Les artistes français avaient collaboré avec Torelli pour les décors et

les costumes. Charles Errard, le futur directeur de l'Académie de France

à Rome, en eut la haute direction; et ses projets furent exécutés par

une équipe de jeunes peintres et de sculpteurs, entre lesquels de Sève

l'aîné, et Coypel, qui fit là ses débuts[148].

Quant à la musique d'_Orfeo_, si longtemps considérée comme perdue,

après une disparition de deux siècles et demi, nous en avons trouvé une

partition manuscrite ancienne à la Bibliothèque Chigi de Rome[149]. Deux

copies en ont été faites, l'une pour le Conservatoire de Paris[150],

l'autre pour le Conservatoire de Bruxelles[151]. Un manuscrit ancien de

l'_Orfeo_ existait à Paris, à la Bibliothèque du Conservatoire, dans la

collection Philidor[152]. Fétis l'y vit encore[153]. Mais depuis sa

direction, toute trace en a disparu.

La partition est écrite à la façon ordinaire des partitions italiennes,

vers le milieu du XVIIe siècle. Les _Sinfonie_, qui ouvrent les

actes, et les Ballets sont à quatre parties. Les airs sont accompagnés

simplement par la basse chiffrée. Les instruments ne sont point marqués.

La plupart des voix sont des soprani. C'était le goût du temps, et Luigi

semble y avoir particulièrement sacrifié. Ses relations avec les plus

célèbres virtuoses de Rome, Loreto Vittori, Marco Antonio Pasqualini,

Atto Melani, ont influé sans doute sur son style. La plupart des airs,

fort nombreux, qui ont été conservés de lui à la Bibliothèque Nationale

de Paris, sont écrits pour soprano, avec accompagnement de violon. Il y

a prédominance, dans le rythme, des mesures à trois temps, de ces mètres

dansants, qui sont une des caractéristiques de l'Opéra français,

visiblement apparenté à la Comédie-Ballet[154]. Pourtant l'abus en est

moins sensible que dans telle autre pièce de l'époque, comme le _Serse_

de Cavalli; Luigi avait fait effort pour varier ses mouvements et ses

nuances. C'était même cette diversité qui avait frappé le plus les

auditeurs d'_Orfeo_. Renaudot le dit naïvement: «L'artifice en était si

admirable et si peu imitable[155] que le ton se trouvoit toujours

accordant avec son sujet, soit qu'il fût plaintif ou joyeux, ou qu'il

exprimât quelque autre passion: de sorte que ce n'a pas esté la moindre

merveille de cette action que tout y estant récité en chantant, _qui est

le signe ordinaire de l'allégresse_, la musique y estoit si bien

appropriée aux choses qu'elle n'exprimoit pas moins que les vers toutes

les affections de ceux qui les récitoyent».--Il semble donc que Luigi

ait révélé aux journalistes français le pouvoir expressif de la musique.

Renaudot fut émerveillé d'entendre qu'elle pouvait servir à autre chose

qu'à des chansons.

La variété d'expression de Luigi était en vérité digne de frapper des

musiciens plus exercés que ses auditeurs du Palais-Royal. Dans un air de

la Bibliothèque Nationale[156], «_Che cosa mi disse_», air qui compte

une cinquantaine de mesures, il emploie les rythmes suivants: 6/8 (3

mesures); 3/4 (5 mesures); 6/8 (2 mesures); 3/4 (8 mesures); 4/4 (3

mesures 1/2); 3/8 (3 mesures); 4/4 (8 mesures); 3/8 (6 mesures); 3/2 (5

mesures); 3/8 (1 mesure); 3/4 (8 mesures). Il résulte de ces variations

d'allure une souplesse de la langue musicale, qui suit les nuances de la

pensée. Mais cette libre déclamation garde pourtant des contours précis;

elle n'a pas la ligne indéfinie et atténuée du récitatif florentin; elle

reste une _Aria_ au profil dessiné.

