A quoi les Lullystes avaient beau répliquer que «les petits oiseaux» ne

font pas tous les jours «des airs nouveaux»; ils étaient fort

embarrassés pour défendre Lully. Quoiqu'ils fissent grand bruit de sa

merveilleuse fécondité, de la variété de ses accents,--en particulier de

ses _Hélas!_--ils étaient bien forcés de reconnaître que leur dieu se

répétait souvent, non seulement dans ses récitatifs, mais dans ses airs

et dans tous ses morceaux. On ne pouvait nier que, dès son premier

ouvrage, _Cadmus et Hermione_, Lully «ne se fût plusieurs fois copié

lui-même».

A cette critique gênante la réponse qu'ils faisaient était des plue

ingénieuses. Ils prenaient texte de la remarque du chevalier de Mère:

Les personnes qui s'expliquent le mieux usent plus souvent de

répétitions que les autres... C'est que les gens qui parlent bien

vont d'abord aux meilleurs mots et aux meilleures phrases pour

exprimer leurs pensées. Mais quand il faut retoucher les mêmes

choies, comme il arrive sauvent, quoi-qu'ils sachent bien que la

diversité plaît, ils ont pourtant de la peine à quitter la

meilleure expression pour en prendre une moins bonne; au lieu que

les autres, qui n'y sont pas si délicats, se servent de la première

qui se présente.

Et ils la développaient ainsi:

Qulnault a donné cent fois à Lully les mêmes sentiments et les

mêmes termes à mettre en chant, il n'est pas possible qu'il y ait

cent manières de les y mettre également bonnes... Il avait tâché de

prendre, la première fois, la meilleure expression; s'il ne l'avait

pas attrapée, il l'a prise une autre fois, et puis il s'est servi

ensuite des expressions les plus approchantes de la bonne,

retournant et plaçant tout cela, selon les occasions, et avec tout

l'art d'un savant musicien et d'un homme d'esprit. Mais lorsqu'il a

senti que ses expressions ne pouvaient être nouvelles sans être

impropres ou forcées, il n'a pu se résoudre à abandonner le naturel

et la justesse pour la nouveauté, et il a mieux aimé varier un peu

moins ses tons que d'en employer de méchants.--Je ne vous dis pas

qu'il n'ait jamais été paresseux ni stérile. On a bien repris, et

sans injustice quelquefois, Homère et Virgile d'être l'un ou

l'autre: eux qui n'étaient pas des débauchés comme Lully. Mais je

me persuade que Lully aurait souvent pu trouver des tons nouveaux,

et ne l'a pas voulu, par attachement à la bonté des premiers, qu'il

s'est contenté de déguiser, de changer un peu par de petites

différences d'accords... _Cadmus_ même en est une preuve... C'était

son premier grand opéra. S'il s'y est copié lui-même en plusieurs

endroits, ce ne peut être négligence ou paresse. Il avait trop

d'intérêt à y réussir, pour y épargner ses soins.--Les chutes de

son récitatif sont une des choses où il a été le plus taxé de

pauvreté ou de négligence. Il leur ménage toute la variété qu'il

peut... Il sait les rendre singuliers, lorsque le poète lui en

donne lieu... Mais enfin, par quel secret, par quel effort Lully

pourrait-il ne copier et ne répéter jamais rien, à moins qu'il ne

sortit de la nature, ce qui est un remède pire que le mal, et qu'il

laisse aux Italiens?--Le but de la musique est de _repeindre_ la

poésie. Si le musicien applique à un vers, à une pensée, des tons

qui ne leur conviennent point, il ne m'importe que ces tons soient

nouveaux et savants. Cela ne peint plus, parce que cela peint

différemment; donc cela est mauvais. Dès que ma pensée par

elle-même plaît, frappe, émeut, je n'ai point besoin d'aller

chercher une phrase élégante: il me suffit que les mots rendent

bien le sens... Bien exprimer, bien peindre, voilà le chef-d'oeuvre.

Quoi qu'il en puisse coûter au musicien pour y arriver, stérilité

apparente, science négligée, il y gagnera toujours assez[298].

