Il s'agissait de la fameuse Leonora Baroni, cette «merveille du monde»,

célébrée par Maugars, qui, l'entendant chanter, «en oubliait sa

condition mortelle, et croyait être déjà parmi les anges, jouissant des

contentements des bienheureux»[49];--cette même Leonora, qui fut aimée

et chantée par Milton[50],--aimée et chantée par le pape Clément IX, qui

l'appelait une sirène, «_dolce sirena_», et célébrait «ses yeux

ardents»[51];--aimée et chantée par tous les poètes italiens d'alors,

qui publièrent un volume à sa gloire[52].

Il semble bien que Mazarin n'ait pas été non plus insensible à son

pouvoir de séduction,--sinon à sa beauté, que conteste Maugars. C'est à

elle que fait sans doute allusion la perfidie du _Religieux_ de

Saint-Roch. Mazarin y donna prise par la hâte avec laquelle il fit

venir Leonora à Paris, et l'établit chez un de ses familiers, dans un

hôtel attenant au sien, où elle était servie par des officiers de la

maison du cardinal[53]. Elle se faisait d'ailleurs escorter par son

mari, Giulio Cesare Castellani, et se conduisait en personne prudente et

réservée. Elle avait alors trente-trois ans, étant née en décembre 1611,

à Mantoue. Elle n'était pas cantatrice de théâtre, mais _virtuosa di

musica da camera_. Sa façon de chanter ne fut pas sans étonner, et même

sans un peu choquer, d'abord. «On commença par dire que sa voix était

mieux faite pour le théâtre ou pour l'église que pour les salons, et que

sa manière italienne était dure pour l'oreille.» Mais ces critiques

tombèrent soudain, quand la reine eut dit qu'on ne pouvait chanter

mieux. L'abbé Scaglia écrit: «Je ne pourrais autrement exprimer les

caresses que lui a faites la reine qu'en vous disant qu'elles ont été

proportionnées à l'estime qu'elle fait des personnes qui ont

l'approbation du Cardinal». Elle lui accorda l'entrée à toute heure dans

son appartement, la combla d'argent et de bijoux, «dix mille livres pour

s'habiller à la française, un collier de perles, des pendants

d'oreilles, plusieurs milliers d'écus de joyaux, un brevet de pension de

mille écus». Mme de Motteville dit qu'elle suivit la cour, en 1644,

chez la duchesse d'Aiguillon, à Rueil, où la reine était allée se

réfugier contre les chaleurs de l'été. Elle y chantait souvent et

improvisait des airs sur des poésies de Voiture.--Elle ne resta qu'un an

en France. Elle repartit de Paris le 10 avril 1645[54].

D'autres musiciens italiens étaient arrivés en même temps qu'elle, ou

ne tardèrent pas à la suivre à la cour de France[55].--En novembre 1644,

voici venir l'étonnant Atto Melani, chanteur sopraniste, compositeur,

imprésario, et agent secret[56]. Le dilettantisme musical de Mazarin ne

le distrayait point de la politique: il savait à merveille faire servir

la musique et les musiciens à son gouvernement. Le Journal d'Ameyden

note, en février 1644, à propos de l'arrivée de Leonora, l'intention

évidente du cardinal de tenir les Français occupés avec les

divertissements, _tenendoli occupati con allegria con che si guadagna

gli animi di quella natione e della medesima Regina_ («avec le plaisir,

par lequel on gagne les esprits de cette nation, et de la reine même».)

Et c'est ici le cas de rappeler les sévères accusations du vieux

musicien Kuhnau contre la musique, dans son roman du _Charlatan

musical_[57]: «La musique détourne des études sérieuses. Ce n'est pas

sans motif que les politiques la favorisent: ils le font par raison

d'État. C'est une diversion aux pensées du peuple; elle l'empêche de

regarder dans les cartes des gouvernants. L'Italie est un exemple: ses

princes et ses ministres l'ont laissé infecter par les musiciens, afin

de n'être point troublés dans leurs affaires.»

