V.

Deux mois plus tard, un convoi de douze bâtiments marchands de diverses

grandeurs, sous l'escorte d'un brick-goélette fut signalé dans les

passes de la Havane. Bientôt on reconnut le Caprichoso; la nouvelle en

fut portée au gouverneur-général, qui bondit dans son hamac, et revêtit

aussitôt son grand uniforme.

Le convoi restait sagement hors de portée de canon; le brick faisait le

signal qui appelle un canot à bord.

«Par la potence que je te destine, maître bandit, s'écria don Antonio

Barzon, il faut avouer que c'est être par trop insolent que de venir me

braver jusqu'ici!...»

Il est bon de dire qu'on avait envoyé chasser le Caprichoso dans

toutes les directions, qu'il avait été rencontré plusieurs fois, mais

que tantôt par une ruse, tantôt par une autre, il avait toujours mis les

chasseurs en défaut.--Le capitaine Bertuzzi était mort à la peine d'un

accès de rage aigüe.

Après avoir fait une étrange consommation de jurons gutturaux, don

Antonio Barzon dut se résigner à expédier à bord du brick-goélette un

canot qui rapport la lettre suivante;

«Illustrissime seigneur, don Antonio Barzon, marquis de Las Ermaduras y

Famaroles, grand d'Espagne, brigadier des armées de sa majesté,

commandeur de ses ordres, gouverneur-général de l'île de Cuba et

dépendances, etc.... etc....

Le très-humble serviteur de votre excellence, don Graviel Badajoz y

Serrano y Lopez, enseigne de frégate commandant le Caprichoso, a

l'insigne honneur de la prévenir qu'il n'attend que son bon plaisir pour

entrer dans le port de la Havane avec douze prises faites sur les

ennemis de sa majesté catholique.»

«Mon bon plaisir! le maraud!» interrompit le gouverneur.

«Ces douze prises valent ensemble 3 millions de piastres, sur

lesquelles, en sa qualité de gouverneur, votre grandesse aura droit à un

quart, et en sa qualité d'armateur à un autre quart, ce qui fait juste

la moitié.»

«Peste!» murmura don Antonio Barzon.

«Votre excellence est prévenue, du reste, que trois jours après la

sainte fête de Noël, son très-humble serviteur a légitimement épousé, en

rade de l'île des Pins, sa fille bien-aimée dona Juana de Las Ermaduras,

laquelle joint avec empressement et soumission ses prières aux miennes

pour entrer en grâce auprès de votre grandesse.»

On ne sait ce que pensa don Antonio Barzon en lisant ce paragraphe, mais

à diverses reprises les mots de corde, potence et bourreau passèrent

entre ses dents.

«Toutefois, si votre excellence ne voulait pas accorder à tout

l'équipage du Caprichoso la vie sauve, les parts de prise et les

positions et grades suivants, savoir:--1º A don Graviel Badajoz, etc....

le grade de lieutenant de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond

ceux d'enseigne de vaisseau, de lieutenant de corvette et de lieutenant

de frégate) et le commandement du Caprichoso, que la couronne

achèterait avec son droit sur la vente des prises;--2º à don Fernando,

le grade d'enseigne de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond ceux

d'enseigne de corvette et d'enseigne de frégate) et l'embarquement comme

second sur ledit brick-goélette;--3º à maître Brimbollio, le grade

effectif de maître d'équipage;

«En ce cas, son très-humble serviteur se verrait dans la nécessité de

profiter du vent de travers qui souffle bon frais, et d'aller chercher

ailleurs ce qu'il réclame de la magnificence de votre grandesse.

«A bord du Caprichoso, ce 1er mars 17...

«P.-S. Il n'est peut-être pas hors de propos d'informer votre excellence

des principaux faits et gestes du Caprichoso durant sa dernière

croisière. Indépendamment des douze marchands qu'il ramène, il a coulé

ou brûlé trois bricks de guerre anglais, et causé la perte totale d'une

frégate qui le chassait le long de la Mona; il a coopéré antérieurement

à la victoire de la Santa-Fé, il a pénétré dans la baie de Kingston

(Jamaïque) et mis le feu à bord de tous les bâtiments qui s'y

trouvaient; ensuite de quoi il a relâché à San-Juan de Porto-Rico, dont

le gouverneur l'a fort bien accueilli, et a fait connaître les résultats

de la campagne à sa majesté catholique le roi de toutes les Espagnes.»

