au service de S. M. l'Empereur... J'avais obtenu une audience de Sa
Majesté pour ce matin même. Je prie Votre Altesse de bien vouloir
m'excuser... je dois rentrer à mon logis et changer de costume pour me
présenter chez l'Empereur...
—Allez, comte... je vous excuserai auprès de mon père; et, en lui
faisant savoir que je suis la cause de votre retard, vous serez
d'avance pardonné!
Et de nouveau elle avait souri à Neipperg qui emportait un inoubliable
souvenir, une impression profonde comme une blessure, de cette entrevue
inopinée au bord de l'étang.
Depuis, à son imagination très peu en éveil de vierge placide, la
physionomie, le son de voix, les allures du comte de Neipperg, à
plusieurs reprises, s'étaient présentés, mais sans relief, sans la
troubler, sans lui suggérer aucune pensée, aucun désir qu'elle ne pût
confesser à son père ou à sa gouvernante.
Le moment psychologique n'était pas venu. Le mot amour ne pouvait avoir
aucun sens pour elle, en dehors du langage liturgique et de l'affection
familiale.
Elle n'avait pas oublié Neipperg, elle songeait même parfois qu'elle
le reverrait avec grand plaisir à la cour de son père, mais elle
n'attachait aucune idée passionnelle à cette rencontre, qui d'ailleurs
ne la préoccupait pas autrement.
L'annonce de son mariage avec l'Empereur des Français ne lui avait
nullement suggéré la supposition que cet événement pût avoir un
rapport quelconque avec le comte de Neipperg.
Aussi sa surprise fut-elle grande quand François II ajouta:
—Non, ma chère fille, il ne s'agit pas d'un compagnon comme Zozo...
Je veux vous donner pour vous servir d'écuyer, d'officier d'honneur,
toujours à vos côtés, vous rappelant par sa présence votre patrie, vous
parlant de votre père, de vos parents, de tout ce que vous laisserez
ici pour toujours, un gentilhomme digne en tous points de ce poste
de confiance... Vous m'avez compris?... Vous traiterez avec bonté et
douceur ce représentant de mon autorité, ce confident, ce défenseur au
besoin, que je place auprès de vous...
—Je ferai, mon père, selon les désirs que vous me manifestez, répondit
tranquillement la jeune archiduchesse, au fond s'intéressant peu à ce
surveillant dont on lui imposait la compagnie, et regrettant fort son
chien Zozo.
—Votre nouvel écuyer commencera son service dès demain, ma fille,
car le prince de Neufchâtel est signalé et sa venue à Vienne est
imminente...
—A vos ordres, mon père!
—Mais... vous ne m'avez même pas demandé le nom de ce gentilhomme, dit
l'Empereur, un peu choqué de l'indifférence de sa fille.
—C'est vrai... comment se nomme-t-il?
—Le comte de Neipperg... c'est déjà un ancien serviteur... il a
été accrédité auprès de Marie-Antoinette. Son âge et son caractère
feront de lui un excellent cavalier servant et j'espère que vous serez
satisfaite de mon choix...
—Oui, mon père, répondit Marie-Louise, étonnée, contente au fond de
revoir le galant inconnu, auquel elle avait souvent songé, mais ne
se doutant nullement de la place et de l'importance que ce chevalier
servant, ce Mentor et ce surveillant à qui on la confiait, allait
prendre dans sa vie et, hélas! aussi dans les malheurs de cette France
dont le prince de Neufchâtel, en grand costume de gala, venait lui
apporter la couronne.
IX
LES NOCES IMPÉRIALES
Le 11 mars 1810, Marie-Louise fut épousée par procuration, à Vienne.
L'archiduc Charles, dans cette cérémonie représentative, figurait
l'impérial époux.
Berthier, en grande pompe, quitta Vienne emmenant la nouvelle
Impératrice.
A Brannen, frontière des Etats autrichiens, les dames du palais et
les officiers allemands prirent congé. L'empereur d'Autriche s'était
rendu incognito à cette limite où le service français devait remplacer
auprès de la nouvelle Impératrice le service autrichien. Là il embrassa
tendrement sa fille, qui demeura insensible, tandis que des larmes
coulaient sur les joues du monarque bronzé par vingt défaites, endurci
par une existence mouvementée et peu favorisée.
