitants, n'osant pas se montrer,

nous regardaient par les jalousies de leurs croisées. On voyait

seulement, ça et là, quelques domestiques en livrée et quelques

soldats russes.

Après avoir marché environ une heure, nous nous trouvâmes près de la

première enceinte du Kremlin. Mais l'on nous fit tourner brusquement à

gauche, et nous entrâmes dans une rue plus belle et plus large que

celle que nous venions de quitter, et qui conduit sur la place du

Gouvernement. Dans un moment où la colonne était arrêtée, nous vîmes

trois dames à une croisée du rez-de-chaussée.

Je me trouvais sur le trottoir et près d'une de ces dames, qui me

présenta un morceau de pain aussi noir que du charbon et rempli de

longue paille. Je la remerciai et, à mon tour, je lui en présentai un

morceau de blanc que la cantinière de notre régiment, la mère Dubois,

venait de me donner. La dame se mit à rougir et moi à rire; alors elle

me toucha le bras, je ne sais pourquoi, et je continuai à marcher.

Enfin, nous arrivâmes sur la place du Gouvernement; nous nous formâmes

en masse, en face du palais de Rostopchin, gouverneur de la ville,

celui qui la fit incendier. Ensuite l'on nous annonça que tout le

régiment était de piquet, et que personne, sous quelque prétexte que

ce soit, ne devait s'absenter. Cela n'empêcha pas qu'une heure après,

toute la place était couverte de tout ce que l'on peut désirer, vins

de toutes espèces, liqueurs, fruits confits, et une quantité

prodigieuse de pains de sucre, un peu de farine, mais pas de pain. On

entrait dans les maisons qui étaient sur la place, pour demander à

boire ou à manger, et comme il ne s'y trouvait personne, l'on

finissait par se servir soi-même. C'est pourquoi l'on était si bien.

Nous avions établi notre poste sous la grand'porte du palais, où, à

droite, se trouvait une chambre assez grande pour y contenir tous les

hommes de garde, et quelques officiers russes prisonniers que l'on

venait de nous conduire et que l'on avait trouvés dans la ville. Pour

les premiers que nous avions, conduits jusqu'auprès de Moscou, nous

les avions laissés, par ordre, à l'entrée de la ville.

Le palais du gouverneur est assez grand; sa construction est tout à

fait européenne. Dans le fond de la grand'porte se trouvent deux beaux

escaliers très larges, qui sont placés à droite et finissent par se

réunir au premier où se trouve un grand salon avec une grande table

ovale dans le milieu, ainsi qu'un tableau de grande dimension dans le

fond, représentant Alexandre, empereur de Russie, à cheval. Derrière

le palais se trouve une cour très vaste, entourée de bâtiments à

l'usage des domestiques.

Une heure après notre arrivée, l'incendie commença: on aperçut, sur la

droite, une épaisse fumée, ensuite des tourbillons de flammes, sans

cependant savoir d'où cela provenait. Nous apprîmes que le feu était

au bazar, qui est le quartier des marchands: «Probablement, disait-on,

que ce sont des maraudeurs de l'armée qui ont mis le feu par

imprudence, en entrant dans les magasins pour y chercher des vivres».

Beaucoup de personnes qui n'ont pas fait cette campagne disent que

l'incendie de Moscou fut la perte de l'armée: tant qu'à moi, ainsi que

beaucoup d'autres, nous avons pensé le contraire, car les Russes

pouvaient fort bien ne pas incendier la ville, mais emporter ou jeter

dans la Moskowa les vivres, ravager le pays à dix lieues à la ronde,

chose qui n'était pas bien difficile, car une partie du pays est

déserte, et, au bout de quinze jours, il aurait fallu nécessairement

partir. Après l'incendie, il restait encore assez d'habitations pour

loger toute l'armée, et, en supposant qu'elles fussent toutes brûlées,

les caves étaient là.

