Il était vilain. Les courtisans l'appelaient «le ladre»; non qu'il ne

leur donnât souvent à manger; mais il leur donnait à manger sans

profusion. Il disait qu'il ne voulait pas ressembler à ceux qui font des

festins de noces, chaque fois qu'ils traitent un grand seigneur, qui se

moque d'eux en sortant. Il y avait du bon esprit à cette sorte de

vilenie[200].

Dans le fond, il n'était pas avare. Il savait dépenser à propos: ainsi,

pour faire sa cour[201]. Il le savait mieux encore pour se donner du

plaisir. Il menait joyeuse vie. Lecerf dit «qu'il avait pris

l'inclination d'un Français un peu libertin pour le vin et pour la

table, et gardé l'inclination italienne pour l'avarice». Ses débauches

en compagnie du chevalier de Lorraine étaient connues de tous; et ce

dévergondage, où ses admirateurs mêmes trouvaient, sinon l'excuse, au

moins l'explication de certaines négligences de son oeuvre[202],

contribua peut-être à sa mort prématurée.

Cela ne l'empêchait point d'être familial, à ses heures. Il faisait deux

parts de sa vie, et il sut, jusqu'à la fin, rester en fort bons ternies

avec sa femme. Il avait une grande considération pour elle et pour son

beau-père Lambert[203]. Il avait accordé à celui-ci la jouissance d'un

appartement dans son hôtel de la rue Sainte-Anne; et il l'aida à se

procurer une maison de campagne à Puteaux. Il avait tant de confiance

dans l'intelligence de sa femme qu'il lui abandonnait les cordons de sa

bourse[204], et que ce fut à elle, non à ses fils ou à ses disciples,

qu'il laissa, par son testament, la direction et gestion absolue de son

oeuvre: l'Opéra[205].

Et cet habile homme trouva moyen, en mourant, de faire une fin

édifiante. On sait qu'à la fin de 1686, Lully, dirigeant à l'église des

Feuillants, rue Saint-Honoré, un _Te Deum_, à l'occasion de la

convalescence du Roi, se frappa violemment le bout du pied avec la canne

dont il battait la mesure. Il lui vint un abcès au petit doigt du pied;

et le mal, faute d'avoir été soigné d'une façon énergique, dégénéra en

gangrène, dont Lully mourut, le 22 mars 1687, à cinquante-quatre ans.

Tant qu'il garda l'espérance de guérir, il garda aussi son esprit

malicieux, comme on le voit dans des anecdotes célèbres, plus ou moins

authentiques, dont l'une le représente essayant de tricher avec le ciel.

Son confesseur, dit la légende[206], n'avait consenti à lui donner

l'absolution qu'à condition qu'il jetât au feu tout ce qu'il avait écrit

de son opéra nouveau, _Achille et Polyxène_. Lully se soumet

chrétiennement; il fait remettre la partition au confesseur; le

confesseur brûle le manuscrit diabolique. Lully semble aller mieux. Un

des princes, qui viennent le voir, apprend ce trait édifiant:

«Eh quoi, Baptiste, lui dit-il, tu as été jeter au feu ton opéra?

Morbleu, étais-tu fou d'en croire un Janséniste qui rêvait, et de

brûler de belle musique?

--Paix, monseigneur, paix, lui répond Lully à l'oreille. Je savais

bien ce que je faisais, j'en ai une autre copie.»

Peu après, il eut une rechute:

Cette fois-ci, la mort inévitable lui donna les plus beaux remords,

lui fit dire et faire les plus belles choses du monde. Les Italiens

sont féconds et savants en raffinements de pénitence, comme au

reste. Lully eut les transports d'un pénitent de son pays. Il se

fit mettre sur la cendre, la corde au cou, et fit amende

honorable[207]...

Et sa pompeuse épitaphe, en l'église des Saints-Pères[208], proclame:

Dieu, qui l'avait doué de tous les talents de musique par-dessus

tous les hommes de son siècle, lui donna, pour récompense des

cantiques inimitables qu'il avait composés à sa louange, une

patience vraiment chrétienne dans les douleurs aiguës de la maladie

dont il est mort... après avoir reçu tous les sacrements avec une

résignation et une piété édifiantes.