Marie-Louise n'avait pas eu la moindre émotion en quittant le palais
où s'était écoulée son enfance. Elle demeura l'œil sec en se séparant
de son père qui l'aimait et qu'elle n'aimait pas. Elle n'eut, au cours
de ce voyage, de douleur vraie qu'en pensant à son petit chien laissé
à Vienne. Berthier, à qui elle fit ses confidences à cet égard, se
contenta de sourire en homme qui ménage une surprise.
La reine de Naples, sœur de Napoléon, était venue au-devant de
Marie-Louise. Elle l'accompagna dans son voyage qui ne fut qu'une
longue suite d'ovations, de bouquets offerts par les municipalités,
d'arcs de triomphe traversés, de cantates, d'allocutions, de banquets
et de défilés en musique.
Très fière de ces hommages tout nouveaux pour elle, Marie-Louise
se montrait enchantée de son voyage. Elle ne semblait ni désirer
l'accélérer pour se trouver avec son époux, ni regretter sa famille,
son pays, qu'elle abandonnait sans que l'idée d'un retour parût
possible.
Reluisante comme une châsse, raide et apathique comme une divinité
hindoue qu'on promène parmi les génuflexions et qui passe entre une
haie de nuques inclinées, intérieurement elle savourait son triomphe et
ne trouvait pas un mot aimable à répondre aux compliments des autorités
accourues, pas un sourire à distribuer aux populations pressées sur son
passage.
De temps en temps, pourtant, elle se détournait légèrement pour
adresser un regard aimable et provoquant à Neipperg, qui la suivait
dans la voiture escortant son carrosse.
Napoléon cependant comptait les jours, les heures.
Il avait la fièvre, et son état nerveux confinait à la folie.
Jamais amour cérébral ne fut plus vif que celui qu'il ressentit pour
cette jeune femme qu'on lui amenait processionnellement.
Il maudissait les programmes officiels, les protocoles, le cérémonial.
Il ne passait pas une minute sans songer à sa future épouse. Il aurait
voulu abréger tout, les formalités et les jours. Il lui expédiait
courrier sur courrier; des chambellans, des envoyés spéciaux partaient
chaque jour pour aller au-devant de la nouvelle Impératrice lui
présenter les vœux de celui qui l'attendait avec une angoisse non
pareille. Pour briser ses nerfs, pour lasser son ardente passion, pour
endormir la fougue de ses sens surexcités, il s'était mis à chasser,
lui qui aimait peu les plaisirs cynégétiques. Il expédiait, avec
une naïve joie, des bourriches énormes de gibier qu'il avait tué, à
Marie-Louise, que ces cadeaux comestibles touchaient peu et qui aurait
préféré des diamants.
Mécontent de Léger, le tailleur de Murat, il avait fait venir des
assortiments complets de vêtements variés sans trouver rien qui lui
parût assez seyant. Les cordonniers, les chapeliers ne quittaient
pas Fontainebleau. Ils lui prenaient mesure des heures entières. Il
renvoyait ses maréchaux, ses ministres, pour s'enfermer de longues
demi-journées avec Despréaux, le maître à danser, et s'efforçait, avec
gaucherie et patience, d'apprendre la valse.
Désireux de plaire en tout à Marie-Louise, il avait ordonné qu'on ôtât
de la galerie de Diane tous les tableaux représentant les victoires
sur l'Autriche. Il craignait de froisser la fille de François en lui
laissant sous les yeux l'image des défaites paternelles.
Enfin il veillait avec grand soin à ce que, pour les fêtes nuptiales,
le cérémonial observé lors du mariage de Marie-Antoinette avec le
dauphin fût scrupuleusement suivi.
Son amoureuse fièvre était avivée à la fois par l'idée de posséder
une jeune fille, pure, saine, belle, appétissante, qu'il initierait
aux joies de l'amour et, en même temps, par cette satisfaction, que
connurent tous les parvenus, de recevoir dans son lit une femme, jugée
longtemps inaccessible, interdite, un être à ses yeux d'une autre
condition, d'un milieu supérieur. Napoléon était, sous ce rapport,
très entrepreneur enrichi. Quel chocolatier devenu millionnaire, quel
banquier anobli n'a rêvé l'union avec la fille d'un duc? Le grand
homme se montra bien rapetissé en cette circonstance solennelle de sa
vie.
