A la vérité, ce ne sont pas des vers de Racine que Lully a mis en

musique,--à part l'_Idylle sur la Paix_, où Lully, de l'aveu de Louis

Racine, et, par conséquent, d'après le jugement de son père, «avait

parfaitement rendu le poète»;--à part aussi l'essai qu'il fit un jour de

traduire en musique une scène d'_Iphigénie en Aulide_. L'histoire nous

est rapportée, en 1779, par François Le Prevost d'Exmes, d'après un

récit de Louis Racine:

«Lully, dit-il, mortifié de s'entendre dire qu'il devait tout son succès

à la douceur de Quinault, et qu'il était incapable de faire de bonne

musique sur des paroles énergiques, se mit un jour au clavecin, et

chanta impromptu, en s'accompagnant, ces vers de l'_Iphigénie_:

Un prêtre environné d'une foule cruelle

Portera sur ma fille une main criminelle,

Déchirera son sein, et d'un oeil curieux

Dans son coeur palpitant consultera les dieux...»[284]

Il ajoute que «les auditeurs se crurent tous présents à cet affreux

spectacle, et que les tons que Lully joignait aux paroles leur faisaient

dresser les cheveux sur la tête.»

Il est fâcheux que cette traduction musicale ne nous ait pas été

conservée: car nous avons toutes les raisons de croire qu'elle eût été

une notation fidèle «des tons» de Racine et de ses acteurs.

Mais, à ces exceptions près, Lully ayant eu presque toujours pour poète

Quinault, dont le style passait, au XVIIe siècle, pour plus doucereux

et moins mâle que celui de Racine, il s'ensuit qu'il a dû atténuer un

peu l'énergie de la déclamation de Racine, tout en en conservant

l'esprit.

Voyons comment il procède:

Le récitatif n'est pas, chez Lully, une partie accessoire de l'oeuvre,

une sorte de lien factice qui rattache les différents airs, comme une

ficelle autour d'un bouquet: c'en est vraiment le coeur, la partie la

plus soignée et la plus importante. En effet, dans ce siècle de

l'intelligence, le récitatif représentait la partie raisonnable de

l'opéra, le raisonnement mis en musique. On ne l'écoutait pas avec

ennui, comme on fait aujourd'hui; on s'en délectait.

«Rien n'est si agréable que notre récitatif, dit Lecerf de la Viéville;

et il est presque parfait. C'est un juste milieu entre le parler

ordinaire[285] et l'art de la musique... Qu'y a-t-il qui fasse plus de

plaisir et qui ouvre mieux un opéra, que ce commencement de _Persée_:

Je crains que Junon ne refuse

D'apaiser sa haine pour nous...

«_Armide_ est tout plein de récitatifs, aucun autre opéra n'en a tant;

et, assurément, personne n'y en trouve de trop... C'est principalement

par le récitatif que Lully est au-dessus de nos autres maîtres... Après

lui, on peut trouver des airs et des symphonies qui valent ses airs et

ses symphonies.» Mais son récitatif est inimitable. «Nos maîtres

d'aujourd'hui ne sauraient attraper une certaine manière de réciter,

vive sans être bizarre, que Lully donnait à son chanteur...»

