Enfin, poursuivant cette transformation du ballet en drame, il en arriva

des «airs dansés d'une façon caractéristique» aux ballets non dansés, si

l'on peut dire,--aux pantomimes, «ces ballets presque sans pas de danse,

écrit Du Bos, mais composés de gestes, de démonstrations, en un mot,

d'un jeu muet». Ainsi, les ballets funèbres de _Psyché_, ou ceux du

second acte de _Thésée_, «où le poète introduit des vieillards qui

dansent». Ainsi, encore, le ballet du quatrième acte d'_Atys_, et la

première scène du quatrième acte d'_Isis_, «où Quinault fait venir sur

le théâtre les habitants des régions hyperborées». Ces «demi-choeurs»,

comme les appelle Du Bos, «ces choeurs, à la façon antique, et qui ne

parlent pas, étaient exécutés par des danseurs qui obéissaient à Lully,

et qui osaient aussi peu faire un pas de danse, lorsqu'il le leur avait

défendu, que manquer à faire le geste qu'ils devaient faire, et à le

faire dans le temps prescrit». Leurs évolutions ne faisaient pas tant

penser aux ballets modernes qu'à la tragédie antique. «Il était facile,

en voyant exécuter ces danses, de comprendre comment la mesure pouvait

régler le geste sur les théâtres des anciens. L'homme de génie qu'était

Lully avait conçu par la seule force de son imagination (car il est peu

probable qu'il ait rien connu des représentations antiques) que le

spectacle pouvait tirer du pathétique, même de l'action muette des

choeurs,»--Naturellement, les maîtres de ballet du temps, pas plus que

les danseurs célèbres, ne comprirent rien à ce que Lully voulait; et il

lui fallut des hommes nouveaux. Il se servit particulièrement du maître

de danse d'Olivet, qui organisa avec lui les ballets funèbres

d'_Alceste_, de _Psyché_, les danses de _Thésée_, les _Songes funestes_

d'_Atys_, et les _Frileux_ d'_Isis_. «Ce dernier, ballet était composé

uniquement des gestes et des démonstrations de gens que le froid saisit.

Il n'y entrait pas un seul pas de notre danse ordinaire.» Les danseurs

auxquels Lully et d'Olivet avaient recours étaient tous de jeunes gens,

choisis encore novices, avant d'avoir été déformés par les habitudes du

métier.

VI

GRANDEUR ET POPULARITÉ DE L'ART DE LULLY

Il y avait donc bien des éléments divers dans l'opéra de Lully:

comédie-ballet, airs de cour, vaudevilles, drame-récitatif, pantomimes,

danses, symphonies: tout l'ancien et le nouveau mis ensemble. On dirait

que l'oeuvre est hétérogène, si l'on ne pensait qu'aux éléments dont elle

est formée, et non à l'esprit qui la gouverne. Mais, par l'étonnante

unité de cet esprit, elle est un bloc, une maçonnerie puissante, où tous

ces matériaux de toute sorte sont noyés dans le mortier et font partie

intégrante du monument unique. Et c'est l'ensemble du monument qu'il

faut surtout admirer chez Lully. Si Lully est grand et mérite de garder

sa haute place parmi les maîtres de l'art, c'est encore moins comme

musicien-poète que comme architecte musical: ses opéras sont bien et

solidement construits. Assurément, ils n'ont pas cette unité organique

qui est le propre des drames wagnériens et des opéras de notre époque,

tous plus ou moins issus de la symphonie, et où l'on sent, du

commencement à la fin, les thèmes grandir et se ramifier, comme un

arbre. Au lieu de cette unité vivante, c'est une unité morte, une unité

de logique, d'équilibre entre les parties, de belles proportions: c'est

de la construction à la romaine; «cela se tient». Que l'on pense aux

constructions informes de Cavalli, de Cesti, et de tout l'opéra

vénitien: cet amas d'airs empilés au hasard dans chaque acte, comme dans

un tiroir où l'on chercherait à faire tenir le plus d'objets possible,

les uns par-dessus les autres! On comprend que Saint-Evremond, qui n'est

pas très indulgent pour l'opéra de Lully, ajoute, malgré tout: «Je ne

ferai pas le déshonneur à Baptiste de comparer les opéras de Venise aux

siens».--Et pourtant, il y a plus de génie musical dans un bel air de

Cavalli que dans Lully tout entier; mais le génie de Cavalli se

gaspille. Lully a la grande qualité de notre siècle classique: il sait

«ordonner»; il a le sens de l'ordre et de la composition[326].

