Aucune nation peut-être n'est plus propre en cet instant que la

nôtre à faire et à recevoir ces nouveaux essais d'harmonie. Nous

renonçons à notre vieille musique pour en prendre une autre. Nos

oreilles ne demandent qu'à s'ouvrir à des impressions nouvelles;

elles en sont avides; et la fermentation même s'y joint déjà dans

plusieurs têtes. Pourquoi n'espérerait-on pas de ces circonstances

et de nouveaux plaisirs et de nouvelles vérités?

Mais bien avant ces lignes, contemporaines de l'arrivée de Gluck à

Paris, dès 1757, près de vingt ans avant cette arrivée, et cinq ans

avant que Gluck entreprît sa réforme, avec l'_Orfeo_, joué à Vienne en

1762, Diderot l'annonçait déjà dans ses pages prophétiques du _Troisième

Entretien sur le Fils naturel_. Il y appelle le réformateur de l'opéra:

Qu'il se montre, l'homme de génie qui doit placer la véritable

tragédie, la véritable comédie sur le théâtre lyrique!

Il ne s'agit pas seulement d'une réforme de la musique; il s'agit d'une

réforme du théâtre:

Ni les poètes, ni les musiciens, ni les décorateurs, ni les

danseurs n'ont encore une idée véritable de leur théâtre.

Il faut que tout, poème, musique et danse, concoure à l'action

dramatique. Il faut qu'un grand artiste, un grand poète qui serait aussi

un grand musicien, réalise l'unité de l'oeuvre d'art, produit de tant

d'arts différents.

Et Diderot montre, par des exemples, comment un beau texte dramatique

pourrait être traduit par un musicien,--«j'entends l'homme qui a le

génie de son art; c'est un autre que celui qui ne sait qu'enfiler des

modulations et combiner des notes». Or ces exemples sont précisément

choisis dans _Iphigénie en Aulide_, que Gluck prendra, quelques années

plus tard, pour sujet de son premier opéra français:

Clytemnestre, à qui l'on vient d'arracher sa fille pour l'immoler, voit

le couteau du sacrificateur levé sur son sein, son sang qui coule, un

prêtre qui consulte les dieux dans son coeur palpitant. Troublée de ces

images, elle s'écrie:

... O mère infortunée!

De festons odieux ma fille couronnée

Tend la gorge aux couteaux par son père apprêtés!

Calchas va dans son sang... Barbares! arrêtez!

C'est le pur sang du dieu qui lance le tonnerre...

J'entends gronder la foudre et sens trembler la terre.

Un dieu vengeur, un dieu fait retentir ces coups.

Je ne connais, ni dans Quinault, ni dans aucun poète, des vers plus

lyriques, ni de situation plus propre à l'imitation musicale. L'état de

Clytemnestre doit arracher de ses entrailles le cri de la nature; et le

musicien le portera à mes oreilles dans toutes ses nuances. S'il

compose ce morceau dans le style simple, il se remplira de la douleur,

du désespoir de Clytemnestre; il ne commencera à travailler que quand il

se sentira pressé par les images terribles qui obsédaient Clytemnestre.

Le beau sujet pour un récitatif obligé, que les premiers vers! Comme on

en peut couper les différentes phrases par une ritournelle plaintive!

Quels caractères ne peut-on pas donner à cette symphonie! Il me semble

que je l'entends... Elle me peint la plainte, la douleur, l'effroi,

l'horreur, la fureur.--L'air commence à: «Barbares, arrêtez!» Que le

musicien me déclame ce «Barbares», cet «Arrêtez!» en tant de manières

qu'il voudra; il sera d'une stérilité bien surprenante, si ces mots ne

sont pas pour lui une source inépuisable de mélodies[374]. Qu'on

abandonne ces vers à Mlle Dumesnil. C'est sa déclamation que le musicien

doit imaginer et écrire...

Voici un autre morceau, dans lequel le musicien ne montrera pas moins de

génie, s'il en a, et où il n'y a ni lance, ni victoire, ni tonnerre, ni

vol, ni gloire, ni aucune de ces expressions qui feront le tourment d'un

poète, tant qu'elles seront l'unique et pauvre ressource du musicien.

_Récitatif obligé:_

Un prêtre, environné d'une foule cruelle...

Portera sur ma file... (_sur ma fille!_) une main criminelle...

_Air_:

Non, je ne l'aurai point amenée au supplice,

Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice!... etc.

