—Sur moi?... et pourquoi, diable, compter sur moi?... M. de Neipperg

est un Autrichien... un ennemi déclaré de l'Empereur... il n'est ni mon

ami, ni mon parent... je ne vois pas du tout pourquoi je m'occuperais

de ce personnage... un maladroit... un étourneau qui se jette dans les

bras des mamelucks en cherchant ceux d'une jolie femme!

—Mon cher Fouché, ne soyez pas si dur!...

—Pourquoi m'attendrirais-je?... Ah! prouvez-moi que j'ai un intérêt

quelconque à m'occuper de M. de Neipperg et immédiatement je change

de langage et je mets à votre disposition tout ce que je puis avoir

d'habileté!... J'avais pensé, je ne vous le cacherai pas, à m'occuper

de M. de Neipperg... Mais sa sottise de cette nuit, cette façon stupide

de tomber dans la nasse, m'ôte tout espèce de goût pour son aventure.

L'arrestation soudaine de Neipperg avait en effet entravé les projets

de Fouché qui comptait se faire un mérite de surprendre le téméraire

écuyer et qu'il se promettait selon les circonstances, de livrer à

l'Empereur ou de faire échapper.

Une affaire avortée. Il en concevait quelque méchante humeur. C'était

bien la peine d'avoir observé, surveillé, filé M. de Neipperg avec si

grand soin, pour qu'il se fît happer au collet par Roustan.

Les paroles de la maréchale Lefebvre lui donnaient cependant quelque

espoir. Peut-être pourrait-on reprendre en sous-œuvre l'édifice écroulé?

—Et quel intérêt, selon vous, aurais-je, ma chère duchesse,

demanda-t-il d'une voix insinuante, à me préoccuper du sort de M. de

Neipperg?...

—Un intérêt considérable... Vous désirez redevenir ministre de la

police?...

—Oh! pour le bien de l'Etat et la sécurité de l'Empereur, voilà tout!

fit-il modestement.

—Voici l'occasion offerte: sauvez M. de Neipperg...

—Ce serait plutôt m'exposer à être exilé par Sa Majesté!...

—Du tout!... Comprenez-moi bien... Comme il n'y a pas la moindre

intrigue entre l'Impératrice et M. de Neipperg...

—Oh! pas la moindre intrigue!...

—En douteriez-vous?...

—Jamais!... Alors, M. de Neipperg établira son innocence...

—Pas lui, tout seul?

—Qui donc avec lui?

—Mais, l'Impératrice!

—C'est juste... Elle est la première intéressée... Et alors, que se

passera-t-il?

—Si vous êtes parvenu à retarder la réunion de la cour martiale, à

ajourner l'exécution... à renvoyer Savary... si l'Impératrice a le

temps d'intervenir..., notre condamné est sauvé...

—Et alors?

—L'Impératrice, sachant que c'est grâce à vous qu'un sursis a été

obtenu et que l'exécution sommaire a pu être arrachée à Savary, insiste

auprès de l'Empereur pour que celui-ci soit renvoyé... Elle vante votre

habileté, proteste contre l'injustice dont vous êtes l'objet et obtient

facilement de son auguste époux qu'on vous rende les fonctions que vous

remplissez si bien...

—Ma foi! vous m'avez convaincu, duchesse! dit Fouché, ouvrant

sa tabatière, et puisant une prise légère, ainsi qu'il en avait

l'habitude dans les moments de délibération intime... C'est

parfaitement raisonné... et je vais essayer d'enlever ce pauvre M. de

Neipperg à Savary...

—Qu'allez-vous faire?...

—Il faut que je voie l'Empereur sur-le-champ.

A ce moment, Constant, le valet de chambre, paraissait, et de nouveau

s'informait du duc de Rovigo. L'Empereur le réclamait avec insistance.

