Lorsque nous fûmes au delà de la première enceinte, nous tournâmes à

droite où, après avoir longé une rue que nous eûmes beaucoup

d'embarras de traverser, à cause du désordre qu'il y avait par suite

du feu qui venait de se déclarer dans plusieurs maisons où s'étaient

établies des cantinières de la Garde, nous arrivâmes, non sans peine,

contre une haute muraille surmontée de grandes tours. De distance en

distance, de grandes aigles dorées dominent au haut des tours. Après

avoir passé une grande porte, nous nous trouvâmes dans la place et

vis-à-vis du palais. L'Empereur y était depuis la veille, car, du 14

au 15, il avait couché dans un faubourg.

À notre arrivée, nous y rencontrâmes des amis du 1er régiment de

chasseurs qui étaient de piquet et qui nous retinrent à déjeuner. Nous

y mangeâmes de bonnes viandes, chose qui ne nous était pas arrivée

depuis longtemps; nous y bûmes aussi d'excellent vin. Le juif, que

nous avions toujours gardé avec nous, fut forcé, malgré toute sa

répugnance, de manger avec nous et de goûter du jambon. Il est vrai de

dire que les chasseurs, qui avaient beaucoup de lingots en argent qui

venaient de l'hôtel de la Monnaie, lui promirent de faire des

échanges; ces lingots étaient aussi gros qu'une brique et en avaient

la forme: il s'en est trouvé beaucoup.

Il était près de midi que nous étions encore à table avec nos amis, le

dos appuyé contre des grosses pièces de canon monstre, qui sont de

chaque côté de la porte de l'arsenal qui est en face du palais,

lorsqu'on cria: «Aux armes!» Le feu était au Kremlin. Un instant

après, des brandons de feu tombaient dans la cour où se trouvaient de

l'artillerie de la Garde, avec tous les caissons; à côté se trouvait

une grande quantité d'étoupes, que les Russes avaient laissée, et

dont déjà une partie était en flammes. La crainte d'une explosion

occasionna un peu de désordre, surtout par la présence de l'Empereur

que l'on força, pour ainsi dire, de quitter le Kremlin.

Pendant ce temps, nous avions dit adieu à nos amis; nous étions partis

pour rejoindre le régiment. Notre guide, à qui nous avions fait

comprendre l'endroit où il était, nous fit prendre une direction par

où, nous disait-il, nous aurions plus court, mais il nous fut

impossible d'y pénétrer; nous en fûmes repoussés par les flammes. Il

nous fallut attendre qu'un passage fût libre, car, dans ce moment,

tout était en feu autour du Kremlin, et l'impétuosité du vent qui,

depuis quelque temps, soufflait d'une force extraordinaire, nous

lançait des pièces de bois enflammées dans les jambes, ce qui nous

força de nous abriter dans un souterrain où déjà beaucoup d'hommes

étaient. Nous y restâmes assez longtemps, et, lorsque nous en

sortîmes, nous rencontrâmes les régiments de la Garde qui allaient

s'établir dans les environs du château de Péterskoé, où l'Empereur

allait loger. Un seul bataillon, le premier du 2e régiment de

chasseurs, resta au Kremlin: il préserva le palais de l'incendie,

puisque l'Empereur y rentra le 18 au matin. J'oubliais de dire que le

prince de Neufchâtel, ayant voulu s'assurer de l'incendie qui était

autour du Kremlin, avait monté, avec un officier, sur une des

plates-formes du palais, mais ils faillirent être enlevés par la

violence du vent.

Le vent et le feu continuaient toujours, mais un passage était libre:

c'était celui par où l'Empereur venait de sortir. Nous le suivîmes,

et, un instant après, nous nous trouvâmes sur les bords de la Moskowa.

Nous marchâmes le long des quais, que nous suivîmes jusqu'au moment où

nous trouvâmes une rue moins enflammée, ou une autre tout à fait

consumée, car, par celle que l'Empereur venait de traverser, plusieurs

maisons venaient de crouler après son passage, et qui empêchaient d'y

pénétrer.

Enfin, nous nous trouvâmes dans un quartier tout à fait en cendres, où

notre juif tâcha de reconnaître une rue qui devait nous conduire sur

la place du Gouvernement; il eut beaucoup de peine d'en retrouver les

traces.

