—Oui, sire... Verdun, Jemmapes, Altenkirchen... J'ai servi dans

l'armée du Nord... armée de la Moselle... armée du Rhin... armée de

Sambre-et-Meuse... Dix-huit campagnes... une citation à l'ordre du jour

de l'armée à l'affaire d'Altenkirchen.

—Une citation, vous!... c'est étonnant!

—Action d'éclat, oui, sire... et ce n'était pas commode de se faire

remarquer dans ces armées-là... Avec Hoche, Jourdan, Lefebvre, tout le

monde était des héros.

—Mais c'est très bien!... c'est très beau! dit l'Empereur souriant.

Comment diable Lefebvre ne m'a-t-il jamais raconté tout cela?...

—A quoi bon, sire? il avait de la gloire et des honneurs pour

deux... c'est l'occasion qui me fait vous rappeler cela... Sans la

circonstance, je n'en aurais jamais parlé... c'est comme ma blessure...

—Vous avez été blessée?...

—Un coup de baïonnette... à Fleurus... là, dans le haut du bras!...

—Voyons!... laissez-moi, madame la maréchale, lui donner le pansement

qui convient à ce joli bras...

Et, devenu galant, Napoléon, s'approchant de Catherine, lui prit

le bras et appliqua ses lèvres à l'endroit où la baïonnette d'un

Autrichien avait laissé sa cicatrice.

Puis, émoustillé, ne songeant plus à gronder, il murmura:

—La jolie peau satinée!... Vous permettez, duchesse?...

—Oh! il n'y a pas d'autre blessure! fit-elle en riant, se dégageant

et repoussant les doigts devenus agiles et oseurs de Napoléon séduit,

excité, ravi.

Et elle ajouta, avec une malicieuse expression de physionomie:

—Vous avez mis d'ailleurs bien du temps à vous en apercevoir, sire,

que j'avais la peau satinée...

—Moi!... vous ai-je donc déjà eue comme cela... près de moi?... dit

Napoléon se rapprochant encore, et tapotant doucement le bras dodu de

Catherine...

—Oui, sire... oh! il y a longtemps... bien longtemps... c'était au

moment du 10 Août... je n'étais pas encore engagée avec Lefebvre... je

suis venue le matin, dans une petite chambre de l'hôtel Maugeard, rue

du Mail... où vous logiez alors...

—C'est exact!... au deuxième étage...

—Non!... au troisième...

—Et que diable veniez-vous faire dans ma chambrette d'officier

d'artillerie?... demanda Napoléon de plus en plus intéressé par tout ce

que lui apprenait la duchesse de Dantzig.

—Pardine!... je venais vous rapporter votre linge... vous en aviez

grand besoin... Ah! alors, si vous aviez voulu... je ne dis pas que

j'aurais été capable de m'en retourner comme j'étais venue... mais

vous ne pensiez guère à moi!... vous aviez le nez fourré sur une carte

de géographie et tant que je suis restée là, vous n'avez pas bougé

plus qu'un terme... C'est comme cela que j'ai épousé Lefebvre!... je

ne l'aimais pas encore, et je l'adore à présent... Si vous vous étiez

déclaré, je vous aurais préféré à lui, vrai, comme je vous le dis!...

Mais tout cela c'est des histoires de l'autre monde... il n'y faut plus

penser, sire!...

Et Catherine, en achevant de narrer la scène que nous avons relatée aux

premières pages de ce récit, lança à l'Empereur un coup d'œil ironique.

Napoléon la regardait attentivement. Son œil si profond s'emplissait de

lueurs étranges à cette évocation du passé. Il reprit avec curiosité:

—Vous étiez donc alors...?

—Blanchisseuse!... mon Dieu oui, sire... c'est ce que m'ont encore

reproché vos sœurs...

—Blanchisseuse!... blanchisseuse!... grommelait l'Empereur, vous

avez donc fait tous les métiers? Cantinière, passe encore, mais

blanchisseuse!...