—Voulez-vous dire à Sa Majesté que je suis là, mon bon Constant,

fit Fouché s'avançant d'un air aimable vers le très influent valet

de chambre... faites savoir à Sa Majesté que je me tiens à sa

disposition...

Constant, qui avait des obligations envers l'ancien policier, s'inclina

d'un air entendu, indiquant qu'il transmettrait la demande d'audience.

—Si Savary tarde encore dix minutes et que je puisse parler à

l'Empereur, M. de Neipperg est hors de danger! dit Fouché avec

conviction.

—Et quel moyen emploierez-vous? demanda la maréchale.

—Je représenterai à Sa Majesté qu'il est impossible qu'elle livre

au peloton d'exécution, sur-le-champ, sans procédure, presque

sans jugement, un homme surpris, la nuit, dans son palais... ce

serait se couvrir de ridicule... et aussi compromettre terriblement

l'Impératrice... irriter la cour d'Autriche et justifier en même temps

toutes les histoires scandaleuses qui courent sur une prétendue

intimité de M. de Neipperg et de Marie-Louise.

—Mais comment expliquerez-vous la présence de cet imprudent dans le

palais?...

—Une conspiration...

—Il faudrait qu'il y en eût une...

—Ce n'est pas nécessaire... un bon ministre de la police en a toujours

deux ou trois en réserve... J'ai conservé les éléments de deux fort

jolis complots, l'un avec les républicains... Lahorie, Malet, les

Philadelphes... mais il serait peu vraisemblable que le comte de

Neipperg, un général autrichien et un diplomate très aristocrate, se

fût accointé avec ces anciens jacobins... Non! il serait préférable de

le mêler à un complot royaliste... le comte de Provence, les émigrés à

Londres... il se trouvera là avec des gens de son monde...

—Mais une conspiration, c'est grave!... si l'on allait trouver des

preuves?...

—Puisqu'il n'y a pas de conspiration! Après tout, fit Fouché avec son

sourire sceptique, ce serait assez curieux qu'il y en eût une et qu'on

découvrît des preuves. Mais cela nous ferait toujours gagner du temps,

et puis, nous n'avons pas le choix des moyens!... Eh! voici Constant

qui revient... Eh bien! Sa Majesté me fait appeler?...

—Sa Majesté a répondu qu'elle recevrait M. le duc d'Otrante, mais

seulement après avoir vu M. le duc de Rovigo...

Fouché fit une grimace.

—Sa Majesté n'a dit que cela?...

—Sa Majesté a ajouté: je ne suis pas pressé de recevoir M. le duc

d'Otrante... c'est encore quelque sotte histoire de conspiration

qu'il veut me conter... qu'il me laisse d'abord en finir avec M. de

Neipperg... Ainsi, monsieur le duc, il faut attendre!... du reste voici

M. de Rovigo... je vais l'annoncer...

Savary arrivait, en effet, essoufflé, un peu ahuri.

—Eh bien? Qu'y a-t-il? Savez-vous pourquoi l'Empereur me fait appeler

au milieu de la nuit, vous qui prétendez savoir tout? dit Savary à son

prédécesseur. Et il ajouta avec dédain: Je parie que c'est à vous que

je dois ce réveil! Vous aurez encore fourré dans l'esprit de Sa Majesté

l'idée d'une conspiration, d'un complot militaire!

—Pas le moins du monde, répondit Fouché de son air le plus

indifférent. Il s'agit de M. de Neipperg, vous savez, l'ancien écuyer.

—M. de Neipperg? Eh! mais il est bien tranquillement dans ses

propriétés, auprès de Vienne. Il chasse, il pêche, il joue de la flûte.

Je viens justement de recevoir un rapport très détaillé. On ne voit que

lui aux environs de Vienne.

—Eh bien, mon cher successeur, dites cela à l'Empereur, il sera

content et vous félicitera de la sûreté de vos renseignements.

—Oh! il n'y a pas grand mérite. Je vais le lui annoncer bien

simplement. M. de Neipperg est toujours à Vienne, voilà tout!...