II

LE MUSICIEN

Avec tous ses vices, ce rusé personnage, ce maître-fourbe, ce «ladre»,

ce «glouton», ce «paillard», ce «mâtin»,--de quelque nom qu'il ait plu à

ses contemporains de l'appeler,--fut un très grand artiste et le

dictateur de la musique en France.

* * * * *

La «musique du Roi», dont le surintendant avait le gouvernement, se

divisait en trois provinces distinctes: la Chambre, la Chapelle et la

Grande Écurie. La Grande Écurie, uniquement composée d'instrumentistes,

formait le corps de musique des chasses, des cortèges et des fêtes en

plein air. La Chambre comprenait les divers virtuoses de la Chambre, la

«bande des vingt-quatre violons», ou «Grande Bande», qui jouaient aux

dîners du Roi, aux concerts, aux bals de la cour», et «les Petits

violons», qui accompagnaient le Roi dans ses voyages et ses

campagnes[209]. La Chapelle était, au début du règne, presque

exclusivement vocale[210].--Tels étaient les moyens musicaux, dont Lully

disposait. Non seulement il en doubla la puissance, en combinant les

ressources, jusque-là séparées, de la Chapelle et de la Chambre, en

réformant l'une et l'autre, en introduisant dans la musique religieuse

de Versailles le style et les moyens instrumentaux et vocaux du

théâtre[211], en donnant même aux divertissements de la Chambre le

caractère fastueux et triomphal, qui s'accordait si bien avec l'esprit

du Roi[212]; mais il agrandit d'une façon prodigieuse son domaine

musical, en y annexant cette province nouvelle, qui allait sur-le-champ

devenir plus importante, à elle seule, que toutes les autres ensemble:

l'Opéra. Et cette province, il s'y constitua une sorte de fief

héréditaire,--s'en assurant le privilège exclusif, «pour en jouir, sa

vie durant, et après lui, celui de ses enfants qui serait pourvu et reçu

en survivance de sa charge»[213], fortifiant ses pouvoirs par des

interdictions draconiennes et renouvelées contre toute tentative

rivale[214], par le droit reconnu d'établir des Écoles de musique à

Paris et partout où il le jugerait nécessaire pour le bien et l'avantage

de l'Académie, par le droit même de faire imprimer à son gré sa musique

et ses poèmes. Ainsi, il s'arrogea une royauté sur la musique entière.

Rien ne put lui résister. Il écrasa tous les pouvoirs rivaux[215], et,

par tous les moyens, rétablit l'unité:--unité de gouvernement et unité

de style--dans l'art français, si brillant, mais si anarchique avant son

avènement. Il fut le Lebrun de la musique,--plus absolu encore, et dont

la domination lui survécut.

Par quels prodiges de volonté avait-il pu en arriver là, ce petit paysan

florentin[216], dont les débuts dans l'art avaient été si humbles?

* * * * *

Il savait tout juste chanter et pincer de la guitare, quand il arriva en

France, à l'âge de douze ou treize ans, avec le chevalier de Guise. Un

cordelier de Florence avait été son seul maître. Plus tard, devenu

célèbre, il ne dédaignait pas la guitare:

Quand il en voyait une, il s'amusait à battre ce chaudron-là,

duquel il faisait plus que les autres n'en font. Il faisait dessus

cent menuets et cent courantes qu'il ne recueillait pas[217].

A Paris, sous-marmiton chez Mademoiselle, il se découvrit un nouveau

talent: il racla du violon. Le comte de Nogent le remarqua et le fit

étudier. Il devint rapidement un des premiers violonistes de son temps.

Il jouait divinement. Depuis Orphée, Amphion, et ces Messieurs-là,

on n'a pas tiré d'un violon les sons qu'en tirait Lully.... Mais il

pendit son violon au croc, plusieurs années avant d'être seigneur

de l'Opéra. Du jour que le Roi le fit surintendant, il négligea si

fort son violon qu'il n'en avait pas même chez lui, comme s'il

voulait s'affranchir de la sujétion de l'instrument, dont il ne se

serait pas plu à jouer d'une manière médiocre.... Mille gens lui en

demandaient par grâce quelque petit air; il en refusait et les

grands seigneurs et ses amis de débauches, n'étant rien moins que

timide ou complaisant, et s'étant mis sur le pied de ne connaître

qu'un maître. M. le Maréchal de Grammont fut le seul qui trouva le

moyen de l'en faire jouer, de temps en temps. Il avait un laquais,

nommé La Lande, qui devint un des meilleurs violons de l'Europe. A

la fin d'un repas, il priait Lully de l'entendre et de lui donner

seulement quelques avis. La Lande venait, jouait, et faisait sans

doute de son mieux. Cependant Lully ne manquait pas de

s'apercevoir qu'il jouait mal quelque note. Il lui prenait le

violon des mains; et, quand une fois il le tenait, c'en était pour

trois heures: il s'échauffait, et ne le quittait qu'à

regret[218]...