«Que le Vomito-Negro étouffe mon diable de gendre! s'écria enfin don

Antonio Barzon, marquis de Las Ermaduras y Famarotes; mais il faut

parbleu bien que j'encoffre mon million et demi de piastres et que je

lui laisse ma fille!»

[Illustration.]

Or, comme personne ne fut pendu, et que la présence de dona Juana sur le

brick avait singulièrement contribué, d'abord à en rendre le séjour

agréable, et puis à faciliter la rentrée en grâce de chacun avec son

excellence le gouverneur, il s'ensuivit que maître Brimbollio fit une

exception en faveur de la femme de son capitaine, et dit qu'entre toutes

les créatures de son sexe, celle-là était bonne à quelque chose.

Quant à Fernando, touché du bonheur de son ami, il en vint une fois

jusqu'à songer à se marier, projet qu'il ne réalisa jamais, considérant

que les émotions et tracas du ménage ne peuvent s'allier avec la

tranquillité d'esprit qu'exige la passion de la pêche à la ligne, et

attendu que nul ne peut servir deux maîtres.

G. de LA LANDELLE.

Théâtres.

Carlo et Carlin, vaudeville de MM. Mélesville et Dumanoir

(Palais-Royal).--Pierre le Millionnaire, vaudeville en trois actes, de

madame Ancelot (Vaudeville).

En vérité, nous aurions droit de chercher querelle aux théâtres de la

bonne ville de Paris: depuis longtemps ils traitent le public avec un

sans-façon par trop cavalier; il semble que cet honnête public soit un

niais, un pauvre hère sans intelligence et sans goût, pour qui toutes

les sottises imaginables sont encore trop bonnes, et les oeuvres

insipides suffisamment assaisonnées. Il y a eu, en effet, depuis deux ou

trois mois, une inondation de pièces tellement incolores et

nauséabondes, qu'à peine avons-nous pu y toucher du bout de la plume

pour en constater seulement la naissance et le décès; après tout, si le

public est mystifié à ce point, si les auteurs et les directions

théâtrales lui servent quotidiennement de si méchantes denrées, à qui

doit-il s'en prendre? A lui-même. Pour être respectable, il faut savoir

se faire respecter; or, le public est d'une bonhomie sans exemple; il

accepte tout ce qu'on lui donne, avec une patience et une résignation

héroïques; qu'il se mette un beau jour à châtier un peu sévèrement tous

ces fabricants de drames absurdes et de plats vaudevilles, qui abusent

impudemment de sa magnanimité, et il finira par les faire rentrer dans

l'ordre.

Carlo et Carlin ne méritent cependant pas tout ce grand courroux de

notre exorde; et c'est à d'autres que s'adresse l'anathème. Carlo, en

effet, est un garçon assez fin, assez gai, assez aimable; et qui dit

Carlo dit Carlin, car Carlin et Carlo sont, à eux deux, une seule et

même personne.

Ce petit Carlo était page de son altesse sérénissime le duc de Parme;

une amourette lui vint en tête: Carlo se prit de belle passion pour une

danseuse; le duc de Parme se fâcha; et, pour éviter le courroux de son

altesse, Carlo s'enfuit à Venise avec son ami Camerani.

[Illustration: Théâtre du Palais-Royal: Carlo et Carlin. IIe

acte.--Camerani, Alcide Tousez; Armantine, mademoiselle Scrivaneck;

Carlo, mademoiselle Déjazet; le duc de Friola, Sainville.]

A Venise, il retrouve sa danseuse adorée; che gusto! Vous croyez que

mon Carlo n'a plus qu'à s'abandonner doucement au flot de ses amours;

point du tout: il faut qu'il dispute la belle aux prétentions d'un vieil

ambassadeur ridicule. Aussi Carlo se met-il en garde; d'une part, il

défend sa maîtresse contre les tentatives du diplomate en perruque; de

l'autre, il se venge de lui, en attirant l'attention et la bienveillance

de madame l'ambassadrice, jeune personne un peu vive et sentimentale,

qui soupire à droite et à gauche, sans trop de diplomatie.

