Le modèle suprême est, pour Gluck, comme pour Diderot, la tragédie

grecque. Il ne s'agit pas, dit Gluck, de juger ma musique au clavecin,

dans un appartement! Ce n'est pas de la musique de salon. C'est de la

musique pour de larges espaces comme les théâtres grecs:

Les délicats amateurs, qui ont mis toute leur âme dans leurs

oreilles, trouveront peut-être un air trop âpre, un passage trop

ressenti, ou mal préparé, sans songer que, dans la situation, cet

air, ce passage est le sublime de l'expression.

C'est de la peinture à fresque: il faut la voir de loin. Si l'on fait à

Gluck une critique sur quelque passage, il demande:

Cela vous a-t-il déplu au théâtre?--Non? Eh bien, cela me suffit.

Quand j'ai réussi au théâtre, j'ai remporté le prix que je me

propose; et je vous jure qu'il m'importe peu d'être trouvé agréable

dans un salon, ou dans un concert. Votre question ressemble à celle

d'un homme qui serait placé dans la galerie haute du dôme des

Invalides, et qui crierait au peintre qui serait en bas: «Monsieur,

qu'avez-vous prétendu faire en cet endroit? Est-ce un nez? Est-ce

un bras? Cela ne ressemble ni à l'un ni à l'autre.»--Le peintre lui

crierait de son côté avec beaucoup plus de raison: «Eh! monsieur,

descendez, regardez, et jugez vous-même[394]!»

Grétry, qui posséda à un haut degré l'intelligence de cet art, dit:

Ici, tout doit être volumineux; c'est un tableau fait pour être vu

à une grande distance. Le musicien ne travaillera qu'en grosses

notes. Point de roulades. Presque toujours un chant syllabique.

L'harmonie, la mélodie doivent être larges; tous les détails des

genres finis sont exclus de l'orchestre. Il faut en quelque sorte

peindre avec un balai. Si les paroles ne renferment qu'un

sentiment, si le morceau doit conserver une unité de sentiment, le

musicien aura le droit et le devoir de prendre un mètre ou un

rythme qu'il conservera sans interruption dans chaque morceau de

musique. Gluck n'a été vraiment grand que lorsqu'il a _contraint_

son orchestre ou le chant par un même trait[395].

On connaît, en effet, cette vigueur de rythmes insistants et répétés, où

se marque si puissamment l'énergique volonté de Gluck. Bernhard Marx

dit[396] qu'aucun musicien ne l'égale en cela, même pas Hændel. Seul,

peut-être, Beethoven. Toutes ses règles d'art sont d'un art monumental,

fait pour être vu en sa place, et d'une place déterminée. Et «il n'y a

aucune règle, dit Gluck, que je n'aie cru devoir sacrifier de bonne

grâce en faveur de l'effet».

L'effet dramatique est donc en dernier lieu, comme en premier, l'objet

essentiel de cette musique. A tel point que, de l'aveu du compositeur,

elle perd presque tout son sens, non seulement à être entendue hors du

théâtre, mais à être entendue, même au théâtre, sans la direction du

compositeur. Car il suffit de la plus légère altération dans un

mouvement, ou dans l'expression, il suffit d'un détail hors de sa place,

pour que l'effet d'une scène entière soit détruit, et que--c'est Gluck

qui parle--l'air: «_J'ai perdu mon Eurydice_» devienne «un air de

marionnettes».

En tout cela, on sent l'homme de théâtre, pour qui la plus belle pièce

écrite n'est rien, pour qui le théâtre n'existe que réalisé, sur la

scène, par les acteurs, et non pas dans les livres ou les concerts. En

certains cas, pour le _Trionfo di Clelia_ (1763), par exemple, nous

savons que Gluck se contenta de préparer son opéra dans sa tête, et

qu'il ne consentit à l'écrire qu'après avoir vu les acteurs et étudié

leur façon de chanter. Alors il lui suffisait de quelques semaines pour

achever son travail. Ainsi procéda parfois Mozart. Cette théorie était

poussée si loin chez Gluck qu'il en arrivait à ne plus s'intéresser à

ses partitions écrites ou publiées. Ses manuscrits sont d'une incroyable

incurie. Il fallait le contraindre pour qu'il corrigeât ses

éditions.--Qu'il y ait en tout ceci des exagérations évidentes, je ne le

nie point; mais comme ces exagérations mêmes sont intéressantes! Elles

sont, à coup sûr, le fait d'une violente réaction contre l'opéra

d'alors, qui était du théâtre musical de concert, de l'opéra en chambre.

