[320] Nous avons cité, plus haut la scène fameuse d'_Isis_, où Lully

aurait, au dire de ses contemporains, cherché à évoquer, «le gémissement

du vent, l'hiver, dans les portes d'une grande maison».

[321] Ai-je besoin de dire que Du Bos exagère une idée juste, et que,

tout en étant écrites pour un effet précis, des pages comme

_Logistille_, ou telle symphonie du Sommeil ou du Silence, sont

d'admirable musique, qui a la perfection, la délicatesse de touche et la

sérénité de Hændel.

[322] Du Bos veut parler sans doute de la «_Marche des sacrificateurs et

des combattants qui apportent les étendards et les dépouilles des

ennemis vaincus_», au premier acte du _Thésée_. C'est, en effet, une

scène d'une ampleur admirable,--une sorte de marche des armées

victorieuses de Louis XIV.

Plus somptueuse encore est la scène et marche du sacrifice à Mars, au

troisième acte de _Cadmus_. M. Reynaldo Hahn l'appelle justement «un

beau fragment décoratif conçu dans le style de Le Brun». Elle garde dans

sa solennité grandiose un caractère de vivante épopée et une allégresse

héroïque.

Voir aussi, au premier acte d'_Amadis_, la _Marche pour le combat de la

Barrière_ et l'air des _Combattants_.

[323] Première partie des _Bemerkungen: Angenehmerer

Initrumental-Tanzmusik_. Le chapitre est intitulé: _Auf

Lullianisch-französische Art Tänze aufzuführen_.--Ces remarques ont été

rééditées par Robert Eitner, dans ses _Monatshefte für Musikgesch._,

1891, p. 37-48 et 54-60.

[324] Je ne parle pas de cette autre réforme, capitale, dans l'histoire

de la danse: l'introduction--si tardive--des femmes dans les ballets.

Jusqu'à _Proserpine_, en 1680, les ballets ne comprenaient que des

danseurs. Les premières danseuses, admises à l'Opéra, parurent, deux

mois après _Proserpine_, dans ce petit chef d'oeuvre: le _Triomphe de

l'Amour_.

[325] Du Bos, III, 169.

[326] A la vérité, les précurseurs de Lully, pour l'ordre,

l'architecture de l'oeuvre, la progression des moyens musicaux et

scéniques dans l'opéra, sont les musiciens de l'Opéra Barberini, à Rome,

avant 1650: D. Mazzocchi, Landi, Vittori.

[327] Je rappelle qu'il est de stricte justice de faire hommage à Lully

de la belle architecture de ses poèmes d'opéra. On a vu plus haut la

façon dont il collaborait avec Quinault. Il n'y a guère de doute que, si

les vers sont de Quinault ou de Thomas Corneille, la construction des

scènes, des actes, et, dans une certaine mesure, des caractères, n'ait

été de Lully.

[328] Du Bos, _Réflexions critiques..._, III, 318.

[329] Lecerf de la Viéville.

[330] Muffat.

[331] «La mesure toujours prête à leur échapper.... Tout est d'un faux à

choquer l'oreille la moins délicate...»

[332] Dès le commencement du XVIIIe siècle, Lecerf de la Viéville dit

qu'elles tiennent le quart du spectacle, et que «Lully ne donnait pas

tant d'étendue à la danse qu'on fait à présent».

[333] Il publia à Stuttgart, en 1682, comme l'a montré M. Michel Brenet,

un livre de _Composition de musique suivant la méthode françoise_.

[334] Voir la préface du _Florilegium_, I, de G. Muffat, publié en 1695,

à Augsbourg, et réédité récemment dans le premier volume des _Denkmäler

der Tonkunst in OEsterreich._

[335] R. Eitner, _Die Vorgänger Bach's and Hændels (Monatshefte_, 1883).

[336] _Pièces de clavessin avec la manière de les jouer; diverses

chaconnes, ouvertures et autres airs de M. de Lully, mis sur cet

instrument..._, 1689.