À sept heures, le feu prit derrière le palais du gouverneur: aussitôt

le colonel vint au poste et commanda que l'on fit partir de suite une

patrouille de quinze hommes, dont je fis partie: M. Serraris vint avec

nous et en prit le commandement. Nous nous mîmes en marche dans la

direction du feu, mais, à peine avions-nous fait trois cents pas, que

des coups de fusil, tirés sur notre droite et dans notre direction,

vinrent nous saluer. Pour le moment, nous n'y fîmes pas grande

attention, croyant toujours que c'étaient des soldats de l'armée qui

étaient ivres. Mais, cinquante pas plus loin, de nouveaux coups se

font entendre, venant d'une espèce de cul-de-sac, et dirigés contre

nous.

Au même instant, un cri jeté à côté de moi m'avertit qu'un homme était

blessé. Effectivement, un venait d'avoir la cuisse atteinte d'une

balle, mais la blessure ne fut pas dangereuse, puisqu'elle ne

l'empêcha pas de marcher. Il fut décidé que nous retournerions de

suite où était le régiment; mais, à peine avions-nous tourné, que deux

autres coups de fusil, tirés du premier endroit, nous firent changer

de résolution. De suite il fut décidé de voir la chose de plus près:

nous avançons contre la maison d'où nous croyons que l'on venait de

tirer; arrivés à la porte, nous l'enfonçons, mais alors nous

rencontrons neuf grands coquins armés de lances et de fusils, qui se

présentent et veulent nous empêcher d'entrer.

Aussitôt, un combat s'engagea dans la cour: la partie n'était pas

égale, nous étions dix-neuf contre neuf, mais, croyant qu'il s'en

trouvait davantage, nous avions commencé par coucher à terre les trois

premiers qui s'offrirent à nos coups. Un caporal fut atteint d'un coup

de lance entre ses buffleteries et ses habits: ne se sentant pas

blessé, il saisit la lance de son adversaire qui se trouvait

infiniment plus fort, car le caporal n'avait qu'une main libre, étant

obligé de tenir son fusil de l'autre; aussi fut-il jeté avec force

contre la porte d'une cave, sans cependant avoir lâché le bois de la

lance. Dans le moment, le Russe tomba blessé de deux coups de

baïonnette. L'officier, avec son sabre, venait de couper le poignet à

un autre, afin de lui faire lâcher sa lance, mais, comme il menaçait

encore, il fut aussitôt atteint d'une balle dans le côté, qui l'envoya

chez Pluton.

Pendant ce temps, je tenais, avec cinq hommes, les quatre autres qui

nous restaient, car trois s'étaient sauvés, tellement serrés contre un

mur, qu'ils ne pouvaient se servir de leurs lances: au premier

mouvement, nous pouvions les percer de nos baïonnettes qui étaient

croisées sur leurs poitrines sur lesquelles ils se frappaient à coups

de poing, comme pour nous braver. Il faut dire, aussi, que ces

malheureux étaient ivres d'avoir bu de l'eau-de-vie qu'on leur avait

abandonnée avec profusion, de manière qu'ils étaient comme des

enragés. Enfin, pour en finir, nous fûmes obligés de les mettre hors

de combat.

Nous nous dépêchâmes à faire une visite dans la maison; en visitant

une chambre, nous aperçûmes deux ou trois hommes qui s'étaient sauvés:

en nous voyant, ils furent tellement saisis qu'ils n'eurent pas le

temps de prendre leurs armes, sur lesquelles nous nous jetâmes;

pendant ce temps, ils sautèrent en bas du balcon.

Comme nous n'avions trouvé que deux hommes, et qu'il y avait trois

fusils, nous cherchâmes le troisième, que nous trouvâmes sous le lit,

et qui vint à nous sans se faire prier et en criant: «_Bojo! Bojo!_»

qui veut dire: «Mon Dieu! Mon Dieu!» Nous ne lui fîmes aucun mal, mais

nous le réservâmes pour nous servir de guide. Il était, comme les

autres, affreux et dégoûtant, forçat comme eux, et habillé de peau de

mouton, avec une ceinture de cuir qui lui serrait les reins. Nous

sortîmes de la maison. Lorsque nous fûmes dans la rue, nous y

trouvâmes les deux forçats qui avaient sauté par la fenêtre: un était

mort, ayant eu la tête brisée sur le pavé; l'autre avait les deux

jambes cassées.