Il arrive cependant un moment où l'ambassadeur monte sur ses ergots et

prend un parti décisif: pour terminer la guerre par un coup d'autorité,

il fait enlever Carlo avec Camerani, son Pylade, et, par ses ordres,

tous deux enfermés dans une chaise de poste, courent bride abattue vers

une prison quelconque. Mais Carlo n'est-il pas un rosé matois? Il

s'échappe donc, et tandis que le sot ambassadeur le croit bien loin, mon

gaillard est de retour et renoue ses trames, C'est sous l'habit

d'arlequin que Carlo se cache, et ici Carlo devient Carlin; il s'agit de

la représentation d'une arlequinade italienne que M. l'ambassadeur doit

honorer de sa stupide présence. Personne ne soupçonne Carlo sous cette

veste bariolée d'arlequin et avec cette batte; personne, excepté sa

chère danseuse, pour laquelle il vient de soulever son masque. Arlequin

danse, arlequin saute, arlequin mystifie de plus belle M. l'ambassadeur,

tout en continuant de se faire adorer de madame l'ambassadrice; si bien

que de mystification en mystification, d'adoration en adoration, de

danse en coups de batte, Carlo-Carlin reste définitivement maître du

champ de bataille; l'ambassadeur s'avoue vaincu, l'ambassadrice bat en

retraite, et la danseuse reste à Carlin-Carlo pour trophée de victoire.

Camerani, le loustic de l'aventure, se réjouit fort du bonheur de son

ami Carlo.

Camerani, c'est Alcide Tousez, le lazzi, la bouffonnerie et le gros

rire.--Carlo est représenté par mademoiselle Déjazet, la vive saillie,

l'oeil émerillonné, le pied, la jambe et le propos lestes; l'un et

l'autre ont réussi.

Le vaudeville de madame Ancelot est du genre honnête; de méchantes

langues disent que ce genre-là est proche parent du genre ennuyeux. Or,

tout est radicalement honnête dans Pierre le millionnaire, la prose,

les couplets, les personnages et l'ouvrage.

Ce Pierre partit un beau matin pour les Indes, emportant avec lui une

bourse très-légère et une grosse passion pour la fille de M. le comte de

Jonville, dont Pierre était le secrétaire. Au bout de vingt ans, Pierre

revint avec la même grosse passion et une énorme quantité de millions

dans sa bourse. Cela vous indique suffisamment que cette bourse, légère

au départ, a un certain poids au retour. Devenir millionnaire en vingt

ans, cela se voit; mais rester amoureux, la chose est plus rare.

Quoiqu'il en soit, Pierre met ses millions et son amour aux pieds de

mademoiselle de Jonville, qui est maintenant madame veuve de Valcour,

mère d'une charmante fille de dix-huit ans. Madame de Valcour refuse

l'amour et les millions; elle est entichée de noblesse, pour sa fille du

moins, et craint, en lui donnant un roturier pour beau-père, d'éloigner

un certain prétendant gentilhomme qui se présente et en veut à

mademoiselle de Valcour.

Pierre est furieux de ce refus, et, pour se venger, il entreprend une

lutte d'argent contre cette vanité nobiliaire. Ses écus lui servent de

boulets et d'obus. Avec cette artillerie dorée, il mitraille les

Valcour, et attire dans son camp le gentilhomme prétendant; Pierre lui

offre sa propre fille à lui, Pierre le millionnaire; peut s'en faut que

le transfuge n'aille jusqu'au bout et n'épouse mademoiselle Pierre tout

court. Mais on pleure et l'on se repent si fort chez les Valcour, que

Pierre le millionnaire, bonhomme au fond de l'âme, n'a pas le coeur de

pousser plus loin son ressentiment. Il rend donc le gentilhomme à

mademoiselle de Valcour, et lui donne deux cent mille francs par-dessus

le marché pour l'aider à payer ses dettes. A la bonne heure! ceci est

une belle vengeance.

Tout cela est d'une fadeur, d'une langueur, d'une candeur et d'une

lenteur qui m'a passablement agacé les nerfs pendant plus de deux heures

qu'a duré la représentation de cette oeuvre mêlée d'une décoction de

pavots; cependant on a applaudi, je dois le dire; on a pleuré, je

l'avoue; on s'est mouché, je le confesse. Il y a évidemment des

amateurs, et plus d'un, qui se divertissent et s'attendrissent de ces

sortes de choses; pour moi, ce n'est pas mon goût; j'en demande à Pierre

le millionnaire un million de pardons.