Ne croit-on pas entendre déjà une scène de Gluck?

Mais Diderot n'était pas le seul à indiquer au réformateur futur le

sujet d'_Iphigénie en Aulide_. La même année, en mai 1757, _le Mercure

de France_ publiait une traduction française de l'_Essai sur l'Opéra_,

du comte Algarotti[375], où ce grand seigneur artiste, en relations avec

Voltaire et les Encyclopédistes, avait inséré un livret d'_Iphigénie en

Aulide_, qu'il proposait comme exemple[376]; et son traité tout entier

annonçait à chaque page, comme l'a remarqué M. Charles Malherbe[377],

les principes exprimés par Gluck dans sa préface d'_Alceste_.

Il est plus que probable que Gluck connaissait le livre d'Algarotti. Il

est possible qu'il ait connu aussi le passage que j'ai cité de Diderot.

Les écrits des Encyclopédistes se répandaient par toute l'Europe, et

Gluck s'y intéressait. Il lisait, en tout cas, l'esthéticien viennois J.

von Sonnenfels, qui reproduisait leurs idées; il était nourri de leur

esprit; il fut le poète-musicien que tous ils pressentaient. Tous les

principes qu'ils posaient, il les appliqua. Toutes les réformes qu'ils

réclamaient, il les exécuta. Il réalisa l'unité du drame musical, fondé

sur l'observation de la nature, le récitatif calqué sur les inflexions

de la parole tragique, la mélodie expressive qui parle directement à

l'âme, le ballet dramatique, la réforme de l'orchestre et du jeu des

acteurs. Il fut l'instrument de la révolution dramatique, que les

philosophes préparaient depuis vingt ans.

II

La figure de Gluck nous est connue par de beaux portraits de l'époque:

le buste de Houdon, une peinture de Duplessis, et par divers portraits

écrits: notes prises en 1772, par Burney, à Vienne; en 1773, par

Christian von Mannlich, à Paris; en 1782 ou 1783, par Reichardt, à

Vienne.

Il était grand, gros, très fort, corpulent sans être obèse, de charpente

ramassée et musculeuse. Une tête ronde. Un visage large, rouge,

fortement marqué de la petite vérole. Des cheveux bruns, poudrés. Des

yeux gris, petits, enfoncés, mais extrêmement brillants; le regard

intelligent et dur. Il avait les sourcils relevés, le nez gros, les

joues, le menton et le cou forts. Certains de ces traits rappellent un

peu Beethoven et Hændel. Quand il chantait, il avait peu de voix, et

rauque, mais très expressive. Au clavecin, il jouait d'une façon

violente et rude, tapant sur l'instrument, mais lui faisant rendre des

effets d'orchestre.

Dans la société, il prenait d'abord un ton guindé et solennel. Mais,

tout de suite, il s'emportait. Burney, qui vit Hændel et Gluck, les

rapproche pour le caractère: «Gluck, dit-il, est d'une humeur aussi

sauvage que l'était Hændel, dont on sait que tout le monde avait peur».

Il était libre et irritable, et ne pouvait s'habituer aux règles de la

société. Il appelait crûment les choses par leur nom, et, d'après

Christ. von Mannlich, à son premier voyage à Paris, il scandalisait

vingt fois par jour ceux qui l'approchaient. Il était insensible aux

flatteries, mais il admirait ses propres oeuvres avec enthousiasme. Cela

ne l'empêchait point de se juger exactement. Il aimait un petit nombre

de gens: sa femme, sa nièce, ses amis, mais sans démonstrations de

tendresse, sans rien de la sensiblerie du temps; il avait toute

exagération en horreur, et ne flattait pas les siens. Il était jovial,

bonhomme, joyeux après boire. Au reste, grand buveur et robuste mangeur;

il le fut jusqu'à l'apoplexie finale. Il ne jouait pas l'idéaliste. Il

ne se faisait d'illusion ni sur les hommes ni sur les choses. Il aimait

l'argent, et ne s'en cachait pas. Il avait une forte dose d'égoïsme,

«surtout à table, dit Christ. von Mannlich, où il croyait avoir un droit

naturel aux meilleurs morceaux».

En somme, un rude homme, nullement homme du monde, sentimental en rien,

voyant la vie comme elle est, et fait pour y lutter, pour foncer sur les

obstacles, comme un sanglier, à coups de boutoir.