On croirait que certaines de ces phrases ont été écrites à l'occasion de

Mazarin. Le ministre, dont la devise était: «_Qui a le coeur, a tout_»,

savait trop le pouvoir des spectacles et de la musique pour n'en pas

user comme d'un moyen d'action; et si le tempérament national était trop

peu musical en France pour que cette politique eût son effet sur les

bourgeois français, sur les Parlementaires[58], en revanche elle réussit

pleinement à la cour, et surtout auprès de la reine, à qui elle était

destinée. Leonora Baroni l'avait charmée par son chant. Atto Melani fut

bientôt tout-puissant. Elle ne pouvait se passer de lui. De deux soirs

l'un, il fallait qu'il chantât chez elle; et elle était si passionnée de

musique que, pendant quatre heures de suite, on ne devait penser à rien

autre. Elle aimait surtout les airs mélancoliques; et toute la cour,

naturellement, partagea son goût[59].

Aussitôt installé et sûr de la faveur royale, Atto Melani, souple

instrument de Mazarin, fit les premiers essais de représentation

musicale. Une lettre du 10 mars 1645, qu'il écrivit au prince Mattias de

Médicis, fait allusion à un spectacle de ce genre, dont il ne donne pas

le titre, et qui fut repris après Pâques[60]. Il est probable qu'il

s'agit là déjà de _la Finta Pazza_[61] (_la feinte Folle_), dont on

place d'ordinaire la première représentation quelques mois plus tard, le

14 décembre 1645. Je n'insiste pas sur cette oeuvre, qui n'était pas à

proprement parler un opéra, mais une pièce avec musique et machines[62].

Un passage du programme[63] donne cette indication: «Cette scène sera

toute sans musique, mais si bien dite qu'elle fera presque oublier

l'harmonie passée».--L'essai n'était pas concluant. Du reste, on ne

hasarda la pièce que devant peu de personnes, «le Roi, la Reine, le

Cardinal et le familier de la cour[64]»; et le succès ne fut pas grand.

On connaît la relation de Mme de Motteville: «Nous n'étions que vingt

ou trente personnes, et nous pensâmes mourir d'ennui et de froid»...--Là

dessus, Atto Melani repartit pour l'Italie[65], et la cause de l'opéra

italien sembla bien compromise.

Il n'en fut rien pourtant. Mazarin s'entêta, fit un second essai, et ici

entrent en ligne des personnages, dont notre histoire musicale n'a tenu

jusqu'ici aucun compte, bien qu'ils aient eu une action décisive pour la

fondation de l'opéra en France. Je veux parler de l'arrivée à Paris des

princes Barberini.

II

LES BARBERINI EN FRANCE

Ils étaient trois neveux du pape Urbain VIII. L'aîné: le cardinal

Francesco, secrétaire d'État. Don Taddeo, prince de Palestrina, préfet

de Rome, général de l'Église, marié en 1629 à dona Anna Colonna, fille

du connétable. Et le cardinal Antonio, l'ami de Mazarin, plus tard

grand-aumônier de France, évêque de Poitiers, archevêque de Reims, pour

le moment protecteur de la couronne de France à Rome, c'est-à-dire

chargé des intérêts français près du Saint-Siège.

Ils avaient été tout-puissants à Rome, de 1623 à 1644; et j'ai dit

ailleurs[66] quel rôle ils avaient joué dans l'histoire de l'opéra.

Filippo Vitali, l'auteur de _l'Arelusa_ de 1620, était _virtuoso di

camera_ du cardinal Francesco. Stefano Landi, les deux Mazzocchi, les

deux Rossi, Marco Marazzoli, écrivaient pour eux. _La Diana schernita_

de Cornachioli (1629) et les _Drames musicaux_ d'Ottavio Tronsarelli

(1629) sont dédiés à don Taddeo. L'influence des Barberini sur la

musique dramatique devint surtout prépondérante après la construction,

dans leur palais de Rome, d'un théâtre qui pouvait contenir plus de 3000

personnes. Le premier opéra qui y fut représenté, le _San Alessio_ de

Stefano Landi, en février 1632[67], était dédié au cardinal Francesco.

Vinrent ensuite, en 1635, _la Vila di S. Teodora_, poème de Mgr

Ruspigliosi[68]; en 1637, _il Falcone_[69] et _Erminia sul Giordano_ de

Michelangelo Rossi, dédiée à D. Anna Colonna Barberina; en 1639, _Chi

sofre speri_, poème de Mgr Ruspigliosi, musique de Vergilio Mazzocchi et

de Marco Marazzoli, représentation fameuse où assistait Milton; enfin,

la même année, un des chefs-d'oeuvre de la tragédie lyrique italienne:

_Galatea_, paroles et musique du célèbre Loreto Vittori, dédiée au

cardinal Antonio[70].--Tous ces spectacles avaient eu un retentissement

considérable en dehors de l'Italie; le bibliothécaire et confident de

Mazarin, Gabriel Naudé, ne cache pas que ce fut à leur imitation que le

cardinal voulut donner en France des représentations musicales[71].

