Mémoires
du
Sergent Bourgogne
(1812-1813)
PAR
PAUL COTTIN
Directeur de la _Nouvelle Revue rétrospective_
ET
MAURICE HÉNAULT
Archiviste municipal de Valenciennes
MÉMOIRES
DU
SERGENT BOURGOGNE
[Illustration: BOURGOGNE
Lieutenant-adjudant de place
(1830)]
MÉMOIRES
DU
SERGENT BOURGOGNE
(1812-1813)
PUBLIÉS D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
PAR
PAUL COTTIN
Directeur de la _Nouvelle Revue rétrospective_
ET
MAURICE HÉNAULT
Archiviste municipal de Valenciennes
1910
AVANT-PROPOS
Fils d'un marchand de toile de Condé-sur-Escaut (Nord),
Adrien-Jean-Baptiste-François Bourgogne entrait dans sa vingtième
année le 12 novembre 1805, à une époque où le rêve unique de la
jeunesse était la gloire militaire. Pour le réaliser, son père lui
facilita son entrée au corps des vélites de la Garde, pour laquelle il
fallait justifier d'un certain revenu.
Ce que furent d'abord les vélites, on le sait: des soldats romains
légèrement armés, destinés à escarmoucher avec l'ennemi (_velitare_).
À la fin de la Révolution, en l'an XII, deux corps de vélites, de 800
hommes chacun, furent attachés aux grenadiers à pied et aux grenadiers
à cheval de la garde des Consuls.
Un décret du 15 avril 1806 décida que 2 000 nouveaux vélites seraient
levés, et deux de leurs bataillons ou un de leurs escadrons attachés à
chacune des armes dont la Garde se composait. La vieille Garde seule
en reçut, nous écrit M. Gabriel Cottreau; ils furent répartis dans les
corps des grenadiers et des chasseurs à pied, ainsi que dans le corps
des chasseurs, des grenadiers, des dragons de l'Impératrice, pour la
cavalerie.
En temps de paix, chaque régiment de cavalerie avait, à sa suite, un
escadron de vélites comprenant deux compagnies de 125 hommes chacune,
et chaque régiment d'infanterie un bataillon comprenant deux
compagnies de 150 vélites. En temps de guerre, ces compagnies se
fondaient avec celles des vieux soldats, qui recevaient 45 vélites et
se trouvaient ainsi portées au nombre de 125 hommes. Chacune d'elles
laissait en dépôt, à Paris, 20 vieux soldats et 15 vélites. Le costume
de ces derniers était, naturellement, celui du corps dans lequel ils
avaient été versés.
En 1809, l'Empereur détacha, des fusiliers-grenadiers, un bataillon de
vélites pour servir de garde à la Grande-Duchesse de Toscane, à
Florence. Ce bataillon continua à compter dans la Garde impériale,
fit les campagnes de Russie et de Saxe, et fut incorporé au 14e de
ligne, en 1814. Des vélites, tirés des fusiliers-grenadiers furent
aussi attachés au service du prince Borghèse, à Turin, et du prince
Eugène, à Milan.
On forma d'abord les vélites à Saint-Germain-en-Laye, puis à Écouen et
à Fontainebleau, où Bourgogne suivit les cours d'écriture,
d'arithmétique, de dessin, de gymnastique, destinés à compléter
l'instruction militaire de ces futurs officiers, car, après quelques
années, les plus capables étaient promus sous-lieutenants.
Au bout de quelques mois, Bourgogne montait, avec ses camarades, dans
les voitures réquisitionnées pour le transport des troupes; la
campagne de 1806 allait commencer. Elle le conduit en Pologne où il
passe caporal (1807). Deux ans après, il prend part à la sanglante
affaire d'Essling, où il est deux fois blessé[1]. De 1809 à 1811, il
combat en Autriche, en Espagne, en Portugal; 1812 le retrouve à Wilna,
où l'Empereur réunit sa Garde, avant de marcher contre les Russes.
Bourgogne était devenu sergent.
[Note 1: Il fut blessé à la jambe et au cou. La balle, entrée dans
le haut de la cuisse droite, ne put être extraite. Dans ses derniers
jours, elle était descendue à 15 centimètres du pied.]
Il avait donc été un peu partout, et partout il avait noté ce qu'il
voyait. Quel trésor pour l'histoire intime de l'Armée, sous le premier
Empire, s'il a vraiment laissé quelque part, comme un passage de son
livre paraît en exprimer le dessein[2]; des _Souvenirs_ complets! Mais
nos renseignements à cet égard ne permettent point de l'espérer.
[Note 2: Voir p. 282.]
On doit à M. de Ségur une relation de la campagne de Russie; son éloge
n'est plus à faire. Seulement, pour nous servir d'une expression
courante, elle n'est point _vécue_, et elle ne pouvait l'être. Attaché
à un état-major, M. de Ségur n'avait point à endurer les souffrances
des soldats ni des officiers de troupe, celles qu'on tient,
maintenant, à connaître dans leurs plus petits détails. Elles font le
grand intérêt des _Mémoires_ de Bourgogne, car c'est un homme sachant
voir, et rendre d'une manière saisissante ce qu'il voit. Il ne le cède
point, sous ce rapport, au capitaine Coignet que Lorédan Larchey a
fait revivre: ses _Cahiers_, devenus classiques en leur genre, ont
inauguré une série nouvelle de Mémoires militaires, ceux des humbles
et des naïfs qui représentent l'élément populaire. On a senti qu'il
était utile et bon de se rendre, de leurs impressions, un compte
exact.
Nous n'avons pas besoin d'insister sur la valeur dramatique des
tableaux de Bourgogne, pour ne parler que de l'orgie de l'église de
Smolensk, de son cimetière recouvert de plus de cadavres qu'il n'en
contient, de ce malheureux franchissant leurs monceaux neigeux pour
arriver au sanctuaire, guidé par les accents d'une musique qu'il croit
céleste, tandis qu'elle est produite par des ivrognes montés à l'orgue
prêt à s'écrouler parce que ses marches de bois ont été arrachées pour
faire du feu. Tout cela est inoubliable.
