encouragement de sa part m'eût fait de plaisir! Je contemplais ses
traits avec un sentiment de respect qui aurait dû le flatter, si ma
timidité naturelle avait pu lui laisser voir ce qui se passait au
fond de mon coeur. Piccinni se remit au travail, qu'il avait quitté
un instant pour nous recevoir. J'osai lui demander ce qu'il
composait; il me répondit: «Un oratorio». Nous demeurâmes une heure
auprès de lui. Mon ami me fit signe, et nous partîmes sans être
aperçus[422].
A peine rentré chez lui, Grétry voulut faire tout ce qu'il avait vu
faire à Piccinni: prendre du grand papier, tracer des barres de mesures,
et écrire un oratorio. Mais aux barres de mesures s'arrêta la
ressemblance.--Il fit aussi la connaissance, à Bologne, du père Martini,
qui l'aida à être reçu à l'Académie philharmonique, en lui faisant son
morceau de concours[423]. C'était une spécialité du bon père, qui
devait, un peu plus tard, rendre le même service au petit Mozart.
Mais le vrai maître de Grétry, ce fut le gentil Pergolèse, mort depuis
trente-cinq ans.--«La musique de Pergolèse, dit-il, m'a toujours plus
vivement affecté que toute autre musique[424].» «Pergolèse naquit,
a-t-il écrit ailleurs, et la vérité fut connue[425].»--Ce qu'il admirait
surtout en lui, ce qu'il devait s'appliquer, toute sa vie, à transporter
d'une façon raisonnée dans la musique française, c'était la vérité de sa
déclamation, «indestructible comme la nature». Dans son amour pour lui,
non seulement il réussit à lui ressembler musicalement, mais encore
physiquement:
Ce ne fut pas sans un plaisir extrême que, pendant mon séjour à
Rome, j'appris de plusieurs musiciens âgés que ma taille, ma
physionomie leur rappelaient Pergolèse; ils m'apprirent que la même
maladie menaçait aussi ses jours, chaque fois qu'il se livrait au
travail. Vernet, qui avait connu et aimé Pergolèse, me confirma la
même chose à Paris[426].
Les débuts de Grétry dans la musique dramatique eurent lieu à Rome, où
il fit jouer avec succès des _Intermedi_,--ce genre de petites pièces
auquel appartenait la _Serva padrona_. Malgré les offres qu'on lui
faisait pour rester en Italie, il quitta Rome en 1767. Paris l'attirait,
depuis qu'il avait lu la partition d'un opéra-comique de Monsigny: _Rose
et Colas_. En route, à Genève, où il s'attarda six mois, il vit jouer
cette pièce: c'était la première fois qu'il entendait des
opéras-comiques français; son plaisir ne fut pas sans mélange: il lui
fallut quelque temps avant de s'habituer à «entendre chanter le
français, ce qui lui avait paru d'abord désagréable[427]».--Il ne manqua
pas d'aller rendre ses dévotions à Ferney, où Voltaire fit fête à ce
phénix des musiciens qui, même en dehors de son art, n'était pas un sot.
Le voici à Paris.
Je n'entrai pas dans cette ville sans une émotion dont je ne me
rendis pas compte; elle était une suite naturelle du plan que
j'avais formé de n'en pas sortir sans avoir vaincu tous les
obstacles qui s'opposeraient au désir que j'avais d'y établir ma
réputation[428].
La lutte fut dure, mais assez courte. Deux ans de combat. Les directeurs
et les acteurs opposaient à Grétry les romances de Monsigny, comme un
modèle inimitable. Cependant il n'eut pas à se plaindre de ses rivaux.
Philidor et Duni étaient pleins d'obligeance pour lui; et, surtout, il
eut la bonne fortune de trouver des amis, des conseillers et des
partisans, tels que Diderot, Suard, l'abbé Arnaud, le peintre Vernet,
tous passionnés mélomanes.
C'était la première fois, dit Grétry, que j'entendais parler de mon
art avec infiniment d'esprit[429]. Diderot, l'abbé Arnaud,
lançaient la foudre au milieu des festins, et, par la force de leur
éloquence, communiquaient à chacun la noble envie d'écrire, de
peindre, ou de composer de la musique... Il était impossible de
résister à la flamme qui sortait de la réunion de ces hommes
célèbres[430].