Et Savary entra, la tête haute et le regard confiant, dans la chambre

de l'Empereur.

—Patatras!... tout mon échafaudage est par terre! dit Fouché à la

maréchale... il faut chercher autre chose...

—Oui, cherchons... cherchons vite!...

—Voyons... Voici un autre expédient... le moyen n'est pas très

bon... enfin, il faut tout essayer!... M. de Neipperg connaît votre

écriture?... eh bien, écrivez ce que je vais vous dire...

Fouché alors, prenant du papier et un buvard sur le bureau de

l'Empereur, dicta à Catherine, qui écrivit non sans efforts, car la

plume lui était lourde et l'orthographe légère, deux lignes dans

lesquelles on commandait à Neipperg de feindre le sommeil et de sauter

par la fenêtre qu'il ouvrirait doucement, tandis que l'on essaierait de

détourner l'attention de ses gardiens.

—Faites-lui remettre ce buvard de votre part, dit Fouché à Catherine

quand elle eut, avec mille peines, achevé la dictée... vous expliquerez

que c'est pour qu'il puisse écrire à sa mère avant de mourir... on ne

lui refusera pas cette grâce...

La maréchale transmit la demande et le buvard, contenant l'avis

d'évasion, à M. de Lauriston qui prit sur lui de faire la commission.

M. de Lauriston revint au bout de quelques instants, les mains vides.

Le buvard était parvenu à destination, sans que son contenu eût été

révélé à ceux qui devaient veiller sur la personne de Neipperg.

—Je vous quitte un moment, dit Fouché, prenant une prise avec

satisfaction, il faut que j'aille poster des hommes à moi, au bas de la

fenêtre, pour recevoir notre prisonnier... Vous, madame la maréchale,

essayez d'attirer ici M. de Brigode qui, par la porte laissée

entr'ouverte, surveille M. de Neipperg... il faut que votre protégé

puisse ouvrir la fenêtre et disposer son manteau de façon à faire

croire qu'il dort... A tout à l'heure, et bon espoir!...

Fouché sortit doucement. Il glissa comme une ombre entre les officiers

de service et disparut, sans avoir fait remarquer son évanouissement.

La maréchale, s'enhardissant, dit à haute voix:

—M. de Brigode, auriez-vous l'obligeance de demander à l'Empereur si

je puis me retirer ou si je dois attendre qu'il me fasse appeler?...

—L'Empereur veut vous interroger, madame! dit la voix redoutable de

Napoléon, derrière elle.

—Sire, je suis à vos ordres! répondit Catherine devenue tremblante.

L'Empereur revenant calme, ne lui présageait rien de bon. S'il allait

faire hâter l'exécution? Savary l'accompagnait: le prisonnier aurait-il

le temps de fuir?...

Toutes ces angoisses se pressaient dans son cœur et le torturaient.

—Vous avez bien compris, cette fois, dit rudement Napoléon à Savary,

tâchez de ne pas être malavisé et incapable comme d'habitude.....

allez!...

—Sire, des sapeurs du génie creusent une fosse dans la forêt, répondit

le duc de Rovigo en s'inclinant, et dans trois heures, au lever du

soleil, le condamné sera couché dedans, rien n'indiquera l'emplacement

où aura été confiée à la terre sa dépouille coupable!...

Et le ministre de la police sortit à reculons, saluant toujours, tout

fier d'avoir bien compris les instructions de l'Empereur, certain

d'être félicité quand il viendrait annoncer que tout était fini.

—A nous deux!... dit l'Empereur sèchement en regardant Catherine avec

des yeux durs, ou plutôt à nous trois, qu'on fasse venir madame de

Montebello et qu'on nous laisse seuls...

La dame d'honneur parut, accablée, se cachant le front dans les mains.

Alors Napoléon se livra à un interrogatoire en règle.