Ces _Mémoires_ ne sont pas moins précieux pour la psychologie du
soldat déprimé par une suite de revers: les combattants de 1870 y
retrouveront une part de leurs misères. C'est aussi le vrai drame de
la faim. Il n'existe point de tableau comparable à celui de la
garnison de Wilna fuyant à l'aspect de cette armée de spectres prêts à
tout dévorer. Et, pourtant, on ne peut refuser à Bourgogne les
qualités d'un homme de coeur: ses accès d'égoïsme sont tellement
contre sa nature, que le remords suit aussitôt. On le voit, ailleurs,
aider de son mieux les camarades, s'exposer pour l'évasion d'un
prisonnier dont le père l'a ému. Les horreurs dont il a été témoin le
pénètrent: il a vu des soldats dépouiller, avant leur dernier soupir,
ceux qui tombaient; d'autres (des Croates) retirer des flammes les
cadavres et les dévorer. Il a vu, faute de transports, abandonner les
blessés tendant leurs mains suppliantes, se traînant sur la neige
rougie de leur sang, tandis que ceux qui sont encore debout passent,
muets, devant eux, en songeant que pareil sort les attend. Sur les
bords du Niémen, Bourgogne, tombé dans un fossé couvert de glace,
implore vainement, lui aussi, les soldats qui passent. Seul, un vieux
grenadier s'approche.
«Je n'en ai plus!» dit-il en levant ses moignons pour montrer qu'il
n'a pas une main à offrir.
Près des villes où les troupes croient trouver la fin de leurs maux,
le retour de l'espérance fait renaître les sentiments de pitié. Les
langues se délient, on s'informe des camarades, on porte les plus
malades sur des fusils. Bourgogne a vu des soldats garder, pendant des
lieues, leurs officiers blessés sur leurs épaules. N'oublions pas ces
Hessois qui garantissent leur jeune prince contre vingt-huit degrés de
froid, passant une nuit serrés autour de son corps, comme le faisceau
protecteur d'une jeune plante.
Cependant la fatigue, la fièvre, la congélation et ses plaies mal
garanties par des oripeaux de toute provenance, les ravages produits
sur son organisme par une tentative d'empoisonnement, en voilà plus
qu'il n'en faut pour faire perdre à notre sergent la piste de son
régiment, comme à tant d'autres!
Seul, il avance péniblement à travers la neige où il disparaît,
parfois, jusqu'aux épaules. Heureux encore d'échapper aux Cosaques, de
trouver des cachettes dans les bois, de reconnaître, par les cadavres
rencontrés, la route suivie par sa colonne! Dans l'obscurité d'une
nuit, il arrive sur le terrain d'un combat. Il butte contre les corps
amoncelés d'où s'élève un appel plaintif: «Au secours!» En cherchant,
non sans trébucher et tomber à son tour, il reconnaît un ami, bien
vivant celui-là, le grenadier Picart, type de troupier dégourdi et bon
enfant, dont la joyeuse humeur fait presque tout oublier. Mais un
officier russe annonce que l'Empereur et toute sa Garde ont été faits
prisonniers, et voilà notre loustic saisi d'un accès de folie,
présentant les armes et criant: «Vive l'Empereur!» comme un jour de
revue.
C'est, en effet, chose digne de remarque: malgré ses misères, le
soldat n'accuse point celui qui est cause de ses infortunes; il reste
dévoué, corps et âme, avec la persuasion que Napoléon saura le tirer
du mauvais pas, qu'il ne tardera point à prendre sa revanche. C'était
une religion: «Picart pensait, comme tous les vieux soldats idolâtres
de l'Empereur, qu'une fois qu'ils étaient avec lui, rien ne devait
plus manquer, que tout devait réussir, enfin qu'avec lui, il n'y avait
rien d'impossible». Sans être aussi optimiste, Bourgogne partageait,
jusqu'à un certain point, cette manière de voir. Et cependant, à sa
rentrée en France, son régiment était réduit à 26 hommes!
Leur dieu les émeut toujours: en le voyant, au passage de la Bérézina,
«enveloppé d'une grande capote doublée de fourrure, ayant sur la tête
un bonnet de velours amarante, avec un tour de peau de renard noir et
un bâton à la main», Picart pleure en s'écriant: «Notre Empereur
marcher à pied, un bâton à la main, lui si grand, lui qui nous fait si
fiers!»
Enfin, au mois de mars 1813, Bourgogne se retrouve dans sa patrie, et
reçoit l'épaulette de sous-lieutenant au 145e de ligne, avec lequel il
repart pour la Prusse. Blessé au combat de Dessau (12 octobre 1813),
il est fait prisonnier.
Ses loisirs de captivité sont consacrés au relevé de ses souvenirs,
encore récents; il prend des notes. Avec les lettres écrites à sa
mère, elles serviront, plus tard, à rédiger ses _Mémoires_. Et alors
il se demande si c'est bien lui qui a écrit tout cela, tant le rappel
de ce qu'il a vu le frappe de nouveau. Il se demande s'il n'a pas été
le jouet de son imagination. Mais il se raffermit et se complète en
causant du passé avec d'anciens compagnons dont il donne la liste. La
concordance de leurs témoignages prouve qu'il n'a point rêvé.
Le premier retour des Bourbons l'avait fait démissionner aussitôt[3],
sous le prétexte de «partager, avec de vieux parents, le fardeau de
leur travail, pour le soutien d'une nombreuse famille». Il pensait à
un mariage, qui suivit de près sa lettre au Ministre.
[Note 3: «L'Empereur n'étant plus en France, dit-il lui-même dans
une note de ses _Mémoires_, je donnai ma démission.»]
La vie de famille aussi a ses épreuves: Bourgogne le sentit après la
perte de sa femme, laissant deux filles à élever. Il contracta un
second mariage et eut encore deux enfants[4].
[Note 4: Bourgogne épousa, à Condé, le 31 août 1814,
Thérèse-Fortunée Demarez. Après sa mort, arrivée en 1822, il se
remaria avec Philippine Godart, originaire de Tournai.]
Établi marchand mercier, comme son père, il quitta bientôt le magasin
pour s'occuper d'affaires industrielles où il perdit une partie de son
bien. Ses habitudes simples, son heureux naturel l'aidèrent à
supporter ces revers, qui ne l'empêchèrent point de donner une
instruction convenable à ses filles. Il les adorait et sut leur
inspirer l'amour des arts dont il était épris: l'une s'adonnait à la
peinture, l'autre à la musique. Doué lui-même d'une jolie voix, il
chantait à la fin des repas de famille, selon la coutume aujourd'hui
presque partout délaissée. Il avait réuni, dans sa demeure, une
collection, relativement importante, de tableaux, de curiosités, de
souvenirs qu'on venait voir.