Saint-Evremond, qui n'aime point les récitatifs[157], est surtout sévère

pour ceux d'_Orfeo_. «J'avoue, dit-il, que j'ai trouvé des choses

inimitables dans l'opéra de Luigi, et pour l'expression des sentiments,

et pour le charme de la musique; mais le récitatif ordinaire ennuyait

beaucoup, en sorte que les Italiens même attendaient avec impatience les

beaux endroits qui venaient à leur opinion trop rarement.[158]»

Saint-Evremond n'a point tout à fait tort: malgré quelques très belles

pages, comme la scène du désespoir d'Orphée dans les déserts de Thrace,

on sent trop que Luigi écrivait sans plaisir la plupart de ses

récitatifs: il n'est pleinement lui-même que dans l'_Aria_. C'est à

l'_Aria_ qu'il réserve non seulement tout son charme mélodique, mais

tout son pouvoir d'expression. Sauf à de rares moments tragiques, le

récitatif déclamé l'ennuie. Cela se conçoit, chez un génie aussi

éminemment plastique, mis aux prises avec un livret diffus et baroque,

comme celui de l'_Orfeo_. La déclamation musicale des Florentins veut un

poème sobre et concentré, qui soit pour le chant une charpente ferme. Le

moyen de déclamer les inutilités et les sottises de l'abbé Buti! Le

mieux eût été de supprimer ces kilomètres de récitatifs insipides, qui

se déroulent comme un interminable ruban de route blanche, pendant des

heures. Mais l'opéra ne sut pas s'y décider, et la musique en souffrit.

Le grand malheur pour le drame lyrique fut, à mon sens, que la réforme

mélodramatique de Florence ne donna pas la main à une réforme

poétique[159], ou du moins, que les réformateurs en poésie, les

champions de la vérité et de la nature, ne voulurent pas, surtout en

France, s'allier à l'opéra, mais qu'ils le désavouèrent au contraire, et

qu'il ne resta aux musiciens que le commerce des poètes de cour. Cette

collaboration fade, niaisement prétentieuse, ce style sans nerf, ces

sentiments factices, ce manque absolu de naturel et de vie, ont eu une

influence déplorable sur les musiciens; ils leur ont appris les formules

paresseuses; ils ont pesé sur toute la musique dramatique jusqu'à nos

jours[160], jusqu'à ce que les musiciens aient eu le courage,--bien

téméraire,--à défaut de poètes dignes d'eux, d'être leurs propres

poètes[161].

Dans l'_Aria_, le musicien était plus libre; la niaiserie du librettiste

l'enchaînait moins. Même chez le théoricien du drame florentin,

Giambattista Doni[162], il est enseigné qu'il ne faut jamais traduire en

musique le sens des mots isolés, mais le sentiment général. Et pourtant,

Doni est un sévère défenseur de la vérité dramatique; il condamne

l'introduction dans le drame musical de ces _canzonette_ et de ces airs

purement lyriques, où se complaît Luigi. L'équilibre entre la poésie et

la musique est, chez Luigi, franchement rompu au profit de la

musique[163]; la mélodie pure prend une place prépondérante dans

l'opéra; elle acquiert une beauté de structure toute classique; sa

physionomie est déjà dessinée chez Rossi, telle qu'on la trouve ensuite

chez Alessandro Scarlatti et chez Haendel. L'_Aria da Capo_ est

fréquente dans l'_Orfeo_[164], et dans les collections d'airs de Rossi

qui sont à la Bibliothèque Nationale[165]. Elle n'est pas d'ailleurs le

seul type employé par lui. Tantôt il use d'airs à deux parties, en forme

de _Cavatines_[166]; tantôt il mêle aux ariettes des récitatifs ornés de

longues vocalises[167]; tantôt encore il coupe des récitatifs

dramatiques en strophes régulières, à la fin desquelles revient, comme

deux beaux vers rimes à la fin d'une période en prose rythmée, une belle

phrase mélodique, d'un caractère expressif. Tel, le _lamento_

d'Orphée[168], ce récitatif _arioso_ sculpté à la Gluck:--c'est le

récitatif à haut relief des grands classiques, non plus le récitatif à

relief presque effacé des premiers Florentins.

Luigi tâche aussi de varier dans son opéra les combinaisons vocales. Il

coupe ses soli et ses récitatifs de duos, trios, quatuors, choeurs à 6 et

à 8. C'est certainement dans ces morceaux à plusieurs voix que Luigi a

mis le plus de grâce et d'ingéniosité. Il y montre un tempérament

éclectique, qui ne prend point parti entre divers styles, mais qui les

emploie tour à tour et les fond dans son propre style avec une souplesse

d'assimilation, qui me paraît un des traits de son caractère artistique.