—Sire, on fait ce qu'on peut quand on veut vivre honnêtement. Sans

compter que le métier n'était déjà pas si bon... avec les mauvaises

paies... Ainsi, tenez, croiriez-vous qu'il y a dans votre palais un

militaire qui me redoit encore une note de cette époque-là...

—Vous ne comptez pas sur moi pour vous la faire payer? dit Napoléon,

moitié riant, moitié fâché.

—Mais si, je ne compte que sur Votre Majesté...

—Vous êtes folle!

—Très raisonnable! Je ne réclame que mon dû... D'ailleurs mon débiteur

a fait son chemin... il a une belle position aujourd'hui, fit-elle avec

une pointe de raillerie, en regardant l'Empereur.

Et elle ajouta, fouillant dans son corsage, et tirant le papier jauni

qu'elle y avait glissé quand le chambellan était venu la demander:

—Oh! il ne peut pas nier sa dette... j'ai là une lettre où,

reconnaissant la créance, il me priait d'attendre un peu... tenez!...

voyez! voici ce qu'il écrivait: «... Je ne puis en ce moment vous

régler votre note, ma solde insuffisante pour moi doit encore servir

à subvenir aux besoins de ma mère, de mes frères et de mes sœurs,

réfugiés à Marseille, à la suite des troubles dont la Corse a été

le théâtre... Quand je serai réintégré dans mon grade de capitaine

d'artillerie...»

Napoléon s'était élancé vers elle. Il lui prit vivement la lettre

qu'elle lisait, et en proie à une visible et profonde émotion:

—C'était donc moi!... Ah! toute ma jeunesse revit dans ce papier

froissé, à l'écriture pâlie... Oui, j'étais pauvre alors, inconnu,

dévoré d'ambition, inquiet sur le sort des miens, préoccupé des

destinées de mon pays... j'étais seul, sans ami, sans crédit, sans que

personne crût en moi... et vous avez eu confiance, vous!... une simple

blanchisseuse... Oh! je me souviens, à présent!... vous avez été bonne,

vous avez été intelligente aussi, seule peut-être vous avez lu dans

l'avenir et deviné que le petit officier d'artillerie ne resterait

pas toujours dans la chambrette de l'hôtel garni où vous lui laissiez

son linge... par compassion pour son abandon et pour sa pauvreté...

L'Empereur ne l'oubliera plus!...

Napoléon éprouvait une émotion réelle. Toute sa colère était passée. Il

regardait avec une pieuse attention cette lettre, trace ravivée de son

passé dont il ne rougissait pas. Il faisait un effort de mémoire pour

se rappeler les moindres événements de cette époque.

—Oh! dit-il à la maréchale, à présent je vous revois telle que vous

étiez dans votre boutique de la rue des Orties. Il me semble que j'y

suis... Voici l'atelier avec son escalier, ses tables, ses cuviers,

sa grande cheminée... La porte de votre chambre était à gauche... une

porte d'allée donnait à droite... De grands carreaux, une porte à deux

battants, du linge partout, séchant, repassé... Mais comment donc vous

appeliez-vous à cette époque, où vous n'étiez pas encore mariée?

—Catherine... Catherine Upscher.

L'Empereur fit un hochement de tête. Ce nom ne lui disait rien.

—Vous n'aviez pas un autre nom? Voyez donc... un surnom... un

sobriquet...

—Si... On me nommait la _Sans-Gêne_!

—J'y suis!... Et vous avez conservé ce surnom à ma cour!...

—Partout, sire!... Sur les champs de bataille aussi...

—C'est juste, dit en souriant l'Empereur, vous avez bien fait de

défendre votre noble jupon de vivandière contre l'insolence des

manteaux de cour, mais évitez ces scènes qui me sont désagréables...