J'ai tenu à citer cette page en entier. Qu'on en partage ou non les

idées, elle est un manifeste admirable de clarté, de raison virile et

sûre de soi, qui annonce les fameux manifestes de Gluck. On a cherché à

Gluck des précurseurs italiens: Algarotti, Calsabigi. Nous avons un

précurseur français qui vaut bien ceux-là; et comme il est le théoricien

du Lullysme, on voit par là que Gluck, en réduisant la musique à

_repeindre_ la poésie avec une fidélité scrupuleuse, n'a fait que suivre

la tradition de Lully.

Mais nous n'avons, pour le moment, qu'à chercher dans ces lignes

l'explication, ou l'excuse, de certains traita de la musique de Lully,

de ses pauvretés, de ses répétitions.--Qu'en faut-il penser?

Je ne discuterai point la question de savoir si un vrai génie n'a pas

plus d'une façon d'exprimer les mêmes choses,--ni si la nature offre

deux fois une situation tout à fait identique. Admettons la théorie, qui

est assez conforme à la robuste sobriété de l'esprit classique: des

expressions peu variées, mais justes, et ne craignant pas de se répéter

quand le sentiment se répète, par horreur pour l'exagération et les

recherches affectées, qui efféminent et trahissent la pensée.--Est-il

vrai toutefois que les répétitions de Lully proviennent de cette

droiture d'esprit et de la crainte d'altérer ou de dépasser sa pensée?

Il y a un certain nombre de répétitions chez lui, qui sont en effet

raisonnées, et procèdent d'un sentiment analogue à celui qu'expose La

Viéville. Il est certain que les mêmes mots, les mêmes sentiments,

éveillent chez Lully les mêmes phrases mélodiques. On en trouverait cent

exemples: entre autres, les «_Revenez, revenez_» de _Thésée_, d'_Atys_,

d'_Isis_, etc.

[Illustration: notation musicale

_Atys_ (IV, 2)

Reve-nez, ma raison, revenez pour jamais

_Thésée_ (Prologue)

Reve-nez, revenez, amours, revenez

_Isis_ (I, 1)

Revenez, revenez, reve-nez, revenez

]

Il en est de même quand il a à peindre un ruisseau, ou le frémissement

du vent, etc. Il reprend toujours des dessins pittoresques, à peu près

identiques. On voit qu'il représente _le_ ruisseau, _le_ vent. C'est

bien l'esprit abstrait et généralisateur du temps, l'esprit de la

littérature d'alors qui étudie l'Homme en général, l'esprit de la

peinture d'alors, même de la peinture de paysage, comme celle de Claude

Lorrain, qui représente des arbres, dont il serait impossible de dire de

quelle espèce ils sont,--des arbres en général. Rien d'étonnant à ce que

l'esprit de Lully se complaise aussi à des types mélodiques, à des

formules générales, qui reparaissent, chaque fois qu'il a à traduire le

même ordre de sentiments ou de choses.