Dans la nouvelle direction que nous venions de prendre, nous laissions

le Kremlin sur notre gauche. Pendant que nous marchions, le vent nous

envoyait des cendres chaudes dans les yeux, et nous empêchait d'y

voir; nous nous enfonçâmes dans les rues, sans autre accident que

d'avoir les pieds un peu brûlés, car il fallait marcher sur les

plaques des toits, ainsi que sur les cendres qui étaient encore

brûlantes, et qui couvraient toutes les rues.

Nous avions déjà parcouru un grand espace, quand, tout à coup, nous

trouvons notre droite à découvert; c'était le quartier des juifs, où

les maisons, bâties toutes en bois, et petites, avaient été consumées

jusqu'au pied: à cette vue, notre guide jette un cri et tombe sans

connaissance. Nous nous empressâmes de le débarrasser de la charge

qu'il portait: nous en tirâmes une bouteille de liqueur et nous lui en

fîmes avaler quelques gouttes; ensuite, nous lui en versâmes sur la

figure. Un instant après, il ouvrit les yeux. Nous lui demandâmes

pourquoi il s'était trouvé malade. Il nous fit comprendre que sa

maison était la proie des flammes, et que probablement sa famille

avait péri, et, en disant cela, il retomba sans connaissance, de

manière que nous fûmes obligés de l'abandonner, malgré nous, car nous

ne savions que devenir sans guide, au milieu d'un pareil labyrinthe.

Il fallut, cependant, se décider à quelque chose: nous fîmes prendre

notre charge par un de nos hommes, et nous continuâmes à marcher;

mais, au bout d'un instant, nous fûmes forcés d'arrêter, ayant des

obstacles à franchir.

La distance à parcourir pour atteindre une autre rue était au moins de

trois cents pas; nous n'osions franchir cet espace, à cause des

cendres chaudes qui allaient nous aveugler. Pendant que nous étions à

délibérer, un de mes amis me propose de ne faire qu'une course; je

conseillai d'attendre encore; les autres étaient de mon avis, mais

celui qui m'avait fait cette proposition, voyant que nous étions

irrésolus, et sans nous donner le temps de la réflexion, se mit à

crier: «Qui m'aime me suit!» Et il s'élance au pas de course; l'autre

le suit avec deux de nos hommes, et moi je reste avec celui qui avait

la charge, qui consistait encore en trois bouteilles de vin, cinq de

liqueurs, et des fruits confits.

Mais à peine ont-ils fait trente pas, que nous les vîmes disparaître à

nos yeux: le premier était tombé de tout son long; celui qui l'avait

suivi le releva de suite. Les deux derniers s'étaient caché la figure

dans leurs mains, et avaient évité d'être aveuglés par les cendres,

comme le premier, qui n'y voyait plus, car c'était par un tourbillon

de cette poussière qu'ils avaient été enveloppés. Le premier, ne

pouvant plus voir, criait et jurait comme un diable: les autres

étaient obligés de le conduire, mais ils ne purent le ramener, ni

revenir à l'endroit où j'étais avec l'homme et la charge. Et moi, je

n'osais risquer de les joindre, car le passage devenait de plus en

plus dangereux. Il fallut attendre plus d'une heure, avant que je

pusse aller à eux. Pendant ce temps, celui qui était devenu presque

aveugle, pour se laver les yeux, fut obligé d'uriner sur un mouchoir,

en attendant qu'il puisse se les laver avec le vin que nous avions:

provisoirement, avec l'homme qui était resté avec moi, nous en vidâmes

une bouteille.