C'est moi, Catherine Sans-Gêne, qui désormais vous ferai respecter

par tout le monde ici... Soyez demain à la chasse que je donne en

l'honneur du prince de Bavière... Devant toute la cour, devant mes

sœurs, je vous parlerai de telle façon que nul n'osera plus vous

provoquer, ni vous reprocher une origine humble et une jeunesse

pauvre, que vous partagez d'ailleurs avec Murat, avec Ney... avec moi,

parbleu!... Mais, voyons, avant que vous vous retiriez, il faut que

l'Empereur acquitte la dette du capitaine d'artillerie... Je vous dois

combien, madame Sans-Gêne?

Et l'Empereur, gaîment, fouilla dans sa poche.

—Trois napoléons, sire!

La maréchale tendit la main.

—Vous me comptez un peu cher!... dit Napoléon qui savait éplucher un

mémoire et dont la comptabilité immense était minutieusement examinée,

en livres, sous et deniers.

—Il y a du raccommodage, sire...

—Mon linge n'était pas si mauvais que cela!...

—Plus mauvais encore!... et puis il y a les intérêts...

—Allons, soit!... je vais m'exécuter...

Et l'Empereur continua à tâter les goussets du gilet, à explorer les

poches du pantalon, dans une recherche hâtive et comique.

—Ma foi! je joue de malheur, dit-il avec bonhomie, ces trois napoléons

que vous me réclamez, je ne les ai pas sur moi...

—Ça ne fait rien, sire, je vous ferai encore crédit!...

—Merci!... Maintenant, venez, il se fait tard... il faut que vous

rentriez... Parbleu! voilà onze heures qui sonnent et tout le monde

dort au palais... nous devrions être au lit tous les deux... Je vais

vous donner Roustan pour vous accompagner...

—Oh! sire, je n'aurai pas peur... D'ailleurs qui pourrait, la nuit,

s'introduire dans le palais? dit avec tranquillité la duchesse.

—Non!... par tous ces corridors, déserts et sombres, il vaut mieux que

l'on vous escorte avec un flambeau...

Et l'Empereur, élevant légèrement la voix, cria:

—Roustan!

Une porte intérieure s'ouvrit, et le fidèle mameluck parut.

—Tu vas accompagner madame la maréchale jusqu'à ses appartements.

C'est à l'autre bout du palais, dit l'Empereur. Prends un flambeau.

Roustan s'inclina et, empoignant un candélabre, entr'ouvrit la porte du

cabinet impérial donnant sur une grande galerie.

Il allait se mettre en route, précédant la maréchale, quand, se

retournant, avec le calme oriental, mais aussi avec une expression de

gravité qui fit frissonner Catherine, Roustan dit:

—Sire, on marche dans la galerie! Un homme en habit blanc... Il se

dirige vers l'appartement de l'Impératrice...

XIV

LES MAMELUCKS DE NAPOLÉON

Napoléon était devenu terriblement pâle en entendant son fidèle Roustan

lui signaler la présence d'un homme dans la galerie conduisant aux

appartements de Marie-Louise.

Un habit blanc!... avait dit le mameluck...

Qui donc pouvait, parmi ceux qui portaient l'uniforme autrichien,

s'introduire ainsi, la nuit, comme un voleur, dans la partie du palais

interdite à tous, sinon cet audacieux écuyer, qui avait poursuivi

l'Impératrice de ses assiduités?

Le nom de Neipperg se présenta aussitôt à l'esprit de Napoléon.

Mais il réfléchit et se dit:

—C'est absurde!... Neipperg est à Vienne... je m'alarme à tort...

Ah çà! est-ce que je deviendrais fou, de rêver partout de cet

autrichien?... Non!... l'habit blanc que signale Roustan, c'est

quelque ancien chouan, un complice de Cadoudal, ce marquis de

Louvigné, peut-être, que Fouché a laissé échapper... Il s'est glissé

dans le palais... il vient pour me surprendre pendant mon sommeil...

pour m'assassiner... mais je veille, et c'est lui que je vais tenir!...