Il devait même avoir la rare et presque unique fortune, pour un musicien
français, de désarmer la malveillance de l'ennemi de la musique
française,--le grand pontife de la musique en France: Jean-Jacques
Rousseau. Il est vrai que leur amitié ne dura pas plus d'une heure.
L'indépendance ombrageuse de Rousseau s'offensa des avances trop
empressées, trop obséquieuses peut-être, de celui que, l'instant
d'avant, il appelait son ami: il rompit avec lui, et ne le revit
jamais[431].
En somme, à part les difficultés inévitables à tout début, Grétry fut
favorisé par le sort. Son talent fut vite reconnu. Il note lui-même que
«sa musique s'établit doucement en France, sans lui faire des partisans
enthousiastes, et sans exciter de disputes puériles...» C'est qu'il
n'était «d'aucun des partis exagérés qui se disputaient alors à
Paris».--«Je me demandais à moi-même: n'est-il point de moyen pour
contenter à peu près tout le monde[432]?»
Tout Grétry est dans cet aveu naïf.
Il avait naturellement assisté à quelques représentations de l'Opéra,
mais sans grand intérêt. C'était pendant l'interrègne entre Rameau et
Gluck. Le premier était mort, et l'autre n'était pas encore venu en
France. Grétry ne comprenait rien à Rameau. Il mourait d'ennui, en
entendant ses oeuvres. Il comparait ses airs à «certains airs italiens
qui avaient vieilli[433]». Il avait pratiqué les théâtres de musique, à
Paris, surtout pour apprendre à bien connaître les acteurs, l'étendue et
la qualité de leurs voix, afin d'en tirer le plus juste parti. Mais ce
qu'il suivait assidûment, c'étaient les représentations du
Théâtre-Français. Il ne se lassait point d'entendre de grands acteurs;
il tâchait de graver leur déclamation dans sa mémoire: «Elle me
semblait, dit-il, le seul guide qui me convînt, le seul qui pût me
conduire au but que je m'étais proposé[434]...» Et, bien qu'il n'en dise
rien, il y a tout lieu de croire qu'il suivait en cela les inspirations
de Diderot, qui a, toute sa vie, énoncé et soutenu ces principes. En
tout cas, il eut le mérite de les comprendre et de les appliquer, mieux
que personne ne fit jamais.
C'est au Théâtre-Français, c'est dans la bouche des grands acteurs
que le musicien apprend à interroger les passions, à scruter le
coeur humain, à se rendre compte de tous les mouvements de l'âme.
C'est à cette école qu'il apprend à connaître et à rendre leurs
véritables accents, à marquer leurs nuances et leurs limites[435].
Et, on le voit, dans la suite, fidèle à ses principes, noter les
modulations d'une page d'_Andromaque_[436], consulter Mlle Clairon pour
le duo de _Sylvain_, et copier en musique «ses intonations, ses
intervalles et ses accents[437]». Si les poètes,--c'est Grétry qui fait
lui-même cette remarque,--si les poètes disent qu'ils «chantent»
lorsqu'ils «parlent», Grétry dit qu'il «parle» lorsqu'il «chante»[438].
Jamais il ne manquait de déclamer les vers, avant de les mettre en
musique[439]. Ainsi remarquait-il «les syllabes essentielles qui doivent
être appuyées par le chant», et il était conduit «au véritable chant que
doit recevoir la parole». Bref, la musique, pour lui, était «un
discours» qu'il fallait noter[440].
Tels furent les principes qu'il appliqua de plus en plus clairement,
dans la suite de ses opéras et de ses opéras-comiques, dont le premier
fut _le Huron_, en 1768[441], et qu'il n'entre pas dans mon dessein
d'étudier ici[442].
* * * * *
La Révolution vint, et amoindrit un peu sa fortune, mais non sa
renommée; elle le combla d'honneurs, imprimant ses ouvrages aux frais de
la nation, et inscrivant l'auteur «dans la liste des citoyens qui ont
droit à la munificence nationale, par les services qu'ils ont rendus aux
arts utiles à la société», comme dit Lakanal, dans son rapport à la
Convention. Grétry fut membre de l'Institut national de France, et
inspecteur du Conservatoire. Sa muse avait coiffé le bonnet phrygien,
et, après avoir dicté les airs de _Richard Coeur de Lion_, dont le
souvenir reste associé aux dernières manifestations royalistes de
Versailles, elle dictait _Barra_, _Denys le Tyran_, _la Rosière
républicaine_, _la Fête de la Raison_, et des hymnes pour les fêtes
nationales[443]. Mais les titres seuls changeaient, la musique restait
la même: c'était toujours l'aimable sentimentalité, chère aux gens de la
Terreur, parce qu'ils y trouvaient un refuge contre leurs inquiétudes,
et le repos dont leur fièvre avait tant besoin.