Il va sans dire qu'avec de pareilles pensées, Gluck devait être conduit

à accomplir cette réforme de l'orchestre et du chant de l'opéra,

qu'appelaient tous les gens de goût de son temps. Ce fut son premier

acte, en arrivant à Paris. Il s'attaqua à ces incroyables choeurs, qui

chantaient avec des masques, sans un geste, rangés, les hommes d'un

côté, les bras croisés, les femmes de l'autre, un éventail à la main. Il

s'attaqua à cet orchestre plus incroyable encore, qui jouait avec des

gants pour ne pas se refroidir ou se salir les mains, qui passait son

temps à s'accorder bruyamment, et dont les instrumentistes venaient ou

partaient tranquillement, au milieu d'un morceau, quand il leur en

prenait fantaisie. Le plus difficile à réduire, c'étaient les chanteurs,

orgueilleux et intraitables. Rousseau disait plaisamment:

L'Opéra n'est point ici, comme ailleurs, une troupe de gens payés

pour se donner en spectacle au public; ce sont, il est vrai, des

gens que le public paye, et qui se donnent en spectacle; mais tout

cela changé de nature, attendu que c'est une Académie Royale de

musique, une espèce de cour souveraine, qui juge sans appel dans sa

propre cause, et ne se pique pas autrement de justice ni de

fidélité.

Gluck imposa à ces «Académiciens» six mois de répétitions sans pitié, ne

leur passant rien, et menaçant, à chaque révolte, d'aller trouver la

reine et de repartir pour Vienne. C'était une chose tellement inouïe--un

compositeur réussissant à se faire obéir des musiciens de

l'Opéra!--qu'on venait assister à ces belliqueuses répétitions, comme à

un spectacle.

La danse était encore à part de l'action; et, dans l'anarchie de l'opéra

avant Gluck, elle semblait le pivot de l'oeuvre, autour duquel tout le

reste venait tant bien que mal s'accrocher. Gluck brisa son orgueil: il

osa tenir tête à Vestris, qui tyrannisait l'opéra français; il ne

craignit point de lui dire que, dans ses oeuvres, il n'y avait point de

place pour les «gambades», et qu' «un artiste qui portait toute sa

science dans ses talons n'avait pas le droit de donner des coups de pied

dans un opéra tel qu'_Armide_». Il réduisit la danse à faire, autant que

possible, partie intégrante de l'action: voyez les ballets des Furies ou

des ombres bienheureuses dans _Orphée_. Certes, la danse n'a plus avec

Gluck l'exubérance ravissante qu'elle avait dans l'opéra de Rameau, mais

ce qu'elle perd en originalité et en richesse, elle le gagne en

simplicité et en pureté. Les airs de danse d'_Orphée_ sont des

bas-reliefs antiques, une frise de temple grec.

Partout les mêmes principes de simplicité, de clarté, de vérité, la

subordination de tous les détails de l'oeuvre à l'unité du drame, un art

monumental et populaire, anti-savant:--l'art rêvé par les

Encyclopédistes.

* * * * *

Mais le génie de Gluck les dépasse. Chose remarquable, plus qu'eux, il

représente en musique le libre esprit du XVIIIe siècle, la raison

dégagée de toutes les petites questions de rivalités de races, de

nationalisme musical. Avant Gluck, le problème était réduit à une lutte

entre l'art italien et l'art français. Chez les uns et les autres, la

question posée était: «Qui l'emportera, de Pergolèse ou de Rameau?»...

Gluck arrive. Que fait-il triompher? Est-ce l'art français? Est-ce l'art

italien? Est-ce l'art allemand[397]? C'est bien autre chose encore!

C'est un art _international_, et Gluck le dit, en propres termes:

Je cherche, avec une mélodie noble, sensible et naturelle, avec une

déclamation exacte selon la prosodie de chaque langue et le

caractère de chaque peuple, à fixer le moyen de produire _une

musique propre à toutes les nations, et à faire disparaître la

ridicule distinction des musiques nationales[398]_.