Il sait rendre les sentiments les plus variés et par les moyens

d'expression les plus variés. Tantôt, dans des choeurs d'un tour un peu

archaïque, sur la mort d'Eurydice, il coupe la trame austère et

imposante du _lamento_ par de puissants cris de douleur, de grands

accords plaqués à contre-temps, qui rappellent _la Plainte des Damnez_

de Carissimi[169]. Tantôt il annonce et surpasse Lully dans ses gracieux

trios, où les voix s'appellent, s'entrelacent, jouent entre elles,

répondent aux instruments, avec une vive et, spirituelle élégance[170].

S'il est vrai, comme a dit Mattheson[171] (après Lecerf de la Viéville),

que le trio soit le plus difficile des morceaux à plusieurs voix, il est

juste de faire bénéficier Luigi de l'honneur d'en avoir donné les

premiers modèles dans l'opéra,--honneur qu'on a jusqu'à présent

attribué à Lully. L'esprit,--un esprit à la Grétry,--est partout répandu

chez Luigi. Il lui est quelquefois un mauvais conseiller. Il lui fait

chercher des effets descriptifs ou imitatifs, qui sont déplacés dans une

situation tragique: par exemple dans telle scène, où un bourdonnement de

fileuses prétend peindre les Parques au rouet[172]. Mais Luigi sait

aussi exprimer des émotions profondes; et ce Napolitain, dont on croit

sentir, à travers la musique, l'âme légère, allègre, éprise de jolies

formes et d'élégances mondaines, n'en est pas moins capable de prêter à

son Orphée quelques phrases d'une simplicité poignante, qui évoquent la

grande voix de Gluck[173].

VI

LUIGI ROSSI APRÈS L'«ORFEO»

Cependant, ce ne fut pas comme musicien dramatique que le nom de Luigi

se conserva au XVIIe siècle, même chez ceux qui l'aimaient le mieux;

ce fut comme poète de cour, comme auteur de cantates et d'airs amoureux.

Brossard, qui était si instruit, et qui admirait Luigi, ne fait même pas

mention de l'_Orfeo_. Ce fut par la beauté de sa forme qu'il semble

avoir séduit les musiciens de son temps; on louait la perfection

classique de son style, d'où tout pédantisme, tout archaïsme était

banni[174]. Sa grâce libre et hardie fut ce qui, dans son génie, frappa

le plus les historiens[175]. Un tel homme devait plaire aux artistes

français et se plaire avec eux.

Bien que nous ayons peu de détails sur la suite de sa vie, nous savons

qu'il resta quelque temps en France, où il fut en excellents termes avec

nos artistes. Un sonnet de Dassoucy s'émerveille du talent qu'il eut «de

charmer l'envie[176]». Ses airs étaient chantés par les plus célèbres

virtuoses français: Nyert, Hilaire, Lambert. Leur style plaisait tant à

Luigi qu'il se dégoûta de ses virtuoses italiens, et qu'au dire de

Saint-Évremond, il ne pouvait plus souffrir de leur entendre chanter sa

musique[177]. Il aimait surtout de Nyert, et pleurait de joie en

l'entendant[178].--Ces faits ont leur importance: car c'est par les airs

de salon et la musique vocale de chambre que l'on a préludé à la

fondation de l'opéra français. «C'est par les chansons qu'on a trouvé,

dit Menestrier, la fin de cette musique d'action et de théâtre qu'on

cherchait depuis si longtemps avec si peu de succès. Il y a plusieurs

dialogues de Lambert, de Martin, de Perdigal, de Boisset et de Cambert,

qui ont servi pour ainsi dire d'ébauche et de prélude à cette musique

que l'on cherchait, et qu'on n'a pas d'abord trouvée[179].»--Luigi n'a

pas moins contribué par ses airs de cour que par son _Orfeo_ à cette

initiation[180].

Parmi nos musiciens, il admirait surtout Antoine Boësset, surintendant

de la musique de Louis XIII, mort quelques années avant l'_Orfeo_, et

qui écrivit les principaux ballets du règné précédent; il remit en

honneur ses beaux airs, que la mode dédaignait[181]. Il n'appréciait pas

moins la perfection de nos instrumentistes: des luths, des clavecins,

des orgues, voire des violons français[182]. Bref, il semble être devenu

à demi français de goût, peut-être même un peu trop: car un passage de

Saint-Évremond dit «qu'il demeura fort rebuté de la rudesse et de la

dureté des plus grands maîtres d'Italie, quand il eut goûté la tendresse

du toucher et la propreté de la manière de nos François[183]». Ceci

pourrait faire craindre que l'influence française n'eût contribué à

développer le penchant naturel de son talent à la préciosité, au

détriment de plus puissantes qualités d'âme et d'art.