Les événements favorisèrent singulièrement ce projet. Le pape Barberini

mourut en 1644. L'étourderie politique de ses neveux porta au trône

pontifical l'ennemi de la France et leur propre ennemi, le cardinal

Panfili (Innocent X). Les persécutions commencèrent bientôt contre tout

ce qui avait eu part au gouvernement précédent.

Innocent X, voulut faire rendre compte aux Barberini de leurs exactions

financières. Les Barberini, déjà occupés depuis 1640 par leurs démêlés

avec les princes italiens, et en guerre avec le duc de Parme, durent

fermer leur théâtre[72]. Les musiciens et les acteurs romains

émigrèrent[73]. Les princes Barberini eux-mêmes quittèrent Rome, où leur

biens et leur vie étaient menacés. Le cardinal Antonio, pour échapper au

procès de concussion qu'on instruisait contre lui, se sauva par mer des

États Pontificaux, et arriva en France, en octobre 1645[74]. Le cardinal

Francesco et don Taddeo suivirent son exemple: après quatre jours de

tempêtes, qui firent errer leur navire tout autour de la Sardaigne et de

la Corse, ils abordèrent à Cannes, en janvier 1646, dans le plus

complet dénuement. Mazarin, qui s'était brouillé de façon éclatante avec

eux après l'élection d'Innocent X, ne leur garda pas rancune; il se

donna le luxe de prendre la défense des proscrits et de les protéger

magnifiquement[75]. Il alla au devant du cardinal Francesco, le reçut

affectueusement, et l'installa dans son palais. A son tour, arriva à

Paris, le 3 octobre 1646, la princesse de Palestrina, dona Anna Colonna,

femme de don Taddeo; et la reine l'accueillit avec amitié[76]. Ainsi

toute cette puissante maison Barberini était fixée à Paris, à la fin de

1646, et dans des rapports si intimes avec la cour qu'en novembre 1647

Mazarin pensait marier une de ses «Mazarinettes» à un Barberini.

Or ce fut précisément cette année que l'opéra italien fit ses débuts

retentissants à Paris, sous les yeux des Barberini. Nul doute qu'ils n'y

aient pris part. Cette forme d'art était en partie leur oeuvre; leur

orgueil était intéressé à son succès; et nous savons quelle surveillance

minutieuse les cardinaux Francesco et Antonio exerçaient sur leurs

représentations de Rome[77]. Les chanteurs et les machinistes italiens

de Paris étaient leurs familiers; et si d'autres princes, avant eux,

avaient essayé le drame musical à Florence et à Rome, la «Comédie des

machines», qui allait devenir l'Opéra français, était proprement

Barberini[78].

Nous reconnaissons leur marque dans le spectacle donné, le 2 mars 1647,

au Palais-Royal: _l'Orfeo_; et nous en avons la preuve. Des deux

auteurs de _l'Orfeo_, l'un, le poète, l'abbé Francesco Buti, de Rome,

docteur en droit, protonotaire apostolique, était venu avec le cardinal

Antonio en 1645[79]; l'autre, le musicien, Luigi Rossi, était en 1646

«_musico dell' Em. card. Ant. Barberino[80]_»; il n'est donc pas douteux

qu'il l'ait accompagné dans son exil en France[81].

Dès lors, tout s'explique. Après l'arrivée des Barberini, de leurs

poètes et de leurs musiciens, Mazarin s'adresse à Florence et à Rome[82]

pour se faire envoyer de nouveaux comédiens; et, le 29 septembre 1646,

il recommande à l'intendant de l'armée d'Italie de profiter du retour de

la flotte pour les expédier en France. Atto Melani fut rappelé de

Florence pour diriger la représentation. Il arriva en janvier 1647,

«après trente-quatre jours de voyage»; et il écrivit à son maître, le

prince Mattias, qu'on répétait «une très belle comédie intitulée

_l'Orfeo_, paroles du signor Buti et musique du signor Luigi», et même,

que «S. M. montrait tant de goût pour ce genre de pièces qu'on en

faisait préparer encore une autre pour la jouer aussitôt après

_l'Orfeo_»[83]. Une lettre de Gobert à Huygens, probablement de février

1647, confirme cette nouvelle: «Il y a quatre hommes et huit castrats

que M. le cardinal a fait venir. Ils concertent une comédie, que le

sieur Louygy fait exprès pour représenter au carnaval»[84].