Lorsque nous fûmes réunis, nous vîmes qu'il y avait impossibilité

d'aller plus avant sans danger. Nous décidâmes de retourner sur nos

pas, mais, au moment de retourner, nous eûmes l'idée de prendre chacun

une grande plaque en tôle pour nous couvrir la tête en la tenant du

côté où le vent, les flammes et les cendres venaient; nous en prîmes

donc chacun une. Après les avoir ployées pour nous en servir comme

d'un bouclier, nous les appliquâmes sur nos épaules gauches, en les

tenant des deux mains, de manière que nous avions la tête et la partie

gauche garanties. Après nous être serrés les uns contre les autres, et

en prenant toutes les précautions possibles pour ne pas être écrasés,

nous nous mîmes en marche, un soldat en tête, ensuite moi tenant celui

qui ne voyait presque pas, par la main, et les autres suivaient. Enfin

nous traversâmes avec beaucoup de peine, et non sans avoir failli être

renversés plusieurs fois. Lorsque nous eûmes traversé, nous nous

trouvâmes dans une nouvelle rue, où nous aperçûmes plusieurs familles

juives et quelques Chinois accroupis dans des coins, gardant le peu

d'effets qu'ils avaient sauvés ou pris chez les autres. Ils

paraissaient surpris de nous voir: probablement qu'ils n'avaient pas

encore vu de Français dans ce quartier. Nous approchâmes d'un juif,

nous lui fîmes comprendre qu'il fallait nous conduire sur la place du

Gouvernement. Un père y vint avec son fils, et comme, dans ce

labyrinthe de feu, les rues étaient coupées quelquefois par des

maisons croulées ou par d'autres enflammées, ce ne fut qu'après des

détours et de grandes difficultés de trouver des issues, et après nous

être reposés plusieurs fois, que nous arrivâmes, à onze heures de la

nuit, à l'endroit d'où nous étions partis la veille.

Depuis que nous étions arrivés à Moscou, je n'avais pas, pour ainsi

dire, pris de repos; aussi je me couchai sur de belles fourrures que

nos soldats avaient rapportées en quantité, et je dormis jusqu'à sept

heures du matin.

La compagnie n'avait pas encore été relevée de service, vu que tous

les régiments, ainsi que les fusiliers, et même la Jeune Garde, à la

disposition du maréchal Mortier, qui venait d'être nommé gouverneur de

la ville, étaient occupés, depuis trente-six heures, à comprimer

l'incendie qui, lorsque l'on avait fini d'un côté, recommençait d'un

autre. Cependant l'on conserva assez d'habitations, et même au delà de

ce qu'il fallait, pour se loger, mais ce ne fut pas sans mal, car

Rostopchin avait fait emmener toutes les pompes. Il s'en trouva encore

quelques-unes, mais hors de service.

Pendant la journée du 16, l'ordre avait été donné de fusiller tous

ceux qui seraient pris mettant le feu. Cet ordre avait, aussitôt, été

mis à exécution. Pas loin de la place du Gouvernement, se trouvait une

autre petite place où quelques incendiaires avaient été fusillés et

pendus ensuite à des arbres: cet endroit s'appela toujours la _place

des Pendus_.

Le jour même de notre entrée, l'Empereur avait donné l'ordre au

maréchal Mortier d'empêcher le pillage. Cet ordre avait été donné dans

chaque régiment, mais lorsque l'on sut que les Russes eux-mêmes

mettaient le feu à la ville, il ne fut plus possible de retenir le

soldat: chacun prit ce qui lui était nécessaire, et même des choses

dont il n'avait pas besoin.

Dans la nuit du 17, le capitaine me permit de prendre dix hommes de

corvée, avec leurs sabres, pour aller chercher des vivres. Il en

envoya vingt d'un autre côté, parce que la maraude ou le pillage[17],

comme on voudra, était permis, mais en recommandant d'y mettre le plus

d'ordre possible. Me voilà donc encore parti pour la troisième course

de nuit.

[Note 17: Nos soldats appelaient le pillage de la ville, la «foire

de Moscou», (_Note de l'auteur_.)]

Nous traversâmes une grande rue tenant à la place où nous étions.

Quoique le feu y avait été mis deux fois, l'on était parvenu à s'en

rendre maître, et, depuis ce moment, l'on avait été assez heureux de

la préserver. Aussi plusieurs officiers supérieurs, ainsi qu'un grand

nombre d'employés de l'armée, y avaient pris leur domicile. Nous en

traversâmes encore d'autres où l'on ne voyait plus que la place,

marquée, par les plaques en tôle des toits; le vent de la journée

précédente en avait balayé les cendres.

Nous arrivâmes dans un quartier où tout était encore debout: l'on n'y

voyait que quelques voitures d'équipage, sans chevaux. Le plus grand

silence y régnait. Nous visitâmes les voitures: il ne s'y trouvait

rien, mais, à peine les avions-nous dépassées, qu'un cri féroce se fit

entendre derrière nous et fut répété deux fois et à deux distances

différentes. Nous écoutâmes quelque temps, et nous n'entendîmes plus

rien. Alors nous nous décidâmes à entrer dans deux maisons, moi avec

cinq hommes dans la première, et un caporal avec les cinq autres, dans

l'autre. Nous allumâmes des lanternes dont nous étions munis, et, le

sabre en main, nous nous disposâmes à entrer dans celles qui nous

paraissaient devoir renfermer des choses qui pouvaient nous être

utiles.