Chinoiseries.

[Illustration: Cloche chinoise exposée à Londres, dans la bibliothèque

du palais de Buckingham.]

Parmi les chinoiseries que les Anglais ont volées aux habitants du

Céleste Empire pendant la dernière guerre, ou qu'ils en ont reçues à

titre de présent, après la conclusion du traité de paix, les plus

belles, offertes à sa Majesté la reine Victoria, ont été exposées la

semaine dernière à la curiosité publique dans la bibliothèque du palais

Buckingham. Nous nous empressons d'en donner deux dessins: ce sont une

grosse cloche et deux vases qui ornaient autrefois le temple de Ning-po.

[Illustration: Vases chinois.]

La cloche a environ 1 mètre 70 centimètres de hauteur et 3 mètres de

diamètre. Sa forme élégante rappelle celle de la campanula tremuloïde,

le pied de lièvre de Shakspere. Le métal dont elle se compose est un

mélange d'étain, de cuivre et d'argent, mais l'argent domine dans une

très-grande proportion. Ses sons sont éclatants et doux et se font

entendre à de très-grandes distances. La surface extérieure est

entièrement couverte d'inscriptions, de bas-reliefs et de figures dont

l'exécution ne laisse rien à désirer. Les figures représentent des

personnages distingués de la secte de Boudha; les inscriptions sont en

diverses langues; les chinoises consistent pour la plupart en listes de

fidèles des deux sexes; les sanscrites, que M. Samuel Birch s'occupe de

traduire en ce moment, jetteront, à ce qu'on assure, un jour nouveau sur

l'histoire ancienne de la péninsule de l'Indoustan. D'après une

inscription chinoise, cette cloche a été fondue au temple de

Peen-ling-pe-sze (près de la ville de Shaou-ching), la huitième lune de

la dix-neuvième année du règne de Taou-Kwang, l'empereur actuel de la

Chine, c'est-à-dire en 1839.

Les vases sont, comme la cloche, composés d'un alliage fondu et comme

elle ils se font remarquer par la beauté de leur forme et de leurs

ornements.

Bulletin bibliographique.

Théorie, des Lois politiques de la Monarchie française; par

mademoiselle de Lezardière. Nouvelle édition considérablement augmentée

et publiée sous les auspices de MM. les ministres des affaires

étrangères et de l'instruction publique par le vicomte de Lezardière. 4

gros vol. in-8.--Paris, 1844. Imprimeurs-Unis. 30 fr.

L'auteur de cet ouvrage, mademoiselle de Lezardière, naquit en 1754,

dans un château du fond du Poitou. A peine eut-elle atteint l'âge de

raison, elle étudia l'histoire de son pays. «Témoin des malheurs de la

France à cette honteuse époque (la fin du règne de Louis XV), dit M. le

vicomte de Lezardière, elle en attribua une grande partie à l'ignorance

générale de ses institutions et de son droit public; elle entreprit de

découvrir et de démontrer quelles furent ces institutions à l'origine de

la monarchie, et les variations qu'elles subirent d'âge en âge. Mais ce

ne fut pas sans contradiction que l'auteur de la Théorie des Lois

Politiques poursuivit son travail. L'esprit positif du baron de

Lezardière, son père, s'effraya de colle vocation; il chercha longtemps

à détourner sa fille de la voie extraordinaire dans laquelle elle

s'engageait. Frappé à la lin de sa persistance et du caractère de son

travail, il communiqua ses premiers essais à M de Malesherbes, son plus

intime ami. Celui-ci les fit connaître à M. de Brecquigny, à M. le duc

de Nivernais, à dom Poirier, nommé plus tard censeur de l'ouvrage, et à

d'autres hommes éclairés. Tous attachèrent à ce travail une grande

importance, encouragèrent l'auteur à le poursuivre, et mirent à sa

disposition tous les monuments historiques dont ils étaient

possesseurs.»