Il pressa de questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre.

Il voulait absolument leur arracher un aveu, une révélation. Madame de

Montebello avait introduit Neipperg et le guidait dans le palais vers

l'appartement de Marie-Louise; la maréchale Lefebvre était liée avec le

comte de Neipperg; durant son séjour en France le comte venait souvent

chez Lefebvre, on avait même supposé une intrigue avec la maréchale.

Pour mieux cacher son jeu, Neipperg laissait s'égarer les soupçons de

ce côté. Bref, toutes deux devaient savoir quelque chose.

Et en les tenant sous son regard perçant, que nul ne pouvait soutenir,

Napoléon leur ordonnait de ne rien cacher de la vérité, si douloureuse

fût-elle à entendre.

Napoléon subissait à ce moment un cuisant supplice.

Il voulait savoir si réellement Marie-Louise le trompait, et combien il

eût souffert de la révélation!

Mais il lui semblait que l'incertitude était la pire torture.

Il craignait de connaître la réalité; mais il ne pouvait supporter

l'angoisse du doute. Il aurait volontiers crié: «Ma couronne, mon

sceptre, mon empire, pour un mot, pour un indice, pour une preuve!»

Dans son cerveau si puissant, et pour l'instant si troublé, si

annihilé, mille pensées confuses bouillonnaient. Il entrevoyait

vingt solutions baroques ou terribles. Avec la prodigieuse faculté de

concevoir qu'il possédait et son génie imaginatif, allant toujours

au-devant des hypothèses les plus hardies, des éventualités les

plus improbables, il bâtissait toutes sortes de suppositions, il

adoptait et rejetait les résolutions les plus contraires, et puis,

avec douleur, il considérait son bonheur brisé, ses espoirs anéantis,

tout son échafaudage dynastique encore une fois démoli: Marie-Louise

renvoyée chez son père, la guerre le brouillant de nouveau avec

tous les rois de l'Europe, les Français irrités de cette coalition

nouvelle issue d'une querelle de ménage, et, par-dessus tout, ce qui

le poignait, ce qui l'abattait, ce qui le faisait, lui, le grand

homme, le potentat dominateur, faible, petit, vaincu, c'était l'atroce

vision de Marie-Louise se donnant à un autre... Etait-ce possible?

Comment! Marie-Louise avait pu s'abandonner? Il lui faudrait donc

la repousser, la maudire, vivre loin d'elle, renoncer à la joie de

son corps, à l'ivresse des nuits passées auprès d'elle!... Comment

pourrait-il exister désormais sans cette Louise à laquelle sa chair

s'était accoutumée, soudée, rivée?... Oh! que lui importait la gloire

entassée, les victoires accumulées, les territoires conquis et des

trônes devenus des parures dont il faisait cadeau à ses frères, à ses

maréchaux, à leurs femmes... Rien ne lui était plus sur la terre, hors

sa Louise!... Voilà pourquoi, avec une âpre anxiété, il se penchait

vers ces femmes, qui, peut-être, savaient la vérité, qui pouvaient

faire cesser le supplice qu'il endurait, ou du moins le changer, le

préciser... C'était le doute affreux qu'il voulait d'abord faire

cesser... Et, avec l'opiniâtre ténacité d'un inquisiteur d'Espagne

cherchant à arracher au patient le secret de son âme, il pressait des

plus vives questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre,

fixant sur elles son regard ardent, ne perdant pas un mouvement des

muscles de leur visage, cherchant à lire jusqu'au plus profond de leur

conscience, fouillant de l'œil et de la pensée leur être tout entier.

Les deux femmes subirent avec énergie cet examen et, par leur ferme

contenance, diminuèrent les soupçons de Napoléon, pansèrent la plaie

vive qui saignait.

Sa voix s'adoucit, son regard devint moins fixe, moins cruellement

immobile.