Celle où je voulais entrer était fermée, et la porte garnie de grandes

plaques de fer; cela nous contraria un peu, vu que nous ne voulions

pas faire de bruit en l'enfonçant. Mais, ayant remarqué que la cave,

dont la porte donnait sur la rue, était ouverte, deux hommes y

descendirent. Ils y trouvèrent une trappe qui communiquait dans la

maison, de manière qu'il leur fut facile de nous ouvrir la porte. Nous

y entrâmes, et nous vîmes que nous étions dans un magasin d'épiceries:

rien n'avait été dérangé dans la maison, seulement, dans une chambre à

manger, il y avait un peu de désordre. De la viande cuite était

encore sur la table; plusieurs sacs remplis de grosse monnaie étaient

sur un coffre; peut-être que l'on n'avait pas voulu, ou que l'on

n'avait pu les emporter.

Après avoir visité toute la maison, nous nous disposâmes à faire nos

provisions, car nous y trouvâmes de la farine, du beurre, du sucre en

quantité et du café, ainsi qu'un grand tonneau rempli d'oeufs rangés

par couches, dans de la paille d'avoine. Pendant que nous étions à

faire notre choix, sans disputer sur le prix, car il nous semblait que

nous pouvions disposer de tout, puisqu'on l'avait abandonné et que,

d'un moment à l'autre, cela pouvait devenir la proie des flammes, le

caporal, qui était entré d'un autre côté, m'envoya dire que la maison

où il était, était celle d'un carrossier où se trouvaient plus de

trente petites voitures élégantes, que les Russes appellent

_drouschki_. Il me fit dire aussi que, dans une chambre, il y avait

plusieurs soldats russes de couchés sur des nattes de jonc, mais

qu'ayant été surpris de voir des Français, ils s'étaient mis à genoux,

les mains croisées sur la poitrine, et le front contre terre, pour

demander grâce, mais que, voyant qu'ils étaient blessés, ils leur

avaient porté des secours en leur donnant de l'eau, vu l'impossibilité

où ils étaient de s'en procurer eux-mêmes, tant leurs blessures

étaient graves, et que, par la même raison, ils ne pouvaient nous

nuire.

Je fus de suite chez le carrossier, faire choix de deux jolies petites

voitures fort commodes, afin d'y mettre les vivres que nous trouvions,

et de pouvoir les transporter plus à notre aise. Je vis les blessés:

parmi eux se trouvaient cinq canonniers de la Garde, avec les jambes

brisées; ils étaient au nombre de dix-sept; beaucoup étaient

Asiatiques, faciles à reconnaître à leur manière de saluer.

Comme je sortais de la maison avec mes voitures, j'aperçus trois

hommes, dont un armé d'une lance, le second d'un sabre et le troisième

d'une torche allumée, mettant le feu à la maison de l'épicier, sans

que les hommes que j'avais laissés dedans s'en fussent aperçus, tant

ils étaient occupés à emballer et à faire choix des bonnes choses qui

s'y trouvaient. En les voyant, nous jetâmes un grand cri pour

épouvanter ces trois coquins, mais, à notre surprise, pas un ne

bougea; ils nous regardèrent venir tranquillement, et celui qui était

armé d'une lance se mit fièrement en posture de vouloir se défendre,

si nous approchions. Cela nous était assez difficile, vu que nous

n'avions que nos sabres. Mais le caporal arriva avec deux pistolets

chargés qu'il venait de trouver dans la chambre où étaient les

blessés; il m'en donna un et, avec celui qui lui restait, il voulait

abattre celui qui était armé d'une lance. Mais je l'en empêchai pour

le moment, ne voulant pas faire de bruit, dans la crainte qu'il ne

nous en tombât un plus grand nombre sur les bras.