Les souvenirs sur la Révolution, sont rares dans les _Mémoires_ de
Grétry: l'homme prudent n'aimait pas à se compromettre. En voici
pourtant deux ou trois, disséminés à travers l'ouvrage, qui, malgré leur
caractère tout musical, font revivre d'une façon saisissante ces
terribles années. Je me contente de les transcrire, sèchement. Il y a là
des traits dignes de Shakespeare. On peut être tranquille: ce n'est pas
Grétry qui les a inventés.
Depuis quatre ans que dure la Révolution, j'ai la nuit (lorsque mes
nerfs sont en mouvement) un son de cloche, un son de tocsin dans la
tête, et ce son est toujours le même. Pour m'assurer si ce n'est pas le
tocsin véritable, je bouche mes oreilles; si alors je l'entends encore,
et même plus fort, je conclus qu'il n'est que dans ma tête[444].
Le cortège militaire qui conduisit Louis XVI à l'échafaud passa sous mes
fenêtres, et la marche en 6/8, dont les tambours marquaient le rythme
sautillant, en opposition au lugubre de l'événement, m'affecta par son
contraste et me fit frémir[445].
Dans ce temps[446]..., je revenais vers le soir d'un jardin situé dans
les Champs-Élysées. On m'y avait invité pour jouir de l'aspect du plus
bel arbre de lilas en fleurs qu'on pût voir. Je revenais seul.
J'approchais de la place de la Révolution, lorsque mon oreille fut
frappée par le son des instruments; j'avançai quelques pas: c'étaient
des violons, une flûte, un tambourin, et je distinguai les cris de joie
des danseurs. Un homme qui passait à côté de moi me fit regarder la
guillotine; je lève les yeux, et je vois de loin le fatal couteau se
baisser et se relever douze ou quinze fois de suite. Des danses
champêtres d'un côté, le parfum des fleurs, la douce influence du
printemps, les derniers rayons de ce soleil couchant qui ne se relèvera
jamais pour ces malheureuses victimes..., ces images laissent des traces
ineffaçables. Pour éviter de passer sur la place, je précipitai mes pas
par la rue des Champs-Élysées; mais la fatale charrette m'y atteignit...
«Paix, silence, citoyens, ils dorment», disait en riant le conducteur de
cette voiture de carnage[447].
* * * * *
Mais d'autres événements occupaient plus Grétry que les tragédies de la
patrie. Le coeur de Grétry, quoique bienveillant pour tous, était un peu
étroit; et je ne crois pas, en dépit de ses protestations humanitaires,
qu'il se soit beaucoup tourmenté des questions sociales. Ce coeur était
fait surtout pour «la sensibilité domestique, si naturelle à l'homme né
dans le pays des bonnes gens». Cette sensibilité affectueuse, qui fait
le charme bourgeois de tant de pages de ses oeuvres[448], s'était tout
entière reportée sur ses trois filles, qu'il adorait. Il les perdit
toutes trois. Il a raconté leur mort dans des pages qui sont les plus
belles de ses _Mémoires_. Je les résume ici.
Le malheureux homme s'accusait de leur mort. Les fatigues de l'artiste
sont, dit-il, la mort de ses enfants; «Le père a violé la nature pour
atteindre vers la perfection; ses veilles, ses fatigues ont desséché les
sources de la vie; il a tué d'avance sa postérité[449]...»
Elles se nommaient Jenni, Lucile et Antoinette,--Jenni, l'aînée, était
douée et candide. Elle était faible de santé: «il eût fallu la laisser
végéter dans une douce paresse.» On la força à travailler. Grétry se le
reprochait amèrement; il croyait que ce travail l'avait tuée:
A quinze ans, elle ne savait qu'imparfaitement lire, écrire, la
géographie, le clavecin, le solfège, l'italien; mais elle chantait
avec les accents d'un ange; et le goût du chant était la seule
chose qu'on ne lui eût pas enseignée... A seize ans, elle
s'éteignit doucement, croyant que sa faiblesse annonçait sa prompte
guérison.