La première loi de ce récitatif, c'est la stricte observation du style

syllabique. Comme l'a dit M. Lionel de la Laurencie[286], la ligne

déclamée est «débarrassée de toute végétation mélodique». Quand on

compare «un récit quelconque de Lully à un récit de Carissimi ou de

Provenzale, on voit que le surintendant de la musique du grand Roi a, en

quelque sorte, procédé à un nettoyage de la technique italienne; il l'a

expurgée de toute les herbes folles que le goût du _bel canto_ et même

le goût musical proprement dit laissaient croître dans le parterre

monodique.»--Il s'est passé un fait à peu près analogue dans

l'architecture du même temps. Comparez une façade italienne de l'école

de Bernin, surchargée de statues épileptiques, dont les draperies

s'envolent, qui agitent les bras, les jambes, les reins, qui tordent

leur échine, qui ont la danse de Saint-Guy et tombent en des

convulsions,--comparez ce fouillis, ce bavardage, ce mouvement

perpétuel, aux lignes simples, nettes et nues de Versailles, ou de la

colonnade du Louvre.--Lully réalisa en musique une simplification du

même ordre. Le goût italien était pour les belles vocalises, les

roulades, les «doubles» (c'est-à-dire les répétitions ornées), les

ornements de toute sorte. Ce goût avait passé en France, dans les

chansons de cour. Lully, éclairé par son bon sens, et certainement aussi

par les conseils d'amis tels que Molière,--Lully, qui d'ailleurs n'était

pas un mélodiste abondant, et que ne gênait point le trop-plein de son

inspiration musicale, réagit vigoureusement contre ce goût. Non

seulement il répugnait à écrire des «doubles» et des «roulements», et

n'en mettait qu'à regret, de loin en loin, «par condescendance pour le

peuple»,--comme dit Lecerf de la Viéville,--«et par considération pour

son beau-père Lambert», qui avait mis à la mode ces ornements en France;

mais il s'opposait avec violence à ce que le chanteur introduisît dans

un chant écrit sans ornements les vocalises et les broderies

décoratives, que l'usage courant d'alors lui permettait d'y ajouter (car

ce fut l'essence même de l'art ancien, et surtout de l'art italien,

jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, qu'on y réservât toujours une part

à l'improvisation du chanteur et de l'exécutant: le texte musical était

pour eux une sorte de thème à variations _ad libitum_, où leur

virtuosité avait beau jeu). Lully ne le tolérait point; et ceci est un

fait nouveau dans l'art musical.

Lully, dit La Viéville, envoyait toutes ses actrices à Lambert,

pour qu'il leur apprît sa propreté du chant. Lambert leur faisait

de temps en temps couler un petit agrément dans le récitatif de

Lully, et les actrices hasardaient de faire passer ces

embellissements aux répétitions.--«Morbleu, mesdemoiselles», disait

Lully, se servant quelquefois d'un terme moins poli que celui-là,

et se levant fougueux de sa chaise; «il n'y a pas comme cela dans

votre papier; et, ventrebleu point de broderie! _Mon récitatif

n'est fait que pour parler, je veux qu'il soit tout uni_.»

Le récitatif de Lully «épouse donc fidèlement les mouvements du

discours». Avant tout, il en épouse les rythmes poétiques, il se modèle

sur le vers; et c'est là, il faut bien le dire, une cause de grande

monotonie. On a loué la versification de Quinault, son habile alternance

de vers de longueurs diverses, et son attention à multiplier ou à

réduire les accents rythmiques. Mais en dépit de tous ses efforts, sa

déclamation, traduite en musique par Lully, est dominée, comme toute la

déclamation du temps, par l'accentuation exagérée de la rime dans les

vers courts, de la césure et de la rime dans les vers de douze syllabes.

On trouve dans les opéras de Lully des steppes de récitatifs et d'airs,

où le premier temps de chaque mesure tombe avec une rigueur implacable

sur la rime, ou sur la césure de l'hexamètre. C'est d'une monotonie

accablante; et si c'est ainsi que la Champmeslé déclamait du Racine,

nous aurions quelque peine aujourd'hui à l'entendre sans bâiller.

[Illustration: notation musicale]

Qu'il sait peu son malheur,

Et qu'il est déplorable!

J'ai pitié de l'erreur

Dont son coeur s'est flatté[287]

Il n'est rien dans es cieux,

Il n'est rien ici-bas

De si charmant que vos appas.

Rien ne peut me toucher d'une flamme si forte.[288]

Arrêtez, belle Iris, différez un moment

D'accomplir en ces lieux ce que Junon dé-si-re.[289]

Quand à la monotonie de ce perpétuel dactyle se joint, comme il arrive

souvent, la monotonie de la ligne mélodique, il n'y a rien au monde de

plus fastidieux: c'est le ronronnement vide de l'alexandrin classique,

le rythme mécanique d'un moulin à prières.

Il arrive, par bonheur, que dans quelques scènes, la déclamation devient

plus libre, s'anime, s'entrecoupe, se brise, se rythme autant que

possible sur le souffle de la passion, sans négliger toutefois

l'accentuation de la rime et de la césure. Ainsi, la scène admirable, et

d'ailleurs à peu près unique, chez Lully, pour sa spontanéité musicale,

des Adieux de Cadmus à Hermione. La mesure y garde un flottement

perpétuel: toujours une mesure à quatre temps alterne avec une mesure à

trois. La mélodie n'est pas entraînée par la déclamation, mais

l'entraîne, et la fait s'alanguir sur certains mots «_partir_»,

«_mourir_», avec une voluptueuse mélancolie. La musique reflète

l'émotion, d'une façon transparente.