Ses oeuvres se présentent comme des monuments aux grandes lignes nobles

et nettes. Elles sont précédées d'un majestueux péristyle et d'un

portique pompeux, aux colonnes robustes et froides: l'ouverture massive,

et le Prologue allégorique, où se groupent et s'étalent toutes les

ressources de l'orchestre, des voix et des danses. Parfois, une nouvelle

ouverture donne accès du péristyle dans le temple même. A l'intérieur de

l'opéra, un équilibre intelligent règne entre les divers éléments

d'effet théâtral, entre le «spectacle», d'une part,--et j'entends par là

le ballet, les airs de concert, le divertissement,--et le drame, d'autre

part. A mesure que Lully devient plus maître de son oeuvre, il tâche non

seulement d'harmoniser ces éléments divers, mais de les unir, d'établir

entre eux une certaine parenté. Il réussit, par exemple, dans le

quatrième acte de _Roland_, à faire sortir l'émotion dramatique du

divertissement pastoral. Il y a là une noce de village: hautbois,

choeurs, entrée de pâtres et de pastourelles, duos de concert, danses

rustiques; et, tout naturellement, en présence de Roland, les pâtres,

causant entre eux, racontent l'histoire d'Angélique que vient d'enlever

Médor. Le contraste de ces chants paisibles avec les fureurs de Roland,

en écoutant ce récit, est d'un grand effet scénique, souvent exploité

depuis.--De plus, Lully s'efforce habilement d'établir une progression

dans les effets musicaux et dramatiques, d'un bout à l'autre de l'oeuvre.

Il se souvient sans doute de la critique adressée à _Atys_, «dont le

premier acte était trop beau»; et il écrit, au terme de sa carrière,

_Armide_, cette «pièce souverainement belle, dit La Viéville, où la

beauté croit d'acte en acte. C'est la _Rodogune_ de Lully... Je ne sais

ce que l'esprit humain pourrait imaginer de supérieur au cinquième

acte.»--En général, Lully cherche à donner à ses oeuvres une conclusion

aussi sonore et aussi solennelle que possible--choeurs, danses,

apothéose;--mais il ne craint pas, à l'occasion, de terminer par un solo

dramatique (comme celui du cinquième acte d'_Armide_ ou du quatrième

acte de _Roland_), quand la puissance de la situation et du caractère

est assez forte pour tout emporter[327].

Toutes ses oeuvres sont éminemment théâtrales,--sinon toujours

dramatiques. Lully avait l'instinct de l'effet au théâtre, et on l'a vu,

à propos de ses symphonies et de ses ouvertures mêmes, dont la

principale beauté, comme disent Du Bos et Marpurg, est «à leur place».

Transportées ailleurs, elles perdraient une partie de leur

signification. J'ajouterai que leur beauté est dans une exactitude

minutieuse, dans une soumission littérale aux ordres du compositeur.

Cette musique est si bien faite en vue d'un effet précis qu'elle risque

de perdre sa force, quand elle est privée de la direction du

compositeur, qui seul sait exactement l'effet qu'il veut produire. On

peut appliquer à l'art de Lully ce que Gluck disait de sa propre

musique:

La présence du compositeur lui est, pour ainsi dire, aussi

nécessaire que le soleil l'est aux ouvrages de la nature: il en est

l'âme et la vie; sans lui, tout reste dans la confusion et le

chaos...

