—Le divorce!... il a osé proposer ça! il a osé parler de nous faire

divorcer?... Mais il est abominable, l'Empereur!... et que lui as-tu

répondu, Lefebvre?

Le maréchal ouvrit ses bras en souriant...

Catherine s'y précipita...

Les deux époux s'étreignirent ardemment, s'embrassèrent avec passion.

Heureux d'être l'un près de l'autre, se serrant comme pour réagir

contre la crainte que leur avait fait passer dans tout l'être

la possibilité entrevue d'une séparation, ils protestaient, en

s'embrassant ainsi, contre l'idée même de ce divorce dont l'Empereur

avait parlé. Rien ne pourrait les désunir. Ils s'affirmaient, dans

cette muette et douce étreinte, que jamais la pensée ne leur était

venue d'une pareille trahison. Ils se rassuraient mutuellement contre

le vague péril dont la volonté impériale les avait menacés.

—Et qu'as-tu répondu à l'Empereur? redemanda après un long silence

Catherine, se dégageant un peu.

Lefebvre entraîna sa femme vers un canapé, la fit asseoir auprès de

lui, et murmura, en la regardant tendrement, la main dans la main, les

yeux dans les yeux:

—J'ai dit à l'Empereur que je t'aimais, Catherine, que je n'aimais que

toi... et qu'après avoir vécu ensemble, bien heureux, bien unis, les

années de notre jeunesse, nous n'avions, l'un et l'autre, qu'un seul

rêve, achever côte à côte notre existence... jusqu'au jour où un boulet

russe ou bien une balle espagnole viendraient m'envoyer rejoindre

Hoche, Desaix, Lannes, tous les camarades de mes combats passés...

—Tu as bien parlé, Lefebvre!... Ah çà! de quoi se mêle-t-il à présent

l'Empereur?... parce qu'il a divorcé, veut-il donc que tout le

monde fasse comme lui?... Il avait un but, un projet... pourquoi te

parlait-il de divorce?...

—Il voulait me marier, t'ai-je dit...

—A qui?... Je veux savoir... Ah! mais, je suis jalouse, moi!...

Nomme-moi la femme qu'il te proposait... Oh! vraiment, il fait un joli

métier, ton Empereur!... Il a des femmes à caser, à présent... Une de

ses maîtresses, sans doute?... La Gazzani?... cette Eléonore... ou la

belle Polonaise?

—Il n'a nommé personne...

—C'est bien heureux!

—Il parlait d'une façon générale... Il voudrait, vois-tu,

qu'on l'imite... qu'on prenne modèle sur lui... Il épouse une

archiduchesse... c'est une fille noble qu'il désirerait que chacun de

nous épousât...

—En voilà des idées! Voyons, mon pauvre Lefebvre, je ne parle pas

pour toi, je connais tes sentiments, mais les autres maréchaux,

qu'est-ce qu'ils en feraient de ces belles demoiselles, si fières de

leurs aïeux? Est-ce qu'Augereau n'est pas le fils d'une marchande du

carreau des Halles? Ney, Masséna, tous enfin, sont des enfants du

peuple, comme toi et moi. C'est de la folie de vouloir leur donner

des femmes qui rougiront d'eux, qui se moqueront d'eux et qui les

tromperont avec d'anciens nobles comme elles. Lefebvre, je commence

à craindre que notre Empereur n'ait un grain de folie! Avec cela que

c'est déjà si raisonnable de sa part d'épouser la fille d'un empereur,

une autrichienne orgueilleuse qui ne verra en lui qu'un soldat parvenu

comme toi!

—L'Empereur a ses raisons...

—Et nous les nôtres!... Enfin tu as refusé, bien définitivement refusé?

—En doutes-tu?... fit Lefebvre tendrement; et il embrassa de nouveau

sa femme.

Rouge de plaisir, Catherine se laissait câliner.

—Alors tu n'as pas eu peur?... tu étais bien certaine que je n'aurais

jamais consenti à divorcer... à épouser une autre femme? reprit

Lefebvre en souriant.

—Parbleu!... est-ce que tu ne m'appartiens pas!... d'ailleurs tu as

juré que tu ne serais qu'à moi...

—Oui, j'ai juré devant l'officier municipal... Il y a longtemps de

cela, mais je ne l'ai pas oublié, ma Catherine, ce serment que je t'ai

fait quand je t'ai prise pour femme...

—Moi non plus... et puis si tu avais oublié... tu as là quelque chose

qui te rappellera toujours ta promesse...

—Quoi donc? dit Lefebvre distrait.

—Ça, vraiment!...

Et Catherine, saisissant le poignet de son mari, retroussa vivement la

manche de son uniforme, repoussa la chemise, et mit à nu la chair du

bras...

Un cœur enflammé, avec ces mots: «A Catherine pour la vie!» apparut

teinté en bleuâtre sur l'épiderme du maréchal.