Si l'on ajoute qu'il avait une intelligence peu commune en dehors de son

art, qu'il aurait pu être en littérature un artiste non médiocre, s'il

l'avait voulu[378], et qu'il se servait de sa plume avec une verve

ironique et âpre, qui écrasa les critiques de Paris et pulvérisa La

Harpe, on sent combien il était fait pour un rôle de combat et de

révolution. Et, vraiment, il y avait en lui du Révolutionnaire avant la

lettre, de l'esprit républicain, qui n'admet aucune supériorité, hors

celle de l'esprit. A peine arrivé à Paris, il traita la cour et la

société parisienne, comme jamais artiste n'avait encore eu le courage de

le faire. Lors de la première de son _Iphigénie en Aulide_, au dernier

moment, quand le roi, la reine, toute la cour, étaient invités, il

déclara que la représentation n'aurait pas lieu, et la fit remettre, en

dépit des usages et des observations, parce qu'il ne trouvait pas les

chanteurs assez prêts. Il s'attira une affaire avec le prince d'Hénin,

qu'il avait rencontré dans un salon, et qu'il ne s'était pas donné la

peine de saluer, parce que, dit-il, «l'usage en Allemagne est de ne se

lever que pour les gens qu'on estime». Et--signe des temps--rien ne put

le faire céder: bien plus, ce fut le prince d'Hénin qui dut aller faire

visite à Gluck... Il se laissait faire la cour par les courtisans. A ses

répétitions, où il se mettait à l'aise, en bonnet de nuit, et sans

perruque, il se faisait rhabiller par les grands seigneurs: c'était à

qui lui présenterait son surtout, sa perruque. Il appréciait la duchesse

de Kingston, parce qu'elle avait dit que «le génie annonçait

ordinairement une âme forte et libre».

A tous ces traits, on reconnaît l'homme des Encyclopédistes, l'artiste

ombrageux, jaloux de sa liberté, le révolutionnaire à la Rousseau, le

génie plébéien.

Où cet homme avait-il puisé cette vigoureuse indépendance morale? D'où

sortait-il?--Du peuple, et de la misère, d'une lutte acharnée,

prolongée, contre la misère.

Il était fils d'un garde-chasse de Franconie[379]. Né au milieu des

bois, il y passa son enfance à vagabonder librement, pieds nus, en plein

hiver; dans les immenses forêts du prince Kinsky et du prince Lobkowitz,

il se pénétra de ces impressions de nature dont tout son oeuvre a gardé

le parfum[380]. Sa jeunesse fut difficile; il gagna péniblement sa vie.

A vingt ans, lorsqu'il allait étudier à Prague, il devait chanter dans

les villages, le long de sa route, pour payer son écot, ou bien il

faisait danser les paysans, au son de son violon. Malgré la protection

de quelques grands seigneurs, sa vie resta incertaine et gênée,

jusqu'après trente-cinq ans, jusqu'à son riche mariage, en 1750. On le

voit, avant cette date, errer sans poste fixe, sans situation, à travers

l'Europe. A trente-cinq ans, lorsqu'il a déjà écrit quatorze opéras, il

s'exhibe en Danemark, comme virtuose, et donne des concerts...

d'harmonica[381].

A cette vie errante et difficile, il dut deux choses: son énergie

populaire, cette volonté rudement trempée, qui frappe d'abord en

lui,--et aussi, grâce à ses voyages de Londres à Naples, et de Dresde à

Paris, une connaissance de la pensée et de l'art de toute l'Europe, un

esprit largement encyclopédique.

Voilà notre homme. Voilà la formidable machine de guerre qui allait se

trouver lancée contre toutes les routines de l'opéra français du

XVIIIe siècle. A quel point il était le musicien souhaité par les

Encyclopédistes, on en jugera par un triple fait. Les préférences des

Encyclopédistes en musique s'adressaient, comme on l'a vu, à l'opéra

italien, dont le charme avait détaché la France de Rameau;--à la

mélodie, à la romance chère à Rousseau;--et à l'opéra-comique français,

qu'ils avaient contribué à fonder. Or, c'est précisément à cette triple

école de l'opéra italien, de la romance ou du _Lied_, et de

l'opéra-comique français, que Gluck s'était formé; c'est d'elle qu'il

sortait, quand il vint commencer sa révolution à Paris. On ne peut rien

voir de plus opposé à l'art de Rameau.