[337] Lettre écrite par Arnauld à Perrault, en mai 1694, peu de temps

avant sa mort.

[338] La Fontaine lui-même, qui se montre, dans cette _Épître_, si

ennemi de l'opéra, auquel il oppose le style plus discret et plus fin de

la musique de chambre....

Le téorbe charmant, qu'on ne vouloit entendre

Que dans une ruelle, avec une voix tendre,

Pour suivre et soutenir par des accords touchants

De quelques airs choisis les mélodieux chants....

La Fontaine s'évertua à écrire des opéras; et il en donna un, en

1691,--qui n'eut d'ailleurs aucun succès (l'_Astrée_, musique de

Collasse).

[339] Voir surtout le passage, cité plus haut, page 168, où La Viéville

décrit le saisissement produit sur le public par la grande scène

d'Armide voulant poignarder Renaud endormi.

[340] On sent un fléchissement dans le lullysme au moment des grands

opéras de Rameau. On voit crouler alors _Isis_, _Cadmus_, _Atys_,

_Phaéton_, _Persée_. Mais les autres tiennent bon; et _Thésée_ atteste

la vitalité indestructible du parti lullyste jusqu'après _Iphigénie en

Tauride_ de Gluck. Il tient la scène pendant 104 ans, de 1675 à 1779.

[341] «Charpentier l'Italien», comme disaient ses contemporains (La

Viéville, p. 347).--De nos jours, on a tenté, bien à tort, de l'opposer,

comme type de pur musicien français, à Lully, que ses contemporains

n'admiraient tant que parce qu'ils voyaient en lui, justement, le

représentant de la tradition française de Lambert et de Boësset, contre

l'italianisme de Charpentier.

[342] C'est une simple hypothèse. Je crois bien, pour ma part, que cet

art eût disparu de même, si Lully n'avait pas existé. Les études de M.

J. Ecorcheville sur les musiciens français du «manuscrit de Cassel»

montrent assez l'anarchie et l'incertitude qui rongeaient la musique

française aux environs de 1660. 11 n'a tenu qu'à Dumanoir de prendre la

place de Lully. En dépit d'un talent indéniable c'est leur propre

faiblesse qui a ruiné les maîtres, et non la force de Lully. Au reste,

quel génie eut jamais le pouvoir de tuer le développement d'une école

artistique, si cette école artistique avait eu la moindre vitalité? En

art, on ne tue que les morts.

[343] Il n'y a aucun rapport entre le style de Lully et celui des

maîtres de l'opéra italien de son temps: Stradella, Scarlatti,

Bononcini. Un artiste comme Stradella est, par toutes ses qualités et

par tous ses défauts, l'antipode absolu de Lully. Lully fut le plus

intransigeant des Français de son temps; et ce fut la raison de son

succès universel en France.

[344] _Journal de Paris_ (août 1788).

[345] Je ferai deux observations, à propos de l'interprétation de la

musique de Gluck dans nos théâtres d'aujourd'hui.

L'une, pour l'orchestre. Je voudrais que le rythme de Gluck fût marqué

davantage. Gluck fait constamment usage d'effets de rythme insistant et

implacable, à la façon de Hændel: on ne saurait trop les accentuer. Il

ne faut pas oublier que son art était fait, d'après son invention

expresse, pour de grands espaces et de vastes publics: il y faut

relativement peu de finesse, mais un dessin large et appuyé, un style

colossal, et cette âpreté d'accent qui frappa, par-dessus tout, les

contemporains de Gluck.