C'était le tatouage qu'il avait fait pratiquer, au moment de son

mariage. Son cadeau de noces, avait-il dit plaisamment.

—Hein!... ça reste, ce serment-là! fit Catherine triomphante. Est-ce

que tu pourrais épouser une archiduchesse, avec un bras pareil?...

Qu'est-ce qu'elle dirait en voyant cela sur ta peau?... Elle te

demanderait ce que c'est que cette Catherine à qui tu as promis d'être

fidèle... elle te ferait des scènes... Oh! tu ne peux pas renier ta

promesse, mon vieux François!...

—C'est juste!... Et l'autre bras ne lui plairait pas davantage!

dit Lefebvre riant. Et, à son tour, retroussant la seconde manche,

il regarda avec bonhomie l'autre tatouage, datant du 10 août, avec

l'inscription toujours visible: «Mort au tyran!...»

—Va, nous sommes l'un à l'autre pour la vie! dit Catherine, penchant

sa tête vers la poitrine de Lefebvre et s'y appuyant avec bonheur.

—Oui, pour la vie! murmura le maréchal.

—Ah! je voudrais que l'Empereur vînt et qu'il nous surprît ainsi!...

dit Catherine pâmée.

Et les deux époux, plus fortement unis que jamais, rapprochés,

confondant leurs âmes et mêlant leurs caresses, achevèrent de consommer

la victoire que Lefebvre avait remportée sur Napoléon.

VIII

LE RÊVE D'UNE ARCHIDUCHESSE

Dans la chambre très simple qu'elle occupait au deuxième étage du

palais impérial à Vienne, Marie-Louise, seule, rêvassant, jouait

indolemment avec un petit chien, pomponné, enrubanné, que lui avait

offert l'ambassadeur d'Angleterre,—un de ces petits chiens à poils

frisottants et à gueule de renard, alors fort à la mode et nommés

_king's charles_, en souvenir du roi Charles II, qui les aimait et en

avait donné cinq ou six à la duchesse de Portsmouth, sa maîtresse, pour

égayer sa chambre à coucher.

On frappa à la porte très précipitamment, et l'unique duègne chargée

de surveiller l'archiduchesse, moitié dame d'honneur, moitié femme de

chambre, accourut, soufflant, geignant, effarée, la main portée au côté

comme pour comprimer un battement cardiaque et intempestif.

—Qu'y a-t-il? demanda Marie-Louise surprise... est-ce que le feu est

au palais?...

—Non... ce n'est pas le feu... c'est votre auguste père, c'est

l'Empereur qui vient ici...

—Mon père!... dans ma chambre!... Oh! mon Dieu! que se passe-t-il donc?

—Je ne sais pas... Votre Altesse va l'apprendre sans doute...

Et la duègne, un peu remise de son émoi, avec une majestueuse

révérence, s'effaça pour laisser pénétrer l'empereur d'Autriche.

François II ou François-Joseph Ier, d'abord empereur d'Allemagne,

puis à la suite des victoires de Napoléon et de l'établissement de la

Confédération du Rhin, empereur d'Autriche, était un monarque fort

insignifiant. Il avait lutté avec opiniâtreté contre la Révolution

française, puis contre Napoléon, pour la défense de ce qu'il

considérait comme la base de l'ordre social: le maintien des privilèges

de la noblesse et l'anéantissement de toute démocratie.

Féroce à ses heures, il avait envoyé dans les cachots du Spielberg tout

ce qui, dans ses Etats, passait pour approuver, même théoriquement

et philosophiquement les principes de la Révolution française.

Perpétuellement battu, obligé de subir le traité de Campo-Formio après

Marengo et de perdre la Vénétie après Austerlitz, il était le souverain

d'Europe qui devait garder le plus de haine à Napoléon.

Il ne la montra que lorsque le vainqueur fut vaincu définitivement et

gardé à vue par les soldats anglais. Pas une seule fois il ne s'occupa

d'améliorer le sort du captif de Sainte-Hélène. Il manifesta seulement

une indécente satisfaction à la nouvelle de sa mort.

En attendant le revirement dans ses sentiments, variables comme la

fortune des armes, il multipliait, par l'entremise de Metternich et du

prince de Schwartzenberg, les amicales protestations et les adulations

les plus plates au victorieux empereur.

Il ne dissimulait pas sa joie, aux premiers pourparlers d'union,

d'avoir pour gendre Napoléon. Comme souverain et comme père il exultait.

Il aimait sa fille Marie-Louise de la solide et calme affection

familiale des races germaniques et pensait qu'elle serait heureuse avec

Napoléon, placé sur un trône tout éblouissant de la gloire de cinquante

batailles. L'Empereur des Français était alors le souverain le plus

riche de l'Europe et il passait aussi pour le plus généreux. François

II, avec satisfaction, avait pris note des cadeaux, des bijoux, des

dentelles, des robes dont l'impérial fiancé faisait présent. En même

temps il donnait à entendre à son représentant à Paris, le prince

de Schwartzenberg, que la Cour était pauvre et que certains dons des

musées nationaux et des fabriques si renommées du riche pays de France

seraient acceptés avec une grande reconnaissance à Vienne.