—Alors, vous pensez, madame la duchesse de Dantzig, que je suis

l'objet d'une illusion en ce qui concerne la présence de M. de

Neipperg, ici, la nuit? dit-il d'un ton moins irrité... Vous croyez

vraiment que madame de Montebello dit la vérité, lorsqu'elle affirme

qu'il ne s'agissait que d'une lettre confidentielle à remettre à M. de

Neipperg, par son entremise... lettre destinée à mon beau-père?

—Sire, je suis persuadée que voilà toute la vérité, rien que la

vérité, dit avec énergie la maréchale.

—Je voudrais que ce fût la vérité! murmura Napoléon avec un accent

douloureux.

—Mais, sire, vous avez un moyen de vérifier l'affirmation de madame de

Montebello! dit alors Catherine, qui venait tout à coup de concevoir

une idée hardie mais pouvant avoir des chances de persuader Napoléon.

—Dites ce moyen!

—S. M. l'Impératrice repose... elle ne sait rien de ce qui se passe

dans le palais...

—Rien... le secret, le silence ont été recommandés... des sentinelles

ont empêché qui que ce fût de communiquer avec elle ou avec ses femmes.

—Eh bien! sire, faites comme si vous n'aviez rien découvert... laissez

madame de Montebello accomplir, sous vos yeux, sa mission, vous verrez

bien alors si l'on vous trompait, vous saurez la vérité par vous-même.

—Pardieu! vous avez du sens, madame la duchesse... et je vais

sur-le-champ tenter l'expérience que vous m'indiquez. Seulement,

ajouta-t-il sévèrement, en serrant très fort le bras de madame de

Montebello, prenez garde de me jouer, madame!... pas un mot, pas

un geste qui puisse avertir l'Impératrice... Allez!... je vous

surveille!...

Sur l'ordre de l'Empereur, la dame d'honneur se dirigea vers la

chambre de l'Impératrice, les jambes mollissant sous elle, tous les

membres agités d'un tremblement convulsif, car elle ne pouvait savoir

que Marie-Louise avait été avertie, par le commandement à haute voix

de Lefebvre s'adressant aux sentinelles placées à sa porte, ayant

ajouté que toute lettre remise par elle serait interceptée et portée à

l'Empereur.

Napoléon, en proie à une fièvre, se tenait debout, dans un coin, la

main crispée, serrant le bras d'un fauteuil, écoutant, observant, la

tête penchée et les yeux brillant d'une flamme mauvaise...

Madame de Montebello, cependant, avait pénétré dans la chambre de

Marie-Louise et, laissant, selon l'ordre de l'Empereur, la porte

ouverte, elle dit très distinctement:

—Madame, c'est M. de Neipperg qui m'envoie chercher la réponse que

vous devez lui donner... Il est dans l'antichambre... Il attend... que

dois-je répondre de votre part?...

L'Impératrice poussa un soupir, comme une personne dont on interrompt

le sommeil, étira ses bras, et, prenant sur la table, près de son lit,

une lettre cachetée, la remit à madame de Montebello, en disant:

—Voici ma réponse... faites mes amitiés à M. de Neipperg... et

laissez-moi, car je tombe de sommeil!...

La dame d'honneur revint vers Napoléon, la lettre à la main.

Celui-ci s'en empara avec avidité, fit sauter le cachet et lut...

La maréchale Lefebvre et madame de Montebello, avec anxiété,

observaient le visage de l'Empereur pendant cette lecture.

Elles virent sa physionomie s'éclaircir au fur et à mesure qu'il

parcourait l'écriture, puis, tout à coup, il éclata de rire, et,

serrant la lettre à deux mains, il la porta à ses lèvres d'un mouvement

passionné.

—Cette chère Louise!... murmura-t-il, comme elle m'aime!...

Puis, s'adressant aux deux femmes:

—Vous aviez raison, mesdames... Pas un mot qui puisse alarmer le mari

le plus jaloux... rien que de la politique... Ah! l'Impératrice n'est

pas toujours de mon avis... mais nous nous expliquerons là-dessus...