Voyant cela, un Breton, qui se trouvait parmi nos hommes, se saisit

d'un petit timon d'une des petites voitures, et faisant le moulinet,

il avança contre l'individu qui, ne connaissant rien à cette manière

de combattre, eut, au même instant, les deux jambes brisées. Il jeta,

en tombant, un cri terrible, mais le Breton, en colère, ne lui laissa

pas le temps d'en jeter un second, car il lui asséna un second coup

tellement violent sur la tête, qu'un boulet de canon n'aurait pu mieux

faire. Il allait en faire autant des deux autres, si nous ne l'avions

arrêté. Celui qui avait une torche à la main ne voulait pas s'en

dessaisir: il se sauva, avec son brandon enflammé, dans l'intérieur de

la maison de l'épicier, où deux hommes le poursuivirent. Il ne fallut

pas moins de deux coups de sabre pour le mettre à la raison. Tant

qu'au troisième, il se soumit de bonne grâce, et fut aussitôt attelé à

la voiture la plus chargée, avec un autre individu que l'on venait de

saisir dans la rue.

Nous disposâmes tout pour notre départ. Nos deux voitures étaient

chargées de tout ce que renfermait le magasin: sur la première, où

nous avions attelé nos deux Russes, et qui était la plus chargée, nous

avions mis le tonneau rempli d'oeufs, et, pour ne pas que nos

conducteurs puissent se sauver, nous avions eu la sage précaution de

les attacher par le milieu du corps arec une forte corde et à double

noeud; la seconde devait être conduite par quatre hommes de chez nous,

en attendant que nous puissions trouver un attelage, comme à la

première.

Mais voilà qu'au moment où nous allions partir, nous apercevons le feu

à la maison du carrossier! L'idée que les malheureux allaient périr

dans des douleurs atroces nous força de nous arrêter et de leur porter

des secours. Nous y fûmes de suite, ne laissant que trois hommes pour

garder nos voitures. Nous transportâmes les pauvres blessés sous une

remise séparée du corps des bâtiments. C'est tout ce que nous pûmes

faire. Après avoir rempli cet acte d'humanité, nous partîmes au plus

vite afin d'éviter que notre marche ne soit interceptée par

l'incendie, car on voyait le feu à plusieurs endroits, et dans la

direction que nous devions parcourir.

Mais à peine avions-nous fait vingt-cinq pas, que les malheureux

blessés que nous venions de transporter, jetèrent des cris effrayants.

Nous nous arrêtâmes encore, afin, de voir de quoi il était question.

Le caporal y fut avec quatre hommes. C'était le feu qui avait pris à

la paille qui était en quantité dans la cour, et qui gagnait l'endroit

où étaient ces malheureux. Il fit, avec ses hommes, tout ce qu'il

était possible de faire, afin de les préserver d'être brûlés. Ensuite

ils vinrent nous rejoindre, mais il est probable qu'ils auront péri.

Nous continuâmes notre route, et, dans la crainte d'être surpris par

le feu, nous faisions trotter notre premier attelage à coups de plats

de sabre. Cependant nous ne pûmes l'éviter, car lorsque nous fûmes

dans le quartier de la place du Gouvernement, nous nous aperçûmes que

la grand'rue, où beaucoup d'officiers supérieurs et des employés de

l'armée s'étaient logés, était tout en flammes. C'était pour la

troisième fois que l'on y mettait le feu. Mais aussi ce fut la

dernière.

Lorsque nous fûmes à l'entrée, nous remarquâmes que le feu n'était mis

que par intervalles et que l'on pouvait, en courant, franchir les

espaces où il faisait ses ravages. Les premières maisons de la rue ne

brûlaient pas. Arrivés à celles qui étaient en feu, nous nous

arrêtâmes, afin de voir si l'on pouvait, sans s'exposer, les franchir.

Déjà plusieurs étaient croulées; celles sous lesquelles ou devant

lesquelles nous devions passer, menaçaient aussi de s'abîmer sur nous

et de nous engloutir dans les flammes. Cependant, nous ne pûmes rester

longtemps dans cette position, car nous venions de nous apercevoir que

la partie des maisons que nous avions passée, en entrant dans la rue,

était aussi en feu.