Ce talent de violoniste était universellement reconnu: il était passé en

proverbe. Quand Mme de Sévigné veut faire d'un virtuose un éloge

hyperbolique, elle dit «qu'il joue mieux du violon que Baptiste». Ce fut

par le violon que commença la fortune de Lully. Il entra d'abord dans la

Grande Bande des violons du Roi, puis reçut en 1652 l'inspection

générale des Violons du roi, et la direction d'une nouvelle bande formée

par lui, celle des Petits Violons.

Mais il avait de plus hautes ambitions. «Ayant reconnu, dit un factum de

1695, le violon au-dessous de son génie, il y renonça pour s'adonner au

clavecin et à la composition de musique sous la discipline de Métru,

Roberday et Gigault, organiste de Saint-Nicolas des Champs[219].»

Il peut sembler surprenant que le créateur de l'Opéra français ait eu

pour maîtres trois organistes. Mais, comme le dit M. Pirro, l'école de

l'orgue en France était alors une école d'éloquence musicale. «Le

langage de l'orgue» était considéré «comme une harangue»[220]. Lully

apprit là les rudiments de cette rhétorique, où il passa

maître.--D'ailleurs, ces organistes écrivaient pour tous les

instruments[221]; et ils étaient de bons maîtres de musique

symphonique. Gigault et Roberday avaient le goût large et beaucoup de

curiosité d'esprit. Roberday était un italianisant, enthousiaste de

Frescobaldi, en relations avec Cambert, avec Bertalli, maître de musique

de l'Empereur, avec Cavalli, organiste comme lui[222]. Il était

certainement au courant des premières tentatives d'opéra italien en

France. Gigault, dont l'éclectisme s'appuyait aussi bien sur l'exemple

du vieil organiste de Rouen, Titelouze, que de Frescobaldi, prenait

surtout modèle sur le chant. C'était le temps où Nivers engageait les

organistes «à consulter la méthode de chanter». Car, disait-il, l'orgue

«doit imiter la voix[223]».--Tous deux enfin, Gigault et Roberday,

avaient une certaine «hardiesse à pratiquer les dissonances[224]»; et M.

Pirro rappelle qu'un des traits de Lully les plus admirés des Français

de son temps, était son habileté à employer «des faux accords[225]».

Nul doute que Lully n'ait surtout profité de l'exemple de ses illustres

prédécesseurs à la cour, des compositeurs pour les Ballets royaux, des

maîtres qui, depuis vingt ans, cherchaient à faire de l'_Air de cour_

une poésie musicale, d'un caractère expressif, en même temps qu'ils

donnaient, comme son beau-père Lambert, des modèles accomplis du beau

chant français. Il suffit d'ouvrir un livre d'airs de Lambert pour être

frappé des analogies de son style avec celui de Lully: ce sont les mêmes

types mélodiques, les mêmes formules de déclamation chantée, qui ne

reposent pas tant sur l'observation de la nature--car elles sont souvent

factices et maniérées--que sur la mode française du jour; c'est la même

alternance des rythmes à trois et à quatre temps dans une même période;

la même aisance élégante et conventionnelle, la même vérité mondaine,

pourrait-on dire. Qui ne serait tenté d'attribuer à Lully des airs du

type de celui-ci de Lambert[226]:

[Illustration: Partition.

Ah! qui vou_dra dé_sormais s'enga_ger!

Ah! Ah! qui vou_dra dé_sor_mais s'en_ga_ger!

I_ris m'avait promis un a_mour é_ternel

_le, Et toute_fois I_ris aime un au_tre ber_

_ger. Ah! qui voudra désor_mais s'enga_ger?

Ah! Ah! qui voudra désormais s'enga_ger?

]

ou de cet autre, de Boësset[227]:

[Illustration: notation musicale.