Ce qui est certain, c'est que les Italiens lui firent mauvais visage,

quand il revint chez eux. «A son retour en Italie, il se rendit tous les

musiciens de sa nation ennemis, disant hautement à Rome, comme il avait

dit à Paris, que pour rendre une musique agréable, il fallait des airs

italiens dans la bouche des Français[184].»

A quelle époque eut lieu ce retour dans son pays? Nous l'ignorons. Nous

savons seulement qu'il y mourut en 1653[185].

Malgré l'assertion de Saint-Évremond, il n'avait point perdu sa

popularité en Italie. La dédicace des _Cantate morale e spirituali_ de

Giacomo Antonio Perti (1688, Bologne), que je citais plus haut, montre

que les meilleurs musiciens italiens avaient encore de Luigi, au temps

d'Alessandro Scarlatti, une opinion aussi haute que Saint-Évremond et

que la cour d'Anne d'Autriche[186].

La célébrité de Luigi avait aussi pénétré en Angleterre, où elle était

venue sans doute à la suite de Saint-Évremond établi à Londres depuis

1670, et d'Hortensia Mancini, comtesse Mazarin, qui arriva en 1675 à la

cour d'Angleterre, fut la favorite de Charles II, et contribua à la

fondation d'un Opéra italien et français à Londres. Des recueils d'airs

italiens, publiés à cette date à Londres, contiennent des airs de

Luigi[187].

Comment le nom et les oeuvres de Rossi tombèrent-ils si vite dans

l'oubli, en France? On n'en trouve pas de raison précise; mais je dois

mentionner que le Catalogue ancien de la musique de la Bibliothèque

Nationale--écrit au XVIIIe siècle--note, au nom de Luigi: «La

jalousie de Lully le poursuivit et le força à quitter la France».--Je ne

puis ni prouver ni démentir cette assertion, qui n'est malheureusement

pas invraisemblable, quand on connaît le caractère jaloux et peu

scrupuleux de Lully. Au reste, Cambert ne valait pas mieux. Dans sa

dédicace des _Peines et Plaisirs de l'Amour_, en 1672, il se targue,

avec Perrin, d'avoir été «l'inventeur de l'Opéra»; et, dans la lettre

publiée avec la _Pastorale_ de 1659, ils traitent la musique italienne

de «plainchants et airs de cloistre, que nous appelons des chansons de

vielleur ou du ricochet, une musique de gouttières».--Pas un mot de

Luigi et de l'_Orfeo_, mais une allusion dédaigneuse à «la

représentation, tant en France qu'en Italie, des comédies en musique

italiennes, lesquelles il a plu aux compositeurs et aux exécuteurs de

déguiser du nom d'_opre_, pour ne pas, à ce qu'on m'a dit, passer pour

comédiens». Et Perrin ajoute «qu'elles ont déplu à notre nation».--On

avait la mémoire courte[188].

C'est pour nous un acte de justice de réparer cet oubli injurieux, et de

faire revivre le souvenir de ce grand artiste italien, qui fut le

premier fondateur de l'opéra en France. A mesure qu'on le connaîtra

mieux, il apparaîtra comme un des maîtres les plus importants de

l'histoire de la musique dramatique au XVIIe siècle[189].

NOTES SUR LULLY

I

L'HOMME

Une figure intelligente et vulgaire. Les sourcils gros. «De petits yeux

noirs, bordés de rouge, qu'on voyait à peine, et qui avaient peine à

voir[190]», mais qui brillaient d'esprit et de malignité. Le nez charnu,

aux narines gonflées. Des joues lourdes, sabrées de plis grimaçants. Les

lèvres épaisses, une grande bouche volontaire, qui, lorsqu'elle ne

bouffonnait point, avait une expression dédaigneuse. Le menton gras,

creusé d'un sillon au milieu. Le cou fort.

Paul Mignard et Edelinck cherchent à l'ennoblir dans leurs portraits;

ils l'amaigrissent, ils lui donnent plus de caractère; Edelinck lui

prête la physionomie d'un grand oiseau de proie nocturne. De tous ses

portraitistes, le plus vrai paraît être Coysevox, qui ne s'est point

soucié de faire un portrait d'apparat, mais qui l'a représenté

simplement, comme il était dans la vie ordinaire, le cou nu,

dépoitraillé[191], l'air brutal et maussade.