Admirons la grandeur de cette pensée, qui s'élève au-dessus des luttes

éphémères des partis, et qui est une conclusion logique à la pensée

philosophique du siècle,--conclusion que les philosophes eux-mêmes

n'avaient peut-être pas eu la hardiesse de tirer[399].--Oui, l'art de

Gluck est un art _Européen_. Et c'est en cela qu'il surpasse, à mon

sens, l'art de Rameau, qui est exclusivement français. Quand Gluck écrit

pour les Français, il ne s'asservit pas à leurs caprices. Il ne prend

que les traits, les plus généraux, les plus essentiels du style et de

l'esprit français. Ainsi échappe-t-il à la plupart des mièvreries du

temps. Il est classique. Pourquoi Rameau, qui est un si grand musicien,

n'a-t-il pas dans l'histoire de l'art une place égale à celle de Gluck?

Parce qu'il n'a pas su dominer assez la mode de son époque. Parce qu'on

ne trouve pas en lui cette rigueur de la volonté et cette clarté de la

raison, qui caractérisent l'art de Gluck. Comme on l'a dit, Gluck est

Corneille. Il y a eu de grands poètes dramatiques en France avant

Corneille; mais ils n'avaient point l'éternité de son style: «Je fais la

musique, disait Gluck, de manière qu'elle ne vieillisse pas de sitôt.»

Un tel art, se privant volontairement,--autant du moins qu'il est

possible,--des agréments de la mode, est naturellement moins séduisant

que celui qui y a recours, comme l'art de Rameau. Mais cette liberté

souveraine de l'esprit, qui le tient en dehors du siècle et du pays où

il a surgi, fait qu'il est de tous les siècles et de tous les pays.

Bon gré mal gré, Gluck s'est imposé à l'art de Son époque. Il a mis fin

aux luttes de l'italianisme et de l'opéra français. Si grand que fût

Rameau, il n'était pas assez fort pour tenir tête aux Italiens. Il

n'était pas assez éternel, pas assez universel; il était trop

uniquement Français. Un art ne triomphe pas d'un autre en s'opposant à

lui, mais en l'absorbant et le dépassant. Gluck brise l'italianisme, en

s'en servant. Il brise l'ancien opéra français, en l'élargissant. Grimm,

cet italianisant impénitent, forcé de s'incliner devant le génie de

Gluck, qu'il n'aima jamais, doit convenir, en 1783, que «la révolution

lyrique, depuis huit ans, est prodigieuse, et qu'on ne peut refuser à

Gluck la gloire de l'avoir commencée»:

C'est lui qui, de sa massue lourde et noueuse, a renversé

l'ancienne idole de l'opéra français et chassé de ce théâtre la

monotonie, l'inaction et toutes ces longueurs fastidieuses qui y

régnaient. C'est à lui que nous devons peut-être les chefs-d'oeuvre

de Piccinni et de Sacchini.

Rien de plus sûr. Piccinni, que les italianisants opposèrent à Gluck, ne

réussit à lutter contre lui qu'en profitant de ses exemples et en

s'inspirant de ses modèles de déclamation et de style. Gluck lui a frayé

le chemin. Il l'a préparé aussi à Grétry[400], à Méhul, à Gossec, à tous

les maîtres de la musique française; et l'on peut dire que c'est son

souffle affaibli qui anime une bonne partie des chants de la

Révolution[401]. Il n'a pas eu moins d'influence en Allemagne, où

Mozart, qu'il connut personnellement[402], et dont il admira les

premières oeuvres, l'_Enlèvement au Sérail_, la _Symphonie Parisienne_,

a fait triompher, avec une bien autre ampleur musicale, l'opéra italien

réformé, européanisé, de Gluck et de Piccinni[403]. Beethoven lui-même a

été profondément imprégné des mélodies de Gluck[404].

Ainsi Gluck a eu ce privilège à peu près unique d'agir directement, à la

fois, sur les trois grandes écoles musicales de l'Europe, et de les

marquer de son empreinte. C'est qu'il était de toutes les trois, sans

être enfermé dans les limites d'aucune d'elles. C'est qu'il avait

employé au service de son oeuvre d'art européen les éléments artistiques

de toutes les nations: la mélodie italienne, la déclamation française,

le _Lied_ allemand[405], la clarté du style latin, le naturel de

l'opéra-comique,--cet «article de Paris», de fabrique récente,--la

gravité souveraine de la pensée germanique, surtout de celle de Hændel,

qu'on a tort d'oublier: car Hændel, qui, dit-on, n'aimait point Gluck,

fut pourtant son maître préféré, pour la merveilleuse beauté de sa

mélodie, pour son style colossal et ses rythmes d'armées en marche[406].