Mais il y a d'autres répétitions, et en fort grand nombre, qui ne

rentrent pas dans cette catégorie,--des répétitions de forme qui ne

correspondent pas à des répétitions du sentiment. J'en ai cité un

exemple plus haut, dans une scène du premier acte d'_Armide_. Ce sont

des clichés, des formules coulées dans le même moule; et, bien que la

paresse de Lully explique, d'une façon assez plausible, ces pauvretés

d'expression, ce n'est là qu'une demi-explication. On rencontre en effet

ces répétitions dans les pages qui ne sont pas les moins importantes et

les moins soignées de l'oeuvre; et il y a là plus qu'une défaillance

passagère du compositeur, il y a comme un système. Ce n'est plus

l'identité d'un type de sentiment:--l'Amour, la Haine,--qui ramène

l'identité du type mélodique. Fait bien plus grave encore: c'est

l'identité d'un type de phrase oratoire. La construction logique du

discours littéraire, sa mélopée monotone et sonore, se décalquent dans

le discours musical. Et ceci, quel que soit le sentiment exprimé. En un

mot, c'est le despotisme de la rhétorique du temps, avec son ample

déroulement, ses périodes symétriques et ses pompeuses cadences. L'idéal

qui règne dans l'ensemble de cette déclamation musicale est un idéal

oratoire, bien plus encore que dramatique. Est-ce donc à dire que le

modèle que suivait Lully,--la tragédie de Racine, déclamée par la

Champmeslé,--offrît les mêmes caractéristiques?--Je le croirais

volontiers. Rien ne peut nous remettre plus intimement dans l'esprit de

cet art tragique et de son interprétation primitive, que tel de ces

grands récitatifs, où Lully s'est appliqué à transposer la déclamation

et le jeu de son temps,--en les grossissant un peu, mais sans altérer

les proportions du modèle. Telle, la fameuse scène d'Armide trouvant

Renaud endormi, qui resta, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, le

modèle le plus parfait, non seulement du récitatif français, mais de la

déclamation tragique française[299]. En dépit des critiques acerbes de

Rousseau, qui ne trouve là «ni mesure, ni caractère, ni mélodie, ni

naturel, ni expression», il y a dans l'ensemble de cette scène une

énergie puissante et une grande majesté; mais tous les mouvements de

l'âme, toutes les inflexions de la voix, obéissent à une loi d'équilibre

oratoire et moral, de symétrie logique, de convenance, de dignité et de

décorum, qui commande et gouverne la passion et la vie. Nous avons

aujourd'hui un autre idéal; et celui-ci nous semble noble, mais froid.

Il ne paraissait pas tel aux hommes du XVIIe siècle[300]. Non

seulement les gens de goût et les dilettantes instruits, mais le grand

public, voyaient dans ces récitatifs la représentation fidèle et

passionnée de la vie. La Viéville dit:

Lorsqu'Armide s'anime à poignarder Renaud dans la dernière scène de

l'acte II, j'ai vu vingt fois tout le monde saisi de frayeur, ne

soufflant pas, demeurer immobile, l'âme tout entière dans les oreilles

ou dans les yeux, jusqu'à ce que l'air de violon qui finit la scène

donnât permission de respirer, puis respirant là avec un bourdonnement

de joie et d'admiration.

C'est que la déclamation de Lully correspondait exactement à la vérité

théâtrale d'alors, c'est-à-dire à l'idée qu'on se faisait alors de la

vérité, au théâtre. (Car il se peut que la vérité soit une et immuable;

mais l'idée que nous en avons change perpétuellement.) Par l'ensemble de

ses qualités et de ses défauts, le récitatif de Lully fut, très

probablement, la traduction fidèle de l'idéal tragique de son temps; et,

comme je le disais en commençant, ce n'est pas son moindre intérêt pour

nous de nous avoir conservé, en musique, le reflet de la déclamation et

du jeu de la tragédie de Racine.

IV

ÉLÉMENTS HÉTÉROGÈNES DE L'OPÉRA DE LULLY

On voit que le récitatif--la déclamation poétique de théâtre ou de

salon, transposée en musique--est l'arête de l'opéra de Lully. Mais il

ne faudrait pas croire que le reste de la construction répondît

exactement à la charpente qui la supporte; elle n'est pas toujours du

même style, elle n'est même pas très homogène: c'est une maçonnerie

d'éléments divers, qui sont en quelque sorte bloqués autour du

récitatif, comme du noyau de l'oeuvre.