[Illustration: notation musicale.

Je vais par-tir, belle Hermi-o-ne.

Je vais exécuter ce que l'amour ordonne...

Malgré le péril qui m'attend...

Je veux vous délivrer...ou me per-dre moi-même

Je vous vois, je vous dis enfin que je vous aime...

C'est assez pour mourir... content

]

Ou encore les scènes fameuses de Médée:

[Illustration: notation musicale

Doux repos... in-no-cen-te paix,

Heu-reux, heureux un coeur, qui ne vous perd jamais[290]...

Dépit mortel, transport jaloux,

]

[Illustration: notation musicale

Je m'abandon-ne à vous.[291]

Il semble qu'on entende ici la respiration même de Lully, en déclamant

la scène, «quand il la lisait, comme dit La Viéville, jusqu'à la savoir

par coeur, chantant et rechantant les paroles, en battant son clavecin».

Il arrive même que l'accent dramatique l'emporte par moments sur la

mesure ordinaire du vers:

[Illustration: notation musicale

Enfin... il est en ma puissance[292]

Mais ces passages sont relativement rares; et, même dans les

exclamations, où la voix prend une certaine latitude avec le vers, le

procédé de Lully, assez habile, mais uniformément répété, est de placer

l'interjection à contretemps, d'y suspendre légèrement la mesure, de l'y

balancer un moment, mais de lui faire reprendre, aussitôt après, son

cours monotone:

«Quand on ne voit plus rien qui puisse se défendre, Ah!... qu'il

est beau de rendre la paix à l'univers![293]»

«Tout y ressent les douceurs de la paix. Ah!... que le repos a

d'attraits![294]»

Il arrive même très souvent que la rime qui termine la phrase ou la

période soit non seulement très accentuée, mais grossie par l'adjonction

d'un battement de gosier, d'un trille.--On pense alors au mot de

Molière, raillant dans _l'Impromptu de Versailles_ la déclamation de son

temps:

Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce

qui attire l'approbation, et fait faire le brouhaha.

Rousseau a bien noté ce ridicule, dans sa _Lettre sur la musique

française_. Analysant le monologue d'Armide, il montre «un trille, et

qui pis est, un repos absolu dès le premier vers, tandis que le sens

n'est achevé qu'au second»; et il s'indigne contre ces chutes uniformes

de la voix à la fin des vers, «ces cadences parfaites, qui tombent si

lourdement, et sont la mort de l'expression».--Rien de plus exact; mais

il est juste d'en rendre responsables Racine et ses acteurs; car il y a

tout lieu de penser que Lully suivait ici les exemples qui lui étaient

donnés par le Théâtre-Français.

* * * * *

Du rythme de ces vers déclamés, passons à leurs inflexions mélodiques.

Ici encore, Rousseau critique âprement le récitatif de Lully, dans une

page d'un modernisme admirable, où il se sert pour le combattre,--et, du

même coup, pour combattre le modèle de Lully: la

Comédie-Française,--d'arguments analogues à ceux dont les Debussystes se

servent aujourd'hui pour critiquer le chant wagnérien:

«Comment concevrez-vous jamais que la langue française, dont

l'accent est si uni, si simple, si modeste, si peu chantant, soit

bien rendue par les bruyantes et criardes intonations de ce

récitatif, et qu'il y ait quelque rapport entre les douces

inflexions de la parole (française) et ces sons soutenus et

renflés, ou plutôt ces cris éternels qui font le tissu de cette

partie de notre musique encore plus même que des airs? Faites, par

exemple, réciter à quelqu'un qui sache lire, les quatre premiers

vers de la fameuse reconnaissance d'Iphigénie. A peine

reconnaîtrez-vous quelques légères inégalités, quelques faibles

inflexions de voix dans un récit tranquille, qui n'a rien de vif ni

de passionné, rien qui doive engager celle qui le fait à élever ou

abaisser la voix. Faites ensuite réciter par une de nos actrices

ces mêmes vers sur la note du musicien, et tâchez, si vous le

pouvez, de supporter cette extravagante criaillerie, qui passe à

chaque instant de bas en haut et de haut en bas, parcourt sans

sujet toute l'étendue de la voix, et suspend le récit hors de

propos pour _filer de beaux sons_ sur des syllabes qui ne

signifient rien, et qui ne forment aucun repos dans le sens.--Qu'on

joigne à cela les fredons, les cadences, les ports de voix, qui

reviennent à chaque instant, et qu'on me dise quelle analogie il

peut y avoir entre la parole et ce prétendu récitatif, dont

l'invention fait la gloire de Lully.--Il est de toute évidence que

le meilleur récitatif qui peut convenir à la langue française doit

être opposé presque en tout à celui qui y est en usage; qu'il doit

rouler entre de fort petits intervalles, n'élever ni n'abaisser

beaucoup la voix, peu de sons soutenus, jamais d'éclats, encore

moins de cris, rien surtout qui ressemble au chant, peu d'inégalité

dans la durée ou valeur des notes, ainsi que dans leurs degrés. En

un mot, le vrai récitatif français, s'il peut y en avoir un, ne se

trouvera que dans une route directement contraire à celle de Lully

et de ses successeurs...»

Qu'y a-t-il de vrai dans les critiques de ce Debussyste avant la lettre?

La déclamation de Lully n'est-elle donc pas une bonne déclamation

naturelle, ou, à défaut, une bonne déclamation théâtrale, qui ait de la

vraisemblance et de la vie?

Il me semble qu'il faut, dans presque tout récitatif, ou air-récitatif

de Lully, distinguer de l'ensemble du morceau certaines phrases qui en

sont, en quelque sorte, le noyau. Ces phrases, qui ont une valeur

spéciale, sont d'ordinaire au début du récitatif. Elles sont en général

bien observées d'après les intonations naturelles du personnage et de

la passion, et elles sont gravées avec précision. Les phrases qui

suivent sont beaucoup plus molles et lâchées. Il arrive fréquemment

d'ailleurs que la première phrase soit répétée textuellement, plusieurs

fois au cours du morceau, puis à la fin, pour conclure. C'en est ainsi

l'arête, qui soutient le reste de la construction, un peu grossièrement

maçonnée[295].

La répétition textuelle est un des éléments de l'art de Lully, comme de

tout l'art de son temps, épris de la symétrie et du balancement des

périodes alternées, de l'effet décoratif. Mais même quand Lully ne

recourt pas à ce procédé et ne fait pas de sa première phrase le motif

décoratif, ou la clef de voûte de tout le morceau, il y apporte toujours

un soin et une application spéciales. Le nombre de ces premières

phrases, qui sont vraies, justes, bien senties, et même belles, est

considérable. Il en est d'une beauté classique, comme celle de Théone

dans _Phaéton_:

_La mer est quelquefois dans une paix profonde..._

ou, dans le même opéra, la première phrase de l'air de Lybie:

_Heureuse une âme indifférente...._

C'est toujours la suite de l'air, ou du récitatif, qui pèche. On voit

bien Lully au travail, tel que le dépeint La Viéville, lisant et

relisant, chantant et rechantant les paroles qu'il a à traiter. Il

s'imprègne du sentiment et du rythme des premières lignes du texte. Puis

il s'en remet à sa facilité verbeuse, et il tombe dans les

formules[296],--à moins qu'il ne rencontre un passage de déclamation

particulièrement intéressant, pour lequel il fait de nouveau un effort.

Mais même alors il ne se laisse pas entraîner par une nouvelle idée

mélodique ou rythmique; il reste dans la voie où l'a lancé sa première

phrase; il ne s'écarte même pas de la tonalité: il lui suffit de

quelques inflexions de voix, assez justes et intelligemment observées.

Il y a beaucoup d'observations intelligentes dans la déclamation de

Lully. L'intelligence est la première qualité qui frappe chez

lui,--beaucoup plus que l'inspiration musicale, ou que la vigueur de la

passion. C'était bien là ce qui plaisait de son temps.

Ses contemporains étaient dans l'admiration de son esprit. On sait qu'il

était homme d'esprit dans la vie; et il l'a prouvé, de toutes les

façons. «Sa musique, dit La Viéville, suffirait à s'en rendre compte.

Son esprit éclate dans ses chants. Il se montre presque partout.»...