Il était fou de Marie-Louise, sans la connaître autrement que par
des portraits peut-être flattés et inexacts, mais sa folie avait
pour origine le sang aristocratique de la demoiselle. Il ne pouvait
dissimuler son bonheur, son orgueil, son triomphe de petit gentillâtre
besogneux de la pauvre Corse, dont la mère allait au marché, son panier
sous le bras, et qui avait connu plus que la pauvreté, presque la
faim, et il exultait à la pensée de se mettre dans les draps avec une
archiduchesse, fille et petite-fille de trois empereurs.
Il subissait alors toute la force du préjugé nobiliaire. Il redevenait,
lui le fils de la Révolution, un homme d'ancien régime. Il éprouvait
l'atavisme servile. Une archiduchesse, c'était plus qu'une femme,
pour lui, une divinité terrestre. Il devenait dieu en l'approchant.
Il s'imaginait, l'imbécile de génie, si fort, si maître de soi et des
autres, si imposant et si terrible parfois, à ce moment-là si facile,
si sot, si petit garçon, que cette rose poupée allemande lui faisait
beaucoup d'honneur en couchant avec lui. Ah! c'est peut-être le seul
moment de sa prestigieuse carrière où Napoléon le Grand apparaît bien
petit!
Il faut pourtant excuser cette faiblesse et cet amoindrissement.
L'amour ennoblit tout, rehausse tout, et cette passion vraie,
profonde, mais ridicule pour nous qui savons la suite de l'histoire
et qui n'ignorons pas avec quelle facilité madame Napoléon consentit
à s'appeler madame Neipperg, fait rentrer dans l'humanité celui qui
si souvent en fut dehors. Il convient donc de se moquer avec quelque
modération de l'Empereur amoureux. Le sentiment passionné le rend
pareil à nous tous, le descend de son piédestal, et, bien qu'il nous
étonne par sa candeur, par son exubérance, par ses extravagances
de collégien épris d'une actrice, Napoléon, toqué de cette lourde
Autrichienne, doit plutôt faire naître la compassion que susciter la
gouaillerie. Cette toquade lui a coûté assez cher, et à la France
aussi. Tous les maris trompés ne font pas rire, et quand on songe aux
deux invasions et à l'écrasement de la France qui furent la conséquence
du cocuage de l'Empereur, la plaisanterie facile s'éteint sur les
lèvres. La malédiction des Français doit à jamais charger la mémoire de
cette Impératrice adultère, qui ouvrit à la fois son lit à Neipperg et
Paris aux Cosaques.
Un ordre strict avait été prescrit pour la première rencontre de Leurs
Majestés.
C'est entre Compiègne et Soissons que l'initiale entrevue devait avoir
lieu.
A deux lieues de Soissons, sur la route, un terre-plein avait été
aménagé. Deux rampes y conduisaient de chaque côté. Une tente avait été
disposée, entourée d'une barrière.
L'Empereur devait partir de Compiègne, au moment de l'approche
de Marie-Louise, et se rendre avec les princes et princesses,
les grands officiers de sa maison, dans cinq voitures escortées
par des détachements de la garde. Au lieu désigné, l'Empereur et
l'Impératrice, mettant pied à terre, se rencontreraient, et là, sous
la tente, l'Impératrice s'agenouillant, l'Empereur la relèverait et
l'embrasserait. Puis tous deux seraient montés ensemble en voiture pour
se rendre à Compiègne, où les autorités attendaient, postées pour les
complimenter.
Ce majestueux cérémonial fut bouleversé par la passionnelle frénésie de
Napoléon.
L'amoureux l'emporta sur le souverain.
Il fit une escapade vraiment inattendue.
Dès qu'il reçut la nouvelle que l'Impératrice était partie de Vitry
pour Soissons, il n'y put tenir: il sauta dans une calèche avec
Murat, et partit à fond de train au-devant de sa femme. Il voulait la
surprendre incognito.
Il fit ainsi quinze lieues. Ce fut auprès du village nommé Courcelles
qu'il croisa les voitures de l'archiduchesse.
Aussitôt il s'élança hors de sa calèche, fit arrêter l'équipage de
Marie-Louise tout abasourdie, se nomma, renvoya sa sœur et Berthier,
et seul, en tête-à-tête avec la jeune fille, l'accabla de caresses
brutales qui produisirent chez celle-ci une vive surprise, un peu
d'effroi, de la répulsion peut-être.
Il ordonna au postillon de presser les chevaux et de regagner Compiègne.