III

LUIGI ROSSI AVANT SON ARRIVÉE EN FRANCE

Qui était ce Luigi Rossi, alors si célèbre, aujourd'hui si inconnu? On

ne trouve pas son nom dans les dictionnaires de musique; ou les

renseignements qu'ils donnent sur lui sont insignifiants et inexacts. Ni

Mme de Motteville, ni Guy Joly, ni Goulas, ni Montglat, ni Lefèvre

d'Ormesson n'en parlent dans leurs notes sur la représentation du

Palais-Royal, qui les avait pourtant frappés. La _Gazette_ de Renaudot

ne mentionne même pas son nom dans sa longue description officielle de

l'_Orfeo_. Le père Menestrier suit cet exemple. Aussi ne sait-on bientôt

plus à qui attribuer l'_Orfeo_. Ludovic Celler (L. Leclercq) et Clément

disent: à Monteverde;--Fournel: à l'abbé Perrin;--Arteaga, Ivanovitch et

d'autres: à Aurelio Aureli;--Francesco Caffi et Hugo Riemann, dans

l'édition de 1887 de son dictionnaire: à Gius. Zarlino, du XVIe

siècle, ou à un musicien qui avait pris son nom;--Humbert, dans la

traduction française du même dictionnaire de Riemann, parue en 1899,

l'attribue encore à Peri.

Cependant le nom de Luigi avait été, dans la France du XVIIe siècle,

représentatif de toute une époque de la musique italienne, et de la plus

parfaite, celle que Sébastien de Brossard appelle dans son

_Catalogue_[85] «le moyen aage» (c'est-à-dire l'âge moyen, qui va de

1640 à 1680 ou 1690), et où il donne à Luigi le premier rang parmi les

Italiens. Lecerf de la Viéville de Fresneuse parle souvent de lui dans

sa _Comparaison de la musique italienne et de la musique française_[86]

et résume la grande musique italienne en son nom, celui de Carissimi, et

celui de Lully. Bacilly, qui fut un de ceux, d'après Lecerf, qui firent

le plus pour perfectionner le chant français, n'a que deux noms à la

bouche: Antoine Boësset et «l'illustre Luigi»[87]. Mais la source de

leurs renseignements à tous semble Saint-Evremond, qui eut toujours une

prédilection pour Luigi,--sans doute parce que Luigi lui rappelait ses

années de jeunesse à la cour de France, avant l'exil;--il l'appelle sans

hésiter «le premier homme de l'univers en son art[88]». Il est visible

que c'est à Saint-Evremond que Lecerf emprunte, en particulier, tout ce

qu'il dit des rapports de Luigi avec les musiciens français[89].

Luigi Rossi était né à Naples vers la fin du XVIe siècle. Il était

frère de Carlo Rossi, négociant et banquier très riche et de goûts

distingués, jouant à Rome le rôle de protecteur des artistes, comme, un

siècle plus tôt, le grand banquier Chigi, patron de Raphaël. Carlo Rossi

se mêlait lui-même de littérature et de musique, et il passait à Rome

pour le meilleur joueur de harpe après son frère Luigi. Tous deux se

firent naturaliser citoyens romains.

Il y avait à Rome, au temps des Barberini, une petite colonie

napolitaine dont l'âme était Salvator Rosa. Carlo Rossi fut son ami le

plus intime jusqu'à sa mort, après laquelle il lui éleva un monument.

Luigi fréquentait aussi la maison de la via del Babbuino, où il put

rencontrer les plus illustres artistes d'Italie: Carissimi, Ferrari,

Cesti, peut-être Cavalli, comme lui familiers du logis[90]. Salvator

était musicien[91]; il composait, et surtout collaborait avec ses amis

musiciens. Burney prétend avoir vu de lui un livre d'airs et de cantates

poétiques, que Rossi, Carissimi et d'autres avaient mises en musique.