«Cependant, remarque La Viéville,--et cette observation est plus vraie

qu'il ne croit,--ce n'est pas dans les grands airs, dans les grands

morceaux que cet esprit frappe davantage. C'est dans de petits traits,

dans de certaines réponses qu'il fait faire à ses chanteurs, du même

ton, ce me semble, et avec le même air de finesse que les ferait une

personne du monde très spirituelle.»

On ne saurait mieux dire, et marquer plus justement, en voulant louer

Lully, les limites de son talent. Ce ne sont pas les passages de passion

qu'il rend le mieux, ce sont ceux de finesse. Les airs vraiment

dramatiques, comme les deux grandes scènes d'_Armide_, comme l'air d'Io

au 5e acte d'_Isis_: «_Terminez mes tourments_», comme l'air de

_Roland_ furieux: «_Je suis trahi!_» sont rares chez Lully, et ils ne

sont pas parfaits: Rousseau a pu parler «du petit air de guinguette, qui

est à la fin du monologue d'Armide», dans l'acte II. Malgré la vigueur

de certains accents, on sent bien que les grands mouvements de la

passion n'étaient pas naturels chez Lully. Il n'était pas un homme

passionné, comme Gluck. Il était un homme intelligent, qui comprenait la

passion, et qui en sentait la grandeur. Il la voyait du dehors, et il la

peignait d'une façon volontaire. Il sait être grand, parfois; il n'est

jamais profond. Il a très rarement la force dramatique. Il a la force du

rythme, toujours; et il a, presque toujours, la force et la justesse de

l'accent. C'est à dire qu'il aurait eu les moyens d'exprimer la passion

dans sa plénitude, si elle eût été en lui. Mais elle était absente.

En revanche, il était à son aise dans la peinture des émotions

tempérées, qui était justement celle qui était le mieux faite pour

plaire à son aristocratique clientèle. Les modèles ne manquaient pas

autour de lui, et il savait les voir. Il excelle dans le parler galant,

dont Lambert et Boësset lui avaient appris la langue, dans les

dialogues-récitatifs de nobles amoureux, les airs soupirants, élégiaques

et voluptueux. Il a bien su peindre cette atmosphère de cour délicate et

glorieuse. Et il a spirituellement saisi certains types de cette cour.

Remarquez, dit La Viéville, tout le rôle de Phaéton, rôle singulier

d'un jeune ambitieux, qui paye à toute heure d'esprit, où les

autres héros d'opéra payent de tendresse. Comme Lully sent et fait

sentir ce que dit cet aimable scélérat!...

Il ne faut pourtant pas exagérer; et, malgré la finesse indiscutable de

Lully et l'ingéniosité de ses commentateurs, sa musique est bien loin,

dans ses meilleures pages, d'atteindre à la profondeur qu'y

reconnaissent La Viéville et l'abbé Dubos. Le malin Italien les dupe.

Son intelligence et sa distinction ne sont souvent qu'un vernis

superficiel, qui recouvre le parvenu étranger. Il ne faut pas gratter ce

vernis. Il s'écaille par places; et l'on s'aperçoit alors que Lully n'a

pas compris le texte qu'il lisait: il n'a lu que les mots, il n'a pas lu

la phrase. Rousseau a relevé certaines de ses erreurs. Tel ce passage du

monologue d'Armide:

_Le charme du sommeil le livre à ma vengeance...._

«Les mots de _charme_ et de _sommeil_, écrit Rousseau, ont été pour le

musicien un piège inévitable: il a oublié la fureur d'Armide, pour faire

ici un petit somme, dont il se réveillera au mot: «Je vais _percer_ son

invincible coeur».

On pourrait presque dire que la finesse de Lully lui joue parfois des

tours, en l'empêchant de sentir les vrais mouvements de l'âme: elle

l'attache à la lettre de son texte; tout chez lui est peint à la

surface, d'un dessin très net: mais il n'y a aucun dessous. Aussi,

faut-il être sceptique, quand on lit les commentaires du XVIIe siècle, à

l'occasion de ses oeuvres: que d'intentions psychologiques les Lullystes

ne trouvent-ils pas dans les moindres traits de leur grand homme!

L'analyse d'_Armide_ par La Viéville fait penser aux extravagants

commentaires wagnériens d'il y a vingt ans. Un petit exemple me servira

à montrer la part d'autosuggestion qu'il y avait dans cet enthousiasme.