Aussi est-il certain que le sens de cet art s'est perdu en grande

partie. Il s'est perdu aussitôt après la mort de Lully, bien que ses

opéras aient continué d'être joués pendant près d'un siècle. Les plus

intelligents, convenaient qu'on ne savait plus exécuter sa musique

depuis qu'il n'était plus là. L'abbé Du Bos écrit:

Ceux qui ont vu représenter les opéras de Lully, quand il vivait

encore, disent qu'ils y trouvaient une expression qu'ils n'y

trouvent plus aujourd'hui. Nous y reconnaissons bien les chants de

Lully, mais nous n'y retrouvons plus l'esprit qui animait ces

chants. Les récits nous paraissent sans âme, et les airs de ballet

nous laissent presque tranquilles. La représentation de ces opéras

dure aujourd'hui plus longtemps que lorsqu'il les faisait exécuter

lui-même, quoiqu'à présent elle devrait durer moins de temps, parce

qu'on n'y répète plus bien des airs de violon que Lully faisait

jouer deux fois. On n'observe plus le rythme de Lully, que les

acteurs altèrent, ou par insuffisance, ou par présomption[328].

Rousseau confirme cette opinion quand il dit, dans sa _Lettre sur la

musique française_, que «le récitatif de Lully était rendu par les

acteurs du XVIIe siècle tout autrement qu'on ne faisait maintenant:

il était plus vif et moins traînant; on le chantait moins et on le

déclamait davantage». Et, comme Du Bos, il note que la durée de ces

opéras était devenue beaucoup plus grande que du temps de Lully, «selon

le rapport unanime de tous ceux qui les ont vus anciennement: aussi,

toutes les fois qu'on les redonne, est-on obligé d'y faire des

retranchements considérables».

Il ne faut jamais oublier ce fait qu'il y eut un alourdissement de

l'exécution musicale entre la mort de Lully et l'avènement de Gluck:

cela faussa le caractère de la musique de Lully, et ce fut aussi une des

causes--non la moindre--de l'échec relatif de Rameau.

Quelle était, en effet, la véritable exécution lullyste?--Nous savons,

par ses contemporains, que «Lully donnait au chanteur une manière de

réciter, vive sans être bizarre,... le parler naturel[329]»,--que son

orchestre jouait avec une mesure inflexible, avec une justesse

rigoureuse, avec une égalité parfaite, avec une délicatesse

raffinée[330],--que les danses étaient si vives, qu'elles étaient

traitées de «baladinage».--Mesure, justesse, vivacité, finesse: telles

sont les caractéristiques que s'accordent à noter les connaisseurs de la

fin du XVIIe siècle dans le jeu de l'orchestre et des artistes de

l'Opéra.

Et voici que Rousseau, dans la seconde partie de sa _Nouvelle Héloïse_,

traite ces mêmes représentations d'opéras de Lully:--pour le chant, de

mugissements bruyants et discordants,--pour l'orchestre, de charivari

sans fin, de ronron traînant et perpétuel, sans chant ni mesure, et

d'une fausseté criante[331],--enfin, pour les danses, de spectacles

interminables et solennels[332].--Ainsi, manque de mesure, manque de

justesse, manque de vivacité, et manque de finesse: c'est-à-dire le

contraire absolu de ce que Lully avait réalisé.

Je crois donc pouvoir conclure que, lorsqu'on juge Lully aujourd'hui, on

commet la grave erreur de le juger d'après la fausse tradition du

XVIIIe siècle, qui en avait pris le contrepied: on le rend

responsable de la lourdeur et de la grossièreté des interprètes

formés--ou déformés--par ses successeurs.

* * * * *

En dépit de ce contre-sens (ou, qui sait? peut-être bien à cause de ce

contre-sens: car la gloire, souvent, repose sur un malentendu), la

renommée de Lully fut immense. Elle s'étendit dans tous les pays,

et--chose à peu près peu près unique dans l'histoire de notre

musique--elle pénétra toutes les classes de la société.