* * * * *

C'est peu de dire que Gluck était rompu à l'art musical italien, qu'il

était un italianisant. Il fut, pendant la première moitié de sa vie, un

musicien italien. Le fond musical est chez lui tout italien. A

vingt-deux ans, _Kammermusicus_ du prince lombard Melzi, il le suit à

Milan, où, pendant quatre ans, il étudie sous la direction de G.-B.

Sammartini, un des créateurs de la symphonie d'orchestre. Son premier

opéra, _Artaserse_, sur un poème de Métastase, est joué à Milan en 1741.

Dès lors se déroule une suite de trente-cinq cantates dramatiques,

ballets et opéras italiens[382]; italiens, avec tous les caractères de

l'italianisme musical, avec des airs _da capo_, des vocalises, et toutes

les concessions que les compositeurs d'alors devaient faire aux

virtuoses. Dans une pièce de circonstance, jouée à Dresde en 1747, _Le

Nozze d'Ercole e d'Ebe_, le rôle d'Hercule était écrit pour un soprano,

et fut chanté par une femme. Impossible d'être plus italien, italien

jusqu'à l'absurde.

On ne peut dire que cet italianisme de Gluck ait été une erreur de

jeunesse, qu'il répudia ensuite. Certains des plus beaux airs de ses

opéras français sont des airs de cette période italienne, qu'il a repris

sans y rien changer. M. Alfred Wotquenne a publié un _Catalogue

thématique des oeuvres de Gluck_[383], où l'on peut suivre exactement

tous ces emprunts. Dès son cinquième opéra, _Sofonisba_ (1744), nous

voyons poindre le duo fameux d'Armide et d'Hidraot. Dès _Ezio_ (1750)

s'épanouit l'air délicieux d'Orphée aux Champs-Élysées. L'admirable

chant d'_Iphigénie en Tauride_: _O malheureuse Iphigénie!_ n'est autre

qu'un air de _la Clemenza di Tito_ (1752). Un air de _la Danza_ (1755)

reparaît textuellement, avec d'autres paroles, dans le dernier opéra de

Gluck: _Écho et Narcisse_. Le ballet des Furies, au second acte

d'_Orphée_, avait déjà figuré dans le très beau ballet de _Don Juan_,

écrit par Gluck en 1761. _Telemacco_ (1765), le meilleur de ces opéras

italiens, a fourni l'air magnifique d'Agamemnon, au début d'_Iphigénie

en Aulide_, et une quantité d'airs de _Pâris et Hélène_, d'_Armide_ et

d'_Iphigénie en Tauride_. Enfin, la célèbre scène de la Haine, dans

_Armide_, est entièrement bâtie sur des fragments de huit opéras

italiens différents!--Il est donc évident que la personnalité de Gluck

était déjà pleinement formée dans ses oeuvres italiennes, et qu'il n'y a

pas à établir de distinction tranchée entre sa période italienne et sa

période française. Celle-ci est la suite naturelle de l'autre: elle ne

la renie en rien.

Il ne faudrait même pas croire que la révolution du drame lyrique, qui a

immortalisé son nom, date de son arrivée à Paris. Il la prépare dès

1750, dès cette époque heureuse où un nouveau voyage en Italie, et

peut-être son amour pour Marianne Pergin, qu'il épouse cette année-là,

produisent en lui une floraison nouvelle de musique. Déjà il conçoit le

projet d'essayer sur l'opéra italien ses idées naissantes de réforme

dramatique; il s'efforce de lier et de développer l'action, d'y mettre

de l'unité, de rendre le récitatif dramatique et vrai, d'imiter la

nature. On ne doit pas oublier que l'_Orfeo ed Euridice_ de 1762 et

l'_Alceste_ de 1767 sont des opéras italiens,--«le nouveau genre d'opéra

italien», comme dit Gluck[384],--et que le principal mérite de cette

invention appartient, de son aveu même, à un Italien, Raniero da

Calsabigi, de Livourne, l'auteur des poèmes, qui avait plus clairement

que lui-même l'idée de la réforme dramatique à accomplir[385]. Même

après _Orfeo_, il revient encore au pur opéra italien selon l'ancienne

mode, avec _Il Trionfo di Clelia_, en 1763, _Telemacco_, en 1765, et

deux cantates sur des paroles de Métastase. A la veille de son arrivée à

Paris, avant, après _Alceste_, il écrit toujours de la musique

italienne. Quand il réforme l'opéra, ce n'est pas un opéra français ou

allemand qu'il réforme, c'est l'opéra italien. La matière sur laquelle

il travaille est et reste, jusqu'à la fin, purement italienne.