On brûla les relais et l'on passa devant la tente préparée pour
l'entrevue solennelle, sans s'y arrêter, au grand ébahissement des
officiers, des courtisans, des autorités locales et de la population
venue de tous les pays à la ronde.
A dix heures du soir, le 28 mars, Napoléon et Marie-Louise arrivèrent
au palais de Compiègne.
L'Impératrice devait y loger, mais seule. Un appartement avait été
préparé pour Napoléon à l'hôtel de la Chancellerie.
Il se priva d'y coucher.
La célébration du mariage civil était fixée au 1er avril et le 2 avril
la consécration religieuse était indiquée à Notre-Dame. Ce soir-là
seulement le mariage devait être consommé.
Mais Napoléon était pressé. Il mena son mariage comme la campagne
contre l'Autriche.
Après avoir soupé avec Marie-Louise, il demanda à l'archiduchesse qui
ne se considérait encore que comme fiancée, si elle consentait à lui
laisser user de ses droits d'époux.
Comme la princesse ne savait que répondre, Napoléon fit intervenir son
oncle, le cardinal Fesch:
—N'est-il pas vrai que nous sommes régulièrement mariés? Ce mariage
célébré par procuration à Vienne ne nous fait-il pas mari et femme?
—Oui, sire, vous êtes marié, d'après les lois civiles, répondit
respectueusement le cardinal courtisan.
Là-dessus, Napoléon entraîna la jeune princesse dans sa chambre à
coucher...
Il la laissa vaquer un instant aux soins de toilette, bien nécessaires
après une course en poste aussi rapide. Pour lui, rentré dans sa
chambre, il se déshabilla, se parfuma d'eau de Cologne et, endossant
par dessus son caleçon une robe de chambre, il retourna secrètement
chez la nouvelle Impératrice...
Là il se mit en mesure de fabriquer un héritier à l'Empire...
Le lendemain matin, satisfait, la chair contente, l'esprit en repos et
la physionomie radieuse, il se fit servir à déjeuner dans le lit même
de Marie-Louise, nullement troublée, rose et calme comme d'habitude, au
milieu de ses femmes.
Les dames du palais dissimulèrent les sentiments que leur faisait
naître cette prise de possession à la hussarde.
Mais leur stupéfaction était si grande qu'elles ne remarquèrent même
pas, dans l'antichambre de l'Impératrice, son écuyer allemand, le comte
de Neipperg, qui pleurait de rage, écroulé sur un fauteuil.
X
NAPOLÉON JALOUX
Marie-Louise aima-t-elle jamais Napoléon?
Il est possible que dans les premiers mois de cette union, conclue par
la cour d'Autriche comme une affaire, bâclée plutôt comme un armistice
sous le feu de l'ennemi, cette jeune Allemande ait pris goût aux
plaisirs du mariage et qu'elle ait ressenti quelque reconnaissance pour
celui qui les lui faisait connaître.
Plus tard, non seulement elle oublia cette lune de miel, mais elle ne
se fit aucun scrupule de confesser que Napoléon lui avait toujours été
indifférent. Voici comment elle accueillit la nouvelle du dénouement
fatal qui la faisait veuve de l'Empereur:
Un courrier lui apporta à Parme cette laconique dépêche de son père:
«Le général Bonaparte a succombé à Sainte-Hélène, le 5 mai
1821, à cinq heures quarante-cinq minutes du soir, aux suites
d'une longue et douloureuse maladie. Je vous envoie, ma chère
fille, mes affectueuses consolations. Le général Bonaparte
est mort chrétiennement. Je joins mes prières aux vôtres pour
le repos de son âme, et j'adresse à Dieu mes vœux pour qu'il
conserve Votre Majesté sous sa sainte garde.
»FRANÇOIS.»
Aussitôt elle écrivit à son père pour lui accuser réception de sa
dépêche et de la nouvelle qu'elle contenait:
«J'avoue, ajoutait-elle, que je suis extrêmement frappée.
Quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif, d'aucun genre,
pour lui, je ne puis oublier qu'il est le père de mon fils,
et que, loin de me maltraiter, comme le monde le croit, il
m'a toujours témoigné tous les égards, seule chose que l'on
puisse désirer dans un mariage de politique. Je suis donc très
affligée, et, quoiqu'on doive être heureux qu'il ait fini son
existence malheureuse d'une façon chrétienne, je lui aurais
cependant désiré encore bien des années de bonheur et de vie,
pourvu que ce fût loin de moi...»