Nous les laissâmes comme ils étaient, et nous nous disposâmes à

retourner sur la place du Gouvernement. Mais quelle fut notre surprise

lorsque nous vîmes qu'il était impossible, vu les progrès qu'avait

faits le feu: de la droite à la gauche, les flammes ne formaient plus

qu'une voûte, sous laquelle il aurait fallu que nous passions, chose

impossible, car le vent soufflait avec force, et déjà des toits

s'écroulaient. Nous fûmes forcés de prendre une autre direction et de

marcher du côté où les seconds coups de fusil nous étaient venus;

malheureusement, nous ne pouvions nous faire comprendre de notre

prisonnier, qui avait plutôt l'air d'un ours que d'un homme.

Après avoir marché deux cents pas, nous trouvâmes une rue sur notre

droite; mais, avant de nous y engager, nous eûmes la curiosité de

visiter la maison aux coups de fusil, qui paraissait de très belle

apparence. Nous y fîmes entrer notre prisonnier, en le suivant de

près; mais à peine avions-nous pris ces précautions, qu'un cri

d'alarme se fit entendre, et nous vîmes plusieurs hommes se sauvant

avec des torches allumées à la main; après avoir traversé une grande

cour, nous vîmes que l'endroit où nous étions, et que nous avions pris

pour une maison ordinaire, était un palais magnifique. Avant d'y

entrer, nous y laissâmes deux hommes en sentinelle à la première

porte, afin de nous prévenir, s'il arrivait que nous fussions surpris.

Comme nous avions des bougies, nous en allumâmes plusieurs, et nous

entrâmes: de ma vie, je n'avais vu d'habitation avec un ameublement

aussi riche et aussi somptueux que celui qui s'offrit à notre vue,

surtout une collection de tableaux des écoles flamande et italienne.

Parmi toutes ces richesses, la chose qui attira le plus notre

attention, fut une grande caisse remplie d'armes de la plus grande

beauté, que nous mîmes en pièces. Je m'emparai d'une paire de

pistolets d'arçon dont les étuis étaient garnis de perles et de

pierres précieuses; je pris aussi un objet servant à connaître la

force de la poudre (éprouvette).

Il y avait près d'une heure que nous parcourions les vastes et riches

appartements d'un genre tout nouveau pour nous, qu'une détonation

terrible se fit entendre: ce bruit partait d'une place au-dessous de

l'endroit où nous étions. La commotion fut tellement forte, que nous

crûmes que nous allions être anéantis sous les débris du palais. Nous

descendîmes au plus vite et avec précaution, mais nous fûmes saisis en

ne voyant plus les deux hommes que nous avions placés en faction. Nous

les cherchâmes assez longtemps; enfin nous les retrouvâmes dans la

rue: ils nous dirent qu'au moment de l'explosion, ils s'étaient sauvés

au plus vite, croyant que toute l'habitation allait s'écrouler sur

nous. Avant de partir, nous voulûmes connaître la cause de ce qui nous

avait tant épouvantés; nous vîmes, dans une grande place à manger, que

le plafond était tombé, qu'un grand lustre en cristal était brisé en

milliers de morceaux, et tout cela venait de ce que des obus avaient

été placés, à dessein, dans un grand poêle en faïence. Les Russes

avaient jugé que, pour nous détruire, tous les moyens étaient bons.

Tandis que nous étions encore dans les appartements, à faire des

réflexions sur des choses que nous ne comprenions pas encore, nous

entendîmes crier: _Au feu!_ C'étaient nos deux sentinelles qui

venaient de s'apercevoir que le feu était au palais. Effectivement il

sortait, par plusieurs endroits, une fumée épaisse, noire, et puis

rougeâtre, et, en un instant, l'édifice fut tout en feu. Au bout d'un

quart d'heure, le toit en tôle colorié et verni s'écroula avec un

bruit effroyable et entraîna avec lui les trois quarts de l'édifice.

