Le sentiment pastoral a été très fort au XVIIe siècle. C'est une

belle plaisanterie de prétendre, comme on l'a fait parfois, que le

siècle de Louis XIV n'avait pas le sentiment de la nature. Il l'aimait

profondément, quoique d'une façon très différente de la nôtre. C'était

le siècle des jardins, des grands bois, des fontaines, des eaux

dormantes. Certes, la nature inculte et désordonnée n'était pas celle

qui lui plaisait. Il ne cherchait pas en elle ces forces sauvages qui

nous attirent, comme si nous n'en avions plus assez en nous; il lui

demandait seulement le bienfait du calme, de la sérénité, cette belle

joie un peu ruminante, à la fois matérielle et morale, que les

tempéraments sains et robustes; les êtres d'action connaissent peut-être

mieux que les autres,--qu'en tout cas ils sont plus aptes à goûter. Il

est remarquable que les trois musiciens classiques, qui ont le mieux

exprimé ce voluptueux endormement dans la nature, sont aussi les forces

les plus énergiques de la musique: Hændel, Gluck et Beethoven. Le

XVIIe siècle--italien, allemand, anglais et français--eut, tout

entier, le sentiment pastoral; et nous le voyons fleurir chez les plus

grands maîtres de l'opéra, chez Monteverde, chez Cavalli, chez Cesti,

chez Purcell, chez Keiser, et, dans une certaine mesure, chez

Cambert[310]. Mais aucun ne fut comparable, en ceci, à Lully. Dans ce

genre, cette âme sèche, superficielle, et plus intelligente que vraie,

atteint à une sincérité et à une pureté d'émotion, qui l'égalent aux

plus grands poètes de la musique. Il n'y a presque pas d'opéra de lui,

où cette poésie de la nature, de la nuit, du silence[311] ne s'exhale.

C'est le prologue de _Cadmus_, c'est la scène champêtre de _Thésée_,

c'est le sommeil d'_Atys_, c'est l'élégie de Pan dans _Isis_, ce sont

les choeurs et les danses de nymphes dans _Proserpine_, c'est la

symphonie et le chant de la Nuit dans le _Triomphe de l'Amour_, c'est la

«noce de village» de _Roland_, c'est le sommeil de Renaud dans _Armide_,

c'est sa dernière oeuvre, _Acis_, qui est une pastorale.

«Le sommeil de Renaud» a été, comme on sait, repris en musique par

Gluck, avec une incomparable puissance de séduction. Il est visible que

Gluck a voulu faire oublier l'air célèbre de son prédécesseur, et il y a

réussi. Toutefois, la beauté de la page de Lully reste intacte, et, à

certains égards, plus haute que celle de Gluck. Rien de plus intéressant

qu'un rapprochement des deux oeuvres. Naturellement, les moyens

instrumentaux de Lully sont plus réduits, et ses lignes beaucoup plus

simples; mais justement, par là, combien elles sont plus belles! Le

délicieux orchestre de Gluck a peint une vraie symphonie pastorale,

toute pleine des murmures des violons, des gazouillis des bois; les

lignes s'entrelacent comme des frondaisons; partout, de petits trilles,

comme des voix d'oiseaux: c'est une nature grasse, abondante, pleine du

bruit des êtres,--une nature un peu flamande. Écoutez maintenant le

simple déroulement de la symphonie de Lully, ce flot inaltérable des

violons en sourdine, cette sereine mélancolie. A côté du paysage touffu

de Gluck, cela est net et pur, comme une belle silhouette sur la

lumière, un dessin de vase grec.--Après une page de symphonie, où chacun

des deux musiciens a peint l'atmosphère, le fond lumineux du tableau, le

chant s'élève. Ici, la supériorité de Lully me paraît éclatante,--sauf

dans les dernières mesures, peut-être, où, avec le goût de son siècle

pour l'oeuvre achevée, il a voulu trop _terminer_ son air, au lieu que

Gluck, plus réaliste, le fait s'alanguir peu à peu, puis le laisse comme

suspendu, dans l'engourdissement du sommeil. Mais avec quelle beauté

naturelle et sûre d'elle-même la voix, dans l'air de Lully, se pose sur

le courant tranquille de l'orchestre! La déclamation coule, entraînée

par son propre rythme. La déclamation de Gluck est bien plus

contestable; elle dépend de l'orchestre; elle ne plane pas au-dessus:

l'homme est absorbé dans la nature. Il garde sa personnalité, chez

Lully: le principe esthétique de son temps, c'est que la voix doit être

toujours, et dans tous les cas, le premier instrument des passions.