La Viéville pâme d'admiration à chaque mesure d'_Armide_:

«_Le perfidie Renaud me fuit_»... «Ne remarquez-vous pas, dit-il, ce

port de voix et ce tremblement sur la blanche du mot _me fuit_? Ce long

ton veut dire: _me fuit pour jamais_.»

(Tant de choses en un _gruppetto!_)

Le récit du premier acte soulève ses transports:

«Armide commence, après avoir longtemps gardé un silence morne et

farouche: _Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous_...--Quel

morceau! Chaque ton est si accommodé à chaque mot, qu'ils font ensemble

une impression immanquable sur l'âme de l'auditeur...»--«_La conquête

d'un coeur si superbe et si grand_...» La Viéville s'extasie sur l'éclat

de voix, qui est sur ce mot: «_superbe_...»--«Il n'est point de stupide,

dit-il plus loin, qui ne soit sensible aux éclats de voix d'Armide,

placés avec une justesse et une force égales, sur ce dernier vers:

Dans ce fatal moment qu'il me perçoit le coeur.

«A ce mot: _perçoit_, je vois Renaud qui donne un coup de poignard dans

le coeur d'Armide suppliante...»

Tout cela est très beau à lire dans le commentaire de La Viéville, et

l'était peut-être aussi à voir jouer par la Le Rochois. Mais quand on

ouvre la partition, on est bien étonné de voir que ce qui motive cette

admiration débordante est tout simplement une de ces cadences parfaites,

qui servent de conclusion redondante et banale aux périodes de Lully. Et

le plus fort, c'est que cette conclusion est identiquement la même, dont

Lully avait usé, quelques pages avant, pour cet autre vers: «_La

conquête d'un coeur si superbe et si grand_», dont La Viéville admire la

justesse et la propriété d'expression. Et La Viéville ne s'est pas

aperçu que la même formule servait dans les deux cas!

[Illustration: notation musicale

La conquête d'un coeur si superbe et si grand. Dans ce fatal moment qu'il

me perçoit le coeur.]

Il faut beaucoup de bonne volonté pour s'extasier sur la vérité

dramatique de tels accents. S'ils faisaient de l'effet, il faut en

rendre hommage, comme dit Rousseau, «aux bras et au jeu de l'actrice».

Tout ce qu'on peut dire, c'est que la musique ne contrarie pas trop

l'expression dramatique. Mais de là à prétendre qu'elle soit expressive,

il y a loin.

En somme, les passages du discours poétique, qui ont un intérêt

psychologique, pittoresque, ou dramatique, sont rarement caractérisés

par Lully avec précision. Ils sont assez justement accentués, et

témoignent d'une certaine finesse d'intelligence; mais ils se détachent

à peine du mouvement monotone et convenu d'avance du récitatif, dans son

ensemble.

Ce qu'il y a de plus naturel dans ces récitatifs, c'est, je le répète,

leurs commencements. Il est rare que Lully n'amorce pas ses scènes d'une

façon vraie. Il est rare qu'il, les développe avec aisance et liberté.

Il suit presque toujours le même chemin,--un chemin bien propre, bien

uni, qui n'offre rien d'inattendu, et ne s'écarte guère de la ligne

droite. Il finit d'ordinaire dans le ton où il a commencé, sans avoir

jamais quitté les tons les plus analogues au ton principal, oscillant

régulièrement de la dominante à la tonique, et soulignant les

conclusions tonales, en élargissant les phrases vers la fin, et les

ornant du _gruppetto_ final sur le dernier mot. Qui connaît le

développement majestueux de l'un de ces récitatifs les connaît presque

tous.

* * * * *

Il ne faudrait pas croire que cette impression de monotonie n'eût point

frappé les contemporains de Lully. Beaucoup en jugeaient comme nous. La

Viéville nous révèle que certains se plaignaient de l'ennui de ses

«fades récitatifs, qui se ressemblent presque tous». Les comédiens

italiens s'en moquaient, et Scaramouche chantait, dans l'acte II des

_Promenades de Paris_;

Chantez, chantez, petits oiseaux,

Près de vous l'Opéra, l'Opéra doit se taire.

Vous faites tous les jours des chants, des airs nouveaux,

Et l'Opéra n'en saurait faire.[297]

Musiciens d'autrefois · 第 9 / 25 段