Dans tout grand artiste réformateur, il y a deux choses: son génie

réformateur, qui a le plus souvent un caractère volontaire, raisonné; et

son instinct, qui bien souvent le contredit. Les gens qui n'ont pas le

sentiment très vif de la vie, telle qu'elle est, dans sa complexité et

ses contradictions, sont sévères pour les artistes qu'ils trouvent en

désaccord avec leurs propres principes. Ils ont une joie maligne à noter

que Gluck, après ses belles théories sur le devoir pour la musique de

calquer exactement le texte poétique, ne s'est pas fait faute de

reprendre dans _Armide_, ou dans _Iphigénie en Tauride_, des airs de ses

anciens opéras italiens, simplement parce qu'il les trouvait beaux et

qu'ils lui plaisaient. Ils ne sont pas moins heureux de voir Wagner

écrire un quintette dans les _Meistersinger_, et faire tel ou tel accroc

à sa doctrine sacro-sainte. Et ils les dénoncent avec indignation, comme

des renégats à leurs doctrines, ou même comme des farceurs, qui édictent

des règles qu'ils se gardent de suivre.--C'est avoir là une idée bien

abstraite et bien pauvre de ce qu'est un vrai artiste. Un vrai artiste

est trop vivant pour pouvoir se réduire à l'expression de sa raison et

de sa volonté. Quand même elles lui montreraient qu'une voie est la

vraie, elles n'empêcheront jamais sa fantaisie créatrice de s'engager

dans d'autres voies; et cela lui arrivera d'autant plus souvent qu'il

sera plus vivant.

De plus, aucune révolution en art--ou ailleurs--ne se produit tout d'un

coup, et n'annihile tout ce qui était avant. Les premiers

révolutionnaires en art--et ailleurs--sont toujours, pour une bonne

part, des conservateurs. Le passé et l'avenir se mélangent en eux, à des

doses variables. Lully qui, en certaines choses, a été un novateur dans

notre art, n'a fait, en beaucoup d'autres, que reprendre et que suivre

les traditions passées. Ce n'est pas pour rien qu'il avait été si

longtemps le musicien attitré des Ballets du Roi, et le collaborateur de

Molière dans ses comédies-ballets. Jamais il n'a dépouillé tout à fait

le vieil homme, le bouffon, le mufti, dont les pitreries avaient

l'honneur d'exciter l'hilarité du Roi. Jamais il n'a dépouillé tout à

fait son rôle d'organisateur des fêtes de la cour. Jamais enfin il n'a

dépouillé tout à fait sa peau d'Italien. On retrouve, fréquemment, dans

ses opéras français, la veine comique du _Bourgeois gentilhomme_,

l'esprit et les formes des _Dialogues_ de cour et des anciens ballets

français; et, de loin en loin, l'Italien montre le bout de l'oreille.

Cette diversité d'éléments musicaux se laisse voir plus ouvertement dans

ses premières oeuvres, ainsi qu'il est naturel. En cela, _Cadmus et

Hermione_, son premier opéra véritable,--puisque celui qui l'avait

précédé: _les Festes de l'Amour et de Bacchus_, n'était qu'un pastiche

fait d'un assemblage d'anciens airs à danser,--est particulièrement

intéressant. C'est l'_Hippolyte et Aricie_ de Lully. On y sent un Lully

plus jeune, moins enfermé dans ses théories, un Lully qui risque là,

pour la première fois, une très grosse partie, et qui veut la gagner,

qui ne lésine point avec sa musique, qui donne tout ce qu'il peut

donner. Il n'y a guère d'opéra de lui plus généreux, plus abondant, plus

libre. On y trouve déjà du Lully dramatique, et du meilleur,

d'admirables exemples de déclamation pathétique. On peut dire que dans

tout son oeuvre il y a peu de pages comparables, pour la vérité de la

déclamation, aux adieux de Cadmus à Hermione.--On y trouve aussi le

premier type célèbre, à l'Opéra, d'un genre de scènes, qui devaient

avoir en France un succès étonnamment durable, puisqu'elles ont persisté

jusqu'à nos jours; les scènes de temples, de grands-prêtres, et de

sacrifices[301]. La scène de Lully est d'ailleurs supérieure à presque

toutes celles qui ont suivi; elle n'a rien de la solennité ennuyeuse et

cabotine qui caractérise ces caricatures de choses religieuses: elle

respire une jubilation héroïque.

