IV.

La mer était dure et plus, contraire à la marche du léger brick qu'à

celle de la vaillante frégate qui le poursuivait; mais don Graviel ne

parut pas inquiet un seul instant. Il changea la route pour se

rapprocher des brisants qui bordent au nord de l'île de Cuba entre la

Havane et le cap San-Antonio. Les bas-fonds sur lesquels il naviguait

avec une incroyable confiance lui servaient de rempart contre la

frégate, dont l'équipage avait été remis au complet. Nous n'ajouterons

pas que le capitaine Bertuzzi et ses négriers avaient obtenu du

gouverneur l'ordre de monter à son bord.

Le lendemain au point du jour, le cap San-Antonio était doublé; la

Santa-Fé apparaissait encore à l'horizon. Don Graviel essaya de

plusieurs allures et vit qu'en serrant le vent, il avait un avantage

marqué sur son chasseur; mais au moment où il prenait cette direction,

qui le menait à l'île des Pins, un grand navire se dressa sur l'avant

tout à coup.

Les corsaires l'examinaient attentivement.

«Frégate anglaise!, dit en toussant le lieutenant Fernando.

--Que diable! répondit don Graviel, nous sommes en force.

--En force? murmura le garde-marine.

--Oui, tu vas voir. Hissez le pavillon anglais! et gouvernons droit.»

Sans dévier de sa route, et seulement en ralentissant sa course, le

brick-goélette naviguait entre les lieux frégates, et ménageait son élan

de manière à les mettre en vue l'une de l'autre, ce qui ne tarda point.

Les Anglais furent persuades que le brick chassé par un navire espagnol

était un compatriote; don Graviel compléta cette erreur en virant de

bord, comme s'il eût voulu les seconder au feu; il fit voiles aussi vers

la Santa-Fé. Celle-ci prit la fuite mais trop tard; à la hauteur du

cap San-Antonio, l'Anglais engagea l'action.

Dona Juana, respectée à bord comme si elle eût été la femme du

capitaine, se tenait à côté de don Graviel.

«Pour l'amour de Dieu! capitaine, dit maître Brimbollio en s'avançant,

pourriez-vous m'apprendre ce que nous fabriquons ici; laissons les se

hacher à leur aise, et gagnons le large.

--Qui t'a demandé ton avis, maître hâbleur? répondit sèchement Graviel.

Tu prophétise le malheur depuis le commencement; je suis las de tes

observations.»

Prenant alors sa voix de commandement:

«Branle-bas général de combat!» ajouta-t-il.

Fernando, sans demander d'explications, se rendit à la pièce à pivot;

force fut au contre-maître de distribuer des armes et de la poudre à

tous les corsaires.

«Vous voyez, tendre idole de mon coeur, que je n'hésite point, dit alors

don Graviel. Quand le combat sera bien en train, je vais amener le yacht

britannique et arborer la noble bannière de Castille. Aussitôt après

vous descendrez, je vous prie.

--Oh! non, répliqua la jeune fille d'une voix émue; permettez-moi de

rester auprès de vous.»

Après un moment de réflexion, don Gravie! y consentit d'un signe de

tête.

«Eh bien! mon ange, dit-il, pardonnez-vous enfin au pauvre alferez de

vous avoir enlevé à l'abordage, ou bien auriez-vous oublié ce

peut-être du bal?»

Dona Joana, devenue écarlate, ne put s'empêcher de sourire.

Les deux frégates étaient maintenant bord à bord et le brick-goélette

derrière elles à petite portée de fusil.

«Canonniers, commanda le capitaine, ne nous trompons pas! c'est sur

l'anglaise qu'il faut pointer. Fernando, je te recommande son

gouvernail. Vive l'Espagne! Amenez le pavillon anglais; hissez nos

couleurs! Feu!»