À Paris, où il se rendait quelquefois, il ne manquait point de
visiter, aux Invalides, ses anciens compagnons d'armes. Il en
retrouvait aussi quotidiennement plusieurs, dans sa ville natale, au
café où ils causaient de leurs campagnes. Au dîner qui les réunissait
le jour anniversaire de l'entrée des Français à Moscou, ils buvaient,
à tour de rôle, dans un gobelet rapporté du Kremlin: les vieux soldats
de la Garde avaient le culte du passé.
Avec les journées de 1830 et le retour des trois couleurs[5], il pense
à reprendre du service; or sa famille jouit de quelque influence à
Condé, où son frère est médecin[6]. Alors député de Valenciennes, M.
de Vatimesnil, ancien ministre de Louis XVIII et de Charles X, dont il
vient de voter la déchéance, ne manque pas d'appuyer un brave ayant
neuf campagnes, trois blessures et méconnu par le gouvernement tombé.
Comme compensation légitime, il propose sa nomination à l'emploi de
major de place, vacant à Condé. La lettre au maréchal Soult, alors
ministre de la guerre, est contresignée par les deux autres députés du
Nord, Brigode et Morel. La réponse n'arrivant point, M. de Vatimesnil
revient à la charge, quinze jours après: «Cette nomination, écrit-il,
qui serait excellente sous le rapport militaire, ne serait pas moins
utile sous le rapport politique. À une lieue de Condé se trouve le
château de l'Hermitage, appartenant à M. le duc de Croy, et où sont
réunis beaucoup de mécontents. Loin de moi la pensée de supposer
qu'ils aient de mauvaises intentions! Mais, enfin, la prudence exige
qu'une place forte située aussi près de ce château, et sur l'extrême
frontière, soit confiée à des officiers parfaitement sûrs. Je vous
réponds de l'énergie de M. Bourgogne....» À défaut d'emploi, il
demande pour son protégé la croix de la Légion d'honneur.
[Note 5: «En 1830, dit-il dans la note déjà citée, à la
réapparition du drapeau tricolore, je rentrai au service.»]
[Note 6: Notre sergent avait trois frères et une soeur dont il
était l'aîné, savoir: François, un moment professeur de mathématiques
au collège de Condé; Firmin, mort jeune; Florence, mariée à un
brasseur; Louis-Florent, docteur en médecine de la Faculté de Paris,
mort en 1870.--Marie-Françoise Monnier, leur mère, était née à Condé
en 1764.]
Mais Bourgogne n'en est pas moins oublié au ministère, où l'on ne
retrouve aucune trace de ses services. M. de Vatimesnil est obligé de
former un dossier qu'il envoie le 24 septembre. Deux mois après, le 10
novembre, l'ancien vélite est enfin nommé lieutenant-adjudant de
place, mais à Brest, et non à Condé! C'était bien loin, mais enfin il
avait un pied à l'étrier, et puis la croix vint, le 21 mars 1831,
l'aider à prendre patience, sinon à oublier le sol natal. De nouvelles
démarches sont faites pour le poste d'adjudant de place à
Valenciennes. Il n'y omet point son titre d'électeur, important alors.
Son voeu fut enfin exaucé le 25 juillet 1832, et l'on se souvient
encore, à Valenciennes, des services qu'il rendit, notamment pendant
les troubles de 1848. Ses droits à la retraite lui valurent, en 1853,
une pension de douze cents francs[7].
[Note 7: Nous avons trouvé les lettres de M. de Vatimesnil dans le
dossier militaire de Bourgogne, aux Archives de la Guerre.]
Il mourut, octogénaire, le 15 avril 1867, deux années après le
légendaire Coignet, qui alla jusqu'à quatre-vingt-dix ans. On voit que
leur rude existence n'avait pas suffi pour hâter leur fin. Il est vrai
qu'il fallait être exceptionnellement solide pour avoir survécu.
Malheureusement, des souffrances physiques empoisonnèrent ses derniers
jours. Elles ne lui enlevèrent, toutefois, ni la belle humeur, ni la
philosophie qui formait le fond de son caractère. Une de ses nièces,
Mme Bussière, veuve d'un chef d'escadrons d'artillerie, était
d'ailleurs venue, après la mort de sa seconde femme, victime du
choléra qui sévit à Valenciennes en 1866, adoucir, par des soins
dévoués, l'amertume de ses maux.
Le portrait de notre héros, qui a pris place en tête du volume, est la
reproduction d'une lithographie représentant Bourgogne à l'âge de
quarante-cinq ans, avec l'air officiellement sévère et le regard un
peu dur de l'adjudant de place, personnification vivante de la
consigne. Mais ce que nous savons de sa bonté naturelle montre que
c'est ici le cas d'appliquer le précepte du poète:
Garde-toi, tant que tu vivras.
De juger les gens sur la mine!
Ajoutons qu'au temps de sa jeunesse il passait, non sans raison, pour
un beau soldat: sa haute stature, son air martial imposaient[8].
[Note 8: Voici, d'après une note de ses _Mémoires_, la liste des
grandes batailles auxquelles Bourgogne prit part: Iéna, Pultusk,
Eylau, Eilsberg, Friedland, Essling, Wagram, Somo-Sierra, Bénévent,
Smolensk, la Moskowa, Krasnoé, la Bérézina, Lutzen et Bautzen: «Ajouté
à cela, dit-il, plus de vingt combats et autres divertissements
semblables.»]
Selon notre coutume, nous n'avons fait d'autres modifications au texte
que la rectification de l'orthographe et la suppression des phrases
inutiles. Moins scrupuleux s'est montré un journal disparu (_l'Écho de
la Frontière_) qui a donné, en 1857, une partie des _Mémoires_ de
Bourgogne, en les corrigeant si bien qu'il les a dépouillés de leur
couleur originale.
La collection de _l'Écho de la Frontière_ est des plus rares: le seul
exemplaire que nous en connaissions se trouve à la bibliothèque de
Valenciennes. Son feuilleton de Bourgogne fut tiré à part; nous
n'avons pu en retrouver que de rares exemplaires. Ce tirage à part ne
contient même qu'une partie du texte publié par le journal, et ne
dépasse point la page 176 du présent volume. _L'Écho de la Frontière_
conduit le lecteur jusqu'à la page 286. Nous avons donc regardé ces
_Mémoires_ comme ayant la valeur d'une oeuvre inédite, jusqu'à leur
publication, en 1896, dans la _Nouvelle Revue rétrospective_[9].
[Note 9: Le _Mémoires_ de Bourgogne ont paru, pour la première
fois _in extenso_ d'après le manuscrit original, dans la _Nouvelle
Revue rétrospective_, consacrée, depuis quatorze ans, à la publication
de documents concernant notre histoire nationale, depuis deux
siècles.]