L'autre observation a trait aux ballets. Pour le divertissement du

second acte, à l'Opéra-Comique, on a fondu les danses des second et

troisième actes. On l'a fait avec un rare bonheur; et je ne crois pas

qu'aucun théâtre puisse donner un spectacle plus achevé. Je n'en

regrette pas moins qu'on n'ait pas cru devoir maintenir à sa place

primitive le ballet qui terminait la partition. Les habitudes de l'opéra

moderne veulent que le spectacle finisse en pleine action. Il n'en était

pas de même dans l'opéra ancien (voir _Orphée_ ou _Iphigénie en Aulide_)

où, quand la tragédie était achevée, une musique heureuse, de belles

danses, des chants paisibles, venaient détendre l'esprit. C'est ce qui

contribue à donner à ces oeuvres leur caractère de rêve bienfaisant et

serein. Pourquoi ne pas revenir à cette conception dramatique? Je la

crois plus haute que la nôtre.

[346] Jusqu'à présent, l'air d'Hercule: _C'est en vain que l'Enfer_,

était déclaré apocryphe, et attribué à Gossec. M. Wotquenne vient de le

rendre à Gluck, en montrant ses ressemblances avec un air d'_Ezio_

(1750): _Ecco alle mie catene_. Mais pourquoi Gossec, qui était un

admirateur de Gluck, ne se serait-il pas inspiré d'un ancien air de lui?

[347] Je parle de l'_Alceste_ italienne, jouée à Vienne en 1767: car,

dans l'_Alceste_ française de 1776, Gluck a fait un certain nombre

d'emprunts, peu considérables d'ailleurs (quelques danses et choeurs

dansés), à _Antigone_, à _Paride ed Elena_ et aux _Feste d'Apollo_.

[348] Le second et le troisième actes sont tout autres. Dans la

partition italienne, le second acte se passait dans les Enfers, et nous

montrait Alceste, de même qu'autrefois Orphée, en présence des dieux

infernaux, se vouant à la mort. Puis Alceste revenait sur la terre, pour

faire ses adieux à Admète. Le troisième acte, où ne paraissait pas

Hercule, se dénouait par l'intervention d'Apollon.

[349] Remarquez la différence des titres donnés par Gluck à ses oeuvres.

Les premiers opéras italiens gardent le nom, habituel alors, de _dramma

per musica_, et c'est encore le titre du _Paride ed Elena_. L'_Orfeo_

italien de 1765 se nomme _azione teatrale per musica_; l'_Alceste_

italienne de 1767, _tragedia messa in musica_; _Iphigénie en Aulide_,

l'_Orphée_ français et l'_Alceste_ française sont des

«tragédies-opéras»; _Armide_, un «drame héroïque mis en musique». Enfin

_Iphigénie en Taurine_ est une «tragédie mise en musique».

[350] _Les Grotesques de la Musique_.--Il est vrai que Berlioz ajoute;

«Je ne dis pas cela pour Rousseau, qui en possédait, lui, les notions

premières...» Mais c'est justement une erreur de prendre Rousseau comme

type le plus complet de la science musicale des Encyclopédistes.

D'Alembert et peut-être même Diderot étaient plus instruits que lui.

[351] _Die Encyklopädisten und die französische Oper im 18 Jahrhundert_

(1903, Breitkopf).--J'ai fait mon profit des indications de cette

excellente étude.

[352] On a repris dernièrement à Munich le _Pygmalion_ de Rousseau. Voir

sur ce mélodrame l'étude de M. Jules Combarieu (_Revue de Paris_,

février 1901).

[353] Je fais, bien entendu, la part, dans ces éloges, des exagérations

calculées pour s'attirer la faveur du critique influent.

[354] Burney, _l'État présent de la Musique en France et en Italie_

(1771). Burney, qui entendit jouer Mlle Diderot, dit qu'«elle était une

des plus fortes clavecinistes de Paris, qui avait des connaissances

extraordinaires sur la modulation»; et il ajoute cette curieuse

remarque:

«Quoique j'aie eu le plaisir de l'entendre pendant plusieurs heures,

elle n'a pas joué un seul morceau français. Tout était italien ou

allemand, d'où il n'est pas difficile de fonder son jugement sur

l'opinion de M. Diderot dans la musique.»