Ces sentiments ne révèlent pas un très vif souvenir des premières
heures d'intimité, au lendemain de l'initiation brusque du palais de
Compiègne.
Elle fut cependant ardemment aimée par celui qui semblait d'abord
n'avoir obéi qu'à un désir vaniteux. Il avait pu convoiter la fille de
l'Empereur d'Autriche et vouloir des enfants d'une archiduchesse; une
fois maître et époux, il devint aimant et esclave. Ce fut réellement la
femme qu'il aima en elle.
Il s'ingéniait à lui plaire. Il multipliait les cadeaux, il prodiguait
les attentions.
Marie-Louise recevait tout avec son indifférence hautaine, comme un
tribut qui lui était dû.
Une seule gâterie parut lui arracher un cri de joie et de
reconnaissance.
Nous avons dit avec quel désespoir Marie-Louise avait dû se séparer de
son chien Zozo. L'aversion de Napoléon pour ces animaux d'appartement
avait paru nécessiter l'abandon du king's-charles. Berthier avait reçu
les confidences de l'archiduchesse à la suite de ce gros chagrin,
et, en excellent courtisan, il avait projeté de faire, si Napoléon y
consentait, une agréable surprise à sa jeune Impératrice.
Il avait donc, secrètement, le jour du départ, après la dernière
caresse faite par Marie-Louise à Zozo, emballé le toutou dans une
caisse capitonnée, et l'avait ainsi transporté jusqu'à Paris.
Là, Berthier raconta à l'Empereur quel hôte, non compris sur la liste
de la suite autrichienne, il lui amenait.
Loin de se fâcher, l'Empereur sourit et félicita Berthier d'avoir
songé à procurer cette satisfaction à l'Impératrice. Il fit aussitôt
disposer une jolie corbeille de soie rose dans une pièce voisine de la
chambre de Marie-Louise. Adroitement, il amena la conversation sur le
king's-charles laissé à Vienne, et, comme la jeune femme témoignait son
chagrin, il ouvrit brusquement la porte, en disant avec la joie dans
les yeux du bonheur qu'il préparait à celle qu'il aimait:
—Ne pleure plus, ma Louise... Voilà ton petit compagnon retrouvé!
Marie-Louise se précipita sur Zozo, le couvrit de caresses et, sa
première tendresse apaisée, revint à l'Empereur qu'elle embrassa de bon
cœur, pour la première fois peut-être. Le grand homme amoureux s'estima
trop content d'avoir les restes du king's-charles et, toute la journée,
il eut une fête dans l'âme.
Non seulement pour sa Louise, comme il la nommait, car il s'était mis
à la tutoyer et exigeait qu'elle lui rendît le même tutoiement, ce
qui, d'ailleurs, ne choquait nullement cette princesse de goûts très
bourgeois, il surmontait son aversion pour les petits chiens de dames,
mais encore il modifiait l'une de ses habitudes les plus invétérées:
celle de manger vite et de traiter les repas comme une simple halte au
milieu des affaires de la journée.
Marie-Louise avait un appétit de garde-chasse. Il lui fallait rester
longtemps à table et les menus devaient être chargés. Napoléon s'y
résigna, heureux de la voir s'empiffrer à son aise.
Pour elle, à quarante-et-un ans, il avait repris ses habitudes de
jeunesse joueuse, sa gaîté d'écolier lâché, du temps des parties de
barres, du colin-maillard et des quatre-coins, dans le parc de la
Malmaison. Il s'amusait avec elle à des jeux de ballon, à cache-cache,
au chat perché.
Le soir, sous les arbres de Compiègne et de Saint-Cloud, il organisa
avec les dames des jeux dits innocents et on put voir le vainqueur de
l'Europe «sur la sellette» ou bien derrière un paravent demandant la
sœur Louise en qualité de portier du couvent.
Marie-Louise voulut avoir un cheval; ce fut lui-même qui s'improvisa
maître de manège et quand elle sut monter, il négligea, pour la
première fois de sa vie, les grandes affaires de l'Etat, les ordres
à dicter, les états et les situations à vérifier, tout le détail de
l'administration de son vaste empire qu'il voulait surveiller de ses
propres yeux, pour s'en aller galoper aux côtés de la jeune amazone.