Le manuscrit original, qui avait été déposé, en 1891, à la
bibliothèque de Valenciennes, vient d'être remis entre les mains de la
fille de Bourgogne, Mme Defacqz. Il se compose de six cent seize pages
in-folio, presque toutes de la main de l'auteur. Nous restons les
obligés de M. Auguste Molinier, qui, le premier, a songé à en offrir
la publication à la _Nouvelle Revue rétrospective_, et de M. Edmond
Martel, qui a bien voulu faire, pour nous, des recherches sur la
famille Bourgogne, à Valenciennes et à Condé.
Nommons encore les neveux de notre héros, M. le docteur Bourgogne et
M. Amédée Bourgogne; M. Loriaux, son ancien propriétaire; M. Paul
Marmottan, et nous aurons fait apprécier l'importance, comme la
multiplicité des concours apportés à notre oeuvre. Leur constatation
reste, en même temps, notre première garantie.
MÉMOIRES DU SERGENT BOURGOGNE (1812-1813)
I
D'Almeida à Moscou.
Ce fut au mois de mars 1812, lorsque nous étions à Almeida, en
Portugal, à nous battre contre l'armée anglaise, commandée par
Wellington, que nous reçûmes l'ordre de partir pour la Russie.
Nous traversâmes l'Espagne, où chaque jour de marche fut marqué par un
combat, et quelquefois deux. Ce fut de cette manière que nous
arrivâmes à Bayonne, première ville de France.
Partant de cette ville, nous prîmes la poste et nous arrivâmes à Paris
où nous pensions nous reposer. Mais, après un séjour de quarante-huit
heures, l'Empereur nous passa en revue, et jugeant que le repos était
indigne de nous, nous fit faire demi-tour et marcher en colonnes, par
pelotons, le long des boulevards, ensuite tourner à gauche dans la rue
Saint-Martin, traverser la Villette, où nous trouvâmes plusieurs
centaines de fiacres et autres voitures qui nous attendaient. L'on
nous fit faire halte, ensuite monter quatre dans la même voiture et,
fouette cocher! jusqu'à Meaux, puis sur des chariots jusqu'au Rhin, en
marchant jour et nuit.
Nous fîmes séjour à Mayence, puis nous passâmes le Rhin; ensuite nous
traversâmes à pied le grand-duché de Francfort[10], la Franconie, la
Saxe, la Prusse, la Pologne. Nous passâmes la Vistule à Marienwerder,
nous entrâmes en Poméranie, et, le 25 juin au matin, par un beau
temps, non pas par un temps affreux, comme le dit M. de Ségur, nous
traversâmes le Niémen sur plusieurs ponts de bateaux que l'on venait
de jeter, et nous entrâmes en Lithuanie, première province de Russie.
[Note 10: Francfort avait été érigé en grand-duché, en 1806, par
Napoléon, en faveur de l'électeur de Mayence.]
Le lendemain, nous quittâmes notre première position et nous marchâmes
jusqu'au 29, sans qu'il nous arrivât rien de remarquable; mais, dans
la nuit du 29 au 30, un bruit sourd se fit entendre: c'était le
tonnerre qu'un vent furieux nous apportait. Des masses de nuées
s'amoncelaient sur nos têtes et finirent par crever. Le tonnerre et le
vent durèrent plus de deux heures. En quelques minutes, nos feux
furent éteints; les abris qui nous couvraient, enlevés; nos faisceaux
d'armes renversés. Nous étions tous perdus et ne sachant où nous
diriger. Je courus me réfugier dans la direction d'un village où était
logé le quartier général. Je n'avais, pour me guider, que la lueur des
éclairs. Tout à coup, à la lueur d'un éclair, je crois apercevoir un
chemin, mais c'était un canal qui conduisait à un moulin que les
pluies avaient enflé, et dont les eaux étaient au niveau du sol.
Pensant marcher sur quelque chose de solide, je m'enfonce et
disparais. Mais, revenu au-dessus de l'eau, je gagne l'autre bord à la
nage. Enfin, j'arrive au village, j'entre dans la première maison que
je rencontre et où je trouve la première chambre occupée par une
vingtaine d'hommes, officiers et domestiques, endormis. Je gagne le
mieux possible un banc qui était placé autour d'un grand poêle bien
chaud, je me déshabille, je m'empresse de tordre ma chemise et mes
habits, pour en faire sortir l'eau, et je m'accroupis sur le banc, en
attendant que tout soit sec; au jour, je m'arrange le mieux possible,
et je sors de la maison pour aller chercher mes armes et mon sac, que
je retrouve dans la boue.
Le lendemain 30, il fit un beau soleil qui sécha tout, et, le même
jour, nous arrivâmes à Wilna, capitale de la Lithuanie, où l'Empereur
était arrivé, depuis la veille, avec une partie de la Garde.
Pendant le temps que nous y restâmes, je reçus une lettre de ma mère,
qui en contenait une autre à l'adresse de M. Constant, premier valet
de chambre de l'Empereur, qui était de Péruwelz[11], Belgique. Cette
lettre était de sa mère, avec qui la mienne était en connaissance. Je
fus où était logé l'Empereur pour la lui remettre, mais je ne
rencontrai que Roustan, le mameluck de l'Empereur, qui me dit que M.
Constant venait de sortir avec Sa Majesté. Il m'engagea à attendre son
retour, mais je ne le pouvais pas, j'étais de service. Je lui donnai
la lettre pour la remettre à son adresse, et je me promis de revenir
voir M. Constant. Mais le lendemain, 16 juillet, nous partîmes de
cette ville.
[Note 11: Gros bourg belge à sept kilomètres de Condé, lieu de
promenade fréquenté, à cause du pèlerinage de Bonsecours.]
Nous en sortîmes à dix heures du soir, en marchant dans la direction
de Borisow, et nous arrivâmes, le 27, à Witebsk, où nous rencontrâmes
les Russes. Nous nous mîmes en bataille sur une hauteur qui dominait
la ville et les environs. L'ennemi était en position sur une hauteur à
droite et à gauche de la ville. Déjà la cavalerie, commandée par le
roi Murat, avait fait plusieurs charges. En arrivant, nous vîmes 200
voltigeurs du 9e de ligne, et tous Parisiens, qui, s'étant trop
engagés, furent rencontrés par une partie de la cavalerie russe que
l'en venait de repousser.