Alors, rapidement, avec la promptitude qu'il mettait sur le champ de

bataille à disposer ses troupes, il fit signe à Roustan de baisser la

lampe et de se placer derrière la porte de sa chambre à coucher, prêt à

accourir au premier appel.

Il souffla vivement les bougies éclairant son bureau.

Le cabinet impérial demeura sombre. Les tisons mourants de la cheminée

jetaient seulement une lueur rougeâtre, très faible, permettant de

discerner la porte donnant sur la galerie.

L'Empereur la poussa doucement, puis revenant à la maréchale, il lui

prit la main, la serra avec force en murmurant:

—Taisez-vous!...

Catherine tremblait et le secret qu'elle devinait semblait prêt à

s'échapper de ses lèvres.

Elle ne doutait pas que Neipperg ne fût l'homme vêtu de blanc signalé

par Roustan.

—Le malheureux n'a pas tenu sa promesse, se dit-elle avec douleur...

il a voulu revoir quand même l'Impératrice, il est perdu! Que faire?...

Elle cherchait et ne trouvait rien.

Il fallait se résigner, attendre, subir la pression implacable des

événements.

Prostrée, tout son sang refluant au cœur, elle s'affaissa sur un

canapé, auquel Napoléon, anxieux, mais redevenu calme et maître de lui,

s'accouda, attentif, guettant la venue de celui qu'il supposait un

royaliste.

Un glissement doux se fit entendre, et sur le tapis un froissement

soyeux se produisit.

La porte du cabinet s'était ouverte, et dans la traînée immense que

projetaient les bûches agonisantes du foyer, une femme était apparue.

Elle s'avançait avec précaution, l'oreille tendue, les mains tâtant

devant et sur les côtés les meubles épars rencontrés...

—Madame de Montebello! murmura la maréchale, reconnaissant la dame

d'honneur de Marie-Louise.

Napoléon de nouveau lui serra vigoureusement la main, craignant un cri,

un mouvement qui prévînt...

La présence de la dame d'honneur, aux écoutes dans son cabinet, sondant

les ténèbres et semblant précéder et guider quelqu'un, lui avait rendu

tous ses soupçons...

Il suivait d'un œil, qui devait être chargé de fureur, les mouvements

lents et circonspects de madame de Montebello s'assurant que ni

l'Empereur, ni personne ne veillait dans le cabinet.

Il la vit s'éloigner doucement, entr'ouvrir la porte sans doute pour

gagner par la galerie la chambre de l'Impératrice...

Alors, n'y tenant plus, il s'élança...

Au moment où il franchissait le seuil du cabinet, il se heurta contre

un homme qui lui dit:

—Puis-je passer, duchesse?...

Mais Napoléon, empoignant rudement l'intrus, l'amena dans le cabinet,

en criant:

—Roustan!...

Le mameluck parut aussitôt, un flambeau à la main.

—Neipperg!... C'est bien lui!... dit avec rage Napoléon, reconnaissant

l'homme qu'il tenait.

Effaré, ne sachant que dire, l'imprudent amoureux pris au piège

s'efforçait de garder une contenance digne.

Un cri de femme avait répondu à l'exclamation de l'Empereur.

Madame de Montebello, surprise au moment où elle allait ouvrir la porte

de l'Impératrice dont elle avait la clef, n'avait pu s'empêcher de

révéler sa présence.

Dans sa colère, l'Empereur l'avait oubliée.

—Roustan, emmène cette femme, dit-il en la désignant, et reviens

seulement quand je t'appellerai...

Le mameluck entraîna madame de Montebello anéantie.

—A nous deux, monsieur, dit Napoléon vivement à Neipperg à qui

Catherine avait lancé un regard de pitié, avec un geste désespéré.

—Que faites-vous dans mon palais... la nuit... vous introduisant

comme un voleur?... Je vous croyais à Vienne... Comment êtes-vous ici?

Répondez, monsieur, fit Napoléon d'une voix étranglée, cherchant à se

maîtriser.