Après avoir fait plusieurs détours, nous entrâmes dans une rue assez

large et longue, où se trouvaient, à droite et à gauche, des palais

superbes. Elle devait nous conduire dans la direction d'où nous étions

partis, mais le forçat qui nous servait de guide ne pouvait rien nous

enseigner; il ne nous était utile que pour porter quelquefois notre

blessé, car il commençait à marcher avec peine. Pendant notre marche,

nous vîmes passer, près de nous, plusieurs hommes avec de longues

barbes et des figures sinistres, et que la lueur des torches à

incendie, qu'ils portaient à la main, rendait encore plus terribles;

ignorant leurs desseins, nous les laissons passer.

Nous rencontrâmes plusieurs chasseurs de la Garde, qui nous apprirent

que c'étaient les Russes eux-mêmes qui brûlaient la ville, et que les

hommes que nous avions rencontrés étaient chargés de cette mission. Un

instant après, nous surprîmes trois de ces misérables qui mettaient le

feu à un temple grec. En nous voyant, deux jetèrent leurs torches et

se sauvèrent; nous approchâmes du troisième, qui ne voulut pas jeter

la sienne, et qui, au contraire, cherchait à mettre son projet à

exécution; mais un coup de crosse de fusil derrière la tête nous fit

raison de son obstination.

Au même instant, nous rencontrâmes une patrouille de

fusiliers-chasseurs qui, comme nous, se trouvaient égarés. Le sergent

qui la commandait me conta qu'ils avaient rencontré des forçats

mettant le feu à plusieurs maisons, et qu'il s'en était trouvé un à

qui il avait été obligé d'abattre le poignet d'un coup de sabre, afin

de lui faire lâcher prise, et que, la torche étant tombée, il la

ramassa de la main gauche, pour continuer de mettre le feu: ils furent

obligés de le tuer.

Un peu plus loin, nous entendîmes les cris de plusieurs femmes qui

appelaient au secours en français: nous entrâmes dans la maison d'où

partaient les cris, croyant que c'étaient des cantinières de l'armée

qui étaient aux prises avec des Russes. En entrant, nous vîmes épars,

ça et là, plusieurs costumes de différentes façons, qui nous parurent

très riches, et nous vîmes venir à nous deux dames tout échevelées.

Elles étaient accompagnées d'un jeune garçon de douze à quinze ans;

elles implorèrent notre protection contre des soldats de la police

russe, qui voulaient incendier leur habitation, sans leur donner le

temps d'emporter leurs effets, parmi lesquels se trouvait la robe de

César, le casque de Brutus et la cuirasse de Jeanne d'Arc, car ces

dames nous apprirent qu'elles étaient comédiennes, et Françaises, mais

que leurs maris étaient partis de force avec les Russes. Nous

empêchâmes que, pour le moment, la maison ne fût brûlée; nous nous

emparâmes de la police russe, ils étaient quatre, que nous conduisîmes

à notre régiment qui était toujours sur la place du Gouvernement, où

nous arrivâmes après bien des peines, à deux heures du matin,

précisément du côté opposé à celui d'où nous étions partis.

Lorsque le colonel sut que nous étions de retour, il vint nous trouver

pour nous témoigner son mécontentement, et nous demanda compte du

temps que nous avions passé, depuis la veille à sept heures du soir.

Mais lorsqu'il vit nos prisonniers et notre homme blessé, et que nous

lui eûmes conté les dangers que nous avions courus depuis l'instant où

nous étions partis, il nous dit qu'il était satisfait de nous revoir,

car nous lui avions donné beaucoup d'inquiétude.

En jetant un regard sur la place où était bivaqué le régiment, il me

semblait voir une réunion de tous les peuples du monde, car nos

soldats étaient vêtus en Kalmoucks, en Chinois, en Cosaques, en

Tartares, en Persans, en Turcs, et une autre partie couverte de riches

fourrures. Il y en avait même, qui étaient habillés avec des habits de

cour à la française, ayant, à leurs côtés, des épées dont la poignée

était en acier et brillante comme le diamant. Ajoutez à cela la place

couverte de tout ce que l'on peut désirer de friandises, du vin et des

liqueurs en quantité, peu de viande fraîche, beaucoup de jambons et de

gros poissons, un peu de farine, mais pas de pain.