* * * * *

Votre héros va mourir d'amour et de douleur, écrit La Viéville, il le

dit, et ce qu'il chante ne le dit point, n'est point touchant: je ne

m'intéresserai point à sa peine... Mais l'accompagnement ferait fendre

les rochers... Plaisante compensation! Est-ce l'orchestre qui est le

héros?--Non, c'est le chanteur. Eh bien donc, que le chanteur me touche

lui-même, qu'un chant expressif et tendre me peigne ce qu'il souffre, et

qu'il ne remette pas le soin de me toucher pour lui à l'orchestre, qui

n'est là que par grâce et par accident. _Si vis me fiere...._ Si

l'orchestre s'unit au chanteur pour m'attendtir, fort bien: ce sont deux

manières d'exprimer pour une. Mais la première et la plus essentielle

est celle du chanteur.

* * * * *

Je ne pousse pas plus avant cette comparaison des deux scènes de Lully

et de Gluck: il ne peut être question de la supériorité de l'un des

artistes sur l'autre, mais d'un double idéal, de deux arts différents et

également parfaits. Les mélodies de Gluck sont parfois médiocres, et la

beauté de son art est surtout morale: une grande âme y est empreinte. La

noblesse de Lully est surtout plastique; elle tient à la suavité des

lignes, d'ailleurs peu variées: quelques traits, un profil, mais exquis,

et une atmosphère sereine, pâle, transparente. La scène pastorale

d'_Atys_, et surtout celle d'_Isis_,--la nymphe plaintive, qui, changée

en roseaux, gémit harmonieusement,--montrent, avec plus de pureté

encore, cet idéal hellénique.

* * * * *

Il est enfin, dans chaque opéra de Lully, toute une partie qui forme un

véritable ballet de cour: c'est le Prologue. Ce n'est pas le moins

intéressant de l'oeuvre, et Lully y met tous ses soins. Le Prologue est

une petite pièce à part de la grande: c'est, par exemple, dans

_Proserpine_, la Paix enchaînée et opprimée par la Discorde, qu'à la fin

la Victoire vient délivrer. Il a souvent une petite intrigue, très

froide assurément, puisqu'elle est toujours allégorique et adulatrice,

mais qui prête à de belles combinaisons d'airs de cour et de danses. On

sait le charme du prologue de _Thésée_, qui se passe dans les jardins et

devant la façade du palais de Versailles,--ou du prologue d'_Amadis_, qui

est une sorte de réveil de la Belle au bois dormant, au milieu de sa

cour. Avec leur allégresse patriotique et leurs allusions aux événements

récents de l'histoire militaire--ou galante--du grand Roi[312], les

Prologues de Lully ont un air de fêtes nationales de la vieille France;

et ils sont le dernier refuge du ballet de cour. On y retrouve, le Lully

des comédies-ballets: ce sont des collections de petits airs galants, de

duos, de trios, de choeurs de concerts, entremêlés de danses, souvent

chantées, ou dansées et chantées alternativement. Il s'y ajoute enfin de

petites symphonies, des marches et des cortèges.

V

LES SYMPHONIES DE LULLY

Les symphonies de Lully nous semblent aujourd'hui la partie la moins

intéressante de son oeuvre. Ses ouvertures paraissent massives et

compassées. M. Lionel de la Laurencie note que leurs thèmes, tous d'une

architecture à peu près identique, «constituent en musique l'équivalent

des termes généraux du langage».--Les danses ne témoignent pas non plus

d'une grande variété; à quelques exceptions près, elles n'ont ni la

curiosité de rythmes de l'époque précédente, ni la grâce et l'invention

harmonique et mélodique de l'époque suivante.

Et pourtant, ces symphonies diverses ont beaucoup contribué au succès

des opéras de Lully; on peut même dire que, de tout son oeuvre, rien n'a

été plus apprécié en Europe et n'a en plus d'influence sur l'évolution

musicale. Elles n'ont trouvé de détracteurs, du vivant de Lully, que

parmi les Italiens, qui ne les connaissaient, comme nous, que par la

lecture, et les trouvaient, comme nous, «insipides et monotones».