Un seul mot vise M. de Neipperg: ma chère Louise prie son père de

faire choix à l'avenir d'un autre messager, la présence à ma cour du

personnage qu'il a désigné ayant fourni matière aux commérages des

gazetiers. Ah! duchesse, je suis trop heureux! dit Napoléon avec un

accent sincère de joie et, s'approchant de Catherine, il lui pinça

l'oreille avec vigueur.

C'était sa pince des heures de triomphe.

—A présent, sire, que vos craintes sont effacées, dit Catherine,

se dégageant et se frottant l'oreille, j'espère que vous allez

contremander votre cour martiale et renvoyer M. de Neipperg...

—Qu'il parte sur-le-champ, et qu'il suive le conseil de

l'Impératrice..., qu'on ne le voie plus à ma Cour, qu'il évite de

venir en France... Je ne lui en veux pas autrement!... Parbleu! je

n'ai jamais cru un seul instant qu'il fût coupable... qu'il y eût la

moindre apparence de trahison là-dessous... Une sotte aventure due

à la méfiance de mon beau-père qui veut savoir si je rends sa fille

heureuse, voilà tout! fit-il avec aplomb... Quant à ce pauvre M. de

Neipperg, vous allez voir!

Et l'Empereur, qui était alors comédien de bonne foi et oubliait tous

ses soupçons, toutes ses fureurs, appelant M. de Rémusat, lui dit:

—Prenez l'épée de M. de Neipperg, qui est là sur mon bureau, et

rendez-la-lui... en l'invitant toutefois à en faire un meilleur usage...

—Et que faudra-t-il faire ensuite? demanda le chambellan.

—Conduire M. de Neipperg à sa voiture, et lui souhaiter bon voyage...

M. de Neipperg est libre!...

—Hélas! M. de Neipperg est mort! dit une voix derrière le chambellan.

C'était Savary qui venait d'entrer, accompagné d'aides de camp et

d'officiers de service.

—Comment mort? Vous l'avez déjà fusillé? dit l'Empereur avec

accablement. Pourquoi cette précipitation? Vous deviez attendre le

point du jour.

—Sire, répondit Savary, c'était mon intention. Mais M. de Neipperg

s'était évadé. Il avait sauté par la fenêtre. Heureusement des agents

avaient été postés là. Ils l'ont cueilli. Ils l'ont mis en voiture et

conduit au peloton d'exécution qui attendait dans la forêt. Tenez, M.

le duc d'Otrante, qui se trouvait là...

—Oh! par hasard! dit Fouché, s'avançant, sa tabatière à la main.

—M. le duc d'Otrante peut certifier à Votre Majesté que les choses se

sont passées comme j'ai l'honneur de les lui rapporter.

—Vous êtes un maladroit! dit sévèrement l'Empereur; puisque M. de

Neipperg s'évadait, il fallait le laisser courir... n'est-ce pas votre

avis, Fouché?

—Votre Majesté a parfaitement raison. Si j'avais eu l'honneur d'être

encore ministre de la police, j'aurais deviné que quelque malentendu

pouvait exister... il fallait prévoir que l'Empereur se raviserait, et

mieux informé, ferait grâce...

—Oui, on devait prévoir! dit Napoléon à Savary, abasourdi des

reproches... Vous ne savez pas prévoir, monsieur, vous ne pouvez savoir

administrer!

—Il fallait, continua Fouché, profitant de l'approbation impériale,

donner aux agents l'ordre de conduire le prisonnier du côté opposé à

la forêt où l'attendait le peloton... voici ce que j'aurais fait si

j'avais eu l'honneur d'être ministre de la police!

—C'est regrettable que vous ne le soyez pas! dit Napoléon.