Peut-être trouve-t-on un reflet des pensées de ce cénacle musical dans

les _Satires_ de Salvator. Il y attaque avec violence la corruption des

artistes, les moeurs infâmes des chanteurs, l'engouement du monde romain

pour cette _canaglia_, et surtout l'abaissement de l'art religieux, le

chant mondain à l'église, «le miserere qui devient une chaconne, ce

style de farce et de comédie, avec des gigues et des

sarabandes[92]...»--Carissimi réagissait alors contre ce style, au

Collège germanique, où il était installé depuis 1630 environ. Quant à

Luigi, bien qu'il eût écrit en 1640 (d'après lady Morgan), un _opéra

spirituale: Giuseppe figlio di Giacobbe_[93], dont le titre fait songer

aux _Histoires Sacrées_ de Carissimi, et diverses cantates

religieuses,--une entre autres sur le _Stabat Mater_,--il se

spécialisait dans la musique mondaine. Ses _canzonette_, dont Pietro

della Valle loue la nouveauté de style, dans une lettre du 15 janvier

1640, l'avaient rendu populaire. Il les interprétait sans doute

lui-même: car Atto Melani fait l'éloge de sa virtuosité, en 1644, et il

associe son nom à celui d'un chanteur italien qui sera précisément un

des principaux acteurs d'_Orfeo_: Marc Antonio Pasqualini[94]. Mais la

gloire de Luigi est surtout attachée à un genre musical, qui eut une

fortune immense, et qu'il contribua à fonder: la _Cantate_.

L'histoire des origines de la Cantate n'a pas encore été écrite[95]; et

pourtant, c'est un chapitre capital de l'histoire de la musique au

XVIIe siècle. La Cantate, la _scena di caméra_, était née du besoin

qu'avaient tous les musiciens italiens d'alors de dramatiser jusqu'aux

formes de la musique de concert. Elle était par essence la musique

dramatique de chambre. Elle était donc sortie tout naturellement des

Madrigaux de la fin du XVIe siècle, qui avaient souvent le caractère

de monologues dramatiques, ou de scènes dialoguées. La cantate s'était

peu à peu séparée du madrigal par l'introduction, dans ces pièces

vocales à plusieurs parties, de chants soli, depuis les premiers essais

des Florentins, créateurs de l'opéra. La vogue de l'opéra devait avoir

sa répercussion sur elle, en l'amenant à développer de plus en plus le

chant solo aux dépens du chant polyphonique, jusqu'à finir par éliminer

presque entièrement celui-ci. Mais elle n'allait pas tarder à se venger,

en réagissant à son tour sur l'opéra.

Burney prétend que le premier qui employa le mot _Cantata_ fut Benedetto

Ferrari, de Reggio, dans ses _Musiche varie a voce sola_, lib. II

(1637), où il y a en effet une _Cantata spirituale_. Mais ce nom

existait avant. On le trouve par exemple dans un volume d'airs de

Francesco Manelli, de Tivoli, intitulé: _Musiche varie a una due e tre

voci, cioè Cantate, Arie, Canzonette et Ciaccone_, etc. (1636)[96].

Manelli est le musicien romain qui vint à Venise avec Benedetto Ferrari,

et y apporta l'opéra[97].--Manelli et Ferrari: ces deux noms sont

caractéristiques. Les fondateurs romains de l'opéra à Venise ont donc

été, à ce qu'il semble, des premiers fondateurs de la cantate,

c'est-à-dire de l'opéra en chambre[98].

Le patriarche de l'opéra, Monteverde, avait été là encore un précurseur.

S'il n'employa pas, je crois, le terme de Cantate, il écrivit du moins

de vraies cantates, des scènes de musique dramatique pour concert, comme

son célèbre _Combat de Tancrède et de Clorinde_, publié dans les

_Madrigali guerrieri ed amorosi_ de 1638[99], mais chanté dès 1624, dans

le palais de Girolamo Mozzenigo, à Venise, «en présence de toute la

noblesse, qui en fut si émue, dit Monteverde lui-même, qu'elle en versa

des pleurs». Ce ne fut pas le seul essai tenté par Monteverde dans ce

genre, où son génie subtil, raffiné, aristocratique, devait se plaire,

peut-être davantage qu'au genre plus large et moins nuancé du théâtre.

Il est à remarquer, en effet, que, tandis qu'il ne publia pas son opéra

d'_Arianna_, il publia séparément le _lamento d'Arianna_, avec «_due

lettere amorose in genere rappresentativo_» (1623, Venise). On peut se

demander s'il n'avait pas plus de plaisir à entendre certaines de ses

scènes dramatiques au concert qu'au théâtre.