Serait-ce donc que nous aurions perdu le secret de cette musique avec

celui de son exécution? C'est ce que je voudrais examiner.

Pour les ouvertures, il est à remarquer d'abord qu'elles étaient faites

expressément pour de grands théâtres. Elles ont un caractère monumental.

Marpurg reconnaît qu'à l'Opéra de Dresde «les ouvertures passablement

sèches de Lully font toujours meilleur effet, quand elles sont

exécutées par tout l'orchestre, que les ouvertures beaucoup plus

aimables et plus plaisantes d'autres compositeurs célèbres, qui

paraissent au contraire incomparablement supérieures quand on les entend

jouer dans un concert de musique de chambre[313]».

Ces ouvertures ont fondé le type de l'ouverture française. Il n'était

pas plus de l'invention de Lully que le type de l'ouverture italienne

n'a été créé, comme on l'a dit, par Alessandro Scarlatti[314]. De même

que Scarlatti avait eu, en ceci, pour devancier Stefano Landi, dès

1632,--de même Lully avait pu prendre exemple sur Cavalli, sur Cambert

et surtout sur Cesti[315]. Mais, comme Scarlatti, Lully a définitivement

établi son type d'ouverture, et l'a rendu classique. Cette ouverture se

compose d'un premier mouvement lent, massif et pompeux, aussi sonore que

possible, puis d'un mouvement fugué, très clair et traité sans rigueur,

après lequel vient souvent une troisième partie, assez courte, et

reprenant d'ordinaire les phrases du commencement, en les élargissant,

pour conclure avec plénitude. Ç'a été le modèle de Hændel. M. H. Parry a

montré combien l'auteur du _Messie_ a suivi de près l'exemple des

ouvertures lullystes, et, en particulier, de celle de _Thésée_: c'est la

même architecture, la même majesté, et parfois jusqu'aux mêmes

progressions d'harmonies lourdes et puissantes.

Ces ouvertures, peu variées, se copiant souvent les unes les autres,

mais bien taillées, et d'un dessin très net, ravissaient le public

français du XVIIe siècle. «Les ouvertures de Lully, dit La Viéville,

sont un genre de symphonie presque inconnu aux Italiens, et en quoi

leurs meilleurs maîtres ne seraient auprès de lui que de bien petits

garçons.».--«Grande marque de perfection», ajoute-t-il (et cette

remarque est caractéristique), «elles se font sentir (c'est-à-dire

écouter) sur toutes sortes d'instruments». Un amateur fit mieux encore:

il écrivit des paroles sur le premier mouvement de l'ouverture de

_Bellérophon_: «Quoique tous les airs que M. de Lully a faits dans cet

opéra, pour les violons, soient admirables, écrit le _Mercure Galant_ en

mai 1679, celui-là est particulièrement estimé. _Comme apparemment vous

l'aurez retenu pour le chanter_, je vous envoie des vers qui ont été

faits sur cet air par une personne de qualité:

_Soupirez, mais sans espérer,_

_Mon coeur, c'est à présent assez de l'adorer..._»

Et, de fait, la musique se prête assez bien à cette adaptation.

Il faut noter ce mot: «Vous avez sans doute retenu l'air de cette

ouverture pour la chanter». Il nous fait comprendre ce qu'on entendait

alors par musique instrumentale. Un des secrets du succès des premiers

morceaux d'ouvertures de Lully, c'est qu'ils étaient mélodiques et bâtis

sur d'assez beaux chants que l'on retenait aisément.

Ces ouvertures continuèrent de passionner en France, au XVIIIe

siècle. On se souvient du passage de la lettre burlesque que J.-J.

Rousseau prête à un «symphoniste de l'Académie royale de musique»,

écrivant «à ses camarades de l'orchestre»:

Enfin, mes chers camarades, nous triomphons: les bouffons sont

renvoyés. Nous allons briller de nouveau dans les symphonies de M.

Lulli... Qu'étaient devenus ces jours fortunés où l'on se pâmait à

cette célèbre ouverture d'_Isis_, et où le bruit de notre premier

coup d'archet s'élevait jusqu'au ciel, avec les acclamations du

parterre?

Cette forme instrumentale eut une diffusion extraordinaire à l'étranger.