Qu'A_minte a de charmants ap_pas,

Que ses beaux yeux ont de puis_san_ce! A_

_mour, qui les croyez tout remplis d'inno_cen

_ce, Ne vous y fiez pas, Ils donnent le tré_pas.

]

Boësset, qui fut le plus grand de ces précurseurs français, offrait de

plus à Lully d'admirables exemples d'un pathétique noble et tendre,

d'une majestueuse mélancolie. Certains de ses beaux airs, amples,

largement déclamés, sont un premier dessin des grands monologues

lyriques d'_Amadis_ et d'_Armide_: ils inaugurent en musique le style

Louis XIV.

En dehors de ces maîtres français, Lully fut en rapports avec

quelques-uns de ses plus fameux compatriotes italiens: surtout avec le

Vénitien Cavalli. Cavalli, dont le génie musical était très supérieur au

sien, et qui domine tout l'opéra italien du XVIIe siècle (sans en

excepter Monteverde lui-même)[228], vint à Paris, et y donna, en 1662,

l'_Ercole_. Il était en pleine gloire; Lully débutait à peine, comme

compositeur; deux ans avant, il avait été chargé de la mise au point du

_Serse_ de Cavalli pour la scène française, et il en avait écrit les

airs de ballet. Comment eût-il échappé à l'influence, au moins

momentanée, de son puissant collaborateur? Certes, il ne devait jamais

atteindre à son abondance de musique, ni à sa vigueur de passions; à

cette force démoniaque, qui annonce Hændel et Gluck[229]. Mais la _vis

comica_[230], le don d'évocation pittoresque, l'intensité psychologique

de Cavalli[231], devaient frapper Lully, non moins que la fraîche poésie

de ses visions pastorales[232].--Peut-être connaissait-il aussi quelque»

oeuvres du Florentin Cesti, maître de chapelle de l'Empereur. Il y avait,

aux premiers temps du règne de Louis XIV, une émulation constante entre

les deux cours de Paris et de Vienne; chacune cherchait à surpasser

l'autre en magnificence, et leurs artistes étaient rivaux. Cesti était

certainement très informé du goût français[233]. Paresseux, très bien

doué, harmoniste beaucoup plus raffiné que Lully, poète-musicien d'un

sentiment élégiaque, et en même temps un des créateurs de la comédie

musicale, il a certains types d'ouvertures, de _Sinfonie_ ou de

_Sonatines_ instrumentales, de prologues d'opéras[234], qui sont tout

Lullystes. Même parmi ses airs, qui sont en général d'un style

différent, on trouve parfois de ces mélodies récitatives, dont le dessin

se répète, se reproduit identique avec les mêmes paroles, au cours d'une

même scène, encadrant le récit, à la façon de Lully. Ainsi, dans _Pomo

d'oro_ de 1667, la belle plainte d'Ennone, qui fait songer au reproche

langoureux de Renaud, dans l'_Armide_ de Gluck: _Armide, vous m'allez

quitter?_

[Illustration: notation musicale.

Pa_ride, Pa_ride, e do_ve se_i?

Dove, ahi! lassa t'in_vo_li a gl'occhi mi-

_ei? Pa_ride, Pa_ride, é do_ve se_i?

]

Enfin Lully pouvait-il ignorer Luigi Rossi, qui, vingt-cinq ans avant

lui, avait importé l'opéra italien à Paris, et qui en avait donné un des

exemplaires les plus parfaits[235]?

Mais quoi qu'il ait pu emprunter aux maîtres italiens, ses emprunts

semblent toujours ceux, non pas d'un Italien qui cherche à italianiser

son pays d'adoption, mais d'un Français qui ne prend dans l'art des

autres pays que ce qui peut s'accorder avec l'esprit de son peuple et

servir exactement son génie. La pensée et le style de Lully sont

foncièrement français. Français, et d'esprit conservateur, il l'était à

tel point que, tandis que les Italiens, inventeurs de l'opéra, le

propageaient à travers l'Europe, Lully, jusqu'à la quarantaine, en resta

l'adversaire déclaré. Personne ne dénigra plus obstinément les premières

tentatives de Perrin et Cambert. Jusqu'en 1672,--l'année même où il

donna son premier opéra,--il soutint, au dire de Guichard et de

Sablières[236], «que l'opéra était une chose impossible à exécuter en la

langue française». Toute son ambition se bornait à la comédie-ballet, le

vieux genre français; et ce ne fut que peu à peu, éclairé par le succès

de Perrin, non moins que par l'opinion de Molière, qui se disposait à

fonder en France un théâtre lyrique[237], qu'il se décida à le fonder

lui-même et à s'en réserver la gloire.