Par son éducation, par sa vie qui se partagea entre tous les pays

d'Europe, Gluck était fait pour ce grand rôle de maître européen,--le

premier, si je ne me trompe, qui ait imposé à l'Europe, par la

domination de son génie, une sorte d'unité musicale. Son cosmopolitisme

artistique résume les efforts de trois ou quatre races et de deux

siècles d'opéra, en une poignée d'oeuvres qui en expriment l'essence

d'une façon supérieure--et économique.

D'une façon trop économique peut-être. Il faut bien reconnaître que si

la veine mélodique de Gluck est exquise, elle est peu abondante, et que

s'il a écrit quelques-uns des airs les plus parfaits de la musique, le

bouquet de ces airs pourrait tenir dans la main. Ce maître élyséen vaut

par la qualité unique de ses oeuvres, non par la quantité; il était

pauvre d'invention musicale, non seulement dans la polyphonie, le

développement des grands ensembles, le travail thématique et organique,

qui est souvent misérable, mais dans la mélodie même, puisqu'il est

contraint de reprendre constamment des airs de ses anciens opéras pour

ses oeuvres nouvelles[407]. Cet homme, à qui ses admirateurs parisiens

élevaient en 1778 un buste, avec l'inscription: «_Musas præposuit

sirenis_», a en effet sacrifié les sirènes aux muses; il était plus

poète que musicien, et l'on a pu regretter que chez lui la puissance

musicale n'égalât point la puissance poétique.

Mais si Mozart, avec un génie musical unique, et peut-être même

Piccinni, avec plus de dons mélodiques, l'ont surpassé comme musicien,

si Mozart l'a même surpassé comme poète, il serait juste de lui faire

hommage d'une partie de leur génie, puisqu'ils ont repris ses principes

et suivi ses exemples. Et, par une chose au moins, Gluck reste le plus

grand:--non pas simplement parce qu'il fut le premier et leur ouvrit la

voie, mais parce qu'il fut le plus noble[408]. Il a été le poète de ce

qu'il y a de plus haut dans la vie. Non pourtant qu'il se soit élevé à

ces hauteurs, presque inaccessibles et irrespirables, du rêve

métaphysique et de la foi, où se plaît l'art d'un Wagner. L'art de Gluck

est profondément humain. Par opposition aux tragédies mythologiques de

Rameau, il reste sur la terre: ses héros sont des hommes; leurs joies et

leurs douleurs lui suffisent. Il a chanté les passions les plus pures:

l'amour conjugal dans _Orphée_ et dans _Alceste_, l'amour paternel et

l'amour filial dans _Iphigénie en Aulide_, l'amour fraternel et l'amitié

dans _Iphigénie en Tauride_, l'amour désintéressé, le sacrifice, le don

de soi-même à ceux qu'on aime. Et il l'a fait avec une sincérité et une

simplicité de coeur admirables. Celui qui faisait mettre sur sa tombe

l'inscription: «_Hier ruht ein rechtschaffener deutscher Mann. Ein

eifriger Christ. Ein treuer Gatte..._» («Ici repose un honnête homme

allemand. Un ardent chrétien. Un fidèle époux...»),--reléguant à la

dernière ligne la mention de son talent musical,--montrait qu'il plaçait

sa grandeur dans son coeur, plus encore que dans son art. Et il avait

raison: car un des secrets de la fascination irrésistible de cet art,

c'est qu'il se dégage de lui un parfum de noblesse morale, de loyauté,

d'honnêteté, de vertu. Oui, c'est ce mot de vertu qui me semble le mieux

caractériser la musique d'_Alceste_, ou d'_Orphée_, ou de la chaste

_Iphigénie_. C'est par là surtout que l'auteur en sera cher aux hommes;

c'est par là qu'il est, comme Beethoven, bien plus qu'un grand musicien:

un grand homme au coeur pur.