J.-J. Rousseau écrit dans son Dictionnaire, à l'article: _Ouverture_,

que les ouvertures de Lully servaient souvent d'introductions aux opéras

romains et napolitains joués en Italie. Après quoi on les gravait, sans

nommer l'auteur, en tête des partitions de ces opéras italiens.--Ce fut

surtout en Allemagne que l'ouverture lullyste trouva un champ favorable

à son développement. Elle y fut introduite par les élèves personnels de

Lully: Cousser, G. Muffat, Joh. Fischer. Elle se maintint avec éclat

dans la Suite d'orchestre, avec des maîtres tels que J.-Ph. Krieger,

Telemann, J.-Seb. Bach, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, tandis que

dans son pays d'origine, en France, elle avait été depuis longtemps déjà

battue en brèche par la forme des concertos de Corelli.

* * * * *

Il y avait d'autres symphonies, au cours des opéras de Lully; et de

celles-là, nous ne parlons jamais, quoiqu'elles soient, en réalité, une

des parties les plus pures, les plus parfaitement belles de son oeuvre.

Ce sont des sortes de grands paysages poétiques,--des paysages

intérieurs,--la peinture de l'atmosphère morale, qui enveloppe une

scène. Ces symphonies faisaient corps avec la pièce, et «y jouaient un

rôle», comme dit l'abbé Du Bos, qui cite, comme exemples, la symphonie

d'_Atys_ et celle du cinquième acte de _Roland_, «qu'on appelle

_Logistille_».--«Elles donnent l'idée, dit-il, de celles dont Cicéron et

Quintilien disent que les Pythagoriciens se servaient pour apaiser,

avant que de mettre la tête sur le chevet, les idées tumultueuses de la

journée[316].»--Ce n'est pas de la musique descriptive, mais de la

musique qui suggère des états d'âme précis. Et Du Bos, dans une curieuse

page, qui fait honneur à la critique musicale de son temps, analyse, de

ce point de vue, la symphonie _Logistille_. Du Bos, qui a pour principe:

«_Ut pictura musica_», ou encore: «La musique est une

imitation[317]»,--en prenant le mot dans le sens très large d'«imitation

morale»,--entreprend de démontrer que la _Logistille_ de _Roland_«est

entièrement dans la vérité de l'imitation»:

Ce n'est point le silence, dit-il, qui calme le mieux une

imagination trop agitée[318]. L'expérience et le raisonnement nous

enseignent qu'il est des bruits beaucoup plus propres à le faire

que le silence même. Ces bruits sont ceux qui, comme celui de

_Logistille_, continuent longtemps dans un mouvement presque

toujours égal, et sans que les sons suivants soient beaucoup plus

aigus ou plus graves, beaucoup plus lents ou plus vites que les

sons qui les précèdent, de manière que la progression du chant se

fasse le plus souvent par les intervalles moindres. Il semble que

ces bruits qui ne s'accélèrent ou ne se retardent, quant à

l'intonation et quant au mouvement, que suivant une proportion

lente et uniforme, soient plus propres à faire reprendre aux

esprits ce cours égal dans lequel consiste la tranquillité, qu'un

silence qui les laisserait suivre le cours forcé et tumultueux dans

lequel ils auraient été mis[319].

D'autres symphonies encore ont un caractère plus descriptif: elles

veulent représenter, par exemple, le mugissement de la terre, ou le

sifflement des airs, quand Apollon inspire la Pythie, dans

_Bellérophon_, ou dans _Proserpine_[320]. Mais même ici, le musicien ne

prétend pas reproduire ces bruits. «Ce sont au reste des bruits qu'on

n'a jamais entendus.» Le modèle manquerait, si on voulait l'imiter.

Aussi, Lully cherche-t-il simplement, comme dit Du Bos, à «produire, par

le chant, l'harmonie et le rythme, un effet approchant de l'idée que

nous avons». Il s'agit de suggérer les spectacles, et non de les

reproduire.--L'important, c'est que, dans tous les cas, ces morceaux

symphoniques ne sont pas de la musique pure, et ne doivent pas être pris

comme tels, sous peine d'être mal compris. Du Bos prétend qu'«ils

plairaient médiocrement comme sonates Ou morceaux détachés». Leur valeur

est dans «leur rapport avec l'action»[321].