La bordée à boulets et à mitraille du Caprichoso balaya de long en

long les gaillards et la batterie de la frégate anglaise, dont le

gouvernail volait en éclats par l'effet de la pièce à pivot. Quand la

fumée se dissipa, don Graviel vit son ancien commandant de la Santa-Fé

lui faire de la main un geste de remercîment; mais à coté du vieil

officier se tenait le capitaine Bertuzzi, furieux d'être si près de son

cher brick sans pouvoir s'en emparer. Le forban grinçait des dents, il

était violet de colère; enfin, transporté, hors de lui, sans attendre

davantage, il mit don Graviel en joue avec un monstrueux tromblon

mauresque. Dona Juana s'en aperçut, poussa un cri déchirant et

s'évanouit.

Que Zampa le pirate a bien raison de chanter:

Son coeur est sourd Le premier jour, Mais, dès le second, la pauvrette

Ne pleure plus autant...

Une digression serait intolérable dans une situation si tragique. Le

jeune capitaine vole d'un bond au secours de sa bien-aimée Juanita; ce

mouvement l'a sauvé, car au même instant, la charge entière du tromblon

se plante dans la muraille du brick à la place qu'il vient de quitter.

La jeune fille est transportée dans la cabine. Alors, pour éviter un

salut du même genre, don Graviel fait le tour de la frégate anglaise en

continuant un feu nourri, va se poster dans sa joue du côté opposé à la

frégate espagnole et canonne si bien que les ennemis, exaspérés,

braquent enfin sur lui une partie de leurs pièces.

Le Caprichoso était trop faible d'échantillon pour supporter la

riposte; il prit la fuite en se faisant un abri de la Santa-Fé, mais

auparavant la pièce à pivot accomplit un dernier exploit: elle acheva de

couper le beaupré déjà mutilé de l'ennemi. La chute de cette clef de la

mature entraîna celle des autres mâts; l'incendie se déclara presque

aussitôt dans les voiles déchirées; la Santa-Fé poussa au large; le

brick-goélette prit chasse devant elle.

«Eh bien! demanda Fernando, à quoi servent, s'il te plaît, tous ces

beaux faits d'armes que je donnerais volontiers pour un goujon? Selon

moi, nous venons de brûler notre poudre aux goélands.

--Comment! s'écria Graviel, enthousiasmé, regarde donc cette frégate

embrasée; sans nous, peut-être la Santa-Fé succombait!

--Possible! mais elle ne nous chasserait plus;» murmura le garde-marine.

Don Graviel haussa les épaules et se contenta de dire:

«Tu vois bien qu'elle ne saurait nous rejoindre.»

En effet, la Santa-Fé avait perdu une partie de sa mâture; bientôt

elle mit en panne pour se réparer plus à son aise et pour envoyer sauver

le petit nombre d'Anglais qui s'étaient jetés à la mer afin d'échapper à

l'incendie.

Au coucher du soleil, aucune voile n'était en vue et le Caprichoso

voguait sans craintes dans le canal rocailleux qui sépare Cuba de l'île

des Pins. Maître Brimbollio était de quart; Fernando fumait un cigare en

pêchant à la ligne; don Graviel, assis à côté de Juana sur la riche

ottomane, lui parlait avec feu, non plus de ce ton moqueur que l'on

connaît, mais d'un style plus discret et plus relevé. Depuis

l'évanouissement de la jeune fille, il n'affectait plus des airs de

capitan, il s'exprimait en amant soumis et tournait au langoureux;--à

d'autres d'expliquer ce phénomène.

«Juanita, de grâce, disait-il, avouez que ce n'était pas seulement un

vulgaire mouvement de crainte. Vous n'étiez pas effrayée par le combat,

vous étiez calme et sereine au milieu du tonnerre de l'artillerie des

trois navires, vous ne faiblissiez pas, je vous contemplais avec

admiration. Dites, ma Juana, ma divine, dites que vous avez tremblé pour

les jours de celui qui n'implore de vous qu'un mot d'espoir, un seul, ô

mon ange aux longs cheveux noirs.»