Neipperg, très pâle, s'efforçant lui aussi d'être calme, dit lentement:

—Sire, j'ai en effet quitté Vienne.

—Pour quel motif?

—Sur l'ordre de mon souverain...

—Dans quel but?

—Pour remplir une mission confidentielle auprès de S. M.

l'Impératrice... ma souveraine aussi.

—Ah!... et c'est la nuit que vous venez en ambassade?... Vous

moquez-vous de moi, monsieur l'envoyé extraordinaire!...

—Votre Majesté m'ayant banni de sa présence, l'entrée au grand jour de

ce palais m'étant interdite, j'ai dû me résoudre à tenter d'y pénétrer

à une heure insolite, je l'avoue...

—Minuit n'est pas, en effet, l'heure habituelle pour présenter ses

lettres de créance...

—C'est l'heure que m'a indiquée ma souveraine...

—L'Impératrice vous a donné rendez-vous à minuit!... dans sa

chambre!...

—A minuit S. M. l'Impératrice devait me remettre la réponse que je

sollicite d'elle au nom de l'empereur d'Autriche, mon maître...

—L'Impératrice n'a pas pu prendre un tel engagement... vous mentez,

monsieur!...

Neipperg tressaillit sous l'insulte.

—Sire, dit-il, les dents serrées, je suis général autrichien, j'ai

rang de ministre plénipotentiaire... Je suis ici le représentant de mon

souverain auprès d'une archiduchesse d'Autriche... Vous m'outragez...

dans votre palais, où je ne puis ni vous répondre, ni vous imposer les

égards qui me sont dus, Sire, c'est une lâcheté!

—Misérable! s'écria l'Empereur, justement mis hors de lui par

l'audacieuse impertinence de cet homme qui essayait de le braver, dans

son propre logis, après avoir essayé de lui voler sa femme...

Et, dépassant la mesure, son tempérament violent reprenant le dessus,

d'un geste irréfléchi, Napoléon, portant la main à la poitrine de

Neipperg, ajouta:

—Vous êtes venu, la nuit, chez moi, comme un assassin, vous êtes

indigne de porter les nobles insignes de votre grade!

Alors, joignant l'action à la menace, d'un mouvement impulsif, Napoléon

arracha les aiguillettes de l'uniforme de Neipperg...

Exaspéré, bondissant sous cette violence, Neipperg s'écria:

—Ah! malheur à vous!...

Et, aussitôt, il tira son épée...

Catherine Lefebvre s'était jetée entre lui et l'Empereur...

—A moi, Roustan! avait crié celui-ci, n'ayant, pour se défendre, que

les aiguillettes arrachées, qu'il brandissait comme un fouet.

En une seconde, la porte de la chambre impériale s'était ouverte,

Roustan bondissait sur Neipperg, le terrassait, le désarmait et lançait

un sifflement particulier...

A ce signal, trois mamelucks, placés sous ses ordres pour la sûreté

personnelle de l'Empereur, surgissaient et l'aidaient à contenir

Neipperg.

La maréchale Lefebvre s'était précipitée vers Napoléon.

—Grâce, sire! soyez clément! suppliait-elle.

Mais Napoléon, la repoussant, alla vers la porte de la galerie et cria:

—Monsieur de Lauriston!... monsieur de Brigode!... monsieur de

Rémusat!... venez tous!

Presque aussitôt le chambellan de service et les aides de camp du jour,

qui attendaient dans la pièce qui leur était réservée, derrière le

cabinet de l'Empereur, accoururent.

—Voici un homme, messieurs, qui a levé l'épée sur moi... M. de

Brigode, prenez son épée... M. de Lauriston, assurez-vous de sa

personne...

Les mamelucks aidèrent Neipperg à se relever.

M. de Brigode se saisit de l'épée, M. de Lauriston mit la main sur

l'épaule du comte redevenu impassible, en disant:

—Au nom de l'Empereur, monsieur, je vous arrête!...