Il en était de même des Marches, qui, bien qu'elles nous semblent

devoir être considérées comme des oeuvres de musique pure, se

rattachaient pourtant étroitement à l'action, à la fois parce qu'elles

correspondaient à un spectacle donné, à des évolutions et à des

mouvements précis, et parce qu'elles avaient, non seulement la

prétention, mais réellement le pouvoir de communiquer au public

l'enthousiasme guerrier des héros mis en scène. Rien n'a agi plus

puissamment sur le public de Lully que ses marches et ses symphonies

guerrières.

Les Italiens nous cèdent pour les marches et les symphonies guerrières,

dit La Viéville. Celles qu'ils font, sont moins animées d'un certain feu

noble et martial, que fougueuses et furieuses.

Ainsi, il ne nie point la _furia_ italienne; il reconnaît même la

supériorité des symphonies italiennes de tempête et de fureur; et

l'apologiste de Lully se trouve ici d'accord avec le détracteur de

Lully, l'abbé Raguenet, qui écrit que «les symphonies italiennes remuent

avec tant de force les sens, l'imagination et l'âme, que les joueurs de

violon qui les exécutent ne peuvent s'empêcher d'être transportés et

d'en prendre la fureur; ils tourmentent leur violon et leur corps, et

ils s'agitent comme des possédés». Mais, pour la plupart des

Français,--et leur goût faisait loi dans presque toute

l'Europe,--c'était là un défaut, et non une qualité. Cette furie

désordonnée n'avait rien à voir avec la force véritable, faite de

raison, de volonté et de puissante santé. Cette force vraiment «noble et

martiale», comme dit La Viéville, semblait aux contemporains de Louis

XIV se dégager des marches de Lully et de ses symphonies guerrières.

Elles avaient une renommée européenne. «Quand le prince d'Orange voulut

une marche pour ses troupes, il eut recours à Lully, qui la lui envoya.»

Ainsi,--le fait est curieux,--les armées qui marchaient contre la France

marchaient, comme les armées de France, au son des marches de Lully.

Encore au XVIIIe siècle, l'abbé Du Bos, qui écrit au temps de Rameau,

dit que «les bruits de guerre de _Thésée_[322] eussent produit des

effets fabuleux sur les anciens..... Nous-mêmes, ajoute-t-il, ne

sentons-nous pas que ces symphonies nous agitent... et agissent sur nous

à peu près comme les vers de Corneille?...»

Voilà donc tout un côté héroïque du génie de Lully, qui a échappé aux

ennemis de l'opéra, tels que Boileau, s'obstinant à lui refuser «les

expressions vraiment sublimes et courageuses». Tout au contraire, la

vigueur martiale de cette musique a été un des éléments de sa

popularité.

* * * * *

Restent les danses, qui sont peut-être de tout l'oeuvre de Lully ce qui

nous échappe le plus: car nous les confondons dans la masse des danses

anciennes, tandis que les contemporains y voyaient une révolution dans

la danse; et surtout, nous y voyons de la musique pure, alors que Lully

écrivait presque toujours de la pantomime dramatique.

Il est à noter que Lully, jusqu'à la fin de sa vie, resta

essentiellement, dans l'opinion publique, ce qu'il avait été à ses

débuts: un compositeur de ballets. Jusqu'à la fin, ses ballets furent

dansés à la cour, et même, contre l'opinion ordinaire, qui veut que le

Roi ait cessé de danser en public après _Britannicus_, jusqu'à la fin,

ils furent dansés par le Roi. Dans _l'Eglogue de Versailles_, donnée à

Versailles en 1685, le Roi, âgé de quarante-six ans, dansa; et que

dansa-t-il? Une _Nymphe_.

Ce n'était pas seulement le grand public, c'étaient les connaisseurs les

plus éclairés, comme Muffat, Du Bos, etc., qui regardaient les danses de

Lully comme son invention la plus originale. Georges Muffat nous a

laissé de minutieux renseignements sur l'exécution de ces danses, dans

la deuxième partie de son _Florilegium_, paru en 1698[323]: «La façon

d'exécuter les airs de danses pour l'orchestre à cordes, dans le style

du génial Lully, a recueilli les applaudissements et l'admiration du

monde entier; et, en vérité, elle est d'une si merveilleuse invention

que c'est à peine si on peut imaginer rien de plus charmant, de plus

élégant et de plus parfait». Et il les décrit comme un ravissement pour

l'oreille, les yeux et l'esprit. Il étudie longuement le jeu de

l'orchestre lullyste, notant sa belle et vigoureuse attaque, la pureté

du son, l'admirable unité de l'ensemble, la précision rigoureuse du

rythme, la grâce des ornements, dont il donne la clef, et dont

l'exactitude d'exécution ne lui semble pas moins indispensable pour la

musique de Lully, qu'elle ne le semblera plus tard à Couperin pour sa

propre musique: car, dit Muffat, «les ornements véritablement lullystes

dérivent de la plus pure source du chant». En résumé, tout y est réuni:

légèreté, rapidité, vigueur, variété des rythmes, souplesse

incomparable: une vie, une grâce, une tendresse exquise,--l'absolue

perfection.