—Ma foi! sire, reprit vivement Fouché, pardonnez-moi alors... car j'ai

fait comme si je l'étais...

—Comment cela?

—Prévoyant qu'il y avait une erreur et persuadé que Votre Majesté,

après s'être renseignée et ayant reconnu la parfaite innocence de

toutes les personnes en cause, regretterait la décision lancée dans un

moment de colère et ferait grâce à M. de Neipperg, j'ai pris sur moi de

commander aux agents,—des hommes sur qui je pouvais compter,—je leur

ai ordonné de tourner le dos à la forêt et de mener M. de Neipperg sur

la route de Soissons... ils ont cru que j'étais redevenu ministre de la

police.

—Vous l'êtes! s'écria vivement l'Empereur, charmé de la solution que

lui apportait Fouché.

—Ces agents m'ont donc obéi, sire... si bien que M. de Neipperg n'est

pas du tout mort, comme l'affirmait à Votre Majesté M. le duc de

Rovigo, qui n'est pas toujours exactement informé... M. de Neipperg

roule vers Soissons, où il arrivera pour déjeuner...

—Tous mes compliments, monsieur le duc d'Otrante, vous êtes un

serviteur précieux... vous devinez là où d'autres ne comprennent même

pas... Mais dites-moi, vous étiez donc bien sûr que je ferais grâce?

—A peu près sûr... après avoir causé avec madame la duchesse de

Dantzig...

—Mais si j'avais persisté... vous laissiez échapper ce prisonnier

d'Etat, c'était grave!...

—Sire, j'avais des agents échelonnés, à l'avance, qui l'attendaient à

Soissons et me donnaient le temps de le rattraper!...

—Diable d'homme! Il prévoit tout! murmura l'Empereur redevenu d'humeur

charmante.

S'avançant vers la maréchale Lefebvre il ajouta gaiement:

—Je crois qu'il est temps, madame la duchesse, que vous alliez

retrouver votre mari... moi, je vais réveiller l'Impératrice et

l'assurer que sa lettre pour Vienne est partie.

Le maréchal survint alors, venant chercher les ordres.

—L'Empereur a fait grâce, lui cria Catherine, et puis tu sais, il ne

veut plus que nous divorcions...

—Ah! bravo et merci, sire!... dit le maréchal tout ému.

—Lefebvre, quand on a une femme comme celle-là, on la garde! dit

l'Empereur avec un sourire.

Tout heureux de la certitude que Marie-Louise ne l'avait pas trompé,

content d'avoir pardonné, et satisfait que Neipperg, grâce à Fouché,

eût échappé au peloton de Savary, Napoléon prit Catherine par le menton

et l'embrassa, faveur unique à sa cour, en disant:

—Bonne nuit, Madame Sans-Gêne!...

Et, le cœur en joie, Napoléon pénétra dans la chambre de Marie-Louise.

Neuf mois après, conçu dans cette nuit brève et agitée, image de sa

destinée, naissait le roi de Rome.

TABLE DES MATIÈRES

TROISIÈME PARTIE

LA MARÉCHALE

I.—Le maître à danser 1

II.—Le coup de tonnerre 14

III.—Le comité de la rue Bourg-l'Abbé 28

IV.—Le plan de Léonidas 38

V.—Gloire d'autrefois 46

VI.—Lefebvre cherche à comprendre 57

VII.—L'entrée à Berlin 74

VIII.—La promotion d'Henriot 84

IX.—La parole d'un Prussien 94

X.—Devant Dantzig 111

XI.—Le secret de Joséphine 121

XII.—Le dessert de Catherine 135

XIII.—Une histoire d'amour 145

XIV.—Vieux souvenirs 157

XV.—Vive l'Empereur 173

XVI.—Le secret de Napoléon 188

XVII.—La belle Polonaise 200

XVIII.—Monsieur le duc 217

QUATRIÈME PARTIE

LA DUCHESSE

Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale · 第 20 / 21 段