La Théorie des Lois politiques parut pour la première fois, sans nom

d'auteur, en 1792. Mais, à cette époque, on n'avait guère le temps de

lire ou de discuter des théories. Si avancées, si hardies qu'elles

parussent à M. de Malesherbes, les idées de mademoiselle de Lezardière

étaient beaucoup trop arriérées et beaucoup trop timides pour les

députés de la convention.--Son livre ne se vendit pas. A peine eut-il

été publié, les magasins du libraire furent pillés dans une émeute; on

n'en sauva qu'un très-petit nombre d'exemplaires qui n'ont jamais été

dans le commerce, et qui, conservés avec soin dans quelques

bibliothèques d'élite, rendirent plus d'un service ignoré aux historiens

du dix-neuvième siècle.

Noble et Vendéenne, mademoiselle de Lezardière avait été obligée de

quitter la France pendant la république; elle ne rentra dans sa patrie

qu'en 1801, sous le consulat. Mais malheureusement, durant cet exil, la

belle bibliothèque de son père avait été brûlée avec le château qu'il

habitait. Ses manuscrits étaient perdus ou dispersés; les immenses

matériaux qu'elle avait amassés pour la suite de son ouvrage, elle ne

les retrouvait plus. Comment réparer tant de pertes? La fortune de sa

famille, était détruite. «Elle dut donc, dit M. le vicomte de

Lezardière, dans toute la force de l'âge et de l'intelligence,

abandonner les travaux auxquels elle avait consacré sa vie. La

résignation avec laquelle elle accepta ce sacrifice donna la mesure de

son caractère. Sa tendresse pour sa famille, les soins qu'elle lui

prodigua, son active charité envers les pauvres, remplirent son

existence. Personne ne surprit jamais chez, elle un murmure, un retour

amer vers le passé; la vie commune sembla lui suffire. Sa mémoire est

honorée par tous ceux qui l'ont connue; elle est restée bien chère à

ceux des siens qui lui ont survécu.»

Mademoiselle de Lezardière est morte en Vendée en 1835, à l'âge de

quatre-vingts ans. Elle était si peu connue, que M. Barbier, dans son

Dictionnaire des auteurs anonymes, l'avait fait mourir en 1814. Elle ne

réclama pas contre cette erreur; elle ne se plaignit jamais de l'oubli

auquel le monde condamnait si injustement ses remarquables travaux; et

cependant les principaux historiens de la France et de l'Allemagne

continuaient de faire de nombreux emprunts à la Théorie des Lois

politiques. Comme l'ouvrage n'était pas dans le commerce, ils se

croyaient dispensés d'avouer les larcins dont le public ne pouvait pas

s'apercevoir. M. Guizot, qui lui devait beaucoup, oublia de nommer

mademoiselle de Lezardière, si ce n'est dans des notes. M. Augustin

Thierry se montra plus juste: «La renommée de Mably, dit-il, héritage de

ce siècle, continua de dominer toutes les autres; seulement l'ouvrage de

mademoiselle de Lezardière, peu répandu dans le public, mais recherché

des personnes studieuses, se plaçait dans leur opinion à côté et même

au-dessus du sien. La forme sévère de cet ouvrage, qui, sous un de ses

aspects, n'est qu'un seaton de fragments orignaux, ramena, en

histoire, à la religion des textes, quelques penseurs que le règne

absolu de la philosophie avait habitués à n'avoir de foi que dans les

idées.»

La nouvelle édition de la Théorie des Lois politiques forme quatre

volumes. Un tiers de l'ouvrage ne faisait point partie de la première

édition, et n'avait jamais été publié. M. Guizot et M. Villemain,

ministres des affaires étrangères et de l'instruction publique, ont

souscrit, sur les fonds de leurs ministères, à un nombre d'exemplaires

suffisant pour décider cette publication. Qu'ils en reçoivent ici nos

remerciements sincères; ils ne pouvaient pas encourager un ouvrage plus

digne de leur protection.

Mademoiselle de Lezardière a divisé son travail en trois époques.

La première époque a pour titre: Lois politiques des Gaulois avant

l'établissement de la monarchie.

La seconde époque renferme les siècles qui s'écoulèrent, depuis

l'élévation de Clovis sur le trône, jusqu'à la fin du règne de Charles

le Chauve. Elle se divise en quatre parties principales, Intitulées:

1º De l'étendue du domaine de la monarchie, de l'état civil des sujets,

du l'institution de la royauté, des armées et des assemblées générales,

de la puissance législative sous les deux premières races;

2º De l'état politique et civil de l'Église dans la monarchie franque,

fixé par les dispositions du droit canonique et des lois constitutives

de l'État;

3º De l'état des propriétés et des personnes, de la puissance militaire,

des lois civiles et criminelles, de l'origine, de la composition, des

fonctions et des pouvoirs des tribunaux dans la monarchie française;

4º Des charges onéreuses des citoyens et des revenus du prince, de la

succession à la couronne; observations sur les différentes infractions

faites aux lois constitutives, soit de la part du prince, soit de la

part du peuple.