Muffat ne nous parle que de l'exécution instrumentale; il ne nous dit

rien de l'esprit de ces danses et de la révolution qu'y opéra Lully. Du

Bos nous vient ici en aide.

Lully anima les danses: ce fut le début de sa réforme[324]. Les

témoignages s'accordent sur ce point. Ils nous parlent des «airs de

vitesse», qu'il introduisit à la place des mouvements lents. Le fait a

pu être discuté; et je crois qu'il faut bien le comprendre. Il n'est pas

question de prêter à Lully l'invention de formes musicales nouvelles:

les airs vifs existaient dès le XVIe siècle et n'ont jamais cessé

d'exister. Mais Lully a réagi contre la tendance, qui régnait de son

temps, à exécuter les danses trop lentement, du moins pour le théâtre.

Il n'a créé ni le menuet, ni la gavotte, ni la bourrée, ces danses

d'origine française, arrivées à la perfection avant lui; mais il en a

sans doute réchauffé le mouvement: il les dirigeait vite. Il avait

d'ailleurs une prédilection pour des formes de danses vives et

saccadées, comme la gigue, le canari, la forlane. Les gens de son temps

disaient «qu'il faisait de la danse un baladinage». Il ne faut jamais

oublier, si l'on veut comprendre la musique de Lully, que Lully

communiquait à l'exécution sa vivacité d'Italien.--Pour ces mouvements

plus rapides, il fallait des figures de danse nouvelles. «Lully, dit Du

Bos, fut forcé de composer lui-même les entrées qu'il voulait faire

danser sur ses airs. Ainsi, les pas et les figures de l'entrée de la

chaconne de _Cadmus_, parce que Beauchamps, le maître de ballets

ordinaire, n'entrait point à son gré dans le caractère de cet air de

violon.»

Mais ce n'était encore rien que d'avoir fait en sorte que les danses

n'alourdissent pas trop l'action, qu'elles pussent s'y intercaler sans

trop la ralentir. Lully voulut peu à peu les faire participer a

l'action.--«Le succès des airs de vitesse, dit Du Bos, l'amena à

composer des airs vites et caractérisés, c'est-à-dire dont le chant et

le rythme imitent le goût d'une musique particulière, qu'on imagine

avoir été propre à certains personnages, en certaines

circonstances.»--C'était donc un essai de couleur locale, une teinte

dramatique précise, que Lully s'efforçait de donner à ses danses.

Ainsi, suivant Du Bos, les airs de violon sur lesquels danse l'Enfer, au

quatrième acte d'_Alceste_. «Ces airs respirent un contentement

tranquille et sérieux, et, comme Lully la disait lui-même, _une joie

voilée_.» Cette belle expression, qui conviendrait aussi aux airs des

Champs-Élysées de Gluck, s'applique parfaitement à la scène de Lully:

sauf le rythme, un peu saccadé et anguleux, qui est un des traits

caractéristiques,--on pourrait dire: physionomiques,--de Lully, cette

scène a beaucoup de rapports avec les scènes de Gluck sur le même sujet:

le sentiment musical est à peu près analogue.--Les airs «caractérisés»

n'expriment pas simplement la joie et la douleur, comme les autres airs;

ils les expriment, dit Du Bos, «dans un goût particulier et conforme à

ce caractère que j'appellerais volontiers un caractère personnel».

Entendez par là qu'ils ne se contentent pas d'une vérité d'expression

générale, mais qu'ils servent à la psychologie précise d'un caractère ou

d'une situation dramatique. Là encore, Lully fut obligé de composer

lui-même les pas et les figures pour ces airs «d'un caractère marqué».

«Six mois avant de mourir, il fit lui-même le ballet de l'air sur lequel

il voulait faire danser les Cyclopes de la suite de Polyphème[325].»

Musiciens d'autrefois · 第 11 / 25 段