A côté de ces grandes scènes, où Lully inaugure la tragédie lyrique de

Rameau et de Gluck, on trouve une partie comique très importante, et

même une partie bouffe et burlesque. D'abord, des rôles de bouffons

italiens: le valet poltron et matamore, et la nourrice amoureuse,--deux

personnages, qu'on rencontre partout, dans l'opéra vénitien et

napolitain. Et puis, il y a des géants comme dans le _Rheingold_; mais,

à la différence de ceux de Wagner, les géants de _Cadmus_ ne se prennent

pas au sérieux. Hermione, princesse captive, doit épouser l'un d'eux; et

ce géant a des compagnons de sa taille, qui viennent danser un ballet en

l'honneur de la princesse. Il est clair que tout ceci nous éloigne de la

tragédie lyrique, et nous ramène aux ballets italiens et français de la

première moitié du siècle.--La musique a les mêmes caractères. Dans les

airs comiques ou dansés, le style bouffe italien, à la façon de Cavalli,

ou de Cesti[302], voisine avec le style des pastorales de Cambert, ou

des comédies-ballets, dont Lully écrivait la musique pour Molière[303].

Ce sont des airs de concert, intercalés dans l'opéra. Et l'on peut dire

qu'en somme, dans ce premier opéra, l'opéra proprement dit tient la plus

faible place. Les trois quarts sont pris par de la musique de concert,

de pastorale, d'airs de cour, d'opéra-bouffe, et de comédie-ballet.

Toute cette partie de l'oeuvre est fort intéressante, et souvent

excellente. On sent que Lully y était à son aise: c'était sa première,

sa vraie nature; il eut beaucoup de peine à y renoncer. S'il ne s'était

pas contraint, il n'en fût jamais sorti; et, qui sait? il n'en eût

peut-être pas eu moins de gloire.

_Cadmus_ ayant obtenu un succès triomphal[304], Lully ne songea pas tout

de suite à changer sa manière; et l'opéra qui suivit, _Alceste_, en

1674, offre le même caractère hétérogène,--pourtant un peu moins

marqué.--La comédie y tient encore une place considérable. Non seulement

il y a de grandes scènes comiques, d'une ampleur,--on pourrait presque

dire--d'une majesté admirable, comme la scène de Caren, qui ouvre

l'acte IV; mais, comme dans _Cadmus_, des airs bouffes, du genre

vénitien[305], et des airs de vaudevilles très caractérisés, comme l'air

de Straton, qui sent la chanson populaire:

[Illustration: notation musicale

A quoy bon tant de rai_son dans le bel â_ge? A quoi bon tant de rai_son

hors de sai_son?

Qui craint le danger de s'engager est sans cou_rage...]

On est frappé aussi du grand nombre de vocalises et de roulades que se

permet encore Lully. Son style n'est pas encore arrêté, et il s'efforce

à un compromis entre les éléments anciens et nouveaux, étrangers et

français.

Mais _Alceste_ ne réussit pas, cette fois, sans conteste. On fut choqué

du mélange de tragique et de bouffon, qui était particulièrement déplacé

dans ce beau sujet antique[306]. Ce fut une bonne indication pour Lully.

Déjà, le _Thésée_ de 1675, sans avoir abdiqué le comique, ne tolère plus

qu'un comique de demi-teinte, qui ne détonne pas trop avec le reste de

l'action tragique, comme le duo des vieillards athéniens, petite

caricature de bon goût, qui garde un parfum attique.

_Alys_, en 1676, marque décidément un changement d'orientation dans

l'opéra. A partir de ce moment, Lully, suivant le goût de la jeune cour,

galante et raffinée, adopte un idéal racinien; son opéra devient une

sorte d'élégie amoureuse, d'où est banni le comique, et surtout le

bouffon, le vulgaire. Le premier acte d'_Atys_, qui sembla à ses

contemporains le chef-d'oeuvre de la tragédie lyrique, et que Lecerf de

la Viéville déclare presque «trop beau», parce qu'il tue tout ce qui

suit, est une élégie romanesque, dont la majeure partie est composée

d'airs de pastorale, au milieu desquels s'intercale habilement une scène

d'amour, tendre, délicate, touchante, qui rappelle certaines scènes de

_Bérénice_, mais qui n'a rien de proprement tragique. La seule scène de

l'opéra, qui soit vraiment dramatique, la scène du meurtre de Sangaride

par Atys rendu fou par Cybèle, puis de son retour à la raison, de la

découverte de son crime, qui l'atterre, et enfin de son suicide,--scène

qui eût voulu la puissance sauvage de Gluck,--se résout immédiatement en

une fête pastorale et une apothéose. On sent que, de propos délibéré,

Lully tend à éliminer de l'opéra tout ce qu'il a d'excessif, aussi bien

dans le tragique que dans le comique.