Déjà Lecerf de la Viéville avait pris soin de corriger les flatteries de

ses portraits officiels:

Sachez qu'il était plus gros et plus petit que ses estampes ne le

représentent, assez ressemblant du reste, c'est-à-dire pas beau garçon,

à la physionomie vive et singulière, mais point noble; noir, les yeux

petits, le nez gros, la bouche grande et élevée, et la vue si courte

qu'il ne voyait presque pas qu'une femme était belle[192].

* * * * *

Au moral, on le connaît,--assez fâcheusement.--On sait qu'avec tout son

talent il ne fût jamais arrivé à la situation exceptionnelle qui lui fut

dévolue, sans un esprit de basse intrigue, un mélange de bouffonnerie et

de flagornerie qui lui conquirent, au moins autant que sa musique, la

protection du Roi. On sait par quelles ruses--disons: par quelles

perfidies--il supplanta Perrin et Cambert, fondateurs de l'Opéra

français, et trahit Molière, dont il était l'associé et l'ami[193]. Bien

lui en avait pris que Molière fût mort soudain: car Lully ne fût pas

sorti vainqueur de la lutte imprudemment engagée avec lui. Plus tard,

s'il ne lui arriva plus, pour son bonheur, de se heurter à un aussi rude

jouteur, il commit pourtant la faute de ne pas assez ménager des

personnages qu'il croyait inoffensifs, et qui lui rendirent avec usure

le mal qu'il leur avait fait. Je veux parler de Guichard et de La

Fontaine, dont les sanglantes satires l'ont cloué au pilori. Guichard,

un de ses compétiteurs, dont il voulut se débarrasser en l'accusant

d'une tentative d'empoisonnement, n'eut pas de peine à prouver sa

complète innocence, et publia sur Lully de terribles pamphlets. La

Fontaine, à qui Lully avait joué le tour de lui commander un poème

d'opéra, et de le lui refuser après, se vengea en le portraiturant dans

ce méchant petit chef-d'oeuvre qui se nomme _le Florentin_.

Le Florentin

Montre à la fin

Ce qu'il sait faire.

Il ressemble à ces loups qu'on nourrit, et fait bien;

Car un loup doit toujours garder son caractère,

Comme un mouton garde le sien...

Je ne sais si Lully était le loup; mais le mouton n'était certes pas La

Fontaine. Il serait imprudent de croire sans contrôle aux malices que

lui dicta sa vanité blessée. La Fontaine était «homme de lettres», et

capable de tout, quand son amour-propre d'auteur était en jeu. Il en

convient lui-même, dans son _Épître à Madame de Thianges_:

Vous trouvez que ma satire

Eût pu ne se pas écrire.

.....

J'eusse ainsi raisonné si le ciel m'eût fait ange,

Ou Thiange;

Mais il m'a fait auteur, je m'excuse par là.

Auteur, qui pour tout fruit moissonne

Quelque petit honneur qu'un autre ravira.

Et vous croyez qu'il se taira?

Il n'est donc pas auteur, la conséquence est bonne.

Bien plus: il offrait à Lully, si celui-ci voulait mettre en musique le

poème de _Daphné_, non seulement de retirer ses injures, mais de chanter

ses louanges[194].

Si pourtant notre homme se pique

D'un sentiment d'honneur, et me fait à son tour

Pour le Roi travailler un jour,

Je lui garde un panégyrique.

Il est homme de cour, je suis homme de vers;

Jouons-nous tous deux de paroles;

Ayons deux langages divers,

Et laissons les hontes frivoles.

Retourner à _Daphné_ vaut mieux que se venger.

Cet aveu, d'un cynisme ingénu, nous met un peu en garde contre les

imputations malveillantes d'un si parfait «auteur».

Avec Lecerf de la Viéville, la chanson est tout autre:

Lully avait le coeur bon, moins d'un Florentin que d'un Lombard; point de

fourberie ni de rancune; les manières unies et commodes; vivant sans

hauteur et en égal avec le moindre musicien, mais plus de brusquerie et

moins de politesse qu'il ne convenait à un grand homme, qui avait vécu

longtemps dans une cour délicate.

Il est possible qu'à l'époque où le connut Lecerf, Lully, ayant réussi,

n'eût plus besoin de fourber, et qu'il se montrât bonhomme. Les gens de

sa sorte, pourvu qu'ils soient vainqueurs, n'ont pas de rancune. Un

homme sorti de si bas, et qui avait dû essuyer tant d'avanies jusqu'au

jour de sa fortune, était cuirassé contre les humiliations; il avait

autre chose à faire qu'à penser à ses ennemis: il pensait à lui-même.