GRÉTRY

Il n'est pas de musicien qui nous soit aussi bien connu. Il s'est

décrit, dans le dernier détail, suivant la mode du temps,--la mode

indiscrète des _Confessions_ de son ami Jean-Jacques.--Il s'est décrit

dans ses charmants _Mémoires, ou Essais sur la musique_, en trois

volumes, imprimés en 1797[409], par arrêté du Comité d'Instruction

publique, sur une demande signée de Méhul, Dalayrac, Cherubini, Lesueur,

Gossec, et appuyée par Lakanal. Car Grétry était alors le citoyen

Grétry, inspecteur du Conservatoire de musique; et son oeuvre prétendait

avoir un objet d'utilité civique. Peu de livres sur la musique sont

aussi débordants d'idées, et en suggèrent autant; la lecture en est

facile, et même agréable,--ce qui n'est pas un petit mérite dans un

ouvrage intelligent.--En prose, comme en musique, Grétry écrit pour tout

le monde, «même pour les gens du monde», dit-il. A la vérité, son style

n'est pas des plus corrects; il ne faut pas le regarder de trop près; on

y trouve des phrases comme celles-ci: «Mes larmes avaient le droit de

sécher celles du plus malheureux», ou: «Ses yeux cristallisés de noir ne

réfléchissent que des vapeurs infernales».

Il use de périphrases. Il appelle ses parents: «les auteurs de mes

jours»,--un chirurgien: «le suppôt d'Esculape»;--et les femmes sont,

naturellement, «le sexe qui reçut la sensibilité en partage». Il est un

homme sensible:--«Cherchons, cherchons, dit-il, les sensations

délicieuses, mais honnêtes et pures; nous ne sommes heureux que par

elles: et jamais l'homme sensible, qui aime l'attendrissement, ne fut

redoutable pour ses semblables».

(Et sans doute cette phrase, écrite en 1789, a dû avoir l'approbation du

sensible Robespierre, qui aimait la musique de Grétry.)

Enfin la composition du livre est des plus décousues, en dépit--ou en

raison--du luxe de divisions, subdivisions, livres, chapitres, etc.

Grétry entremêle ses récits de digressions métaphysiques. Il parle de

l'unité du monde, des anges, de la vie, de la mort, de l'infini; il

apostrophe les femmes, l'Amour, l'Amour maternel, la Pudeur: «O sexe

aimable!... O source de tous les biens!... O doux repos de la vie!...

Être enchanteur!...»

Il apostrophe l'Illusion, et la tutoie pendant sept pages. Il tutoie

aussi la Noblesse Héréditaire[410].

Et, malgré tout, il est charmant, parce que tout est chez lui naturel,

spontané; et il a tant d'esprit!--«Vous êtes musicien, et vous avez de

l'esprit!» lui disait Voltaire, étonné et narquois[411].

* * * * *

Il y a dans ses _Mémoires_ deux choses principales,--aussi

intéressantes l'une que l'autre: ses souvenirs, et ses idées.

Dans ses souvenirs, il se décrit minutieusement, et il ne nous fait

grâce de rien: son tempérament physique, ses rêves, ses indispositions,

son régime de nourriture, certains détails inattendus de sa toilette

intime. C'est un des documents les plus précieux pour connaître la

formation d'un artiste,--une des rares autobiographies de musiciens, où

l'on trouve réunies deux conditions qui ne vont pas souvent ensemble: un

artiste qui sache se décrire, et un artiste qui vaille la peine d'être

décrit.

Modeste Grétry, de Liège, était fils d'un pauvre violoniste[412]. Il

avait du sang germanique. Sa grand'mère paternelle était Allemande; un

de ses oncles était prélat autrichien.

Ses premières impressions musicales, il les dut à un pot de fer qui

bouillait sur le feu: il avait quatre ans, et il dansait au chant de la

marmite. Il voulut se rendre compte du bruit, et, en renversant le pot,

il provoqua une explosion qui lui brûla les yeux et lui rendit la vue

faible pour toujours. Sa grand'mère l'emmena se rétablir chez elle, à la

campagne, et là encore, c'est un bruit d'eau, un doux murmure de source,

qui se fixe dans sa mémoire jusqu'à la fin de sa vie:--«Je vois,

j'entends cette fontaine limpide qui bornait d'un côté la demeure de ma

grand'mère[413]...»

A six ans, il fut amoureux:--«sentiment vague, à la vérité, et qui

s'étendait en même temps à plusieurs personnes; mais déjà j'aimais trop

pour oser le dire à aucune d'elles: je gardais le silence par

timidité[414]».

Il avait un tempérament délicat, mais résistant. Il souffrit

cruellement, et sans se plaindre,--par orgueil,--des brutalités d'un

maître. Le jour de sa première communion, il demanda à Dieu de le faire

mourir, s'il ne devait pas devenir «honnête homme et homme distingué

dans son art». Il faillit être exaucé: le jour même, une solive lui

tomba sur la tête, et enfonça un morceau du crâne. Son premier mot, en

revenant à lui, fut:

--Je serai donc honnête homme et bon musicien.