Le jour de sa mort, elle dit d'écrire à une amie qu'elle irait à son
prochain bal.
Elle s'endormit pour jamais, assise sur mes genoux... Je la serrai
encore contre mon coeur désespéré, pendant un quart d'heure... J'ai
arrosé de mon sang chaque ouvrage que j'ai produit; je voulais de
la gloire, je voulais faire vivre des parents pauvres, une mère qui
m'était chère: la nature m'a accordé ce que je sollicitais avec
tant de peines; mais c'était pour se venger sur mes enfants[450].
La seconde, Lucile, tout au contraire de Jenni, était dévorée
d'activité: «C'était la tuer que l'empêcher d'agir... Elle avait un
caractère extrême, rebelle, irascible...» Elle composait de la musique.
Elle fit deux petites pièces: _le Mariage d'Antonio_, écrit à treize ans
et joué aux Italiens en 1786, et _Louis et Toinette_. «Pergolèse, dit
Grétry, ne désavouerait pas le petit air de bravoure du _Mariage
d'Antonio_». En composant, «elle pleurait, chantait, pinçait sa harpe
avec une énergie incroyable. Je pleurais de joie et d'étonnement, en
voyant ce petit être transporté d'un si beau zèle et d'un si noble
enthousiasme pour les arts.» Elle s'irritait, quand l'inspiration était
rebelle: «Tant mieux! lui criait Grétry, c'est une preuve que tu ne veux
rien faire de médiocre». Elle tremblait, quand son père examinait son
oeuvre. Il ne lui indiquait ses défauts qu'avec beaucoup de douceur. Elle
s'occupait peu de parure: «Tout son bonheur était dans la lecture, les
vers surtout, et la musique qu'elle aimait passionnément». On crut bon
de la marier tôt. Elle fit un mauvais mariage; son mari la fit souffrir.
Elle mourut, après deux ans de chagrins.
Antoinette restait seule. Grétry et sa femme tremblaient de perdre leur
dernier bonheur. La moindre indisposition d'Antoinette les bouleversait.
«Souvent elle en souriait, et faisait exprès quelque espièglerie, un
faux pas, pour nous engager à mettre des bornes à notre tendresse
excessive.» Grétry s'était juré de la laisser entièrement maîtresse
d'elle-même. Elle était belle, gaie et spirituelle; elle ne voulut pas
se marier. Elle pensait constamment à ses soeurs, sans le dire. Toutes
trois avaient l'une pour l'autre un profond amour. Dans sa maladie, la
seconde disait souvent: «Ma pauvre Jenni!» A son lit de mort, la
troisième disait: «Ah! ma pauvre Lucile!...»--Grétry et sa femme firent
avec Antoinette quelques petits voyages hors de Paris. Une fois, en
allant à Lyon, elle faillit se noyer dans la Saône, et son père avec
elle, en voulant la sauver. Vers l'automne de 1790, à Lyon, elle perdit
son appétit et sa gaieté. Ses pauvres parents le remarquèrent avec
terreur, et ils se cachaient pour pleurer. Ils lui proposèrent de
revenir à Paris. «Oui, dit-elle, retournons à Paris, j'y rejoindrai bien
des personnes que j'aime.» Ce mot fit frémir Grétry, qui crut qu'elle
pensait à ses soeurs. Elle se sentit mourir, et chercha à le cacher aux
siens; elle leur parlait de son avenir, des enfants qu'elle aurait plus
tard; elle feignait de vouloir danser, mettre de belles toilettes.
Un soir, un de mes amis, Rouget de Lisle, qui était chez moi, me
dit que j'étais bien heureux d'être le père de cette belle
enfant.--«Oui, lui dis-je à l'oreille, elle est belle, elle va au
bal; et dans quelques semaines, elle sera dans la tombe[451].»
Elle eut quelques jours de fièvre, un délire aimable: elle se croyait au
bal, à la promenade, avec ses soeurs; elle était sereine, elle
s'apitoyait sur ses parents.
Elle était assise sur son lit, en nous parlant ainsi pour la
dernière fois; elle se coucha, ferma ses beaux yeux, et fut
rejoindre ses soeurs...