Et il se tourna vers Napoléon, ajoutant:

—Où dois-je conduire le prisonnier?

D'une voix brève, l'Empereur répondit:

—Gardez M. de Neipperg dans la salle qui vous est réservée. Qu'on

prévienne le duc de Rovigo. Qu'il prenne les mesures nécessaires

pour qu'une cour martiale se réunisse sur l'heure, qu'elle établisse

l'identité du coupable et, après avoir constaté le flagrant délit de

l'attentat commis sur ma personne, qu'elle rende sa sentence. Au point

du jour, j'entends que tout soit fini.

Et, tandis qu'on emmenait M. de Neipperg dans la salle des aides de

camp, Napoléon rentra dans sa chambre laissant, consternés et sous

une impression d'angoisse poignante, tous ceux qui avaient été les

spectateurs de cette scène tragique.

XV

LA DETTE DE LA CANTINIÈRE

La maréchale était demeurée accablée en entendant l'arrêt terrible

prononcé par Napoléon.

Elle cherchait vainement le moyen de sauver Neipperg.

Songer à intercéder pour lui auprès de l'Empereur était folie. Neipperg

était condamné. Rien ne pouvait le soustraire à la vengeance de

Napoléon. Le souverain tout-puissant punissait l'outrage fait au mari.

Elle ruminait, dans sa tête, vingt moyens, tous plus impossibles, plus

impraticables les uns que les autres, quand Lefebvre parut.

Il était en grand uniforme, le front soucieux, visiblement accablé par

la nouvelle de l'arrestation de Neipperg que venait de lui apprendre un

aide de camp.

—Eh bien! lui dit sa femme, tu sais...

—Tout, hélas!... le malheureux s'est perdu lui-même...

—As-tu un moyen pour apitoyer l'Empereur, pour obtenir sa grâce?...

—Aucun. L'Empereur m'a fait appeler... en ma qualité de maréchal

du palais intérimaire, c'est à moi que revient la triste mission de

présider la cour martiale qui va juger cet infortuné...

—Et tu obéiras?

—Est-ce qu'on désobéit à l'Empereur!...

—Pourtant tu le sais, le comte de Neipperg m'a sauvé la vie autrefois

à Jemmapes. Moi aussi, on allait me fusiller comme un homme; sans lui,

je ne serais pas là...

—Oui, nous avons contracté une dette envers lui, dit Lefebvre d'une

voix sombre, et puis tu l'avais empêché d'être tué aussi, le matin du

Dix-Août: ça engage ces choses-là... Ah! tonnerre! et je ne puis rien

faire pour lui... mon devoir m'oblige!... Oh! il y a des moments où

c'est pénible le devoir et où l'on se demande si vraiment c'est vrai

et c'est juste la discipline, l'obéissance... Enfin! j'exécuterai

l'ordre de l'Empereur, mais il aurait bien dû charger un autre de cette

besogne-là!...

—Moi, je ne suis pas maréchal du palais... je n'ai ni devoirs à

remplir, ni ordres à exécuter ici... je suis une femme... j'ai pitié

de ce malheureux!... Tu as parlé d'une dette, Lefebvre! C'est la

cantinière qui doit, la maréchale va essayer de l'acquitter...

Laisse-moi faire.

—Que veux-tu tenter?...

—L'impossible!... Voyons, Lefebvre, qui est-ce qui peut pénétrer

auprès de l'Impératrice?

—A présent?... personne!... Les ordres sont formels...

—Quoi! pas un moyen de lui faire parvenir un avis?... un mot?... lui

recommandant la prudence, la prévenant de ce qui se passe...

—Non!... cependant, seul, sous le prétexte de m'assurer que les

sentinelles sont bien à leur poste, comme maréchal du palais, je puis

m'approcher de la porte de la chambre de Sa Majesté...

—Tu le peux?... Eh bien! dit Catherine radieuse, voilà déjà une

planche de salut... Lefebvre, tu vas m'aider?