Nous les regardions comme perdus, si l'on n'arrivait assez tôt pour
les secourir, à cause des ravins et de la rivière qui empêchait
d'aller directement à eux. Mais ils sont commandés par des braves
officiers qui jurent, ainsi que les soldats, de se faire tuer plutôt
que de ne pas en sortir avec honneur. Ils gagnent, en se battant, un
terrain qui leur était avantageux. Alors ils se forment en carré, et
comme ils n'en étaient pas à leur coup d'essai, le nombre d'ennemis
qui leur était opposé ne les intimide pas; et cependant ils étaient
entourés d'un régiment de lanciers et par d'autres cavaliers qui
cherchaient à les enfoncer, sans pouvoir y parvenir, de manière qu'au
bout d'un moment, ils finirent par avoir, autour d'eux, un rempart
d'hommes et de chevaux tués et blessés. Ce fut un obstacle de plus
pour les Russes, qui, épouvantés, se sauvèrent en désordre, aux cris
de joie de toute l'armée, spectatrice de ce combat.
Les nôtres revinrent tranquillement, vainqueurs, s'arrêtant par
moments et faisant face à l'ennemi. L'Empereur envoya de suite l'ordre
de la Légion d'honneur aux plus braves. Les Russes, en bataille sur
une hauteur opposée à celle où nous étions, ont vu, comme nous, le
combat et la fuite de leur cavalerie.
Après cette échauffourée, nous formâmes nos bivouacs. Un instant
après, je reçus la visite de douze jeunes soldats de mon pays, de
Condé; dix étaient tambours, un, tambour-maître, et le douzième était
caporal des voltigeurs, et tous dans le même régiment. Ils avaient
tous, à leur côté, des demi-espadons. Cela signifiait qu'ils étaient
tous maîtres ou prévôts d'armes, enfin des vrais spadassins. Je leur
témoignai tout le plaisir que j'avais de les voir, en leur disant que
je regrettais de n'avoir rien à leur offrir. Le tambour-maître prit la
parole et me dit:
«Mon pays, nous ne sommes pas venus pour cela; tout au contraire, nous
sommes venus vous prier de venir avec nous prendre votre part de ce
que nous, avons à vous offrir: vin, genièvre et autres liquides fort
restaurants. Nous avons enlevé tout cela, hier au soir, au général
russe, c'est-à-dire un petit fourgon avec sa cuisine et tout ce qui
s'ensuit, que nous avons déposé dans la voiture de Florencia, notre
cantinière, une jolie Espagnole, qu'on dit être ma femme, et cela
parce qu'elle est sous ma protection, en tout bien tout honneur!» Et
en disant cela, il frappait de la main droite sur la garde de sa
longue rapière. «Et puis, reprit-il, c'est une brave femme; demandez
aux amis, personne n'oserait lui manquer. Elle avait un caprice pour
un sergent avec qui elle devait se marier. Mais il a été assassiné par
un Espagnol de la ville de Bilbao. En attendant qu'elle en ait choisi
un autre, il faut la protéger. Ainsi, mon pays, c'est entendu, vous
allez venir avec quelques-uns de vos amis, parce que, lorsqu'il y en
a pour trois, il y en a pour quatre. Allons! En avant, marche!» Et
nous nous mîmes en route, dans la direction de leur corps d'armée, qui
formait l'avant-garde.
Nous arrivâmes au camp des enfants de Condé; nous étions quatre
invités: deux dragons, Melet, qui était de Condé, et Flament, de
Péruwelz, ensuite Grangier, sous-officier dans le même régiment que
moi. Nous nous installâmes près de la voiture de la cantinière, qui
était effectivement une jolie Espagnole, qui nous reçut avec joie,
parce que nous arrivions de son pays, et que nous parlions assez bien
sa langue, surtout le dragon Flament, de sorte que nous passâmes la
nuit à boire le vin du général russe et à causer du pays.
Il commençait à faire jour, lorsqu'un coup de canon mit fin à notre
conversation. Nous rentrâmes chacun chez nous, en attendant l'occasion
de nous revoir. Les pauvres garçons ne pensaient pas que, quelques
jours plus tard, onze d'entre eux auraient fini d'exister.
C'était le 28; nous nous attendions à une bataille, mais l'armée russe
se retira et, le même jour, nous entrâmes à Witebsk, où nous restâmes
quinze jours. Notre régiment occupait un des faubourgs de la ville.
J'étais logé chez un juif qui avait une jolie femme et deux filles
charmantes, avec des figures ovales. Je trouvai, dans cette maison,
une petite chaudière à faire de la bière, de l'orge, ainsi qu'un
moulin à bras pour le moudre; mais le houblon nous manquait. Je donnai
douze francs au juif pour nous en procurer, et, dans la crainte qu'il
ne revînt pas, nous gardâmes, pour plus de sûreté, Rachel, sa femme,
et ses deux filles en otage. Mais, vingt-quatre heures après son
départ, Jacob le juif était de retour avec du houblon. Il se trouvait,
dans la compagnie, un Flamand, brasseur de son état, qui nous fit cinq
tonnes de bière excellente.
Le 13 août, lorsque nous partîmes de cette ville, il nous restait
encore deux tonnes de bière que nous mîmes sur la voiture de la mère
Dubois, notre cantinière, qui eut le bon esprit de rester en arrière
et de la vendre, à son profit, à ceux qui marchaient après nous,
tandis que nous, marchant par la grande chaleur, nous mourions de
soif.
Le 16, de grand matin, nous arrivâmes devant Smolensk. L'ennemi
venait de s'y renfermer; nous prîmes position sur le _Champ sacré_,
ainsi appelé par les habitants du pays. Cette ville est entourée de
murailles très fortes et de vieilles tours, dont le haut est en bois;
le Boristhène (Dniéper) coule de l'autre côté et au pied de la ville.
Aussitôt on en fit le siège, et l'on battit en brèche, et, le 17 au
matin, lorsque l'on se disposait à la prendre d'assaut, on fut tout
surpris de la trouver évacuée. Les Russes battaient en retraite, mais
ils avaient coupé le pont et, de l'autre côté, sur une hauteur qui
dominait la ville, ils nous lançaient des bombes et des boulets.
Pendant le jour du siège, je fus, avec un de mes amis, aux
avant-postes où étaient les batteries de siège qui tiraient sur la
ville. C'était la position du corps d'armée du maréchal Davoust; en
nous voyant, et reconnaissant que nous étions de la Garde, le maréchal
vint à nous et nous demanda où était la Garde impériale. Ensuite il se
mit à pointer des obusiers qui tiraient sur une tour qui était devant
nous. Un instant après, l'on vint le prévenir que les Russes sortaient
de la ville, et s'avançaient dans la direction où nous étions. De
suite, il commanda à un bataillon d'infanterie légère d'aller prendre
position en avant, en disant à celui qui le commandait: «Si l'ennemi
s'avance, vous le repousserez».