* * * * *

Gluck se prépare de plus à l'opéra français par la romance, le _Lied_.

Nous avons de lui un recueil de _Lieder_, écrits en 1770 sur des odes de

Klopstock: _Klopstock's Oden and Lieder beym Clavier zu singen in Musik

gesetzt von Herrn Ritter Gluck_. Gluck admirait Klopstock; il fit sa

connaissance à Rastadt, en 1775, et il lui chanta, avec sa nièce

Marianne, quelques-uns de ces _Lieder_, ainsi que des morceaux de _la

Messiade_, qu'il avait mis en musique. Ce petit recueil de chants est

mince, et n'a qu'une médiocre valeur artistique[386]. Mais l'importance

historique en est assez grande: car il offre un des premiers exemples de

_Lieder_, tels que les concevront Mozart et Beethoven:--des mélodies

très simples, qui ne sont et ne veulent être qu'une expression renforcée

de la poésie.

Il faut remarquer que Gluck s'appliquait à ce genre d'oeuvres entre la

composition d'_Alceste_ et celle d'_Iphigénie en Aulide_, au moment où

il se disposait à venir à Paris. D'ailleurs, si l'on parcourt la

partition d'_Orphée_ ou d'_Iphigénie en Aulide_, on verra que plusieurs

airs sont de véritables _Lieder_. Ainsi la plainte, trois fois répétée,

d'Orphée au premier acte: «_Objet de mon amour..._[387]» Ainsi surtout

nombre de petits airs d'_Iphigénie en Aulide_: celui de Clytemnestre, au

premier acte: «_Que j'aime à voir ces hommages flatteurs..._», qui

rappelle de très près un des _Lieder_ de Beethoven _à la Bien-Aimée

lointaine_, et presque tous ceux d'Iphigénie, au premier acte («_Les

voeux dont ce peuple m'honore..._») ou au troisième («_Il faut de mon

destin..._» «_Adieu, conservez dans votre âme..._»). Ce sont là, soit de

petites pensées musicales, comme chez Beethoven, soit des romances,

conçues dans l'esprit de Rousseau, des mélodies spontanées, qui parlent

simplement au coeur. Le style de ces oeuvres est en somme plus près de

l'opéra-comique que de l'opéra français.

* * * * *

Il n'y a rien là qui puisse surprendre, si l'on songe que Gluck s'était

longuement exercé au genre de l'opéra-comique français. De 1758 à 1764,

il écrit une dizaine d'opéras-comiques français sur des paroles

françaises. Ce n'était pas une tâche aisée pour un Allemand. Il y

fallait beaucoup de grâce, de légèreté, d'entrain, une veine mélodique

facile, et une connaissance très juste de la langue française. Ce fut

pour Gluck un excellent exercice: ainsi apprit-il, pendant une dizaine

d'années, à pénétrer l'esprit de notre langue et à se rendre un compte

exact de ses ressources lyriques. Il fit preuve dans ces travaux d'une

habileté singulière. De ces opéras comiques, qui se nomment _l'Île de

Merlin_ (1758), _la Fausse Esclave_ (1758), _l'Arbre enchanté_ (1759),

_Cythère assiégée_ (1759), _l'Ivrogne corrigé_ (1760), _le Cadi dupé_

(1761), _la Rencontre imprévue, ou les Pèlerins de la Mecque_

(1764)[388], le plus célèbre fut la _Rencontre imprévue_, écrit sur un

livret de Dancourt, d'après Lesage[389]. C'est une oeuvre facile, un peu

trop facile parfois, mais comme il convient à ce genre aimable et sans

prétention. A côté de morceaux un peu vides, il en est de charmants tel

d'entre eux annonce le Mozart de _l'Enlèvement au Sérail_. Et, en

vérité, c'est bien de là que Mozart est sorti[390]. On retrouve dans

_les Pèlerins de la Mecque_ son rire bon enfant, sa jovialité saine, et

jusqu'à sa sensibilité émue et souriante. On trouve mieux encore: des

pages d'une poésie sereine, comme l'air: «_Un ruisselet..._», pareil à

une rêverie de printemps; telles autres, d'un style plus large, comme

l'air d'Ali au second acte: «_Tout ce que j'aime est au tombeau..._», où

retentit l'écho des lamentations d'Orphée.--Et partout une clarté, une

justesse, une sobriété parfaites, des qualités toutes françaises.