Mais, du jour qu'il fut décidé, nul n'entra avec plus d'intelligence

dans l'esprit de l'art nouveau, nul ne s'y consacra avec plus d'énergie

et de persévérance. De 1672, date de l'inauguration de son théâtre

d'opéra, à 1687, date de sa mort, il écrivit et fit jouer, chaque année,

un opéra nouveau.

* * * * *

Il faisait un opéra par an, trois mois durant. Il s'y appliquait

tout entier, et avec une attache, une assiduité extrêmes. Le reste

de l'année, peu. Une heure ou deux, de fois à autre, des nuits

qu'il ne pouvait dormir, des matinées inutiles à ses plaisirs. Il

avait pourtant toute l'année l'imagination fixée sur l'opéra qui

était sur le métier, ou qui venait d'en sortir: pour preuve de

quoi, si l'on obtenait de lui qu'il chantât, il ne chantait

d'ordinaire que quelque chose de celui-là[238].

Ne nous étonnons pas qu'il ne consacrât que trois mois sur douze à

composer: la composition n'était qu'une des parties de sa tâche; il

avait à créer, non seulement les oeuvres, mais les interprètes.

La première chose pour lui était d'avoir un poète: car, en ce temps-là,

les musiciens n'avaient pas encore l'ambition d'être leurs propres

poètes. Ce n'était pas que Lully n'en eût été capable aussi bien qu'un

autre. Il était homme d'esprit et d'invention.

Il avait une vivacité fertile en saillies et en traits originaux, et il

faisait un conte en perfection, quoique avec un bruit moins français

qu'italien... On connaissait de lui de jolis vers italiens et français.

Toutes les paroles italiennes de _Pourceaugnac_ étaient de sa façon.

Il n'est pas douteux qu'il n'ait retouché certains passages de ses

poèmes d'opéra. Mais il ne se fiait pas à sa facilité; et, trop

paresseux pour se charger du gros du travail, il chercha--il trouva un

auteur: Quinault.

Nous ne dirons pas qu'il eut la main heureuse. Il n'y a ici aucune place

pour le hasard: c'est l'intelligence et la volonté de Lully qui jouent

le principal rôle. Non seulement il sut faire choix, entre d'autres plus

grands, du poète dont l'art pouvait le mieux s'unir à sa musique, et il

lui maintint sa faveur exclusive, en dépit de l'opinion de presque tous

les beaux-esprits, mais, en réalité, il forma son poète, il fit de lui

ce que Quinault est resté pour l'avenir, le poète touchant et passionné

d'_Armide_.

Il n'entre pas dans notre intention d'étudier ici Quinault et son oeuvre

poétique. C'était, comme dit Perrault, «un de ces génies heureux qui

réussissent dans tout ce qu'ils entreprennent[239]».

Grand et bien fait, les yeux bleus, languissants et à fleur de

tête, les sourcils clairs, le front élevé, large et uni, le visage

long, l'air mâle, le nez bien et la bouche agréable, il avait plus

d'esprit qu'on ne pouvait dire, adroit et insinuant, tendre et

passionné. Il parlait et écrivait fort juste; et fort peu de gens

pouvaient atteindre la délicatesse de ses expressions dans les

conversations familières[240].

Habile avocat, orateur distingué, auditeur à la Chambre des Comptes,

auteur fécond, capable d'écrire jusqu'à trois comédies et deux tragédies

en un an, parfait homme du monde,

il était complaisant sans bassesse, disait du bien de tous, jamais

ne parlait mal de personne, surtout des absents, ou palliait leurs

défauts ou les excusait: ce qui lui avait fait beaucoup d'amis et

jamais d'ennemis; il avait le secret de se faire aimer de tout le

monde[241].

On peut juger de la douceur de son caractère par ce fait que, malgré

l'acrimonie de Boileau contre lui, jamais il ne lui en voulut; bien

plus: il chercha et réussit à devenir son ami[242]. Boileau vante

lui-même la parfaite honnêteté et l'excessive modestie de celui qui fut

si longtemps sa victime.