Par pitié pour moi, ma femme eut la force de supporter la vie, et
me força à l'imiter. Elle se remit à la peinture, qu'elle avait
cultivée, fit les portraits de ses filles, puis continua de
peindre, pour s'occuper, pour vivre...
Il y a trois ans de cela... Vingt fois, j'ai jeté la plume en
écrivant ceci; mais, soit faiblesse paternelle, soit le désir
irrésistible de vous faire répandre, ô mes amis! une larme sur la
tombe chérie de mes filles, j'ai esquissé ce tableau douloureux que
j'aurais dû n'entreprendre que dans quelques années...--Voilà la
gloire!
L'immortalité chimérique est payée par le deuil réel. Le bonheur
factice est acheté par la perte du bonheur réel. Vis quelques jours
dans la mémoire des hommes; mais sois mort dans ta
postérité[452]...
Qu'on me pardonne d'avoir cité ces pages. Peut-être l'histoire de la
musique n'a-t elle rien à voir à cela. Mais ce ne sont pas seulement des
questions de technique musicale qui nous intéressent à la musique. Si la
musique nous est si chère, c'est qu'elle est la parole la plus profonde
de l'âme, le cri harmonieux de sa joie et de sa douleur. Je ne sais pas
choisir entre la plus belle sonate de Beethoven et le tragique
_Testament d'Heiligenstadt_. L'un et l'autre se valent. Et il se trouve
ici que les pages de Grétry que je viens de résumer sont les plus belles
qu'il ait jamais écrites, plus belles que toute sa musique: car le
malheureux homme s'y est mis lui-même. Il ne s'y préoccupe plus de noter
la déclamation des comédiens.--(Imiter les comédiens! quel aveu de
faiblesse pour un poète musical! Ne peut-il donc simplement laisser
parler son coeur?)--Il le laisse parler ici. Et c'est la valeur unique de
ces pages dans son oeuvre tout entier.
Sur le reste de la vie de Grétry, il n'y a plus que peu de chose à
ajouter. Lui-même fait cet aveu si honorable pour son coeur,--car il est
bien pénible pour l'amour-propre de l'artiste:
Après ce coup terrible, la fièvre qui me brûlait s'est ralentie;
mon goût pour la musique a diminué, le chagrin a éteint presque
entièrement mon imagination; j'ai écrit ces volumes[453], qui sont
plutôt un ouvrage de raisonnement que d'imagination[454].
Malgré tout, cet homme qui, d'instinct, plutôt que par calcul, plaisait
à tous,--comme il s'en vantait naïvement,--eut en effet la rare fortune,
après avoir plu au roi, et à la Révolution, de plaire à Napoléon, qui
pourtant n'était pas tendre pour la musique française. Il reçut de lui
une pension considérable, et la croix de la Légion d'honneur, dès la
fondation de l'ordre. Il vit son nom donné à une rue de Paris, et sa
statue élevée à l'Opéra-Comique. Enfin il eut le bonheur d'acheter
l'Ermitage de son cher Jean-Jacques et d'y mourir, le 24 septembre 1813.
* * * * *
Il faudrait tout un livre pour examiner, comme elles le mériteraient,
toutes les idées ingénieuses, géniales, ou saugrenues, qui pullulaient
dans ce petit cerveau, toujours en ébullition. Sa fécondité d'invention
est incroyable. Que n'a-t-il pas imaginé, et que ne trouve-t-on pas,
tout le long de ses livres!--Des inventions de physique amusante ou de
mécanique musicale. Un «rhythmomètre» pour fixer les mouvements[455]. Un
baromètre musical, «fait d'une seule corde à boyau, qui, selon le temps,
s'étendant ou se raccourcissant, ferait partir deux ressorts,
correspondant à un cylindre et à un jeu de flûtes, jouant deux airs,
l'un vif et en majeur pour le beau temps, l'autre lent et en mineur pour
la pluie[456]». Des théories sur l'occultisme et la télépathie[457]; sur
l'emploi de la musique en médecine, particulièrement dans les maladies
de nerfs[458] et dans la folie[459]; sur l'hérédité[460]; sur le régime
de nourriture, auquel Grétry attribue une influence énorme sur le
caractère:
On serait à peu près sûr de faire un homme colère, pacifique,
imbécile, ou homme d'esprit, si l'on portait une attention suivie
sur son régime et son éducation[461].