Les musiciens étrangers venaient se mettre à l'école de Lully. «Ses

opéras, dit La Viéville, ont attiré à Paris des admirateurs italiens qui

s'y sont installés. Théobalde (Teobaldo di Gatti), qui joue à

l'orchestre de l'Opéra de la basse de violon à cinq cordes, et qui a

fait _Scilla_, opéra estimé pour ses belles symphonies, en est

un.»--Jean-Sigismond Cousser, qui fut l'ami et le conseiller de

Réinhard Keiser, le génial créateur de l'opéra allemand de Hambourg,

vint passer, six ans à Paris, à l'école de Lully, et, de retour en

Allemagne, y transporta la tradition lullyste dans la direction de

l'orchestre et la composition instrumentale[333]. Georges Muffat resta

également six ans à Paris; et ce maître admirable subit si fortement

l'empreinte de Lully, que ses compatriotes lui en faisaient un

blâme[334]. Joh. Fischer fut copiste de musique aux ordres de Lully. Le

grave et émouvant Erlebach connut-il aussi personnellement Lully, comme

on l'a supposé? En tout cas, il fut au courant de son style, et écrivit

des ouvertures «à la manière française». Eitner a voulu montrer

l'influence de Lully sur Hændel, et même sur J.-S. Bach[335]. Quant à

Keiser, nul doute que Lully n'ait été un de ses modèles.--En Angleterre,

les Stuarts firent tout pour acclimater l'opéra français. Charles II

essaya vainement de faire venir Lully à Londres; et il envoya à Paris,

pour se former sous sa direction, Pelham Humphry, un des deux ou trois

musiciens anglais du XVIIe siècle qui eurent du génie. Humphry mourut

trop jeune, il est vrai, pour donner toute sa mesure; mais il fut un des

maîtres de Purcell, qui bénéficia ainsi, indirectement, de

l'enseignement lullyste.--En Hollande, la correspondance de Christian

Huygens montre l'attrait qu'exerçait l'opéra de Lully; et l'on a vu que

le prince d'Orange s'adressait à Lully quand il voulait une marche pour

ses troupes. «En Hollande et en Angleterre, dit La Viéville, tout est

plein de chanteurs français.»

En France, l'influence de Lully sur les compositeurs ne se limita pas au

théâtre; elle s'exerça sur tous les genres de musique. Le livre de

clavecin de D'Anglebert, en 1689, contient des transcriptions des opéras

de Lully[336]; et le triomphe de l'opéra contribua sans doute à tourner

la musique de clavecin vers la peinture des caractères. Le style d'orgue

ne fut pas moins transformé.

En dehors des musiciens, ce fut une fascination sur les amateurs, sur la

cour. Quand on feuillette les lettres de Mme de Sévigné, on est surpris,

non seulement des termes d'admiration que prodigue, à propos de Lully,

l'exubérante marquise, mais--ce qui est plus frappant--des citations

qu'elle fait de passages d'opéras. On sent qu'elle en avait la mémoire

meublée; cependant, elle n'était pas très musicienne; elle représentait

la moyenne des dilettantes: si donc, à tout instant, des phrases

d'opéras de Lully chantaient dans sa tête, c'est qu'à tout instant les

gens du monde les chantaient autour d'elle.

Et en effet, Arnauld, scandalisé par les vers luxurieux de Quinault,

écrit: «Ce qu'il y a de pis, c'est que le poison de ces chansons

lascives ne se termine pas au lieu où se jouent ces pièces, mais se

répand par toute la France, où une infinité de gens s'appliquent à les

apprendre par coeur, et se font un plaisir de les chanter partout où ils

se trouvent[337]».

Je ne parlerai pas de la comédie bien connue de Saint-Évremond: _les

Opera_, qui nous représente «Mlle Crisotine, jeune fille devenue folle

par la lecture des Opéra», et «M. Tirsolet, jeune homme de Lyon, devenu

fou par les Opera comme elle».--«Je revins de Paris, dit M. Guillaut,

environ quatre mois après la première représentation de l'Opéra. Les

femmes et les jeunes gens savent les Opera par coeur, et il n'y a presque

pas une maison où l'on n'en chante des scènes entières. On ne parlait

d'autre chose que de _Cadmus_, d'_Alceste_, de _Thésée_, d'_Atys_. On

demandait souvent un _Roi de Scyros_, dont j'étais bien ennuyé. Il y

avait aussi un _Lycas peu discret_, qui m'importunait souvent. _Atys est

trop heureux_, et _les bienheureux Phrygiens_ me mettaient au

désespoir.»