[355] _Principes généraux d'Acoustique_ (1748).

[356] _Fragments sur l'Opéra_ (1752).--Articles: «Fondamental» et

«Gamme» dans l'_Encyclopédie_.--_De la Liberté de la Musique_

(1760).--_Fragments sur la Musique en général et sur la nôtre en

particulier_ (1773).--_Réflexions sur la Théorie de la Musique_ (1777).

[357] Lettre au _Mercure de France_ (mai 1752).

[358] Gluck n'est arrivé à Paris que neuf ans plus tard, en 1773: il

n'est donc pour rien, comme on l'a dit parfois, dans le discrédit où

tomba l'oeuvre de Rameau. C'était chose faite, bien avant que Gluck fût

connu en France.

La première mention qu'on ait d'une oeuvre de Gluck jouée en France, est

de quatre ans après la mort de Rameau. Le 2 février 1768, comme l'a

montré M. Michel Brenet, on donna au Concert Spirituel un «motet à voix

seule de M. le chevalier Gluck, célèbre et savant musicien de S. M.

Impériale». Jusque-là, on ne connaissait son nom à Paris que pour avoir

entendu quelques petits airs de ses opéras italiens, «parodiés» sur des

paroles françaises, et introduits par Blaise, en 1765, dans

l'opéra-comique: _Isabelle et Gertrude_ (Michel Brenet: _Les Concerts en

France_).

[359] Il le dit dans son _Dictionnaire de Musique_, en 1767: «Les

premières habitudes m'ont longtemps attaché à la musique française, et

j'en étais enthousiaste ouvertement.» Et une lettre écrite à Grimm, en

1750, montre qu'il préférait encore, après son voyage à Venise, la

musique française à l'italienne.--Grimm, lui-même, commença par admirer

Rameau; il disait de lui, en 1752, qu'il était «grand très souvent et

toujours original dans le récitatif, toujours saisissant le vrai et le

sublime de chaque caractère».--Quant à D'Alembert, il a toujours su

rendre hommage à la grandeur de Rameau, même en le combattant.

[360] Les _Nouvelles littéraires_ (correspondance de 1753 à 1747),

récemment retrouvées par M. J.-G. Prodhomme dans un manuscrit de la

Bibliothèque de Munich, et publiées dans le _Recueil de la Société

Internationale de Musique_ (juillet-sept. 1905), montrent comment

l'opéra français fut, en un instant, ruiné par les _intermezzi_

italiens.

«La musique italienne a entièrement étouffé la nôtre; nous pourrons

renoncer à tous nos opéras...» (Déc. 1754.)

«Le goût de la musique italienne a totalement étouffé la musique

française. On quitte l'Opéra pour courir à tout concert, où l'on exécute

des morceaux ultramontains.» (Mai 1755.)

«Notre opéra ne se relève pas du coup mortel qui lui a été porté par

l'introduction de la musique italienne.» (Janvier 1756.)

[361] Je ne veux pas revenir ici sur les incidents de cette lutte,

souvent racontée. Je rappellerai seulement les faits principaux.

Rousseau, ému par les représentations italiennes, ouvrit le combat, et,

avec le manque d'équilibre de sa nature, il tomba sur-le-champ dans une

gallophobie exaspérée. Sa _Lettre sur la Musique française,_ de 1753,

qui fut le signal de la «guerre des bouffons», dépasse en violence tout

ce qu'on a jamais pu écrire dans la suite contre la musique française.

Il faut bien se garder de croire que cette lettre représentât l'état

d'esprit des Encyclopéistes. Elle était trop paradoxale. Qui veut trop

prouver ne prouve rien. Diderot et D'Alembert, malgré leur admiration

pour les Italiens, continuèrent à rendre justice aux musiciens français.