Il a une conception du bonheur qui annonce celle de Tolstoy:
Les plus sages d'entre les hommes voient enfin que c'est en faisant
des sacrifices aux autres que nous méritons qu'ils en fassent pour
nous.--Mais, de cette manière, nous ne vivons donc que de
sacrifices?--Oui.--C'est donc là le bonheur général?--Il n'en est
point d'autre[462].
Tenons-nous-en à ses pensées sur la musique. Aussi bien, c'est un
monde:--simples esquisses pour la plupart, et jetées en passant, mais
fécondes, profondes, divinatrices souvent.
La première, celle qui ouvre et ferme les _Mémoires_, celle qu'il
considérait comme sa principale découverte, nous l'exposions tout à
l'heure, c'est cette idée que le principe de la musique est la vérité de
la déclamation[463], que la musique est une langue expressive, d'une
précision parfaite[464], et que la psychologie, l'étude des caractères
et des passions, est la base de cet art[465].
C'est ensuite l'invention de l'ouverture à programme[466], de
l'entr'acte psychologique et dramatique, qui résume ce qui vient de se
passer, ou annonce ce qui va suivre[467]. C'est la notation des passions
en musique: ce qui l'amène à exposer, en deux ou trois cents pages de
son second volume, la façon, dont le musicien peut traduire l'Amitié,
l'Amour maternel, la Pudeur, la Fureur, l'Avarice, la Vivacité,
l'Indolence, le Jaloux, le Scélérat, le Glorieux, le Distrait,
l'Hypocrite, l'Hypocondre, le Flatteur, le Caustique, le Gobe-mouches,
l'Optimiste, le Pessimiste, etc., bref, toutes les nuances de la comédie
humaine[468],--traçant ainsi la voie au Molière musical, que nous
attendons encore, qui doit venir, qui peut venir: car tout est prêt, la
langue est faite; il ne manque plus que le génie.
Et c'est aussi l'analyse expressive de tous les matériaux, dont dispose
la musique: la psychologie des tons[469]; la psychologie des timbres
instrumentaux[470]; l'orchestration représentative des caractères[471];
le pouvoir indiscret et profond, que la pure musique, la symphonie de
l'orchestre, a de pénétrer les coeurs et de dévoiler ce que les paroles
et le chant ne disent pas, ne veulent pas dire[472]; les analogies
décadentes des couleurs avec les sons[473]... Tout ceci est encore du
domaine propre à Grétry, du ressort de cet opéra-comique perfectionné,
où il trouve un si excellent emploi de ses qualités personnelles, de sa
finesse psychologique, qui parfois pèche par excès de clarté[474], mais
qui l'amenait a lire dans la musique des autres et dans leurs moindres
inflexions de voix, comme dans un livre[475]: «La musique, a-t-il dit,
est un thermomètre, qui fait apprécier le degré de sensibilité de chaque
peuple et de chaque individu[476].»
Mais voici d'autres idées, qui dépassent les bornes de son art propre.
En même temps que Mozart, et sans qu'ils aient connaissance des pensées
l'un de l'autre, il rêve d'un _duodrama_, «d'une tragédie musicale, où
le dialogue serait parlé[477]»,--une sorte de mélodrame de génie.--Il a
l'idée de l'orchestre caché, et du théâtre de Beyreuth[478].--Il a
l'idée des grands théâtres du peuple, que nous commençons à peine à
réaliser, et des jeux nationaux, de ces grandes fêtes populaires, que
nous nous efforçons d'instituer, à l'exemple de la Grèce antique et de
la Suisse d'aujourd'hui[479].--Il a l'idée de petits théâtres-écoles où
l'on formerait des acteurs et des auteurs[480], et de lectures musicales
publiques, où l'on soumettrait au jugement de l'assistance des scènes
inédites, des fragments d'oeuvres nouvelles, composées par de jeunes
musiciens encore inconnus, qui se destinent à l'art dramatique[481].--Il
travaille à faire rendre à la musique la place qui lui revient dans
l'instruction, et insiste sur l'importance du chant dans l'enseignement
primaire[482].--Il voudrait que l'on fondât un Opéra historique, où l'on
jouerait les chefs-d'oeuvre du passé disparu[483].--Il est, comme on
pouvait l'attendre d'un homme aussi «sensible», il est féministe en art,
et il encourage vivement les femmes à se livrer à la composition
musicale[484].
Voici qui est plus remarquable encore: