Lise, ouvrant la porte du salon où Catherine Lefebvre, debout devant
une psyché, se cambrait, se carrait, s'admirait, essayant une robe
d'amazone que la couturière venait de lui apporter.
Une partie de chasse à Compiègne avait été organisée par l'Empereur
pour le lendemain, et la duchesse de Dantzig, pour la circonstance,
s'était commandé une longue jupe, une veste à boutons de métal et un
coquet chapeau.
Elle avait grommelé tout en enfilant la jupe et le corsage, qu'elle
trouvait trop étroit:
—Je n'entrerai jamais là-dedans!... je vais tout faire éclater pour
sûr, quand je serai devant Leurs Majestés... et l'on se moquera encore
de moi! fit-elle avec un soupir. Bah! je m'en fiche! reprit-elle
gaiement... je les vaux bien toutes, ces mijaurées!... Ah! jour de
Dieu! si j'en tenais une entre quat'z'yeux... la reine Caroline par
exemple!... elle a beau être la sœur de l'Empereur, quelle tripotée
je lui flanquerais!... ça lui rappellerait le temps où elle allait au
lavoir... Nous avons juré respect et obéissance à Sa Majesté... mais
pas à elle!... Parbleu! elle n'a pas gagné la bataille d'Austerlitz, la
Murat!... Voyons, le chapeau, Lise!...
Elle prit brusquement la coiffure des mains de la femme de chambre.
Elle campa le chapeau sur sa tête, un peu en arrière, et se regarda.
—Ça me va très mal!
—Je ne trouve pas, madame la duchesse! se hasarda à dire la femme de
chambre.
—Vous n'y connaissez rien, Lise... moi, pas grand'chose, du reste...
—Madame la duchesse le trouve trop grand?
—Trop petit... il n'en fait qu'à sa tête, ce chapelier... c'est
pourtant lui qui fournit à l'Empereur ses chapeaux...
—Madame la duchesse veut-elle que je le fasse venir... il attend dans
l'antichambre...
—C'est le chapelier lui-même?...
—Non, son commis...
—Eh bien! qu'il entre!...
Et Catherine de nouveau se campa, se tourna, se mira dans la psyché...
La porte s'ouvrit. Elle ne s'interrompit pas et continua son manège,
penchant le chapeau, le retirant, le remettant sur sa tête avec des
mouvements impatients.
On ne se dérange pas pour recevoir le commis d'un chapelier.
Tout à coup elle poussa un cri.
Elle venait d'apercevoir, dans la glace, l'homme que Lise introduisait,
le commis...
Elle se retourna et, montrant la porte à la femme de chambre stupéfaite:
—Laissez-nous! dit-elle vivement.
—Qu'a donc madame la duchesse aujourd'hui? se demanda Lise, et comme
la venue de ce garçon chapelier l'a troublée...
Tout en fermant la porte derrière elle, Lise ricana:
—Ah! ah!... elle l'aura connu quand elle était blanchisseuse... une
ancienne connaissance du bon temps!... Ah! ah! ça serait drôle, ce
commis de chapelier qui vient de Paris pour coiffer madame et qui s'en
irait ayant aussi fourni la coiffure à monsieur le maréchal! ah! ah!...
Tandis que Lise s'égayait ainsi aux dépens de sa maîtresse, celle-ci
courait au commis chapelier et, lui prenant les mains, avec anxiété,
lui disait:
—C'est vous!... comment êtes-vous à Compiègne?...
—Je me trouvais à Paris, chez votre chapelier... J'appris qu'on vous
envoyait un chapeau... Je suivis le garçon chargé de l'apporter...
En route, moyennant un napoléon, j'obtins qu'il allât m'attendre
au cabaret... Je suis entré à sa place... et je crois avoir bien
suffisamment rempli mon rôle... Vos gens s'y sont trompés... Votre
intendant m'a proposé, en m'accueillant, de majorer votre facture...
Le valet de chambre m'a réclamé son tant pour cent et votre camériste
m'a fort recommandé de ne pas oublier ses épingles... Vous voyez que je
suis bien en sûreté!...
—Quelle imprudence!... Ne savez-vous pas que vous avez des ennemis
puissants à la Cour?...
—Je n'en ai qu'un, l'Empereur!...
—C'est suffisant!... Ah! quelle émotion, si l'on savait que le comte
de Neipperg est ici!...
—On ne le saura pas! dit Neipperg avec désinvolture, car c'était lui
qui, incapable de supporter plus longtemps l'éloignement, avait tout
bravé pour revenir en France, pour revoir Marie-Louise, ainsi que
l'avait prévu Fouché.
—Mais les espions!... fit Catherine alarmée; songez donc que vous
êtes observé, surveillé, filé... L'Empereur a eu certainement contre
vous des notes, des rapports... On a fait causer des femmes de
l'Impératrice... Enfin, si l'on vous trouve, si l'on apprend votre
présence en France, vous êtes perdu!...
—Je ne pense rester que fort peu de temps; dans deux jours, au plus
tard, je reprendrai la route de Vienne...
—Alors, pourquoi êtes-vous venu?...
—Je devais voir l'Impératrice...
—C'est impossible!... pourquoi cette obstination?... Vous êtes
imprudent! plus que cela... vous n'avez pas le droit de troubler le
repos de l'Impératrice, de l'exposer à des soupçons...
Neipperg réfléchit un instant, puis, prenant la main de Catherine, il
lui dit avec émotion:
—Ma chère duchesse, ne m'interrogez pas trop!... ne me poussez pas à
vous montrer à nu mon cœur, mon triste cœur!... vous l'avez deviné,
vous le voyez, j'aime l'Impératrice et quelque chose me dit qu'elle n'a
pas pour moi que de l'indifférence...
—Malheureux!... tromper l'Empereur... c'est la mort pour vous,
la honte, la répudiation pour elle!... Renoncez à cette passion
insensée!...
—Je ne puis... avec ma vie seulement s'éteindra ce fol amour! s'écria
avec énergie Neipperg; mais je veux du moins que ma téméraire passion
ne nuise pas à celle qui en a été l'objet...
—Que projetez-vous? Quelle tentative audacieuse avez-vous rêvée en
revenant...
—A voir une dernière entrevue avec Marie-Louise, je vous l'ai dit...
lui remettre un objet qu'elle m'avait confié...
—Un gage d'amour...
—Oui... cette bague... dit Neipperg tirant de sa poche un petit écrin.
Il l'ouvrit, en sortit la bague que Marie-Louise lui avait donnée avec
la fleur du souvenir, le jour de son départ.
Il baisa à plusieurs reprises la bague, il la replaça dans l'écrin, et
serra le tout avec effort en murmurant:
—Il faut que je me sépare de ce bijou qui m'était plus précieux que
tous les trésors de la terre, plus cher que ma vie même. Il le faut,
hélas!
—C'est pour remettre cet écrin à l'Impératrice que vous avez quitté
l'Autriche, que vous êtes venu braver la colère de l'Empereur,
justifier sa jalousie?...
—Pouvais-je faire autrement? Napoléon a su que l'Impératrice n'avait
plus cette bague, par une indiscrétion de femme de chambre, sans doute.
—Ou par Fouché.
—Par Fouché peut-être. Marie-Louise a prétendu l'avoir égarée...
Napoléon a exigé qu'elle fût cherchée, retrouvée. Un mot pressant de
l'Impératrice m'est parvenu à Vienne. Aussitôt, je me suis mis en
route. Ce soir, Marie-Louise aura sa bague, et les soupçons de son mari
s'évanouiront.
—Mais si vous êtes surpris, quelle explication fournirez-vous?
—Aucune... j'espère ne pas être découvert...
—Qui vous aidera à pénétrer dans le palais?...
Neipperg hésita un instant et regarda Catherine avec fixité.
—Je n'ai qu'une amie... qu'une bonne et fidèle amie, en France: vous,
ma chère duchesse... J'ai espéré que vous voudrez bien, en cette
circonstance, être secourable pour moi, m'aider, me sauver peut-être...
encore une fois!...
Catherine releva vivement la tête et dit avec énergie:
—Non!... ne comptez pas sur moi!...
—Catherine Lefebvre, souvenez-vous du 10 Août!... pourquoi m'avez-vous
recueilli, protégé, arraché à la vengeance des gardes nationaux prêts à
me fusiller!... Il fallait me laisser mourir, alors!...
—Nous ne sommes plus au 10 Août, mon cher comte, répondit avec dignité
Catherine; je suis la maréchale Lefebvre, duchesse de Dantzig, je dois
tout à l'Empereur... mon mari et son fidèle sujet, son compagnon de
combats et de gloire, est maréchal de ses armées, duc de son empire;
avec lui, il a parcouru tous les champs de bataille de l'Europe...
Nous ne pouvons, le maréchal et moi, seconder dans ses projets un
ennemi de l'Empereur, eût-il été notre ami, eussions-nous envers lui
des obligations déjà anciennes de reconnaissance, et si vous vous
souvenez du 10 Août, je n'ai pas oublié non plus la nuit de Jemmapes...
Réfléchissez, monsieur de Neipperg! ce que vous me demandez est
impossible!... La maréchale Lefebvre ne doit pas savoir ce qui vous
amène en France... L'honneur de l'Empereur, la vertu de l'Impératrice,
ne peuvent même pas être en cause dans notre entretien...
—Alors vous m'abandonnez!...
—Je vous conseille de partir, de retourner à Vienne... sans chercher à
approcher l'Impératrice...
—Je ne pourrai jamais... et cette bague?...
—Confiez-la-moi... je la lui remettrai moi-même, discrètement... je
vous le promets!...
Et Catherine tendit la main à Neipperg, qui y déposa un long baiser.
—Oh! merci! merci! murmura-t-il, faites en même temps savoir à
l'Impératrice que si je m'éloigne, je serai prêt au premier appel, au
premier signal... elle est aujourd'hui au faîte de la puissance, mais
qui peut répondre de l'avenir?...
—Je ferai votre commission, comte, mais je crois et j'espère que
l'Impératrice n'aura jamais besoin de vous rappeler votre promesse,
d'invoquer votre dévouement...
—Qui sait!... madame la duchesse, le sol est miné sous les pas de
votre Empereur...
—La mine éclatera sans danger pour lui... la victoire le protège!...
Voyez son trône environné de rois à genoux... qui donc oserait franchir
cette haie de factionnaires couronnés, montant la garde avec des
sceptres!...
—Les rois prosternés se relèveront... ils se vengeront d'avoir été
si longtemps l'échine courbée... Je sais bien des choses, ma chère
duchesse... la Cour de Vienne a pour moi livré son secret... que votre
Empereur prenne garde! L'orage s'amoncelle et le tonnerre va bientôt
éclater...
—Si l'orage menaçait le trône impérial, ce n'est pas de Vienne qu'il
fondrait, je suppose... Votre empereur est le beau-père du nôtre...
—Mon souverain n'a jamais pris au sérieux son alliance avec Napoléon.
Il a fait le sacrifice de sa fille pour préserver quelques-unes de ses
provinces. Ce mariage imposé par la politique, la politique peut le
défaire. Tant que Napoléon chevauchera avec la victoire en croupe, il
sera toujours traité comme un gendre par François II; mais qu'il soit
désarçonné, qu'il roule vaincu dans un fossé, au moment où il voudra
se relever, ce n'est pas la main que lui tendra son beau-père, c'est
l'épée, par la pointe... François II fera ce que feront les souverains
de Russie, de Prusse, d'Angleterre... voilà ses véritables alliés...
sa vraie famille... il ne se séparera jamais d'eux, il les aidera
à accabler Napoléon terrassé... aussi, je vous le redis, assurez
l'Impératrice qu'au jour de malheur que je prévois, elle me verra
accourir, prêt à donner pour elle mon sang, toute ma vie...
—Vous avez de lugubres pressentiments, Neipperg... Heureusement rien
jusqu'ici n'en fait présager la réalisation... Ne vous égarez pas trop
dans vos imaginations!... N'oubliez pas que Napoléon est toujours
puissant, que son trône est encore debout, qu'il a autour de lui des
serviteurs dévoués et qui se montreraient impitoyables pour celui
qu'ils surprendraient rôdant autour de l'Impératrice... Les ordres sont
formels...
—Oui, je sais, dit Neipperg en souriant, il y a Roustan, le
mameluck... Et que ferait-il s'il me rencontrait dans les appartements
de Sa Majesté?...
—Il vous tuerait!...
—Oh! oh!... on n'irait pas jusque-là... Que diable! Napoléon a
beau s'entourer de janissaires orientaux pour garder sa personne et
sa femme, son palais n'est pas le harem du sultan... On ne vous y
bâillonne pas pour vous jeter dans le Bosphore.
—Ne plaisantez ni avec la jalousie de Napoléon ni avec le cimeterre de
Roustan...
—Je n'ignore pas que Napoléon a grillé, claquemuré Marie-Louise... Il
la tient enfermée comme une odalisque... Défense à aucun homme, même
aux grands officiers de sa maison, même à ses meilleurs amis: Berthier,
Cambacérès, Lefebvre ou Caulaincourt de pénétrer chez l'Impératrice
autrement qu'invités et accompagnés par lui... Je suis au courant aussi
de l'aveugle dévouement du mameluck: il frapperait son père s'il le
trouvait, enfreignant la consigne, dans les couloirs du palais... mais
j'ai pris mes précautions... je me suis rendu inviolable!...
—Inviolable! que voulez-vous dire?...
—Sans faire connaître exactement à l'Empereur d'Autriche le but de
mon voyage secret en France, je lui ai appris, dans un entretien
particulier, que je verrais l'Impératrice à Paris, à Saint-Cloud, à
Compiègne... que je lui parlerais librement... qu'elle pourrait me
faire savoir, sans témoins, si elle était heureuse, si Napoléon la
traitait bien... Vous savez que l'empereur François aime sa fille, et
que son affection est devenue d'autant plus vive qu'il se reproche un
peu d'avoir sacrifié à ses intérêts de monarque le cœur de Marie-Louise.
—L'Empereur François a-t-il donc besoin d'un ambassadeur mystérieux
comme vous l'êtes, pour savoir les sentiments de sa fille...
L'Impératrice n'est-elle pas libre d'écrire à son père?...
Neipperg haussa imperceptiblement les épaules.
—Vous oubliez Savary!...
—Eh bien! quoi, Savary?
—Il a organisé une sombre officine... un cabinet noir... partout, à
Saint-Cloud, aux Tuileries, ici même, à Compiègne... Pas une lettre, ne
part pour Vienne qu'elle n'ait été, au préalable, décachetée, remise à
l'Empereur et recachetée, avec une grande habileté. Le duc de Rovigo
est passé maître dans l'art de soumettre les lettres à la fumigation,
de soulever la cire des cachets à l'aide d'une lame de couteau rougie
au feu... L'Empereur d'Autriche le sait et il m'a autorisé à obtenir de
sa fille un entretien secret... C'est pour cela que, bravant tout, je
me suis rendu, sous ce déguisement, au palais de Compiègne...
—Neipperg, soyez raisonnable! ne vous perdez pas... ne compromettez
pas l'Impératrice...
—Loin de moi cette pensée!...
—Jurez-moi de partir immédiatement... sans songer à pénétrer auprès de
Sa Majesté...
Neipperg hésitait. Catherine insista:
—Mais, encore un coup, sur qui comptez-vous pour vous introduire
auprès de Sa Majesté?...
—Sur madame de Montebello...
—La dame d'honneur!... c'est grave!... Mon cher comte, savez-vous que
par suite de la maladie du général Ordener, maladie subite et dont
l'Empereur s'est montré fort contrarié, c'est Lefebvre qui a été chargé
par lui de commander ici et de remplir l'office de grand-maréchal
du palais... Madame de Montebello est sous ses ordres... il est
responsable de l'entrée dans le palais de toute personne qui n'y a pas
été appelée... Neipperg, vous ne voulez pas placer Lefebvre entre son
amitié pour vous et son devoir?... Vous savez qu'il ne transigerait
pas...
—Lefebvre me ferait fusiller? dit en souriant Neipperg.
—Si l'Empereur l'ordonnait... si vous étiez surpris ici, oui!...
Partez donc, je vous en supplie, au nom de notre vieille amitié, au
nom de votre fils Henriot, que l'Empereur affectionne, et dont vous ne
pouvez compromettre la carrière, briser l'avenir, pour un entretien
d'un instant, pour une entrevue sans espoir... Partez!...
—Soit! je vous écouterai... Ce que vous me dites de Lefebvre, dont je
ne veux pas engager la responsabilité, me décide, je partirai!...
—Sur-le-champ?...
—Oui... fit Neipperg avec un certain embarras, cherchant ses mots
comme un homme qui dissimule, j'ai ma voiture qui attend sur la route
de Soissons... je vais retrouver le commis du chapelier dont j'ai
usurpé la place, je le réexpédie à Paris... et je prends aussitôt après
le chemin de l'Allemagne... Adieu donc!... vous remettrez la bague à Sa
Majesté et vous lui direz...
A ce moment on frappa à la porte et Lise parut:
—Qu'y a-t-il?... pourquoi nous dérange-t-on? demanda vivement
Catherine.
—C'est M. de Rémusat, le chambellan de Sa Majesté, qui veut parler à
madame la duchesse.
—Un chambellan?... Ah! oui, je sais, dit à mi-voix Catherine, c'est
probablement pour une algarade que j'ai encore eue hier avec les
sœurs de l'Empereur... Oh! je leur ai dit leur fait... Elles se sont
plaintes et l'Empereur veut sans doute me faire la leçon... Allons!
Faites entrer M. de Rémusat, dit-elle à Lise, cherchant anxieusement à
surprendre ce que sa maîtresse pouvait chuchoter à l'oreille du commis
chapelier... Adieu, monsieur!
—Alors, madame la duchesse est satisfaite de sa coiffure? dit à haute
voix le faux commis.
—Très satisfaite, vous ferez mes compliments à votre patron...
Et la duchesse se jeta dans un fauteuil pour recevoir avec dignité le
chambellan de Sa Majesté.
XIII
LA CRÉANCE DE LA BLANCHISSEUSE
L'ordre transmis par M. de Rémusat était formel.
L'Empereur mandait sur-le-champ la duchesse de Dantzig dans son cabinet.
M. de Rémusat s'étant retiré, sa mission remplie, la duchesse se hâta
de passer une robe, de s'envelopper d'un manteau pour se rendre au
cabinet impérial.
L'Empereur travaillait à son bureau, éclairé de trois bougies et d'une
lampe, ayant auprès de lui Constant, son valet de chambre, qui lui
préparait une tasse de café.
Des officiers d'ordonnance, en brillant uniforme, M. de Lauriston, M.
de Brigode, attendaient les plis que leur remettait l'Empereur. C'était
dans les couloirs un va-et-vient continuel d'estafettes.
Très nerveux, très agité, Napoléon signait d'une main fiévreuse les
pièces déposées devant lui.
Il parcourait d'un œil furieux des journaux étrangers, remplis de
correspondances scandaleuses visant sa vie privée, surtout celle de
ses sœurs... Le sabreur Junot, l'amant de Caroline et le pompeux M.
de Fontanes, grand-maître de l'Université, faisaient les frais de ces
anecdotes malveillantes.
Après avoir lu, l'Empereur froissait et jetait au feu les fragments de
ces feuilles hostiles, découpés et présentés chaque jour par Savary.
Un de ces venimeux articles avait plus particulièrement irrité
l'Empereur: il y était parlé de la disgrâce infligée à M. de Neipperg,
l'écuyer de l'Impératrice, placé auprès d'elle par son auguste père,
et on y insinuait que, depuis le départ de ce cavalier servant,
Marie-Louise se désespérait, languissait et maudissait la jalousie de
Napoléon.
A ces causes de nervosité était venu s'adjoindre un très vif
mécontentement: ses deux sœurs, toujours en querelle,—Elisa de
plus en plus jalouse de Caroline faite reine, alors qu'elle n'était
que duchesse de Lucques et de Piombino,—avaient eu avec lui une
altercation qui, commencée en français, s'était terminée en patois
corse, avec une exubérance de gestes toute méridionale.
Au milieu de la dispute Napoléon, impatienté, cherchant vainement à
imposer silence aux deux bavardes corneilles, cessant de tisonner dans
la cheminée où il se chauffait rageusement les pieds, avait empoigné
les pincettes et les brandissant d'une façon comique et terrible, en
avait menacé ses sœurs, comme au temps des misères et des plaintes dans
la pauvre maison de Marseille.
La maréchale Lefebvre, contre laquelle la reine de Naples et la
grande-duchesse de Lucques et de Piombino avaient déposé une plainte en
règle, pouvait donc s'attendre à une réception peu aimable.
Elle s'était cependant armée de courage et, confiante dans sa présence
d'esprit, elle s'était préparée à tenir tête au maître redouté qui la
mandait pour la tancer.
A tout hasard, comme une arme de défense suprême, avant de se mettre en
route, fouillant dans le «bonheur du jour» où elle serrait ses bijoux
et ses objets les plus précieux, elle en avait tiré un papier jauni,
aux plis fatigués, aux cassures vénérables, attestant un long séjour
dans un portefeuille.
Elle fit glisser en son corsage cette paperasse qu'elle avait
considérée un instant avec attendrissement, comme un témoin évocateur
du passé, et, plus forte, se sentant capable de riposter aux coups de
boutoir de l'Empereur, elle traversa d'un pas assez ferme les longs
corridors du palais de Compiègne, les vestibules où sommeillaient les
officiers de service, et arriva devant le seuil du cabinet impérial.
Roustan, le fidèle mameluck, montait la garde.
Un des aides de camp annonça la duchesse de Dantzig et se retira.
Catherine Lefebvre entra, fit la révérence gravement et attendit,
debout, que l'Empereur, lisant un état remis par le ministre des
Finances, lui adressât la parole.
Un silence profond emplissait le cabinet de Napoléon.
On n'entendait que le tic-tac régulier d'une belle horloge aux colonnes
de bois tors avec des appliques de cuivre doré, et le sifflement doux
des bûches brûlant dans la cheminée.
Tout à coup l'Empereur releva brusquement la tête:
—Ah! vous voilà, madame la maréchale! Eh bien! j'en apprends de belles
sur votre compte... que s'est-il passé avant-hier?... toujours des
violences de langage, des expressions crues, qui donnent à rire à tous
les gazetiers de l'Europe et font ressembler ma cour au carreau des
Halles... Je sais que vous n'êtes point sotte... mais vous ne pouvez
parler le langage des cours... vous ne l'avez pas appris... Oh! je
ne vous en veux pas de cette ignorance... je n'en veux qu'à Lefebvre
de s'être marié sergent quand il avait dans sa giberne un bâton de
maréchal!...
Napoléon s'arrêta, alla à la crédence où se trouvait placée la
cafetière sur un réchaud, se versa une demi-tasse et avala brûlante
l'odorante boisson.
Puis, revenant à Catherine, immobile, calme, laissant passer l'averse:
—Votre situation à la cour est devenue impossible... vous partirez
donc... votre douaire sera réglé... vous n'aurez pas à vous plaindre
des conditions de fortune dans lesquelles vous serez placée... Votre
divorce ne changera rien à votre rang, à vos prérogatives... j'ai déjà
dit tout cela à Lefebvre, vous en a-t-il parlé?...
—Oui, sire... Lefebvre m'a tout dit...
—Et que lui avez-vous répondu?
—Moi?... je lui ai ri au nez!...
L'Empereur, de surprise, lâcha la tasse d'argent qu'il enlevait de la
soucoupe. Elle retomba avec un bruit argentin.
—Que signifie ce langage?... et Lefebvre, lui, qu'a-t-il dit,
qu'a-t-il fait?
—Il m'a embrassée en jurant qu'il ne vous obéirait pas!...
—C'est trop fort!... vous osez me répondre ainsi, à moi, votre
Empereur, votre maître!...
—Sire, vous êtes notre maître, notre Empereur, c'est exact, dit avec
fermeté la maréchale; vous pouvez disposer de nos biens, de notre
existence à Lefebvre et à moi... nous vous devons tout!... vous êtes
l'Empereur, et vous pouvez, d'un geste, d'un simple signe, lancer sur
le Danube ou sur la Vistule cinq cent mille hommes qui, avec joie, se
feront tuer pour vous... Mais vous ne pouvez pas faire que Lefebvre
et moi nous ne nous aimions pas, vous ne pouvez pas nous séparer...
Votre puissance s'arrête là... et si vous avez tenté de gagner cette
bataille, vous la perdrez!...
—Vous croyez?... Mais, madame, puisque vous avez la langue bien
pendue à ce que j'entends... vous devriez savoir la retenir et ne pas
donner à ma cour le spectacle de scandales trop fréquents... comme
celui d'hier... N'avez-vous pas insulté la reine de Naples, la grande
duchesse de Lucques et de Piombino?... Vous ne respectez pas l'Empereur
dans la personne des membres de sa famille... Puis-je tolérer ces
impertinences publiques, ces outrages qui semblent une gageure?...
—Sire, vous avez été mal informé... Je n'ai fait que me défendre...
les insultes ne venaient pas de moi... Les sœurs de Votre Majesté
outrageaient l'armée!...
Napoléon fit un bond sur son fauteuil, où il s'était jeté dans un de
ces accès de brusquerie qui lui étaient familiers.
—L'armée! s'écria-t-il, que voulez-vous dire?... Qui a outragé l'armée?
—Vos sœurs, sire, en ma personne!... dit Catherine, se redressant
fière, presque hardie, prenant une attitude militaire.
—Je ne vous comprends pas... expliquez-vous!
—Sire, les sœurs de Votre Majesté m'ont reproché d'avoir fait partie
de ces héroïques soldats de Sambre-et-Meuse dont la gloire a pu être
égalée mais n'a pas été surpassée.
—C'est vrai!... Mais comment étiez-vous de ces braves?
—Vivandière, sire, au 13e léger... J'accompagnais Lefebvre.
—Vous avez fait campagne? demanda l'Empereur subitement radouci et
intéressé.