Ce jour-là, 15, le lendemain de notre arrivée, le régiment quitta la

place du Gouvernement à 9 heures du matin, pour se porter dans les

environs du Kremlin, où l'Empereur venait de se loger, et, comme il

n'y avait pas vingt-quatre heures que j'étais de service, je fus

laissé avec quinze hommes au palais du gouverneur.

Sur les dix heures, je vis venir un général à cheval; je crois que

c'était le général Pernetty[16]. Il conduisait, devant son cheval, un

individu jeune encore, vêtu d'une capote de peau de mouton, serrée

avec une ceinture de laine rouge. Le général me demanda si j'étais le

chef du poste, et, sur ma réponse affirmative, il me dit: «C'est bien!

Vous allez faire périr cet homme à coups de baïonnette; je viens de le

surprendre, une torche à la main, mettant le feu au palais où je suis

logé!»

[Note 16: J'ai su, depuis, que c'était bien le général Pernetty,

commandant les canonniers à pied de la Garde impériale. (_Note de

l'auteur_.)]

Aussitôt, je commandai quatre hommes pour l'exécution de l'ordre du

général. Mais le soldat français est peu propre pour des exécutions

semblables, de sang-froid: les coups qu'ils lui portèrent ne

traversèrent pas sa capote; nous lui aurions sans doute sauvé la vie,

à cause de sa jeunesse (et puis il n'avait pas l'air d'un forçat),

mais le général, toujours présent, afin de voir si l'on exécutait ses

ordres, ne partit que lorsqu'il vit le malheureux tomber d'un coup de

fusil dans le côté, qu'un soldat lui tira, plutôt que de le faire

souffrir par des coups de baïonnette. Nous le laissâmes sur la place.

Un instant après, arriva un autre individu, habitant de Moscou,

Français d'origine, et Parisien, se disant propriétaire de

l'établissement des bains. Il venait me demander une sauvegarde, parce

que, disait-il, on voulait mettre le feu chez lui. Je lui donnai

quatre hommes, qui revinrent un instant après, en disant qu'il était

trop tard, que cet établissement spacieux était tout en flammes.

Quelques heures après notre malheureuse exécution, les hommes du poste

vinrent me dire qu'une femme, passant sur la place, s'était jetée sur

le corps inanimé du malheureux jeune homme. Je fus la voir; elle

cherchait à nous faire comprendre que c'était son mari, ou un parent.

Elle était assise à terre, tenant la tête du mort sur ses genoux, lui

passant la main sur la figure, l'embrassant quelquefois, et sans

verser une larme. Enfin, fatigué de voir une scène qui me saignait le

coeur, je la fis entrer où était le poste; je lui présentai un verre

de liqueur qu'elle avala avec plaisir, et puis un second, ensuite un

troisième, et tant que l'on voulut lui en donner. Elle finit par nous

faire comprendre qu'elle resterait pendant trois jours où elle était,

en attendant que l'individu mort soit ressuscité; en cela, elle

pensait, comme le vulgaire des Russes, qu'au bout de trois jours l'on

revient; elle finit par s'endormir sur un canapé.

À cinq heures, notre compagnie revint sur la place; elle était de

nouveau commandée de piquet, de manière que, croyant me reposer, je

fus encore de service pour vingt-quatre heures. Le reste du régiment,

ainsi qu'une partie du reste de la Garde, était occupé à maîtriser le

feu qui était dans les environs du Kremlin; l'on en vint à bout pour

un moment, mais pour recommencer ensuite plus fort que jamais.