Le succès d'_Atys_ fut très grand; et l'on sait que l'oeuvre reçut le nom

d'«Opéra du Roi», qui le préférait à tout autre. Peut-être, toutefois,

dans son désir d'épurer, de sublimer l'opéra, de ne lui laisser que ses

éléments les plus nobles et les plus exquis, Lully avait-il passé la

mesure; car Saint-Evremond dit, après avoir reconnu la beauté de

l'oeuvre: «Mais c'est là qu'on a commencé à connaître l'ennui que nous

donne un chant continué trop longtemps». Il y avait, en effet, à ce

nouveau système un danger de monotonie, que Lully devait sentir lui-même

et s'appliquer à pallier, dans la suite[307]. Néanmoins, on peut dire

qu'à partir d'_Atys_, son idéal de l'opéra est à peu près fixé: à la

remorque du goût français d'alors, il sacrifie la comédie, et préfère au

drame passionné la peinture des nuances du sentiment, la tragédie de

salon ou de cour, psychologique, galante et oratoire. Ce n'est plus la

comédie-ballet. C'est la tragédie-ballet.

Il réalisa cet art, ainsi qu'il le voulait; mais il eut beau faire: ce

fut toujours chez lui oeuvre de volonté; et jamais il ne réussit à

étouffer son ancienne nature. Il était essentiellement un compositeur de

ballets royaux; et il le resta toujours. Toutes les fois que, par

exception, il revient à ce genre, ou que les opéras qu'il traite s'en

rapprochent, en quelque manière, il y apporte une délicatesse de touche

et une verve originale qu'il a rarement ailleurs.

Sa veine comique, malheureusement comprimée après _Alceste_[308], s'est,

malgré tout, fait jour à diverses reprises; et elle a produit ça et là

de petits chefs-d'oeuvre, comme le duo des vieillards de _Thésée_ ou le

trio des frileux d'_Isis_. Et, dans sa dernière oeuvre, elle lui a même

fait créer un caractère comique d'une ampleur et d'une jovialité

admirables, le Polyphème d'_Acis et Galatée_. Le comique de Lully

s'attaque volontiers aux défauts physiques, qu'il note d'une façon

plaisante: c'est le chevrotement de voix des vieillards athéniens, ou

le grelottement des peuples hyperboréens, qui claquent des dents sous la

neige et les glaçons. Cette malignité d'observation musicale est un

trait italien que l'on peut relever déjà chez Cavalli. Le Polyphème

d'_Acis_ est caractérisé par un certain trait vocal, sorte de _leit

motiv_ chanté, qui revient à diverses reprises, et qui veut rendre,

semble-t-il, la démarche grotesque et saccadée du monstre amoureux.

L'orchestre qui l'accompagne a des trouvailles burlesques. Dans l'entrée

de Polyphème et de sa suite, à l'acte II, «des sifflets de

chaudronnier», dit Lecerf de la Viéville, venaient couper d'une façon

plaisante la marche lourdement bouffonne.--Le comique était si naturel à

Lully qu'il lui est arrivé plus d'une fois d'être comique malgré lui.

Les Lullystes eux-mêmes lui reprochaient de s'être laissé entraîner

parfois à «une gaieté mal placée», ou à un «badinage vicieux», ainsi que

l'écrit La Viéville à propos d'un air de _Phaéton_ et d'un duo de

_Persée_. Tel choeur d'_Armide_ est bien près d'une parodie à la façon

d'Offenbach. Il semble que la nature exubérante de l'Italien fasse

éclater par moments les contraintes qui pèsent sur elle[309].

S'il n'a pu--et cela est très regrettable--développer librement son

génie comique; en revanche, il a eu toute licence pour transplanter du

ballet dans l'opéra la Pastorale proprement dite; et c'est peut-être

dans cette partie de son oeuvre qu'il a mis le plus de sincérité,

d'émotion, et de poésie véritable.

Musiciens d'autrefois · 第 10 / 25 段