—Sire, j'avais l'honneur de l'avoir derrière moi à Berlin, quand le

premier, la canne haute, je suis entré à la tête du 1er grenadiers dans

cette capitale des Prussiens...

Napoléon éclata de rire.

—Parbleu! je te reconnais... c'est moi qui t'ai décoré...

—En personne, sire!

—Le soir d'Iéna... tu avais fait des prisonniers.

—Un escadron de dragons rouges...

—A toi tout seul!

—Avec ma canne!... Et puis, on vous savait dans les environs, sire!...

—C'est bon, flatteur!... Oh! à présent, la mémoire m'est revenue... Tu

te nommes La Violette!...

—Présent, sire!...

Et La Violette fit décrire un véritable moulinet d'honneur, qui donna

peur au cheval de l'Impératrice. Elle écoutait indifféremment le

colloque de l'Empereur avec le vieux soldat.

—Eh bien! dit l'Empereur, se penchant et pinçant fortement l'oreille

de La Violette, que me demandes-tu?

La Violette montra la jeune femme en deuil, restée à quelques pas,

toujours agenouillée, et dit:

—Sire, c'est une pétition...

L'Empereur fit un mouvement d'impatience.

—Que veut cette femme?... Une pension... Y a-t-elle droit?... Est-elle

veuve d'un de mes soldats?

La Violette, sans répondre, fit signe à la femme de s'approcher.

Se relevant, tremblante, les yeux rougis, la solliciteuse balbutia:

—Sire, je viens demander justice... grâce...

—Justice, vous l'aurez!... Grâce, c'est différent!... De quoi

s'agit-il? Levez-vous!

—Sire, lisez, je vous en prie...

Et elle tendit à l'Empereur un papier.

Napoléon le déploya, courut à la signature et s'écria:

—Général Malet!... c'est du général Malet! un incorrigible jacobin...

un conspirateur, un traître... un idéologue aussi... Que me veut-il? Je

pouvais le faire fusiller pour ses manœuvres et ses machinations, je me

suis contenté de l'envoyer à Sainte-Pélagie... Qu'il y reste! qu'il

s'y fasse oublier!

—Que Votre Majesté daigne lire! murmura la femme, reprenant un peu

d'aplomb.

Napoléon parcourut rapidement le papier qui lui était remis. C'était

une lettre, conçue en termes très soumis, du général Malet, arrêté

depuis deux ans, à la suite d'une tentative des Philadelphes,

surprise par la faute d'un des conspirateurs, le général Guillaume,

qui avait cherché à embaucher un ami, le général Lemoine, officier

en disponibilité. Celui-ci, désireux de rentrer en grâce et de

faire effacer ses mauvaises notes, avait averti le préfet de police

du complot et livré les noms qu'il savait. Malet se trouvait peu

compromis; c'était Demaillot qui, seul, portait le poids de la délation.

Voici ce que portait la lettre de Malet:

«Sire, après avoir fait, dans le principe de cette malheureuse

affaire, tout ce que le devoir et l'honneur me prescrivaient

pour éclairer Votre Majesté sur mon innocence, j'étais résolu à

attendre dans le silence l'acte de justice et de clémence qui

devait me rendre à la liberté.

«Deux ans se sont écoulés, sire, et je suis encore détenu comme

coupable pour avoir répété des propos, peut-être indiscrets,

mais certainement exagérés, envenimés avec l'intention de

faire planer sur ma tête d'odieux soupçons, à l'abri desquels

j'aurais dû être par le souvenir de ma conduite passée.

Puisqu'elle est méconnue, et que peut-être les services que

j'ai été assez heureux de rendre à Votre Majesté ne sont jamais

parvenus à sa connaissance, je crois nécessaire de les retracer

le plus brièvement possible et d'y joindre ci-après ce mémoire,

en la suppliant d'y donner un moment d'attention...»

L'Empereur, plus favorablement disposé par les termes repentants de

cette supplique, regarda rapidement les états de service du général

Malet, parmi lesquels le pétitionnaire n'avait eu garde d'oublier son

adhésion complète au Dix-Huit Brumaire.

—Mais ce Malet n'est pas si terrible que me l'avait dépeint Fouché,

murmura l'Empereur satisfait du ton respectueux de ce conspirateur. Ce

n'était donc pas l'indomptable rebelle qu'on lui avait désigné dans les

rapports de police.

Il tourna quelques pages du Mémoire et donna un coup d'œil à la

conclusion.

Elle était d'une humilité qui ne laissait rien à désirer.

Le général Malet, après avoir énuméré ses disgrâces, terminait ainsi:

«Tant d'infortunes, sire, seraient faites pour porter la

désolation dans l'âme la plus courageuse; mais une pensée

consolante vient se présenter à mon imagination, c'est que

le plus bel attribut du pouvoir monarchique est celui qu'a

le monarque de faire cesser et de réparer d'un seul mot les

malheurs non mérités de plusieurs condamnés.

»J'attendrai ce mot, sire, de votre justice et de votre bonté

pour obtenir ma liberté, et comme j'ai le regret de penser

que mes services ne peuvent plus être utiles à Votre Majesté

puisqu'elle m'a mis à la retraite, par son décret du 31 mai

1808, je la supplie de vouloir bien donner l'ordre à son

ministre de la guerre de me faire payer ma solde de retraite

à l'Ile de France, où j'ai l'intention de me retirer avec ma

famille, si Votre Majesté n'y voit aucun inconvénient.

»Je suis, avec un profond respect, sire, de Votre Majesté, le

très humble, très obéissant et fidèle serviteur.

»Général MALET.»

L'Empereur murmura:

—Ce sont là de très bons sentiments... et j'aime à constater ce

repentir qui paraît sincère chez le général Malet... mais je ne peux

lui accorder la liberté qu'il réclame... ce serait d'un déplorable

exemple... il faut étouffer jusqu'à un soupçon de rébellion dans

l'armée... Tout ce que je puis faire, madame, c'est d'autoriser le

général Malet à sortir de Sainte-Pélagie... il séjournera encore

quelque temps dans une maison de santé... sa captivité sera ainsi

adoucie... après, j'aviserai. Es-tu content, La Violette?

Et Napoléon se tourna vers le tambour-major avec gaîté. Au fond il

était enchanté de se montrer clément envers un ennemi qui paraissait

aussi peu redoutable que le général Malet.

Il allait remettre son cheval au petit trot et rejoindre l'Impératrice,

qui, au cours de l'audience ainsi accordée en plein air, s'était

éloignée en compagnie de Neipperg, quand la solliciteuse dit:

—Sire, vous venez d'accorder la grâce... à présent c'est justice que

je demande...

L'Empereur s'arrêta net et dit:

—Qui êtes-vous d'abord?... Une parente du général Malet... sa femme,

sa fille?...

—Je n'ai pas cet honneur, sire... demandez à La Violette, il vous dira

qui je suis... c'est un témoin que vous croirez...

—Parle! dit Napoléon au tambour-major, rouge, effaré, passant sa canne

sous son bras en portant la main à sa casquette, militairement.

—Voilà, mon Empereur... cette femme, c'est un soldat...

—Tu es fou?... parle tranquillement...

—Sire... elle a fait autrefois campagne avec moi... on la nommait le

Joli Sergent.

L'Empereur eut un geste de surprise.

—Le Joli Sergent!... Je connais ce nom... Avancez, madame... Je vous

ai vue autrefois...

—Oui, sire, il y a bien longtemps... à Paris, à l'hôtel de Metz. Vous

avez bien voulu vous occuper de moi... de nous... je veux dire de

Marcel... qui était aide-major à Valence... et que votre protection a

fait venir à Verdun...

—Marcel?... attendez donc... il me semble que je connais aussi ce

nom... Qu'est-il devenu, l'aide-major Marcel?...

—Sire, lui aussi a été arrêté avec le général Malet... il est détenu à

Ham...

—Il conspirait contre moi?...

—Il a pu être entraîné, par son amitié, à formuler des plaintes, des

regrets, des espérances aussi... Mais Marcel n'a jamais été avec les

ennemis de Votre Majesté... Ayant découvert qu'un homme qu'il croyait

un bon Français, comme lui, conspirait pour ramener en France les

princes... il a dénoncé cet agent du comte de Provence...

—Le nom de cet émissaire... le savez-vous?

—Sire, il se nomme le marquis de Louvigné...

—Il n'est pas arrêté?...

—Il est en liberté, sire, et c'est Marcel qui reste prisonnier...

—Je vérifierai ce que vous m'apprenez là, madame... Ah! reprit

l'Empereur, après un instant de réflexion, à qui Marcel avait-il confié

les projets de cet agent des Bourbons qu'il avait surpris?...

—Au ministre de la police, sire, à monsieur le duc d'Otrante...

—Fouché ne m'a rien dit!... Il ne m'a pas parlé de ce marquis de

Louvigné, ni de ce complot... le coquin! Il est d'accord avec eux,

grommela l'Empereur, très irrité... C'est bon, madame; si les choses

sont ainsi que vous me le dites, j'aviserai, et je ferai justice!...

Et l'Empereur, très agité, tourna son cheval et le lança dans la

direction qu'avait prise l'Impératrice, tandis que La Violette faisait

décrire à sa canne, de son bras valide, une série de moulinets en signe

de satisfaction, et disait à Renée:

—Ça marche!... l'Empereur a pris votre papier et il a dit qu'il

s'occuperait de Marcel... Il ne l'oubliera pas, allez! C'est qu'il a de

la tête, notre Empereur!... Vous avez vu comme il m'a reconnu, comme il

a dit tout de suite: «Parbleu! ce grand imbécile-là, c'est La Violette!»

Renée, rassurée par l'attitude de l'Empereur, reprit espoir et dit à

La Violette, en lui montrant une guinguette dont la verte tonnelle

invitait à la halte:

—Chef, vous devez avoir soif... Venez, je vous invite...

—Une bouteille n'est pas de refus, Joli Sergent!... Il fait chaud...

et puis, de parler à l'Empereur, ça m'altère...

—Je vais écrire à mon prisonnier, dit Renée; j'ai hâte de lui donner

ces bonnes nouvelles... Le général Malet transféré dans une maison

de santé, c'est un acheminement vers la liberté. Quant à Marcel,

l'Empereur, mieux informé, ne le laissera pas dans un cachot...

—Buvons à sa sortie... et puis aussi à la santé de notre Empereur! dit

gaiement La Violette, s'attablant sous la tonnelle où Renée le suivit,

moins triste, souriant presque.

Tandis que Renée écrivait à Marcel et que La Violette se remémorait

ses campagnes en vidant bouteille, Napoléon courait à travers le parc,

cherchant l'Impératrice.

Il remarqua des traces fraîches de chevaux dans une allée, puis

brusquement la piste s'effaçait... on voyait à l'herbe foulée que les

cavaliers avaient quitté le sentier pour s'enfoncer sous bois...

—C'est singulier! se dit l'Empereur, pourquoi Louise s'est-elle

écartée de la route... a-t-elle eu un accident?... les chevaux se

sont-ils emportés?...

Inquiet, il pénétra à son tour sous la futaie, suivi de Roustan.

A peine avait-il fait quelque chemin, qu'il aperçut deux chevaux

attachés à un arbre...

Il reconnut la monture de l'Impératrice...

Aussitôt il mit pied à terre, car les branches des arbres rapprochés

en rendaient difficile le passage à un cheval, et après avoir jeté la

bride à Roustan, il s'engagea seul dans l'épaisseur du bois.

Une clairière se trouvait à peu de distance, au milieu de laquelle un

kiosque rustique avait été élevé,—abri des gardes ou des chasseurs

surpris par la pluie.

Un bruit de voix s'échappait du kiosque.

Napoléon reconnut le timbre aigu de l'Impératrice auquel se mêlait le

baryton d'un homme.

Les yeux de Napoléon prirent un éclat dur et une légère fébrilité se

manifesta dans la main tenant la cravache.

Son pouls n'eut pas une pulsation de plus cependant. Napoléon était un

être extraordinaire en tout, et la circulation du sang se faisait chez

lui avec une régularité et une lenteur exceptionnelles. Corvisart, son

médecin, affirmait qu'il n'était jamais parvenu, en l'auscultant, à

entendre battre son cœur.

Mais ses colères, pour être exemptes de fièvre, n'en étaient pas moins

terribles.

En une seconde, mille pensées irritantes, douloureuses, atroces,

s'étaient bousculées dans son cerveau.

Le soupçon vague, le doute confus, se dessinaient et prenaient corps en

son esprit troublé...

La jalousie s'insinuait, l'envahissait...

Au lieu de se modérer, d'attendre, de se rendre compte, car la

conversation des hôtes du kiosque était tenue à voix assez haute pour

être entendue par lui, il se précipita comme un furieux vers l'asile

rustique, en disant à Neipperg, d'ailleurs debout, à distance très

respectueuse de l'Impératrice assise:

—Que faites-vous ici, monsieur!... sortez!... l'Impératrice ne doit

pas rester ainsi en tête à tête avec vous au fond des bois!...

Neipperg s'inclina, ne répondit rien et sortit.

L'Impératrice, sans se départir de sa grande tranquillité, dit en riant:

—Qu'as-tu donc, Napoléon, serais-tu jaloux?...

L'Empereur, dont la colère ne pouvait tenir en face des charmes de sa

femme, pour lui tout-puissants, balbutia une protestation.

La jalousie était un sentiment d'infériorité dont il devait se trouver

exempt. Neipperg, placé par l'empereur d'Autriche auprès de sa fille,

ne pouvait lui donner de l'ombrage; cependant la familiarité visible et

la grande place que semblait prendre cet écuyer dans l'affection de sa

souveraine exigeaient son départ...

Il recevrait, avec une jolie indemnité, l'ordre de s'en retourner en

Autriche.

Marie-Louise n'insista pas pour garder auprès d'elle son écuyer.

Mais elle éprouva une vive colère de la mesure prise par Napoléon.

Il lui sembla ridicule avec ses soupçons, odieux avec sa jalousie.

Neipperg, auquel elle avait jusque-là témoigné seulement de la

bienveillance, lui parut une victime de la tyrannie conjugale.

Elle s'occupa de lui, passa en revue dans son esprit les mille

détails qui lui avaient échappé de leurs entretiens de chaque jour.

Il garda une place considérable dans sa pensée. Elle se ressouvint

avec attendrissement de la première fois qu'elle l'avait rencontré.

L'aventure de l'étang et de la fleur prit alors un relief exceptionnel

à ses yeux. Elle comprit que Neipperg l'aimait.

Elle s'avoua qu'il ne lui déplaisait pas, et avec complaisance,

elle se mit à énumérer ses attentions, ses soins, ses attitudes,

son air respectueux toujours et pourtant légèrement dominateur, qui

faisait qu'auprès de lui, elle, l'orgueilleuse impératrice, si peu

impressionnée par Napoléon, se sentait faible, soumise, vaincue...

Le jour du départ de Neipperg, elle pleura en cachette dans sa chambre,

consigna Napoléon sous prétexte de migraine, et, au moment où l'écuyer

congédié montait en berline, une femme de chambre lui remit une petite

boîte, qu'il ouvrit avec émotion et bonheur:

La boîte contenait une bague avec une fleur bleue, semblable à celle

de Schœnbrunn, une de ces fleurs d'Allemagne que l'on nomme myosotis et

encore: ne m'oubliez pas!...

Neipperg passa la bague à son doigt, mit la fleur sur son cœur,

et, montant dans la voiture, lança à tout hasard un baiser dans la

direction de la chambre où se trouvait l'Impératrice.

Marie-Louise, derrière un rideau, immobile et haletante, suivait des

yeux Neipperg s'éloignant; elle reçut le baiser des yeux, et du fond du

cœur le rendit.

XI

LA DISGRACE DE FOUCHÉ

L'Empereur s'était renfermé dans son grand cabinet pour prendre

connaissance du dossier concernant le marquis de Louvigné, qu'il

s'était fait apporter. L'archichancelier Cambacérès, mandé par lui,

l'aidait à en faire le dépouillement.

Les paroles de Renée, le soupçon qu'il avait d'une trahison de son

ministre de la police, venaient confirmer des craintes que les

conspirations militaires à l'intérieur faisaient naître en lui. Il

n'ignorait pas les agissements du comte de Provence à Londres, mais

Fouché, chaque fois qu'il était questionné, répondait avec tant

d'assurance qu'aucun péril n'était à redouter de ce côté, qu'il

finissait par oublier ceux qui, à l'étranger, attendant toujours une

défaite, préparaient une restauration, alors jugée impossible autant

qu'invraisemblable.

Le danger n'était donc plus du côté des militaires mécontents, comme

Malet, rêvant de soulèvement de régiments et de coups de main de

garnison. Ces insurrections de caserne étaient improbables. Les termes

de la lettre du général Malet prouvaient que, pour le moment du moins,

les Philadelphes avaient renoncé à leurs projets.

Restait l'inconnu de la royauté, les manœuvres des Bourbons, les

intelligences entretenues en France par les princes avec l'argent et la

complicité de l'Angleterre. Là peut-être se trouvait le vrai danger.

Le comte de Louvigné, agent obscur, d'autant plus redoutable, aurait dû

être arrêté dix fois. Prévenu sans doute à l'heure actuelle, il avait

pu regagner l'Angleterre.

Fouché l'avait laissé en liberté. Il y avait de sa part ou culpabilité

ou sottise: ou bien il ignorait son rôle d'agent des princes, et alors

Fouché devait être renvoyé comme incapable, ou bien il connaissait la

présence du marquis de Louvigné à Paris et le but qu'il poursuivait;

dans ce cas Fouché était un traître et devait être puni.

Irrité par l'aventure du kiosque, mécontent du mouvement de violence

qui lui était échappé, motivé par la présence de Neipperg auprès de

l'Impératrice, l'Empereur avait envoyé chercher en hâte à la Préfecture

de police le dossier concernant les Philadelphes et le marquis de

Louvigné. Il avait donné cet ordre avec un accent si brusque, si

impatient, que le secrétaire chargé de rapporter le dossier, se

trouvant en fort bons termes avec M. Dubois, ne put s'empêcher de lui

faire part de la colère visible de Napoléon.

Le comte Dubois s'alarma et, montant en voiture, accompagna en personne

le dossier réclamé.

Il le remit au secrétaire et attendit, fortement inquiet, dans

l'antichambre, sans se faire annoncer.

Au bout d'une heure environ, le préfet n'entendant parler de rien et

jugeant l'Empereur apaisé, redescendit, demanda ses chevaux et se

disposa à quitter Saint-Cloud.

Au moment où il allait monter en voiture, une voix bien connue l'appela:

—Dubois! Dubois!... attendez! venez sur-le-champ!...

C'était l'Empereur, debout sur le balcon de son cabinet, qui le hélait

ainsi.

De plus en plus alarmé, le préfet se hâta de remonter.

Comme il traversait de nouveau l'antichambre et voulait pénétrer dans

le cabinet de l'Empereur, le chambellan de service, M. de Rémusat, lui

barra le passage.

Il se nomma, mais vainement.

—L'Empereur est avec l'archichancelier et mes ordres portent de ne

laisser entrer personne! dit le chambellan d'un ton raide.

—Mais cet ordre n'est pas pour moi, répondit le préfet, Sa Majesté

vient de m'appeler.

—Monsieur, c'est impossible!

—Impossible? j'en ai donc menti?...

—Non! mais vous avez pu rêver... Qui aurait pu vous appeler, puisque

je suis de service... et que je n'ai reçu ni transmis aucun ordre?...

—C'est quelqu'un qui se sert mieux lui-même qu'il n'est servi... c'est

l'Empereur!...

M. de Rémusat grommelait quelques paroles assez vives, quand

l'Empereur, ouvrant lui-même la porte de son cabinet, mit fin au

quiproquo.

Napoléon semblait fort agité. Il allait et venait dans son cabinet.

Sur son bureau, une grande feuille de papier était étalée, couverte de

quelques lignes de son écriture, tout à fait illisibles.

Il s'arrêta brusquement devant le comte Dubois, et lui dit:

—Dubois, ce Fouché est un grand misérable!...

Le préfet de police, ennemi du duc d'Otrante, s'inclina sans répondre;

il n'approuvait ni ne contestait la qualification donnée par l'Empereur

à son chef.

Napoléon, reprenant sa promenade, s'adressa alors à Cambacérès:

—Oui, c'est un misérable! un grand misérable!... mais qu'il ne compte

pas faire de moi ce qu'il a fait de son Dieu, de sa Convention et

de son Directoire qu'il a tour à tour bassement trahis et vendus.

J'ai la vue plus longue que Barras, et avec moi, ça ne sera pas si

facile!... Qu'il se tienne donc pour averti... Mais il a des notes, des

instructions de moi et j'entends qu'il me les rende...

Puis revenant à Dubois:

—Je sais, dit-il, que vous êtes ennemis Fouché et vous... je vous

ai malgré cela choisi pour aller auprès de cet homme remplir une

importante mission... importante surtout pour lui, car il y va de sa

tête!...

—Sire, dit Dubois, que Votre Majesté daigne me dispenser de l'honneur

qu'elle veut me faire... Elle-même vient de le dire... le duc d'Otrante

est mon ennemi... il croira que je vais chez lui pour le braver...

—Silence! reprit l'Empereur. Vous allez auprès de lui pour remplir

une mission d'Etat que seul vous pouvez mener à bien... Ecoutez bien,

Fouché a reçu de moi, pendant son ministère, beaucoup de notes, des

lettres confidentielles: je veux les ravoir...

—Votre Majesté ne les lui a pas redemandées?