La troisième époque, publiée pour la première fois, s'étend depuis la

fin du règne de Charles le Chauve jusqu'au quatorzième siècle. Elle est

presque entièrement consacrée au régime féodal.--Une table analytique

des matières termine le quatrième et dernier volume.

L'auteur de la Théorie des Lois politiques, attaquant des erreurs

accréditées, crut devoir donner à ses assertions l'appui d'autorités

irrécusables. Le texte, ou discours, est suivi d'un sommaire analytique

des preuves, et enfin ces preuves elles-mêmes sont rapportées avec

étendue.--Cette masse de preuves peut sembler superflue aujourd'hui;

mais les éditeurs ont cru devoir respecter le travail primitif de

mademoiselle de Lezardière; et les deux premières époques sont, dans

cette seconde édition, ce qu'elles furent dans celle de 1792, sauf

quelques changements de distribution, et la suppression de la traduction

des textes latins. Quant à la troisième époque, il n'a été possible de

publier que le discours et les sommaires des preuves; les cahiers

contenant les preuves ont été perdus en 1793. A. D. J.

Fables; par M. Léon Halévy.--Un volume grand in-18, papier

jesus-vélin; prix 3 fr. 50 cent. Chez Gide, rue des Petits-Augustins,

n° 5.

Il a des esprits exclusifs et dédaigneux qui condamnent d'avance toutes

les fables nouvelles comme des témérités coupables et inutiles, comme un

véritable sacrilège envers le grand maître de l'art, envers La Fontaine.

Quoi! il ne sera plus permis de toucher à ce poème aimable, instructif,

si naturel au génie de l'homme, que les moeurs, les travers de chaque

siècle peuvent modifier et rajeunir? On ne pourra le tenter sans manquer

de respect à la gloire du grand fabuliste! Le riant et vaste domaine

sera à jamais interdit à l'imagination des poètes! En vérité, c'est

pousser l'admiration jusqu'à la tyrannie. Molière règne et régnera

toujours sans rival dans la comédie, comme La Fontaine dans l'apologue.

Dépendant depuis Molière on a osé faire des comédies, et on a même

réussi à en faire d'ingénieuses, de plaisantes, de bien écrites,

quoiqu'elles n'égalent pas le Tartufe ni le Misanthrope. Sans parler

de Fénelon, qui a laissé des fables pleines de charme et de philosophie.

Lamothe, dans le dernier siècle, a composé un recueil d'apologues dont

l'invention spirituelle, la moralité fine et juste méritent l'estime des

connaisseurs. Plus récemment encore, Florian, bien supérieur par le

choix des sujets et l'agrément du style, n'a-t-il pas conquis une place

dans toutes les bibliothèques, non pas à côte de La Fontaine, mais après

lui? Quel admirateur fanatique de l'inimitable fablier voudrait

supprimer le Singe qui montre la lanterne magique, l'Aveugle et le

Paralytique, et tant d'autres charmantes compositions?

De nos jours Arnault, M. Viennet et quelques autres ont imprimé à la

fable un caractère nouveau. Ils lui ont donné la couleur de la satire,

une portée politique que les moeurs et les événements autorisaient.

Cette innovation a été souvent heureuse. Tout le monde sait par coeur

la Feuille morte d'Arnault, un des plus délicieux morceaux de la

poésie, moderne.

A l'exemple de ces honorables écrivains, M. Léon Halévy n'a pas cru

devoir résister aux charmes de ce poème ingénieux et philosophique. On

l'absoudra comme eux en lisant ce recueil. Tous les amis de la bonne

littérature, de la poésie appliquée à la morale le remercieront. Il a

victorieusement prouvé que le secret de l'apologue gracieux, vif,

parlant en vers piquants et naturels, et s'élevant parfois jusqu'aux

inspirations les plus touchantes, n'était pas perdu dans la patrie de La

Fontaine.