Grimm lui-même restait sceptique; et, dans son pamphlet: _le Petit

Prophète de Boehmischbroda_, où il constate qu'aucun opéra de Rameau ne

peut plus sa maintenir, depuis la victoire des Bouffons, il ne s'en

réjouit pas, comme on pourrait penser: «Qu'y avons-nous gagné? C'est

qu'il ne nous restera ni opéra français, ni italien; ou, si nous avions

celui-ci, nous perdrions encore au change, en convenant même de la

supériorité de la musique; car, soyons de bonne foi, l'opéra italien

fait un spectacle aussi imparfait que les chanteurs qui en sont

l'ornement: tout y est sacrifié au plaisir de l'oreille.»

Si, pourtant, les Encyclopédistes ne tardèrent pas à prendre violemment

parti pour Rousseau et pour l'opéra italien, c'est qu'ils furent

exaspérés par la brutalité scandaleuse avec laquelle les partisans de

l'opéra français les combattirent. D'Alembert dit, dans son _Essai de la

Liberté de la Musique_, que Rousseau se fit plus d'ennemis, et en attira

plus à l'Encyclopédie par sa _Lettre sur la Musique_ que par tous ses

écrits antérieurs. Ce fut une explosion de haine. Il semblait que

l'admiration de la musique française dût être un article de foi.

«Certaines gens, dit D'Alembert, tiennent pour synonyme bouffoniste et

républicain, frondeur et athée.» Il y avait de quoi révolter tous les

esprits indépendants. Il était inadmissible qu'on ne pût en France

attaquer l'opéra sans être couvert d'injures et traité de mauvais

citoyen. Et ce qui mit le comble à l'indignation des philosophes, ce fut

la façon cavalière dont les ennemis des Italiens se débarrassèrent

d'eux, par un arrêt du roi qui les expulsait de France, en 1754. Cette

façon d'appliquer à l'art les procédés du protectionnisme le plus

despotique souleva contre l'opéra français la conscience de tous les

esprits libres. De là l'emportement de la lutte.

[362] _Fragments sur la Musique en général et sur la nôtre en

particulier_ (1773).

[363] _Troisième Entretien sur «le Fils naturel»_ (1757).

[364] Lettre à Grimm (1752).

[365] _Gil Blas_ (2 février 1903).

[366] Grimm, _Correspondance littéraire_ (sept. 1757).

[367] Il faut bien dire que les livrets d'opéras français méritent, au

XVIIIe siècle, la palme de l'ennui. Il en est de plus saugrenus, il n'en

est pas de plus insipides, et de plus délibérément assommants. On

éprouve une impression rafraîchissante, quand on lit ensuite des

_libretti_ de Métastase. Je parcourais dernièrement ceux que Hændel mit

en musique, et j'étais frappé de leur beauté, oui, même de leur naturel,

auprès des _libretti_ français du même temps. Il y a là, sans parler du

charme de la langue, une force d'invention non seulement romanesque,

mais véritablement dramatique, qui légitime l'admiration des

contemporains. Jamais Rameau n'a eu à sa disposition des poèmes de la

force de ceux que Hændel a traités. Je ne parle pas des sujets des

oratorios de Handel, qui sont souvent admirables, mais même de tels de

ses opéras italiens, comme l'_Ezio_ et le _Siroe_ de Métastase, ou le

_Tamerlano_ de Haym. On y trouve des passions et des caractères qui sont

vrais et vivants.

[368] Diderot, _le Neveu de Rameau._

[369] Comme l'a montré M. Charles Lalo, dans une récente thèse de

doctorat (_Esquisse d'une Esthétique Musicale scientifique_, 1908, p.