—Si fait... à plusieurs reprises... Savez-vous ce qu'il a répondu:

qu'il les avait brûlés, ces papiers!... Lui, Fouché, brûler mes

papiers, des papiers écrits de ma main, allons donc!...

—Sire, j'exécuterai vos ordres... je redemanderai ces notes...

—Oui... sur-le-champ il me les faut! Je viens d'avoir la preuve que

Fouché me trahissait... qu'il était d'intelligence avec les agents

royalistes... je veux le mettre hors d'état de me nuire... il n'est

plus ministre de la police... Vous allez partir pour son château de

Ferrières où il est maintenant, vous exigerez de lui, en mon nom, tous

mes papiers...

—Sire, il m'en faudrait la liste...

—La voici!... dit-il en jetant à Dubois la grande feuille

d'hiéroglyphes.

—Et si monsieur le duc d'Otrante refuse? demanda le préfet persuadé

que le rusé ministre ne se dessaisirait jamais de papiers qui étaient

sa sauvegarde, les papiers relatifs à l'exécution du duc d'Enghien.

—S'il refuse! s'écria l'Empereur avec colère, vous prendrez dix

gendarmes... qu'il soit mené à l'Abbaye... et je lui ferai voir qu'un

procès peut se conduire rapidement... Allez, mon cher Dubois, et

débarrassez-moi de ce traître!...

Soulagé par cet acte de vigueur, l'Empereur signa le décret qui nommait

le duc de Rovigo ministre de la police, et aussitôt sa fureur disparut;

il congédia avec un sourire Cambacérès et Dubois. Puis il descendit

chez l'Impératrice, la surprendre au milieu de ses femmes; pour se

distraire il la pria de lui jouer un air de harpe.

Dubois s'acquitta de son mieux de sa mission, mais il ne put rien

saisir à Ferrières: Fouché avait mis en lieu sûr les papiers qu'il

vendit par la suite à Louis XVIII. Ces papiers n'avaient d'ailleurs pas

l'importance que leur attribuait Napoléon. Ils établissaient surtout

que l'exécution du duc d'Enghien avait eu pour instigateur Savary,

depuis duc de Rovigo, le successeur même de Fouché.

Fouché, après avoir protesté devant Dubois du respect avec lequel il

accueillait sa disgrâce, et annoncé son prochain départ pour Rome,

quitta secrètement Ferrières et vint s'embusquer à Paris, dans une

petite maison très discrète.

Là, entouré d'agents sûrs, qu'il employait à une besogne de

contre-police personnelle, il surveilla étroitement l'Empereur,

l'Impératrice et ceux qui les approchaient.

Etant au ministère, il lui était arrivé de recevoir des rapports assez

obscurs, mais dont le contenu l'avait vivement intéressé, sur le

compte de l'écuyer autrichien, placé par S. M. François II auprès de

Marie-Louise, M. de Neipperg.

Quelques observations personnelles lui avaient permis de vérifier

l'exactitude des indications fournies par ses agents.

—Le comte de Neipperg est amoureux de l'Impératrice, se dit-il, en

souriant,—et son profil de renard prenait une expression de malice

extraordinaire... la chose est évidente... elle l'était même trop,

puisque l'Empereur s'en est aperçu et qu'il a congédié l'écuyer.

Il réfléchit un instant, huma une légère prise de tabac, puis se dit

avec un nouveau sourire:

—L'Impératrice l'aime-t-elle?... Question à vérifier... d'ailleurs,

je verrai bien... Neipperg est parti... mais il reviendra... je suis

certain qu'il ne fera qu'une courte apparition à Vienne... juste le

temps de laisser vérifier par l'ambassadeur de France sa présence... et

qu'il repartira aussitôt.

Il prit une seconde prise de tabac en murmurant:

—Comme le lièvre au gîte, ce galant retournera au palais... alors je

le happerai au passage et le rapporterai, en chien fidèle, à l'Empereur

qui ne pourra nier mon zèle et réparera son injustice présente...

ou bien, car l'Impératrice est puissante et peut beaucoup auprès de

Napoléon, je la préviendrai du danger... je la protégerai... je la

sauverai... Et Marie-Louise m'en témoignera de la reconnaissance... Les

amours des souverains, c'est le salut des serviteurs méconnus comme

moi!...

Et enchanté de sa perspicacité, Fouché, confiant, rassuré, se dit en se

frottant les mains:

—Que Neipperg revienne d'ici deux mois... et je vous renverrai dans

vos terres, monsieur le duc de Rovigo!...

XII

LE RETOUR

Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale · 第 17 / 21 段