On voit combien Gluck devait plaire aux Encyclopédistes, patrons de

l'opéra-comique, du chant clair, de la musique non savante, du théâtre

musical populaire, accessible à tous. Gluck le savait si bien que, sur

le point de venir à Paris, il appuya ses idées de réforme sur les

théories de Rousseau, et qu'aussitôt arrivé il se mit en relations avec

lui, uniquement attentif à lui plaire, et indifférent aux jugements du

reste du public.

* * * * *

Les principes de la réforme de Gluck sont connus. Il les a exposés dans

sa célèbre préface d'_Alceste_ de 1769, et dans son épître dédicatoire,

moins connue, mais non moins intéressante, de _Pâris et Hélène_, en

1770. Je n'insisterai pas sur des pages cent fois reproduites. Je

voudrais seulement en dégager les passages qui montrent combien l'opéra

de Gluck répondait aux voeux des penseurs de son temps.

En premier lieu, Gluck ne cherche pas à donner l'idée qu'il crée une

musique nouvelle, mais un drame musical nouveau; et il en reporte le

principal honneur à Calsabigi, qui «conçut un nouveau plan de drame

lyrique, où il substitua aux descriptions fleuries, aux comparaisons

inutiles, aux froides et sentencieuses moralités, des passions fortes,

des situations intéressantes, le langage du coeur, et un spectacle

toujours varié». Il s'agit donc d'une réforme dramatique, et non d'une

réforme musicale.

Le but unique étant le drame, tout doit s'y ramener.

La voix, les instruments, tous les sons, les silences mêmes,

doivent tendre à un seul but qui est l'expression; et l'union doit

être si étroite entre les paroles et le chant que le poème ne

semble pas moins fait sur la musique que la musique sur le

poème...[391].

En conséquence, Gluck prend, comme il dit, «une nouvelle méthode» (il ne

dit pas une nouvelle musique):

Je me suis occupé de la scène, j'ai cherché la grande et forte

expression, et _j'ai voulu surtout que toutes les parties de mes

ouvrages fussent liées entre elles_[392].

Ce souci constant de l'unité et de la liaison de toute l'oeuvre, qui

manquait trop à Rameau, était d'autant plus fort chez Gluck que--chose

curieuse--il ne croyait pas beaucoup au pouvoir expressif de la mélodie,

ni même de l'harmonie.

On chercherait en vain [dit-il à Corancez] dans la combinaison des

notes qui composent le chant un caractère propre à certaines

passions: il n'en existe point. Le compositeur a la ressource de

l'harmonie, mais souvent elle-même est insuffisante.

Ce qui importe surtout, c'est la place du morceau dans l'oeuvre, c'est

son contraste ou sa liaison avec les chants qui précèdent et qui

suivent. C'est par là, et par le choix des instruments qui

l'accompagnent, que l'on peut principalement, d'après Gluck, produire

une émotion dramatique précise. De là cette trame serrée de ses

principales oeuvres, du premier et du second acte d'_Alceste_, du second

acte d'_Orphée_, d'_Iphigénie en Tauride_, où, malgré quelques raccords

et pièces rajoutées, «on peut difficilement séparer un des airs de la

place où il est: le tout forme une chaîne indissoluble».

Gluck procède en homme de théâtre. Il limite son rôle de musicien à

celui de «seconder la poésie, pour fortifier l'expression des sentiments

et l'intérêt des situations, sans interrompre l'action et la refroidir

par des ornements superflus». On connaît le fameux passage, où il dit

que «la musique doit ajouter à la poésie ce qu'ajoute à un dessin

correct et bien composé la vivacité des couleurs et l'accord heureux des

lumières et des ombres, qui servent à animer les figures sans en altérer

les contours». Il y a là un bel exemple de désintéressement de la part

du musicien, qui met tout son génie au service de l'action dramatique.

Ce désintéressement semblera sans doute excessif aux musiciens et

admirable aux hommes de théâtre. Il s'oppose à l'esprit de l'opéra

français d'alors, tel que le décrit Rousseau, avec sa musique trop

touffue et ses accompagnements trop chargés.

Mais ne sera-ce pas appauvrir l'art?--Non, répond Gluck; c'est, au

contraire, le ramener au principe même du beau, qui n'est pas seulement

_la vérité_, comme disait Rameau, mais qui est aussi _la simplicité_:

La simplicité, la vérité et le naturel sont les grands principes du

beau dans toutes les productions des arts[393].

Musiciens d'autrefois · 第 14 / 25 段