86), Rameau est un pur Cartésien, et sa _Démonstration du principe de_

_l'Harmonie_ (1750) «présente un étrange pastiche des célèbres passages

du _Discours_ où Descartes retrace la genèse de sa méthode. Les

premières pages de la _Démonstration_ sont un _Discours de la Méthode

pour bien conduire son oreille dans l'audition musicale_.» Rameau le dit

lui-même: «Éclairé par la méthode de Descartes, que j'avais heureusement

lue, et dont j'avais été frappé, je commençai par descendre en moi-même;

j'essayai des chants à peu près comme un enfant qui s'exercerait à

chanter... Je me plaçai le plus exactement possible dans l'état d'un

homme qui n'aurait ni chanté ni entendu du chant, me promettant bien de

recourir à des expériences étrangères, toutes les fois que j'aurais le

soupçon que l'habitude d'un état contraire à celui où je me supposais

m'entraînerait malgré moi hors de la supposition... Le premier son qui

frappa mon oreille fut un trait de lumière.., etc.»

«Tout y est, dit très bien M. Charles Lalo: le doute méthodique, et même

hyperbolique; la révélation d'un _cogito_, qui est ici un _audio_...

Et Rameau, avec le terrible esprit de généralisation abstraite des

grands Cartésiens, rêvait d'appliquer le principe qu'il croyait avoir

découvert en musique,--«le principe de l'harmonie»--«à tous les arts du

goût, à toutes les sciences soumises au calcul»,--à la nature entière.

[Voir _Nouvelles Réflexions de M. Rameau_, 1752; et _Observations sur

notre instinct pour la musique_, 1754.]

[370] _Traité de l'Harmonie réduite à ses Principes naturels_, livre II,

chapitre XXIV (1722).

[371] Voir la réponse de Rousseau à Rameau, et son _Examen de deux

Principes avancés par M. Rameau_ (1755).

[372] Je ne suis pas bien sûr que Lully n'ait pas exercé sur Gluck plus

d'influence que Rameau. Gluck le disait lui-même. «L'étude des

partitions de Lully avait été pour lui un coup de lumière; il y avait

aperçu le fond d'une musique pathétique et théâtrale, et le vrai génie

de l'opéra qui ne demandait qu'à être développé, perfectionné. Il

espérait, en conservant le genre de Lully et la cantilène française, en

tirer la véritable tragédie lyrique.» (Comte d'Escherny, _Mélanges de

littérature et d'histoire_, 1811, Paris.)--Gluck rivalisa d'ailleurs

ouvertement avec Lully, en écrivant _Armide_; et il eût voulu renouveler

cette épreuve, en composant un _Roland_.

Mais les vrais modèles de Gluck sont ailleurs: en Italie et en

Allemagne. C'est Hændel, Graun, Traetta, et les maîtres du grand _Lied_

dramatique, de l'Ode, ou du récit épique: Joh.-Philipp Sack,

Herbing,--tant d'autres, que je me promets prochainement d'étudier.

[373] _De la Liberté de la Musique_ (1760).

[374] «_Musices seminarium accentus_. L'accent est la pépinière de la

mélodie», répète Diderot dans _le Neveu de Rameau_.

[375] Paru en 1755, sous le titre: _Saggio sopra l'Opéra in Musica_.

[376] Il publiait aussi un second livret: _Énée à Troie_,--le sujet même

de Berlioz.

[377] _Un Précurseur de Gluck_ (_Revue Musicale_, sept. et oct. 1902).

[378] Burney disait de lui: «Il n'est pas seulement un ami de la poésie,

mais un poète. Il eût été aussi grand comme poète, s'il avait eu une

autre langue à son service.

[379] Son père signait _Klukh_. Le nom de Gluck est souvent

orthographié, dans quelques-uns de ses ouvrages italiens (dans

l'_Ippolito_ de 1745), _Kluck_ ou _Cluch_.

[380] Ainsi se vérifie curieusement l'exactitude de la métaphore de

Victor Hugo, qui sans doute en eût été bien surpris lui-même:

_«Gluck est une forêt_, Mozart est une source».