Tous ces traits de caractère,--cette étonnante facilité, cette souplesse

au travail, qui lui permettait de mener de front, comme Lully, les

affaires et l'art; cette douceur, cette complaisance, qui devait faire

de lui l'instrument docile d'une volonté forte,--autant de qualités qui

le destinaient au choix de Lully, cherchant non pas un associé, mais un

manoeuvre à la tâche[243].

On peut bien prononcer ce mot de «tâche»: car ce n'était pas une petite

affaire de travailler pour Lully. «Il s'était attaché Quinault, dit

Lecerf, c'était son poète.» Il lui assurait 4 000 livres par opéra[244]:

moyennant quoi, Quinault était son employé[245].

Quinault cherchait et dressait plusieurs sujets d'opéra. Il les

portait au Roi qui en choisissait un. Alors il écrivait un plan du

dessein et de la suite de la pièce. Il donnait une copie de ce plan

à Lully, qui, d'après cela, préparait, à sa fantaisie, des

divertissements, danses, chansonnettes de bergers, nautonniers,

etc. Quinault composait les scènes et les montrait à mesure à

l'Académie française[246].

Il les montrait, en particulier, à son ami Perrault.--Les gens bien

informés prétendaient qu'il prenait aussi conseil de Mlle Serment,--une

fille qu'il aimait et qui avait beaucoup d'esprit[247].

Quand Quinault revenait ensuite, Lully ne s'en reposait nullement

sur l'autorité de l'Académie française,--ni de Mlle Serment.--Il

examinait mot à mot cette poésie déjà revue et corrigée, dont il

corrigeait encore ou retranchait la moitié lorsqu'il le jugeait à

propos; et point d'appel de sa critique! Dans _Phaéton_, il renvoya

vingt fois Quinault changer des scènes entières, approuvées par

l'Académie. Quinault faisait Phaéton dur à l'excès, et qui disait

de vraies injures à Théone. Autant de rayé par Lully. Il voulait

que Quinault fît Phaéton ambitieux et non brutal... M. de Lisle

(Thomas Corneille), quand il fit les paroles de _Bellérophon_,

était mis à tout moment au désespoir par Lully. Pour cinq ou six

cents vers que contient cette pièce, M. de Lisle fut contraint d'en

faire plus de deux mille.

On voit quelle était la primauté du musicien sur le poète. Ce

n'étaient pas seulement des expressions, ni même des situations,

qu'il faisait changer, c'étaient les caractères mêmes. En réalité,

le poète, sous ses ordres, était un peu comme l'aide d'un de ces

grands peintres d'alors, qui n'exécutaient pas eux-mêmes toutes

leurs oeuvres, mais qui les faisaient peindre, sous leur direction,

par d'autres.

S'il donnait beaucoup de mal à son poète, du moins savait-il le

prix d'un tel collaborateur et lui resta-t-il obstinément fidèle,

malgré les efforts qu'on fit pour l'en séparer.

Un certain nombre de personnes d'esprit et d'un mérite distingué,

ne pouvant souffrir le succès des opéras de Quinault, se mirent en

fantaisie de les trouver mauvais et de les faire passer pour tels

dans le monde. Un jour qu'ils soupaient ensemble, ils s'en vinrent,

sur la fin du repas, vers Lully, qui était du souper, chacun le

verre à la main; et, lui appuyant le verre sur la gorge, ils se

mirent à crier: «Renonce à Quinault, ou tu es mort!» Cette

plaisanterie ayant beaucoup fait rire, on vint à parler

sérieusement et l'on n'omit rien pour dégoûter Lully de la poésie

de Quinault. Mais on ne réussit pas[248].

S'il préféra cette collaboration, même à celle de Racine, ce n'était pas

que Racine n'y eût point consenti[249], c'était que Quinault était le

plus capable de traduire en vers ses intentions musicales. Il était si

sûr de l'aptitude de son librettiste à le comprendre et de sa docilité

à le suivre, que, dans certains cas, il écrivait sa musique avant

d'avoir le poème:

Pour les divertissements, il faisait la musique des airs d'abord.

Ensuite, il faisait un canevas des vers; et il en faisait

aussi pour quelques airs _de mouvement_. Il envoyait la brochure à

Quinault, qui ajustait ses vers dessus[250].

* * * * *

Il a enfin agréé une scène. Voyons-le au travail:

Musiciens d'autrefois · 第 7 / 25 段