Je me rappelle qu'un officier déjà vieux, faisant partie de ce
bataillon, chantait, en allant au combat, la chanson de _Roland_:
Combien sont-ils? Combien sont-ils?
C'est le cri du soldat sans gloire![12]
[Note 12:
Combien sont-ils? Combien sont-ils?
Quel homme ennemi de sa gloire
Peut demander: Combien sont-ils?
Eh! demande où sont les périls,
C'est là qu'est aussi la victoire!
Tel est le texte exact du troisième couplet de _Roland à Roncevaux_,
chanson (paroles et musique) de Rouget de L'Isle.]
Cinq minutes après, ils marchaient à la baïonnette sur la colonne des
Russes, qui fut forcée de rentrer en ville.
En revenant à notre camp, nous faillîmes être tués par un obus. Un
autre alla tomber sur une grange où était logé le maréchal Mortier, et
y mit le feu; parmi les hommes qui portaient de l'eau pour l'éteindre,
je rencontrai un jeune soldat de mon endroit; il faisait partie d'un
régiment de la Jeune Garde[13].
[Note 13: Dumoulin, mort de la fièvre à Moscou. (_Note de
l'auteur_.)]
Pendant notre séjour autour de cette ville, je fus visiter la
cathédrale, où une grande partie des habitants s'étaient retirés, les
maisons ayant été toutes écrasées.
Le 21, nous partîmes de cette position. Le même jour, nous traversâmes
le plateau de Valoutina où, deux jours avant, une affaire sanglante
venait d'avoir lieu, et où le brave général Gudin avait été tué.
Nous continuâmes notre route et nous arrivâmes à marches forcées, à
une ville nommée Dorogobouï; nous en partîmes le 24, en poursuivant
les Russes jusqu'à Viasma, qui, déjà, était toute en feu. Nous y
trouvâmes de l'eau-de-vie et un peu de vivres. Nous continuâmes de
marcher jusqu'à Ghjat, où nous arrivâmes le 1er de septembre. Nous y
fîmes séjour. Ensuite, on fit, dans toute l'armée, la récapitulation
des coups de canon et de fusil qu'il y avait à tirer pour le jour où
une grande bataille aurait lieu. Le 4, nous nous remettions en marche;
le 5, nous rencontrâmes l'armée russe en position. Le 61e de ligne lui
enleva la première redoute.
Le 6, nous nous préparâmes pour la grande bataille qui devait se
donner le lendemain: l'un prépare ses armes, d'autres du linge en cas
de blessure, d'autres font leur testament, et d'autres, insouciants,
chantent ou dorment. Toute la Garde impériale eut l'ordre de se mettre
en grande tenue.
Le lendemain, à cinq heures du matin, nous étions sous les armes, en
colonne serrée par bataillons. L'Empereur passa près de nous en
parcourant toute la ligne, car déjà, depuis plus d'une demi-heure, il
était à cheval.
À sept heures, la bataille commença; il me serait impossible d'en
donner le détail, mais ce fut, dans toute l'armée, une grande joie en
entendant le bruit du canon, car l'on était certain que les Russes,
comme les autres fois, n'avaient pas décampé, et qu'on allait se
battre. La veille au soir et une partie de la nuit, il était tombé une
pluie fine et froide, mais, pour ce grand jour, il faisait un temps et
un soleil magnifiques.
Cette bataille fut, comme toutes nos grandes batailles, à coups de
canon, car, au dire de l'Empereur, cent vingt mille coups furent tirés
par nous. Les Russes eurent au moins cinquante mille hommes, tant tués
que blessés. Notre perte fut de dix-sept mille hommes; nous eûmes
quarante-trois généraux hors de combat, dont huit, à ma connaissance,
furent tués sur le coup. Ce sont: Montbrun, Huard, Caulaincourt (le
frère du grand écuyer de l'Empereur), Compère, Maison, Plauzonne,
Lepel et Anabert. Ce dernier était colonel d'un régiment de chasseurs
à pied de la Garde, et comme, à chaque instant, l'on venait dire à
l'Empereur: «Sire, un tel général est tué ou blessé», il fallait le
remplacer de suite. Ce fut de cette manière que le colonel Anabert fut
nommé général. Je m'en rappelle très bien, car j'étais, en ce moment,
à quatre pas de l'Empereur qui lui dit: «Colonel, je vous nomme
général; allez vous mettre à la tête de la division qui est devant la
grande redoute, et enlevez-la!»
Le général partit au galop, avec son adjudant-major, qui le suivit
comme aide de camp.
Un quart d'heure après, l'aide de camp était de retour, et annonçait à
l'Empereur que la redoute était enlevée, mais que le général était
blessé. Il mourut huit jours après, ainsi que plusieurs autres.
L'on a assuré que les Russes avaient perdu cinquante généraux, tant
tués que blessés.
Pendant toute la bataille, nous fûmes en réserve, derrière la division
commandée par le général Friant: les boulets tombaient dans nos rangs
et autour de l'Empereur.
La bataille finit avec le jour, et nous restâmes sur l'emplacement,
pendant la nuit et la journée du 8, que j'employai à visiter le champ
de bataille, triste et épouvantable tableau à voir. J'étais avec
Grangier. Nous allâmes jusqu'au ravin, position qui avait été tant
disputée pendant la bataille.
Le roi Murat y avait fait dresser ses tentes. Au moment où nous
arrivions, nous le vîmes faisant faire, par son chirurgien,
l'amputation de la cuisse droite à deux canonniers de la Garde
impériale russe.
Lorsque l'opération fut terminée, il leur fit donner à chacun un verre
de vin. Ensuite, il se promena sur le bord du ravin, en contemplant la
plaine qui se trouve de l'autre côté, bornée par un bois. C'est là
que, la veille, il avait fait mordre la poussière à plus d'un
Moscovite, lorsqu'il chargea, avec sa cavalerie, l'ennemi qui était en
retraite. C'est là qu'il était beau de le voir, se distinguant par sa
bravoure, son sang-froid et sa belle tenue, donnant des ordres à ceux
qu'il commandait et des coups de sabre à ceux qui le combattaient. On
pouvait facilement le distinguer à sa toque, à son aigrette blanche et
à son manteau flottant.