[381] Il avait déjà fait de même à Londres, en 1746. Une note du _Daily

Advertiser_ du 31 mars 1746, signalée par M. A. Wotquenne, annonce:

«Dans la grande salle de M. Hickford, Brewer's Street, le mardi 14

avril, M. Gluck, compositeur d'opéros, donnera un concert, de musique,

avec les meilleurs acteurs de l'Opéra; particulièrement il exécutera,

accompagné par l'orchestre, un concerte pour vingt-six verres à boire

accordés par l'eau de source; c'est un nouvel instrument de sa propre

invention, sur lequel on peut exécuter ce qui peut être joué par le

violon ou le clavecin. Il espère ainsi satisfaire les curieux et les

amateurs de musique.» Ce concert eut grand succès, sans doute: car il

fut redonné, le 19 avril, au Hay-Market.--Une annonce pareille fut

publiée par Gluck, trois ans plus tard, pour un concert pareil, donné le

19 avril 1749, au château de Charlottenborg, en Danemark.

[382] On connaît de Gluck cinquante oeuvres dramatiques, un _De

Profandis_, un recueil de _Lieder_, six sonates pour deux violons et

basse, neuf ouvertures pour divers instruments, et des airs détachés.

[383] 1904, Breitkopf, à Leipzig.

[384] «Je me ferais un reproche encore plus sensible, si je consentais à

me laisser attribuer l'invention du _nouveau genre d'opéra italien_,

dont le succès a justifié la tentative. _C'est à M. Calzabigi qu'en

appartient le principal mérite._» (Gluck, lettre de février 1773 au

_Mercure de France_.) Dans la préface de _Pâris et Hélène_, en 1770,

après _Alceste_, Gluck ne parle que de «détruire les abus qui se sont

introduits dans l'_opéra italien_, et qui le déshonorent».

[385] Calsabigi, dans une très intéressante lettre du 25 juin 1784, au

_Mercure_, a protesté que Gluck lui devait tout, et il a longuement

raconté comment il lui fit composer sa musique d'_Orphée_, en marquant

sur le manuscrit toutes les nuances d'expression, et jusqu'aux moindres

accents.

[386] Il en est un ou deux proutant,--surtout _Die frühen

Gräber_,--d'une poésie sobre et pénétrante. Mais la valeur en est, pour

ainsi dire, plus morale que musicale.

[387] Nº 7, 9 et 11 de la partition française, 5, 7 et 9 de la partition

italienne (édition Peters).

[388] Il est curieux que certaines des pages les plus célèbres

d'_Armide_ et d'_Iphigénie en Tauride_ soient empruntées à ces

opéras-comiques. L'ouverture d'_Iphigénie en Tauride_ n'est autre que

l'ouverture de l'_Île de Merlin_; plusieurs morceaux de la scène de la

Haine, dans _Armide_, proviennent plus ou moins directement de

l'_Ivrogne corrigé_; l'ouverture de celui-ci est devenue la Bacchanale

de celle-là; et M. Wotquenne a même voulu montrer que l'air: «_Sors du

sein d'Armide!_» se dessine déjà dans le duo: «_Ah! si j'empoigne ce

maître ivrogne..._»;--mais je crois qu'ici la ressemblance est fortuite.

[389] M. Weckerlin en a publié une réédition. Nous avons fait entendre

l'oeuvre, en 1904, à l'École des Hautes Études Sociales. Tout

dernièrement, M. Tiersot a donné des fragments des principaux

opéras-comiques de Gluck; et, en rapprochant de telle de ces pages la

musique écrite par Monsigny sur le même sujet, il a fait voir la

supériorité de Gluck.

[390] Mozart a d'ailleurs composé, quelques mois après la première des

_Pèlerins de la Mecque_, des variations pour piano sur un des airs de

cet opéra-comique.

[391] Lettre de Gluck à La Harpe (_Journal de Paris_, 12 octobre 1777).

[392] Lettre de Gluck à Suard (_Ibid._).

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