Avec Monteverde, nous trouvons, parmi les créateurs de la scène

dramatique de chambre, certains des maîtres les plus célèbres de

l'opéra romain: comme les deux frères Mazzocchi, Vergilio et surtout

Domenico Mazzocchi, qui mit en musique des scènes de Tasso et de

Virgile[100]. D'une façon générale, il semble que la Cantate ait été la

création propre des maîtres de l'opéra romain et vénitien, à l'exception

peut-être de Cavalli, trop homme de théâtre, d'un style trop large et

d'un génie trop populaire pour être très attiré par ce genre de concert,

qui se développa considérablement après 1640, et qu'illustrent les noms

de Carissimi[101] et de Luigi Rossi.

Rien de plus naturel que les musiciens de l'opéra aient cherché à

transporter au concert leur nouveau style dramatique. Mais rien de plus

dangereux pour leur art. Qu'étaient ces concerts? Des réunions

aristocratiques, des salons, c'est-à-dire les endroits du monde les

moins faits pour l'expression libre et vraie des passions. Si frivole

que soit le public de théâtre, si préoccupé qu'il soit de parader, de

lorgner, de flirter et de bavarder, la mise en scène et l'action

représentée maintiennent dans l'opéra un certain souci de vérité et de

vie dramatique. Mais des oeuvres écrites pour des soirées mondaines, pour

des chanteurs à la mode, des fragments détachés de scènes musicales,

exécutées au milieu des conversations et des petites intrigues de

salons, sont fatalement condamnées à perdre tout sérieux de sentiment et

à refléter l'aimable banalité, qui se dégage de la société des gens

d'esprit. Bien pis: il y a un lyrisme fade qui fleurit là, une sorte

d'idéalisme correct et distingué, sans accent, sans vérité, ayant même

peur au fond de la vérité, et qui n'a pas plus de rapports avec

l'idéalisme vrai que la dévotion avec la piété intime. Cet idéalisme

galant et bien élevé fera le fond de l'inspiration des poètes et des

musiciens de la Cantate. Les personnalités s'effacent; on s'habitue à se

contenter d'une vérité d'à peu près, d'une convention musico-dramatique,

aussi fausse que celle des déclamations poétiques de salon, les plus

fausses de toutes: car elles sont le plus déplacées (si elles étaient

vraies dans un tel milieu, elles seraient un manque de goût). En

revanche, ce public de salon est très apte à juger de la beauté de la

forme, de l'élégance d'expression, du bon goût, d'une certaine

perfection modérée.

Aussi, la plupart des Cantates, qui se vident, de plus en plus, de tout

contenu expressif, atteignent rapidement à une grande beauté plastique.

Le musicien pouvait d'autant plus facilement la réaliser dans cette

forme d'art, qu'il n'y était pas gêné, comme dans l'opéra, par la

tyrannie de la situation dramatique, et qu'il lui était loisible

d'équilibrer à son gré sa composition. La Cantate s'organisa donc très

vite, d'une façon classique.

D'abord, cette beauté et cet équilibre ne sont pas incompatibles avec la

liberté et la vérité dramatique. Ainsi, dans la belle Cantate _Gelosia_

de Luigi Rossi, qui est de 1646[102]. Ici, l'on est encore tout près du

modèle: l'opéra; et la Cantate n'a pas établi sa réputation, elle est

timide, elle s'essaie encore. Mais déjà, on peut prévoir que la

régularité de construction, à laquelle elle vise, fera bientôt tort au

sentiment[103]. Certes, un Luigi Rossi, un Carissimi ont été de grands

constructeurs; ils ont bâti de beaux types d'airs, de suites d'airs et

de récitatifs, de scènes chantées. Ils ont créé un style clair, simple,

logique, d'une élégance incomparable. Mais ce sont trop souvent de

belles phrases toutes faites; et l'école de bien dire est trop souvent

une école de ne rien dire, de dire des riens. Il vaudrait mieux

apprendre à dire vrai, à dire ce qu'on sent, exactement. Qu'est-ce qu'un

style préexistant à une pensée? C'est une prison. Tant pis pour ceux qui

s'y trouvent à l'aise! Cela prouve qu'ils ne sont plus faits pour

respirer l'air de la liberté.

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