Les sujets que M. Halévy a traités se distinguent par la variété.

C'était la devise de La Fontaine. M. Halévy ne l'oublie point: c'est

toujours une pensée philosophique qu'il met en action, et que le

dénouement fait éclater aux yeux du lecteur. Il prend tous les tons;

mais, fidèle à la loi, au genie de la fable, il sait toujours faire

tourner au profit de la morale le plaisir ou l'émotion qu'il excite. Son

recueil ne s'adresse pas seulement à l'imagination, aux loisirs de la

jeunesse; mais les salutaires enseignements, les observations vraies

qu'il renferme, s'appliquent à toutes les époques, à toutes les

conditions de la vie. Tous les lecteurs y trouveront du charme, tous les

âges des leçons.

Dans les Deux Chevaux, le travers que le poète veut corriger est celui

du siècle; aussi dit-il avec une haute raison:

Aller vite est notre devise;

De dévorer l'espace on se fait une loi.

Au profit du devoir l'heure est conquise?...

Le temps dont on fait son emploi,

Est le seul qu'on économise.

La couleur mélancolique et vive répandue dans le petit drame intitule

le Tableau, frappera tous les yeux. Le récit a une forme saisissante

et animée, qui donne un nouveau relief à une idée vraie en tout temps,

et si bien exprimée par ces beaux vers;

Au talent qui languit dans l'ombre et le sommeil,

Et que poursuit du sort l'injustice commune,

Que manque-t-il souvent, pour trouver le réveil?

Un sourire de la fortune,

Un simple rayon du soleil!

Nos moeurs politiques ont sans doute inspiré le Babillard. Nos hommes

d'État, nos grands orateurs pourraient y trouver une leçon.

Après avoir frondé la faconde, l'abus des mots, l'auteur joint l'exemple

au précepte dans la fable suivante, qui est elle-même un modèle de

concision:

La Canne à Épée.

Une lame vaillante, autrefois glorieuse.

Sous un bambou flexible (instrument déloyal),

Devint une arme dangereuse.

Qui souvent change en meurtre un combat inégal.

«Hélas! de quel malheur le destin m'a frappée!

Dit-elle; on me déguise, et je fuis le regard!

Autrefois j'étais une épée,

Et je ne suis plus qu'un poignard!»

Tout dépend ici-bas de la place où nous sommes!

Sous l'or est le fumier; sous la fange, un joyau!

Et Bien souvent parmi les hommes

Qui marque les rangs!...

Le fourreau.

Nous regrettons que l'espace ne nous permette pas de transcrire le Pain

du Moineau, touchante leçon à l'adresse des ingrats; les Deux Fumées,

celle du riche hôtel de la Monnaie et celle de la pauvre échoppe du

forgeron; fumées qui vont se confondre et se perdre dans l'air, comme

les destinées humaines dans la tombe. Nous recommandons surtout les

Cuisines, charmante instruction donnée à ceux qui envient l'éclat, la

réputation, parce qu'ils ne sont pas entrés dans les officines où

l'intrigue et le charlatanisme préparent les grandeurs du jour et les

succès du moment.

Quant au livre de M. Léon Halévy, il a déjà réussi sans le secours de

ces moyens artificiels et faux, souvent nécessaires au mérite même. Un

pareil succès est rare aujourd'hui. Nous devons un dernier éloge à

l'ouvrage: le style répond au charme, à la variété du sujet; il est tour

à tour grave et enjoué, simple et noble. L'auteur sait faire parler tous

les êtres qui sont du domaine de la fable, suivant leur nature et leur

situation: l'ouvrier, le bourgeois, l'homme d'État, les bêtes et les

choses même, qu'il personnifie et qu'il anime avec un rare bonheur. Ses

vers sont faits comme on n'en fait plus: ils respectent les règles de

langue et du goût; ils sont pleins d'élégance et surtout d'harmonie;

mais c'est un don de famille qu'on ne s'étonnera pas de trouver dans un

ouvrage de M. Léon Halévy. Le succès de cette oeuvre, les suffrages

éclairés qu'elle a reçus, prouvent que le sentiment de la vraie poésie

française n'a pas encore été étouffé sons le fatras des productions

extravagantes et des vers barbares qui nous inondent.

L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844 · 第 8 / 13 题