La comédie de Saint-Évremond vient, il est vrai, après les premiers

opéras de Lully, dans le premier engouement. Mais cet engouement se

maintint:

Le Français, pour lui seul contraignant sa nature,

N'a que pour l'opéra de passion qui dure,

écrivait La Fontaine à De Nyert, vers 1677[338].

Et l'on continua à chanter dans le monde les airs de Lully:

Et quiconque n'en chante, ou bien plutôt n'en gronde

Quelque récitatif, n'a pas l'air du beau monde.

En 1688, La Bruyère, faisant le portrait d'un homme à la mode, dit

encore:

«Qui saura comme lui chanter à table tout un dialogue de l'opéra, et les

fureurs de _Roland_ dans une ruelle?»

Il n'y a rien de surprenant, sans doute, à ce que les gens à la mode se

soient engoués de Lully. Mais ce qui est beaucoup plus remarquable,

c'est que le grand public et le peuple se soient passionnés pour cette

musique encore plus que les snobs. La Viéville note les transports du

public populaire de l'Opéra pour les oeuvres de Lully; et il s'étonne de

la justesse de son goût.--Le peuple a un sens infaillible, assure-t-il,

pour admirer ce qui est réellement le plus beau dans Lully.

J'ai vu plusieurs fois à Paris, quand le duo de _Persée_ (au

quatrième acte) était bien exécuté, tout le peuple, attentif, être

un quart d'heure sans souffler, les yeux fixés sur Phinée et sur

Mérope, et, le duo achevé, s'entremarquer l'un à l'autre par un

penchement de tête le plaisir qu'il leur avait fait...[339].

Le charme n'était pas rompu, au sortir de l'Opéra. Lully était chanté

dans les plus humbles maisons,--jusque dans les cuisines, dont il était

sorti. «L'air d'_Amadis_: _Amour, que veux-tu de moi?_ était chanté, dit

La Viéville, par toutes les cuisinières de France.»

Ses chants étaient si naturels et si insinuants, écrit Titon du

Tillet, que pour peu qu'une personne eût du goût pour la musique et

l'oreille juste, elle les retenait facilement à la quatrième ou

cinquième fois qu'elle les entendait; aussi les personnes de

distinction et le peuple chantaient la plupart de ses airs

d'opéra. On dit que Lully était charmé de les entendre chanter sur

le Pont-Neuf et aux coins des rues, avec des paroles différentes de

celles de l'Opéra; et comme il était d'une humeur très plaisante,

il faisait arrêter quelquefois son carrosse, et appelait le

chanteur et le joueur de violon pour leur donner le mouvement juste

de l'air qu'ils exécutaient.

On chantait ses airs dans les rues, on les «sonnait» sur les

instruments, on chantait jusqu'à ses ouvertures, auxquelles on adaptait

des paroles; beaucoup de ses airs devinrent vaudevilles. Beaucoup de ses

airs, d'ailleurs, avaient été vaudevilles. Sa musique venait, en partie,

du peuple, et elle y retournait.

D'une façon générale, on peut dire qu'elle avait plusieurs sources; elle

était la réunion de plusieurs rivières de musique, sorties de régions

très diverses; et ainsi, elle se trouva être la langue de tous. C'est un

rapport de plus entre l'art de Lully et celui de Gluck, formé de tant

d'affluents. Mais chez Gluck, ces affluents sont de toutes les races:

Allemagne, Italie, France, voire Angleterre; et, grâce à cette formation

cosmopolite, il fut un musicien vraiment européen. Les éléments

constitutifs de la musique de Lully sont presque entièrement

français,--français de toutes les classes: vaudevilles, airs de cour,

comédies-ballets, déclamation tragique, etc. Il n'a d'Italien

véritablement que le caractère. Je ne crois pas qu'il y ait eu beaucoup

de musiciens aussi français; et il est le seul en France qui ait

conservé sa popularité pendant tout un siècle. Il continua de régner sur

l'Opéra après sa mort, comme il avait régné pendant sa vie[340]. De même

que, de son vivant, il faisait échec à Charpentier[341],--après sa mort,

il fit échec à Rameau; et il lutta jusqu'à Gluck, jusqu'après Gluck. Son

règne a été celui de la vieille France et de l'esthétique de la vieille

France; son règne a été celui de la tragédie française, d'où l'opéra

était sorti, et qu'au XVIIIe siècle, l'opéra, à son tour, pétrit à sa

ressemblance. Je comprends qu'on réagisse contre cet art, au nom d'un

art français plus libre, qui existait avant, et qui aurait peut-être pu

s'épanouir autrement[342]. Mais il ne faut pas dire, comme on a tendance

à le faire aujourd'hui, que les défauts de l'art de Lully sont des

défauts étrangers, italiens, qui ont gêné le développement de la musique

française[343]. Ce sont des défauts français. Il n'y a pas qu'une

France: il y en a toujours eu deux ou trois, et perpétuellement en

lutte. Lully appartient à celle qui, avec les grands classiques, a élevé

l'art majestueux et raisonnable que le monde entier connaît,--et qui l'a

élevé aux dépens de l'art exubérant, déréglé, bourbeux, mais plein de

génie de l'époque précédente. Condamner l'opéra de Lully, comme non

français, serait s'exposer à proscrire aussi la tragédie de Racine, dont

cet opéra est le reflet, et qui certes n'est pas plus que lui

l'expression libre et populaire de la France. C'est la gloire de la

France que son âme multiple ne se limite pas à un seul idéal; et

l'essentiel n'est pas que cet idéal soit le nôtre, mais qu'il soit

grand.

J'ai tâché de montrer dans ces Notes (vue rapide et forcément incomplète

d'un très vaste sujet) que l'oeuvre d'art réalisé par Lully n'est pas

moins que la tragédie classique et les nobles jardins de Versailles un

monument durable de la robuste époque qui fut l'été de notre race.

GLUCK

A PROPOS D'«ALCESTE».

_Alceste_ ne réussit point, lors de sa première représentation à Paris,

le 23 avril 1776. Un ami de Gluck, l'imprimeur Corancez, qui le chercha

dans les coulisses afin de le consoler, nous fait ce curieux récit:

Je joignis Gluck dans les corridors; je le trouvai plus occupé à

chercher la cause d'un événement qui lui paraissait si

extraordinaire qu'affecté de ce peu de succès: «Il serait plaisant,

me dit-il, que cette pièce tombât; cela ferait époque dans

l'histoire du goût de votre nation. Je conçois qu'une pièce

composée purement dans le style musical réussisse ou ne réussisse

pas: cela tient au goût très variable des spectateurs; je conçois

même qu'une pièce de ce genre réussisse d'abord avec engouement, et

qu'elle meure ensuite en présence et pour ainsi dire du

consentement de ses premiers admirateurs. Mais que je voie tomber

une pièce composée tout entière sur la vérité de la nature, et dans

laquelle toutes les passions ont leur véritable accent, je vous

avoue que cela m'embarrasse. _Alceste, m'ajouta-t-il fièrement, ne

doit pas plaire seulement à présent et dans sa nouveauté; il n'y a

point de temps pour elle; j'affirme qu'elle plaira également dam

deux cents ans, si la langue française ne change point; et ma

raison est que j'en ai posé tous les fondements sur la nature, qui

n'est jamais soumise à la mode_[344].

Je pensais à ces superbes paroles, en écoutant récemment, à

l'Opéra-Comique[345], les acclamations enthousiastes qui leur donnaient

raison, après la scène du temple, aux lignes monumentales, aux passions

brûlantes et concentrées, coulée en bronze indestructible, _ære

perennius_,--le chef-d'oeuvre, à mon sens, non seulement de la tragédie

musicale, mais de la tragédie même.