—A quoi?... je ne comprends pas bien... tu sais, moi, surtout une nuit

comme celle-ci, j'ai besoin qu'on m'explique les choses...

—Ecoute-moi alors. Tu vas chercher à te placer le plus près possible

de la chambre où l'Impératrice repose.

—Ça, c'est facile.

—Tu feras du bruit de façon à l'éveiller. Tu tâcheras qu'elle

reconnaisse ta voix. La présence d'un maréchal à sa porte, la nuit,

la mettra en éveil. Elle cherchera à deviner ce que signifie tout

cet émoi. Elle s'inquiétera en ne voyant plus auprès d'elle sa dame

d'honneur... Tu comprends?

—A peu près... et quand j'aurai fait tout ce bruit, qu'est-ce qui se

passera?...

—Tu diras très haut à tes sentinelles: «Veillez bien à ce que personne

ne pénètre chez l'Impératrice... saisissez-vous de toute personne qui

serait trouvée portant une lettre... fût-ce pour S. M. l'empereur

d'Autriche!...» tu crieras le plus fort que tu pourras le nom de

l'empereur d'Autriche... c'est entendu?...

—Je ne saisis pas très bien... si tu m'expliquais?...

—Inutile... les minutes sont des secondes et les heures des minutes,

dans une circonstance pareille... va et fais vite!...

Et comme Lefebvre s'éloignait, ruminant la mission que lui donnait sa

femme, elle lui répéta:

—Crie surtout le plus fort que tu pourras le nom de l'empereur

d'Autriche...

Quand Lefebvre se fut dirigé vers la galerie conduisant aux

appartements de Marie-Louise, la maréchale chercha des yeux quelqu'un à

qui demander conseil.

Elle ne vit que des officiers d'ordonnance et des aides de camp

auxquels on ne pouvait adresser une question concernant le prisonnier

qu'ils étaient chargés de garder; il ne fallait pas songer à les

intéresser au sort de ce malheureux.

A deux reprises, M. de Lauriston était sorti de la chambre de

l'Empereur, s'informant si le duc de Rovigo n'était pas arrivé.

—Que fait donc le ministre de la police? comment n'est-il pas déjà

accouru?... il ne sait donc pas ce qui se passe!...

—Le ministre de la police actuel ne sait rien... pas même que sa femme

le trompe!... dit une petite voix aigrelette et sarcastique.

—Avec vous, monsieur le duc? fit M. de Lauriston.

—C'est bien possible... histoire d'être renseigné sur ce qui se fait

chez mon successeur! redit la même petite voix pointue.

—Ah! monsieur Fouché! c'est le ciel qui vous envoie! s'écria

Catherine, courant à lui.

—Assez de gens me supposent damné, pour qu'une fois par hasard je

paraisse descendre des régions célestes! répondit l'ancien ministre de

la police, toujours alerte, ironique et fin, avec son museau de renard

et sa face blême et parcheminée. Et que désirez-vous de moi? reprit-il

de sa voix qui sonnait faux.

—Vous pouvez me rendre un grand, un immense service...

—Et lequel?... Vous savez que j'ai toujours eu une grande amitié

pour vous... nous sommes d'anciennes connaissances!... vous m'avez

connu, battant le pavé de Paris, sans autre instrument de fortune

que mon civisme et mon ardeur révolutionnaire, moi, je vous ai vue

blanchisseuse... et vous voilà duchesse...

—Et, comme on vous l'avait prédit, vous avez été ministre de la

police....

—Je l'ai été... et je le redeviendrai! dit Fouché avec un de ces

sourires obliques qui éclairaient si curieusement sa physionomie

blafarde... mais de quoi s'agit-il, chère duchesse?...

—Vous savez ce qui est survenu à M. de Neipperg...

—Oui... on attend Savary pour le faire fusiller...

—Il ne faut pas que M. de Neipperg meure!... Monsieur le duc, je

compte sur vous pour m'aider à le sauver...

Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale · 第 19 / 21 段