Il était d'une ambition extrême. Il ne lui suffit pas d'être maître

absolu dans tout l'empire de la musique. Il n'eut pas de cesse qu'il ne

fût anobli et reçu secrétaire du Roi. Ce ne fut pas sans peine, et

l'histoire vaut d'être lue dans le récit de La Viéville: car elle peint

sa ténacité insolente. A Louvois, s'indignant d'une telle prétention

«chez un homme qui, disait-il, n'avait de recommandations et de services

que d'avoir fait rire»:

--Hé! tête-bleue! répondit Lully, vous en feriez bien autant si

vous pouviez!

La réponse était gaillarde. Il n'y avait dans le royaume que M. le

maréchal de la Feuillade et Lully qui eussent répondu à M. de

Louvois, de cet air.

Lully en eut le dernier mot. Il fut reçu secrétaire du Roi.

Le jour de sa réception, il offrit aux anciens et gens importants

de la Compagnie un plat de son métier: l'Opéra. Ils étaient

vingt-cinq ou trente qui, ce jour-là, avaient comme de raison les

meilleures places. On voyait la Chancellerie en corps, deux ou

trois rangs de gens graves, en manteau noir et en grand chapeau de

castor, aux premiers rangs de l'amphithéâtre, qui écoutaient d'un

sérieux admirable les menuets et les gavottes de leur confrère le

musicien...

Cette ambition impertinente n'allait pas sans un juste orgueil du grand

artiste roturier, qui se sentait l'égal des plus nobles. Cette

revendication des droits du génie annonce déjà Gluck, à qui Lully

ressemble par beaucoup de traits.

Comme Gluck également, Lully avait compris la toute-puissance de

l'argent dans la société moderne; et son sens des affaires lui acquit

une fortune considérable. En qualité de surintendant de la musique de la

chambre, et de maître de musique de la famille royale, il avait un

traitement de 30 000 livres. Son mariage, en 1662, avec la fille du

célèbre Lambert, maître de musique de la cour, lui avait apporté 20 000

livres de dot. Il avait de plus les recettes de l'Opéra et les dons

exceptionnels du Roi. Il eut l'idée d'employer la majeure partie de son

argent dans les spéculations de ceux qui construisaient alors tout un

quartier nouveau sur le terrain de la Butte des Moulins[195]. Il ne s'en

remit pas à des hommes d'affaires. Il s'occupa de tout, lui-même. A lui

seul, comme l'a montré M. Edmond Radet[196], il exécuta ses

combinaisons, négocia ses achats de terrains, dirigea ses constructions,

conclut ses marchés avec les ouvriers. Jamais il ne se fit remplacer. En

1684, il était propriétaire à Paris de six immeubles, qu'il avait fait

construire, et dont il louait les appartements et les boutiques. Il

possédait à Puteaux une maison de campagne avec jardin. Il en avait une

seconde à Sèvres. Enfin il fut sur le point d'acquérir une terre

seigneuriale, le comté de Grignon, pour lequel il fit, en 1682, une

surenchère de 60 000 livres sur le Premier Président. Cela fit scandale.

Une lettre du temps[197] se lamente que de tels faits soient possibles:

«Faut-il qu'un baladin ait la témérité d'avoir de telles terres!...

La richesse d'un homme de cette qualité est plus considérable que

celle des premiers ministres des autres princes de l'Europe.»

De fait, il laissait, à sa mort[198],--en cinquante-huit sacs de louis

d'or et doublons d'Espagne, argenterie, pierres, diamants, biens meubles

et immeubles, charges, pensions, etc.--une somme totale s'élevant,

d'après M. Radet, à 800 000 livres:--deux millions d'aujourd'hui.

Cette fortune et ces titres ne lui tournèrent point la tête. Il n'y

avait point de risques. Ce n'était pas lui qui aurait eu la sottise de

jouer pour son compte le _Bourgeois Gentilhomme_, et de mettre son

amour-propre à se laisser gruger par les grands seigneurs. Il

s'enrichissait pour lui, non pour les autres. C'était ce qu'on lui

pardonnait le moins:

C'est un paillard, c'est un mâtin

Qui tout dévore,

Happe tout, serre tout, il a triple gosier.

Donnez-lui, fourrez-lui, le glou[199] demande encore;

Le Roi même aurait peine à le rassasier...

Musiciens d'autrefois · 第 6 / 25 段