Encore l'effet d'une telle scène, qu'entoure une antique renommée,

est-il moins saisissant pour nous, parce que plus prévu, que celui du

second acte. Dans cet acte, plein de contrastes, où parmi les fêtes qui

célèbrent la guérison d'Admète, Alceste cache ses larmes et sa terreur

de la mort prochaine, il y a une variété, une abondance mélodique, une

liberté de forme, un harmonieux mélange de récitatifs poignants, de

courtes phrases chantées, d'ariettes délicates, d'airs tragiques, de

danses et de choeurs, dont rien ne saurait dire la vie, la grâce et

l'eurythmie. Après plus de cent ans, il paraît aussi nouveau qu'au

premier jour.

Le troisième acte est le moins parfait. Malgré des trouvailles de génie,

il a le défaut de répéter les situations du second, sans les renouveler

tout à fait; et le rôle d'Hercule, qui d'ailleurs n'est peut-être pas de

la main de Gluck[346], est médiocre.

Mais l'oeuvre n'en garde pas moins, d'un bout à l'autre, une unité de

style, une pureté d'art et d'âme, qui sont dignes des plus belles

tragédies grecques, et évoquent le souvenir de l'incomparable _OEdipe

Roi_. Encore aujourd'hui, parmi tant d'opéras fades ou pédantesques,

encombrés de rhétorique bavarde, de lieux communs prétentieux,

d'amplifications oratoires, de niaiseries sentimentales, qui ne sont pas

moins insipides que les insupportables jeux d'esprit de l'opéra du

XVIIIe siècle, antérieur à Gluck,--encore aujourd'hui, _Alceste_

demeure le modèle du théâtre musical, tel qu'il devrait être,--tel qu'il

n'a presque jamais été depuis, même chez les plus grands, même chez le

plus grand: Wagner,--soyons franc: tel qu'il n'a presque jamais été chez

Gluck lui-même.

_Alceste_ est l'oeuvre capitale de Gluck, celle où il a pris le plus

nettement conscience de sa réforme dramatique, celle où il s'est le plus

rigoureusement assujetti--plus rigoureusement même que dans _Iphigénie

en Tauride_, une ou deux scènes exceptées,--à ses principes, que

démentaient parfois sa nature et sa première éducation. _Alceste_ est

l'oeuvre qu'il a écrite avec le plus de conscience, s'y défendant de tout

emprunt à ses oeuvres précédentes[347], par une exception presque unique

à sa pratique courante dans ses autres opéras.--C'est l'oeuvre qu'il a le

plus retravaillée dans la suite: car, en réalité, il l'a écrite deux

fois; et la seconde édition, l'édition française, moins pure à certains

égards, plus dramatique à d'autres, est en tout cas presque absolument

différente de la première[348].

Il convient donc de prendre cette «tragédie mise en musique[349]» pour

type le plus parfait de la pensée de Gluck et de sa réforme dramatique;

je voudrais en profiter pour examiner à son sujet ce mouvement, qui a

renouvelé le théâtre musical tout entier. Je voudrais surtout montrer

combien cette révolution répondait aux voeux de toute l'époque, combien

elle était fatale: d'où la violence avec laquelle elle fit irruption

contre tous les obstacles accumulés par la routine.

I

La révolution de Gluck--et c'est ce qui fit sa force--ne fut pas l'oeuvre

du seul génie de Gluck, mais de tout un siècle de pensée. Elle était

préparée, annoncée, attendue depuis vingt ans par les Encyclopédistes.

On le sait mal en France. Les musiciens et les critiques en sont restés

chez nous, pour la plupart, à la boutade de Berlioz sur les

Encyclopédistes:

O philosophes, prodigieux bouffons! O les bonshommes, les dignes

hommes que les hommes d'esprit de ce siècle philosophique, écrivant

sur l'art musical sans en avoir le moindre sentiment, sans en

posséder les notions premières, sans savoir en quoi il

consiste[350]!...

Musiciens d'autrefois · 第 12 / 25 段