Malheureusement à tout instant des complications survenaient dans la
politique qui le forçaient à interrompre la chevauchée et à remonter
précipitamment dans son cabinet.
Il s'éloignait le cœur gros, laissant Marie-Louise insoucieuse, plutôt
gaie, continuer sans lui sa promenade.
Alors, à point nommé, comme s'il eût guetté le moment où l'Empereur
devait s'éloigner, le comte de Neipperg paraissait et l'Impératrice lui
faisait un signe amical. Il accourait:
—Pars, Napoléon, disait l'Impératrice, je ne veux pas te disputer à
Savary ou à Talleyrand... va t'occuper de tes soldats et de tes espions
de police, moi je ferai encore deux ou trois temps de galop... Oh!
sois sans inquiétude! il ne m'arrivera rien... d'ailleurs Neipperg
m'accompagnera!...
Avec un gros soupir, l'Empereur tournait bride et rentrait au palais,
nullement inquiet d'ailleurs en ce qui concernait Neipperg.
Cet écuyer autrichien avait été placé auprès de Marie-Louise par son
père. C'était une sorte de tuteur choisi par François II; il ne pouvait
lui venir à la pensée de le soupçonner d'une intrigue galante avec
Marie-Louise.
L'âge de Neipperg, sa situation subalterne ajoutaient à la confiance de
l'Empereur.
Il lui était d'ailleurs permis de supposer, sans fatuité, que
Marie-Louise n'irait pas lui préférer ce surveillant, sans gloire, sans
prestige, posté à ses côtés par François II pour remplacer la duègne
de la cour de Vienne.
Mais, avec les femmes, fussent-elles impératrices, l'invraisemblable
devient souvent la vérité et le pire est presque toujours certain.
La jalousie de Napoléon à l'endroit de Neipperg s'éveilla brusquement.
Il accompagnait l'Impératrice dans une de ces rapides chevauchées à
Saint-Cloud, quand, à un détour du chemin, au pied d'une côte montant
vers Montretout, une gigantesque silhouette apparut, debout sur la
route...
L'homme, le géant plutôt, portait une vieille capote bleutée, sur
laquelle brillait l'étoile des braves, une casquette plate. Il avait
le bras gauche en écharpe, mais le bras droit, très valide, tenait
horizontalement, dans la position du soldat présentant les armes, une
grosse et longue canne à pomme d'argent.
Ce géant, au costume moitié civil, moitié militaire, était accompagné
d'une femme en vêtements noirs.
Il s'était campé, au bas de la montée, dans l'intention visible
d'attirer l'attention de l'Empereur, chevauchant auprès de
l'Impératrice, suivis seulement du comte de Neipperg et du fidèle
Roustan, dans son costume de mameluck, avec turban, larges pantalons,
cimeterre et pistolets à pommeaux cuivrés passés à la ceinture.
Bien que brave, téméraire même en face des assassins apostés sur
ses pas, Napoléon, en compagnie de l'Impératrice, prenait quelques
précautions.
Il regarda cet homme de taille démesurée qui semblait le guetter au
passage et, modérant l'allure de son cheval, il l'observa, nullement
inquiet d'ailleurs, et ne songeant pas à faire appel à Roustan.
Un cri perçant de: «Vive l'Empereur!» s'échappa de la poitrine du grand
diable présentant toujours, comme un fusil, sa grosse canne à pomme
d'argent.
Napoléon arrêta brusquement son cheval et héla l'homme:
—Viens ici, toi?
—Oui, sire!...
Le géant s'approcha, raide, sérieux, tenant toujours la canne.
—Je t'ai vu quelque part, dit brusquement l'Empereur.
—Oui, sire, partout!...
—Attends donc... n'es-tu pas le tambour-major du 1er grenadiers de ma
garde?...
—Je l'étais, sire!
—Pourquoi ne l'es-tu plus?
—Mon bras, sire... un biscaïen, maladroitement attrapé au passage...
—Où ça?...
—Dans l'île Lobau.
—Ah! la terrible bataille! Essling! Aspern!... tombeau de mes
braves!... c'est là que j'ai perdu Lannes... Tu as servi sous le duc
de Montebello, mon ami? demanda l'Empereur d'un ton douloureux, car le
souvenir de la bataille restée douteuse à Essling, évoquant la mort de
son meilleur ami, celui qui ne l'aurait pas trahi aux jours de malheur,
lui était toujours pénible.