Ainsi nous étions pris, non seulement devant et derrière, mais aussi à

droite et à gauche, et, au bout d'un instant, partout, ce n'était plus

qu'une voûte de feu sous laquelle il fallait passer. Il fut décidé que

les voitures passeraient en avant; nous voulûmes que celle à laquelle

étaient attelés les Russes passât la première, et malgré quelques

coups de plats de sabre, ils firent des difficultés. L'autre, qui

était conduite par nos soldats, se porta en avant et, s'excitant l'un

et l'autre, ils franchirent le plus heureusement possible l'endroit le

plus dangereux. Voyant cela, nous redoublâmes de coups sur les épaules

de nos Russes qui, craignant quelque chose de pire, s'élancèrent en

criant: «_Houra!_»[18] et passèrent au plus vite, non sans avoir senti

la chaleur, et couru de grands dangers, à cause qu'il se trouvait

différents meubles qui venaient de rouler dans la rue.

[Note 18: _Houra!_ qui veut dire: _En avant!_ (_Note de

l'auteur_)]

À peine la dernière voiture fut-elle passés, que nous traversâmes la

même distance au pas de course: alors nous nous trouvâmes dans un

endroit qui formait quatre coins, et quatre rues larges et longues,

que nous apercevions tout en feu. Et quoique, pour le moment, il

tombât de l'eau en abondance, l'incendie n'en allait pas moins son

train, car à chaque instant l'on voyait des habitations et même des

rues entières disparaître dans la fumée et dans les décombres.

Il fallait cependant avancer et gagner au plus vite l'endroit où était

le régiment, mais nous vîmes avec peine que la chose était

impraticable, et qu'il fallait attendre que toute la rue fût réduite

en cendres pour avoir un passage libre. Il fut décidé de retourner sur

nos pas; c'est ce que nous fîmes de suite. Arrivés à l'endroit où nous

avions passé, les Russes, cette fois, dans la crainte de recevoir une

correction, n'hésitèrent pas à passer les premiers, mais, à peine

ont-ils parcouru la moitié de l'espace qu'il fallait pour arriver au

lieu de sûreté, et au moment où nous allions les suivre dans ce

dangereux passage, qu'un bruit épouvantable se fait entendre: c'était

le craquement des voûtes et la chute des poutres brûlantes et des

toits de fer qui croulaient sur la voiture. En un instant, tout fut

anéanti, jusqu'aux conducteurs que nous ne cherchâmes plus à revoir,

mais nous regrettâmes nos provisions, surtout nos oeufs.

Il me serait impossible de dépeindre la situation critique où nous

nous trouvions. Nous étions bloqués par le feu et sans aucun moyen de

retraite. Heureusement pour nous qu'à l'endroit où étaient les quatre

coins des rues, il se trouvait une distance assez grande pour être à

l'abri des flammes, de manière à pouvoir attendre qu'une rue fût

entièrement brûlée pour nous ouvrir un passage.

Pendant que nous attendions un moment propice pour nous échapper, nous

remarquâmes qu'une des maisons qui faisaient le coin d'une rue était

la boutique d'un confiseur italien, et, quoique sur le point d'être

rôtis, nous pensâmes qu'il serait bon de sauver quelques pots des

bonnes choses qui pouvaient s'y trouver, si toutefois il y avait

possibilité: la porte était fermée; au premier étage, une croisée

était ouverte; le hasard nous procura une échelle, mais elle était

trop courte; on la posa sur un tonneau qui se trouvait contre la

maison: alors elle fut longue assez pour que nos soldats pussent y

arriver et entrer dedans.

Quoiqu'une partie fût déjà en flammes, rien ne les arrêta. Ils

ouvrirent la porte, et nous remarquâmes, à notre grande surprise et

satisfaction, que rien n'avait été enlevé. Nous y trouvâmes toutes

sortes de fruits confits et beaucoup de liqueurs, du sucre en

quantité, mais ce qui nous fit le plus grand plaisir, et qui nous

étonna le plus, fut trois grands sacs de farine. Notre surprise

redoubla en trouvant des pots de moutarde de la rue

Saint-André-des-Arts, n° 13, à Paris.

Nous nous empressâmes de vider toute la boutique, et nous en fîmes un

magasin au milieu de la place où nous étions, en attendant qu'il nous

fût possible de faire transporter le tout où était notre compagnie.

Comme il continuait toujours à tomber de l'eau, nous fîmes un abri

avec les portes de la maison, et nous établîmes notre bivac, où nous

restâmes plus de quatre heures, en attendant qu'un passage fût libre.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 3 / 32 段