Depuis que la compagnie était de retour sur la place, le capitaine

avait fait partir des patrouilles dans différents quartiers: une fut

envoyée encore du côté des bains, mais elle revint un instant après,

et le caporal qui la commandait nous dit qu'au moment où il arrivait,

l'établissement s'écroula avec un bruit épouvantable, et que les

étincelles, emportées au loin par un vent d'ouest, avaient mis le feu

à différents endroits.

Pendant toute la soirée et une partie de la nuit, nos patrouilles ne

faisaient que de nous amener des soldats russes que l'on trouvait dans

tous les quartiers de la ville, le feu les faisant sortir des maisons

où ils étaient cachés. Parmi eux se trouvaient deux officiers, l'un

appartenant à l'armée, l'autre à la milice: le premier se laissa

désarmer de son sabre, sans faire aucune observation, et demanda

seulement qu'on lui laissât une médaille en or pendue à son côté; mais

le second, qui était un jeune homme, et qui, indépendamment de son

sabre, avait encore une ceinture remplie de cartouches, ne voulait pas

se laisser désarmer, et, comme il parlait très bien français, il nous

disait qu'il était de la milice: c'étaient là ses raisons, mais nous

finîmes par lui faire comprendre les nôtres.

À minuit, le feu recommença dans les environs du Kremlin; l'on parvint

encore à le maîtriser. Mais le 16, à trois heures du matin, il

recommença avec plus de violence, et continua.

Pendant cette nuit du 15 au 16, l'envie me prit, ainsi qu'à deux de

mes amis, sous-officiers comme moi, de parcourir la ville, et de faire

une visite au Kremlin dont on parlait tant.... Nous nous mîmes en

route: pour éclairer notre marche, nous n'avions pas besoin de

flambeaux, mais comme nous avions envie de visiter les demeures et les

caves des seigneurs moscovites, nous nous étions fait accompagner,

chacun, par un homme de la compagnie, muni de bougies.

Mes camarades connaissaient déjà un peu le chemin, pour l'avoir fait

deux fois, mais comme tout changeait à chaque instant, par suite de

l'éboulement des rues, nous fûmes bientôt égarés. Après avoir marché

quelque temps sans direction certaine, suivant comme le feu nous le

permettait, nous rencontrâmes, fort heureusement, un juif qui

s'arrachait la barbe et les cheveux en voyant brûler sa synagogue,

temple dont il était le rabbin. Comme il parlait allemand, il nous

conta ses peines, en nous disant que lui et d'autres de sa religion

avaient mis, dans le temple, pour le sauver, tout ce qu'ils avaient de

plus précieux, mais qu'à présent, tout était perdu. Nous cherchâmes à

consoler l'enfant d'Israël, nous le prîmes par le bras, et nous lui

dîmes de nous conduire au Kremlin.

Je ne puis me rappeler sans rire, que le juif, au milieu d'un pareil

désastre, nous demanda si nous n'avions rien à vendre, ou à changer.

Je pense que c'est par habitude qu'il nous fit cette question, car,

pour le moment, il n'y avait pas de commerce possible.

Après avoir traversé plusieurs quartiers, dont une grande partie était

en feu, et avoir remarqué beaucoup de belles rues encore intactes,

nous arrivâmes sur une petite place un peu élevée, pas loin de la

Moskowa, d'où le juif nous fit remarquer les tours du Kremlin que l'on

distinguait comme en plein jour, à cause de la lueur des flammes; nous

nous arrêtâmes un instant dans ce quartier, pour visiter une cave d'où

quelques lanciers de la Garde sortaient. Nous y prîmes du vin et du

sucre, beaucoup de fruits confits; nous en chargeâmes le juif, qui

porta tout sous notre protection. Il était jour lorsque nous

arrivâmes, près de la première enceinte du Kremlin: nous passâmes sous

une porte bâtie en pierre grise, surmontée d'un petit clocher où il y

avait une cloche, en l'honneur d'un grand saint Nicolas qui se

trouvait dans une niche dessous la porte, et à gauche en entrant. Ce

grand saint, qui avait au moins six pieds, et richement habillé, était

adoré par chaque Russe qui passait, même les forçats: c'est le patron

de la Russie.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 2 / 32 段