Il était alors mystique et superstitieux. Il avait «une dévotion à la

Vierge, qui allait jusqu'à l'idolâtrie».--Il est assez embarrassé pour

l'expliquer, dans son livre, aux Conventionnels qui l'éditent; cependant

il ne l'a point cachée: gage de sa sincérité.--Il était vaniteux,

susceptible, et n'oubliait jamais les injustices qu'on lui avait faites.

Longtemps après, il pensait encore avec amertume aux humiliations qu'il

avait subies de son premier maître, quand il était enfant.

Une troupe de chanteurs italiens décida de sa vocation. Elle vint

chanter à Liège les opéras de Pergolèse et de Buranello. Le petit avait

ses entrées au théâtre; il assista pendant un an à toutes les

représentations, et souvent même aux répétitions: «C'est là, dit-il, où

je pris un goût passionné pour la musique[415]». Il apprit et réussit à

chanter «aussi purement dans le goût italien que les meilleures

chanteuses de l'Opéra». Toute la troupe italienne vint l'entendre à

l'église, où il eut un triomphe. «Chacun d'eux le regardait comme son

élève».--Ainsi, ce petit Wallon a été, dès l'enfance, formé dans le pur

style italien.

Au sortir d'un concert, où, vers quinze ou seize ans, il avait chanté un

air fort haut de Galuppi, il fut pris de vomissements de sang. Cet

accident se renouvela depuis, à chaque ouvrage qu'il écrivait.--«J'ai

vomi, dit-il, jusqu'à six ou huit palettes de sang en différents accès

qui revenaient périodiquement, deux fois par jour et deux fois par

nuit». Ces hémorragies ne disparurent tout à fait qu'aux approches de la

vieillesse. Mais il resta toujours très délicat de la poitrine, et il

dut observer, toute sa vie, un régime sévère, soupant d'un verre d'eau

et d'une livre de figues sèches[416].--Il était fiévreux, et il eut, à

diverses reprises, de graves accès de «fièvre tierce ou putride», avec

délire[417]. Ajoutez des obsessions musicales qui l'affolaient, comme

celle du choeur des Janissaires, dans _les Deux Avares_, qu'il eut

pendant quatre jours et quatre nuits, de suite, sans discontinuer:--«Mon

cerveau était comme le point central, autour duquel tournait sans cesse

ce morceau de musique, sans que je pusse l'arrêter[418]».--Enfin des

rêves continuels, auxquels il voulait attribuer un caractère

prophétique, et où son cerveau continuait de créer:--«L'artiste, souvent

occupé d'un grand objet, croit se livrer au repos de la nuit; et, malgré

lui, soit en dormant, soit à moitié endormi, sa tête combine... En

entrant dans son cabinet, il est étonné de trouver toutes les

difficultés vaincues. C'est l'homme de la nuit qui a tout fait; celui du

matin n'est souvent qu'un scribe[419].»

Je groupe ces petits faits, pour montrer, en passant, ce qu'il y avait

d'anormal, même chez cet artiste, un des mieux pondérés qui aient

jamais été.--On serait presque tenté de lui reprocher l'excès de son bon

sens.

* * * * *

Après ses succès de petit chanteur italien, il ne rêvait plus que

d'aller en Italie. Il y fut, en effet, envoyé, en 1759, à dix-huit ans.

Il y avait alors à Rome un Collège de Liège, fondé par un riche

Liégeois, et où tout enfant du pays, âgé de moins de trente ans, pouvait

être admis pour cinq ans, nourri, logé, entretenu[420]. Grétry y obtint

une place.

Il raconte longuement son voyage d'Italie, pittoresque et fort pénible:

car il le fit à pied, sous la conduite d'un honnête contrebandier qui,

sous prétexte de guider les étudiants de Liège à Rome, et _vice versa_,

portait en Italie les dentelles de Flandre, et en rapportait des

reliques. Il entra à Rome, un dimanche de printemps très doux, «qui

invitait à la mélancolie». Et alors commencèrent sept années

d'enchantement, qu'il aurait voulu plus tard procurer à tout artiste:

car personne ne fut plus que lui partisan du séjour des musiciens

français ou allemands à Rome[421].

A ce moment, le roi de la musique italienne était Piccinni. Grétry alla

le voir; Piccinni fit peu attention à lui.

Musiciens d'autrefois · 第 15 / 25 段