Le 9 au matin, nous quittâmes le champ de bataille et nous arrivâmes,
dans la journée, à Mojaïsk. L'arrière-garde des Russes était en
bataille sur une hauteur, de l'autre côté de la ville occupée par les
nôtres. Une compagnie de voltigeurs et de grenadiers, forte au plus de
cent hommes du 33e de ligne, qui faisait partie de l'avant-garde,
montait la côte sans s'inquiéter du nombre d'ennemis qui
l'attendaient. Une partie de l'armée, qui était encore arrêtée dans la
ville, les regardait avec surprise, quand plusieurs escadrons de
cuirassiers et de cosaques s'avancent et enveloppent nos voltigeurs et
nos grenadiers. Mais, sans s'étonner et comme s'ils avaient prévu
cela, ils se réunissent, se forment par pelotons, ensuite en carré, et
font feu des quatre faces sur les Russes qui les entourent.
Vu la distance qui les sépare de l'armée, on les croit perdus, car
l'on ne pouvait pas arriver jusqu'à eux pour les secourir. Un officier
supérieur des Russes s'étant avancé pour leur dire de se rendre,
l'officier qui commandait les Français répondit à cette sommation en
tuant celui qui lui parlait. La cavalerie, épouvantée, se sauva et
laissa les voltigeurs et grenadiers maîtres du champ de bataille[14].
[Note 14: Un de mes amis, un vélite, le capitaine Sabatier,
commandait les voltigeurs. (_Note de l'auteur_.)]
Le 10, nous suivons l'ennemi jusqu'au soir, et, lorsque nous nous
arrêtons, je suis commandé de garde près d'un château où est logé
l'Empereur. Je venais d'établir mon poste sur un chemin qui
conduisait au château, lorsqu'un domestique polonais, dont le maître
était attaché à l'état-major de l'Empereur, passa près de mon poste,
conduisant un cheval chargé de bagages. Ce cheval, fatigué, s'abattit
et ne voulut plus se relever. Le domestique prit la charge et partit.
À peine nous avait-il quittés, que les hommes du poste, qui avaient
faim, tuèrent le cheval, de sorte que toute la nuit, nous nous
occupâmes à en manger et à en faire cuire pour le lendemain.
Un instant après, l'Empereur vint à passer à pied. Il était accompagné
du roi Murat et d'un auditeur au conseil d'État. Ils allaient joindre
la grand'route. Je fis prendre les armes à mon poste. L'Empereur
s'arrêta devant nous et près du cheval qui barrait le chemin. Il me
demanda si c'était nous qui l'avions mangé. Je lui répondis que oui.
Il se mit à sourire, en nous disant: «Patience! Dans quatre jours nous
serons à Moscou, où vous aurez du repos et de la bonne nourriture,
quoique d'ailleurs le cheval soit bon.»
La prédiction ne manqua pas de s'accomplir, car, quatre jours après,
nous arrivions dans cette capitale.
Le lendemain 11 et les jours suivants, nous marchâmes par un beau
temps. Le 13, nous couchâmes où il y avait une grande abbaye et
d'autres bâtiments d'une construction assez belle. On voyait bien que
l'on était près d'une grande capitale.
Le lendemain 14, nous partîmes de grand matin; nous passâmes près d'un
ravin où les Russes avaient commencé des redoutes pour s'y défendre.
Un instant après, nous entrâmes dans une grande forêt de sapins et de
bouleaux, où se trouve une route très large (route royale). Nous
n'étions plus loin de Moscou.
Ce jour-là, j'étais d'avant-garde avec quinze hommes. Après une heure
de marche, la colonne impériale fit halte. Dans ce moment, j'aperçus
un militaire de la ligne ayant le bras gauche en écharpe. Il était
appuyé sur son fusil et semblait attendre quelqu'un. Je le reconnus de
suite pour un des enfants de Condé dont j'avais reçu la visite près de
Witebsk. Il était là, espérant me voir. Je m'approchai de lui en lui
demandant comment se portaient les amis: «Très bien, me répondit-il,
en frappant la terre de la crosse de son fusil. Ils sont tous morts,
comme on dit, au champ d'honneur, et enterrés dans la grande redoute.
Ils ont tous été tués par la mitraille, en battant la charge. Ah! mon
sergent, continua-t-il, jamais je n'oublierai cette bataille! Quelle
boucherie!--Et, vous, lui dis-je, qu'avez-vous?--Ah bah! rien, une
balle entre le coude et l'épaule! Asseyons-nous un instant, nous
causerons de nos pauvres camarades et de la jeune Espagnole, notre
cantinière.»
Voici ce qu'il me raconta:
«Depuis sept heures du matin nous nous battions, lorsque le général
Campans, qui nous commandait, fut blessé. Celui qu'on envoya pour le
remplacer le fut aussi; ainsi d'un troisième. Un quatrième arrive: il
venait de la Garde. Aussitôt, il prit le commandement et fit battre la
charge. C'est là que notre régiment, le 61e acheva d'être abîmé par la
mitraille. C'est là aussi que les amis furent tués, la redoute prise
et le général blessé. C'était le général Anabert. Pendant l'action,
j'avais reçu une balle dans les bras, sans m'en apercevoir.
«Un instant après, ma blessure me faisant souffrir, je me retirai pour
aller à l'ambulance me faire extraire la balle. Je n'avais pas fait
cent pas que je rencontrai la jeune Espagnole, notre cantinière. Elle
était tout en pleurs; des blessés venaient de lui apprendre que
presque tous les tambours du régiment étaient tués ou blessés. Elle me
dit qu'elle voulait les voir, afin de les secourir. Malgré ma blessure
qui me faisait souffrir, je me décidai à l'accompagner. Nous avançâmes
au milieu des blessés qui se retiraient péniblement, et d'autres que
l'on portait sur des brancards.
«Lorsque nous fûmes arrivés près de la grande redoute et qu'elle vit
ce champ de carnage, elle se mit à jeter des cris lamentables. Mais ce
fut bien autre chose, lorsqu'elle aperçut à terre les caisses brisées
des tambours du régiment. Alors elle devint comme une femme en délire:
«Ici, l'ami, ici, s'écria-t-elle! C'est ici qu'ils sont!»
Effectivement ils étaient là, gisants, les membres brisés, les corps
déchirés par la mitraille, et, comme une folle, elle allait de l'un à
l'autre, leur adressant de douces paroles. Mais aucun ne l'entendait.
Cependant, quelques-uns donnaient encore signe de vie. Le
tambour-maître, celui qu'elle appelait son père, était du nombre.