Longtemps le jeune capitaine supplia, longtemps la Castillane se

défendit avec fermeté; puis elle fut moins sévère, puis elle ne répliqua

que d'un ton timide; enfin, enfin elle consentit au plus doux des aveux.

«Tu m'aimes! s'écria don Graviel triomphant. Tu m'aimes, fleur de mon

âme; je l'ai donc obtenue, cette parole qui fera le bonheur de ma vie!»

L'alferez avait pris avec transport la main de la jeune fille; attiré

par un charme invincible, il tenta de lui donner un premier baiser

d'amour.

«Non! non! reprit vivement dona Juana en le repoussant; vous manquez à

votre promesse! arrêtez! J'ai permis à mon trop hardi protecteur de

prendre cette main que je lui retire; c'en était trop peut-être!

--Grâce, senorita, dit Graviel, confus et tremblant à son tour; j'ai

péché contre vous, mais pardonnez, pardonnez à nom humble repentir, la

clémence sied bien aux âmes candides. Ne me bannissez pas hors de votre

présence. Soyez toujours mon amie, soyez ma fiancée devant Dieu.»

Juana garda le silence, son coeur bondissait, son extrême émotion se

trahissait par tous ses mouvements. Elle s'était réfugiée auprès de la

barre du gouvernail, à l'arrière de la chambre, et là, pale, défaite,

doutant d'elle-même, elle finit par rester immobile, les yeux fixes, les

cheveux épars, les mains croisées sur sa poitrine.

Graviel n'osait plus dire une seule parole; sa vie semblait suspendue

aux lèvres de dona Juana, qui, la première, reprit ses sens et sa

dignité, lui tendit la main et dit solennellement:

«Eh bien! oui! j'y consens, je le veux, je serai votre fiancée, votre

fiancée, entendez-vous?»

Don Graviel incliné devant la jeune fille, fondit en larmes; elle les

essuyait avec délices confiante désormais et tranquille sur le sort qui

lui était réservé. Cependant la hardiesse et la timidité successives de

l'alferez avaient fait place à une impatience croissante.

«Sur mon âme! Juanita, dit-il, je hâterai cette union, qui seule est

l'objet de tous mes voeux.»

Juana rougit encore, mais elle accéda du regard au brûlant désir de son

fiancé; don Graviel se précipita sur le pont.

«Droit à terre, Brimbollio gouverne sur la première crique habitée de

l'île des Pins.»

Cet ordre fut exécuté. Avant le jour le Caprichoso était à l'ancre

devant une bourgade populeuse bien connue des caboteurs du pays.

Fernando fut envoyé en corvée avec mission de ramener un prêtre à bord;

si bien que le soleil levant éclaira la cérémonie du mariage de don

Graviel Badajoz et de Juana de las Ermaduras. Un révérend père

franciscain, encore tout effrayé d'avoir été emporté de vive force à

bord du Caprichoso, leur donna bénédiction nuptiale, sans penser

seulement à faire la moindre difficulté. Le coffre-fort du capitaine

Bertuzzi servit fort heureusement à couvrir les frais de tous genres, à

monter la garde-robe de dona Juana et à se procurer des vivres de

campagne.

Vers midi, le brick-goélette appareilla.

«Jusqu'à présent, capitaine, nous n'avons sué que pour vous, disait en

jurant maître Brimbollio, l'équipage commence à murmurer; il est temps,

voyez-vous, de leur donner de la pâture à ces agneaux, et à moi aussi!

voilà!

--Vous en aurez! repartit don Graviel, trop heureux pour rappeler à

l'ordre le farouche contre-maître.»

Fernando s'accoutumait à la présence de dona Juana; il avait des cigares

à discrétion, faisait bonne chère à la table du capitaine, et commençait

à croire que tout irait bien.

L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844 · 第 7 / 13 题