«Elle s'arrêta à celui-là, et, se mettant à genoux, elle lui souleva
la tête afin de lui introduire quelques gouttes d'eau-de-vie dans la
bouche. Dans ce moment, les Russes firent un mouvement pour reprendre
la redoute qu'on leur avait enlevée. Alors la fusillade et la
canonnade recommencèrent. Tout à coup, la jeune Espagnole jeta un cri
de douleur. Elle venait d'être atteinte d'une balle à la main gauche,
qui lui avait écrasé le pouce et était entrée dans l'épaule de l'homme
mourant qu'elle soutenait. Elle tomba sans connaissance. Voyant le
danger, je voulus la soulever, afin de la conduire en lieu de sûreté,
où étaient les bagages, sa voiture et les ambulances. Mais, avec le
seul bras que j'avais de libre, je n'en eus pas la force. Fort
heureusement, un cuirassier qui était démonté vint à passer près de
nous. Il ne se fit pas prier. Il me dit seulement: «Vite!
dépêchons-nous, car ici il ne fait pas bon!» En effet les boulets nous
sifflaient aux oreilles. Sans plus de façon, il enleva la jeune
Espagnole et la transporta comme une enfant que l'on porte. Elle était
toujours sans connaissance. Après dix minutes de marche, nous
arrivâmes près d'un petit bois où était l'ambulance de l'artillerie de
la Garde. Là, Florencia reprit ses sens.
«M. Larrey, le chirurgien de l'Empereur, lui fit l'amputation de son
pouce, et à moi il m'extirpa fort adroitement la balle que j'avais
dans le bras, et à présent je me trouve assez bien.»
Voilà ce que me raconta l'enfant de Condé, Dumont, caporal des
voltigeurs du 61e de ligne. Je lui fis promettre de venir me voir à
Moscou, si toutefois nous y restions; mais plus jamais je n'ai entendu
parler de lui.
Ainsi périrent douze jeunes gens de Condé, dans la mémorable bataille
de la Moskowa, le 7 septembre 1812.
_Fin de l'abrégé de notre marche depuis le Portugal jusqu'à Moscou._
BOURGOGNE
Ex-grenadier de la Garde impériale,
chevalier de la Légion d'honneur[15].
[Note 15: La signature de Bourgogne à la fin de ce chapitre,
montre qu'il le considérait comme une sorte d'_Avant-propos_.]
II
L'incendie de Moscou.
Le 14 septembre, à une heure de l'après-midi, après avoir traversé une
grande forêt, nous aperçûmes, de loin, une éminence. Une demi-heure
après, nous y arrivâmes. Les premiers, qui étaient déjà sur le point
le plus élevé, faisaient des signaux à ceux qui étaient encore en
arrière, en leur criant: «Moscou! Moscou!» En effet, c'était la grande
ville que l'on apercevait: c'était là où nous pensions nous reposer de
nos fatigues, car nous, la Garde impériale, nous venions de faire plus
de douze cents lieues sans nous reposer.
C'était par une belle journée d'été; le soleil réfléchissait sur les
dômes, les clochers et les palais dorés. Plusieurs capitales que
j'avais vues, telles que Paris, Berlin, Varsovie, Vienne et Madrid,
n'avaient produit en moi que des sentiments ordinaires, mais ici la
chose était différente: il y avait pour moi, ainsi que pour tout le
monde, quelque chose de magique.
Dans ce moment, peines, dangers, fatigues, privations, tout fut
oublié, pour ne plus penser qu'au plaisir d'entrer dans Moscou, y
prendre des bons quartiers d'hiver, et faire des conquêtes d'un autre
genre, car tel est le caractère du militaire français: du combat à
l'amour, et de l'amour au combat.
Pendant que nous étions à contempler cette ville, l'ordre de se mettre
en grande tenue arrive.
Ce jour-là, j'étais d'avant-garde avec quinze hommes, et on m'avait
donné à garder plusieurs officiers restés prisonniers de la grande
bataille de la Moskowa, dont quelques-uns parlaient français. Il se
trouvait aussi, parmi eux, un _pope_ (prêtre de la religion grecque),
probablement aumônier d'un régiment, qui, aussi, parlait très bien
français, mais paraissant plus triste et plus occupé que ses
compagnons d'infortune. J'avais remarqué, ainsi que bien d'autres,
qu'en arrivant sur la colline où nous étions, tous les prisonniers
s'étaient inclinés en faisant, à plusieurs reprises, le signe de la
croix. Je m'approchai du prêtre, et je lui demandai pourquoi cette
manifestation: «Monsieur, me dit-il, la montagne sur laquelle nous
sommes s'appelle le _Mont-du-Salut_, et tout bon Moscovite, à la vue
de la ville sainte, doit s'incliner et se signer!»
Un instant après, nous descendions le Mont-du-Salut et, après un quart
d'heure de marche, nous étions à la porte de la ville.
L'Empereur y était déjà avec son état-major. Nous fîmes halte; pendant
ce temps, je remarquai que, près de la ville et sur notre gauche, il
se trouvait un immense cimetière. Après un moment d'attente, le
maréchal Duroc qui, depuis un instant, était entré en ville, se
présenta à l'Empereur avec quelques habitants qui parlaient français.
L'Empereur leur fit plusieurs questions; ensuite le maréchal dit à Sa
Majesté, qu'il y avait, dans le Kremlin, une quantité d'individus
armés dont la majeure partie étaient des malfaiteurs que l'on avait
fait sortir des prisons, et qui tiraient des coups de fusil sur la
cavalerie de Murat, qui formait l'avant-garde. Malgré plusieurs
sommations, ils s'obstinaient à ne pas ouvrir les portes: «Tous ces
malheureux, dit le maréchal, sont ivres, et refusent d'entendre
raison,--Que l'on ouvre les portes à coups de canon! répondit
l'Empereur, et que l'on en chasse tout ce qui s'y trouve!»
La chose était déjà faite, le roi Murat s'était chargé de la besogne:
deux coups de canon, et toute cette canaille se dispersa dans la
ville. Alors le roi Murat avait continué de la traverser, en serrant
de près l'arrière-garde des Russes.
Un roulement de tous les tambours de la Garde se fait entendre, suivi
du commandement de _Garde à vous!_ C'est le signal d'entrer en ville.
Il était trois heures après midi; nous faisons notre entrée en
marchant en colonne serrée par pelotons, musique en tête.
L'avant-garde, dont je faisais partie, était composée de trente
hommes: M. Serraris, lieutenant de notre compagnie, la commandait.