Alors, sur un signe de l'Empereur, tout fier, lui aussi, de son

nouveau parent, désireux de lui plaire, heureux de se montrer large

et d'inspirer à sa fiancée une avantageuse opinion de sa somptuosité,

Servan, Mollien, tous les administrateurs des musées, des palais,

se mettaient en mouvement. On pillait les Gobelins, on dévalisait

Sèvres, on réquisitionnait les chefs-d'œuvre d'Aubusson, les produits

de Saint-Gobain. Des fourgons chargés de meubles, d'objets d'art,

d'étoffes, partaient à la file à destination de Vienne. Le futur

beau-père recevait et empilait avec un plaisir infini toutes ces

preuves de la magnificence de Napoléon. Il devait, par la suite, lui

refuser, à Sainte-Hélène, deux chevaux de supplément qu'il réclamait

pour sa voiture, et trouver que sa table était trop copieusement servie.

Mais c'était surtout au point de vue politique que François II se

montrait charmé d'avoir Napoléon pour gendre. Il voyait dans ce mariage

son trône consolidé, les victoires subies détruites dans leur effet et

l'alliance russe rompue.

Aussi ne négligea-t-il rien pour faire aboutir les préliminaires

entamés à Paris entre le prince Schwartzenberg et les confidents de

Napoléon.

Avec joie, il avait reçu la lettre autographe de l'Empereur lui

annonçant l'arrivée de Berthier, prince de Neufchâtel, chargé de

demander officiellement la main de Marie-Louise.

Son consentement était accordé d'avance. Il ne restait plus qu'une

petite formalité à accomplir: prévenir la jeune archiduchesse qu'elle

eût à se préparer à partir pour la France et à devenir Impératrice des

Français.

C'était cette nouvelle que François II venait annoncer en personne à

Marie-Louise.

La jeune princesse avait dix-huit ans; forte gaillarde sans grâce,

sans rien de piquant, ni d'aimable, mais bien en chair, solidement

charpentée, la peau rose et fraîche.

Elle était assez jolie, d'une beauté lourde de fille de brasserie,

avec de gros bras, la taille carrée, de grands pieds, des seins déjà

volumineux, des lèvres fortes et sensuelles; les yeux très bleus, très

froids, sans expression: un joli animal, passif, lent, épais et peu

délicat. Une vraie femme de lit.

Napoléon, s'enquérant de tous côtés, avait recueilli avec plaisir sur

sa fiancée les renseignements physiques qui lui importaient le plus.

Cette massive princesse devait être une excellente poulinière.

Avec elle il était certain de donner à l'empire un héritier.

Sous le rapport moral, les indices et les notions qu'on lui envoyait

étaient également satisfaisants.

Marie-Louise avait été élevée avec un soin minutieux et soumise à une

règle étroite, très sévère, presque monastique. Son éducation avait été

poussée assez loin.

On avait multiplié pour elle les maîtres de toute sorte. Elle savait

presque toutes les langues de l'Europe: le français, l'anglais,

l'allemand, l'italien, l'espagnol, le bohême, le turc même. Elle était

destinée à être l'épouse d'un prince quelconque et il était bon qu'elle

apprît, dès l'enfance, l'idiome de ses futurs sujets.

La musique n'avait pas été oubliée. La harpe achetée par Napoléon et

que Lefebvre avait admirée aux Tuileries, prouvait que son futur mari

n'ignorait pas ses talents de musicienne.

Quant à la religion, on lui en avait inculqué les pratiques

extérieures, sans trop lui laisser approfondir les dogmes. Le hasard

des accords politiques pouvait lui donner pour époux un prince

catholique, orthodoxe, luthérien, calviniste.

Il ne fallait pas que la religion fût un obstacle à une alliance

profitable aux intérêts de la cour d'Autriche.

Elle suivrait les rites du pays où les calculs diplomatiques des

conseillers de son père la feraient régner.

Dans une grande simplicité elle avait été maintenue. Il n'y avait pas

que le soldat qui ne fût pas riche, au service de l'Empereur François,

comme le disait le dicton. Les revers successifs, les provinces

perdues, les armées détruites et renouvelées, les contributions de

guerre, avaient épuisé le trésor autrichien. On vivait à l'économie

à la Cour de Vienne. Aucun faste. Nulles réceptions solennelles. De

petites soirées intimes, presque bourgeoises. De la musique et de

modestes rafraîchissements. Aucun meuble de prix dans les appartements,

nul objet d'art dans les galeries vides, pas de bijoux. La jeunesse de

Marie-Louise s'était écoulée un peu comme à l'auberge, dans le palais

de ses pères. On passait son temps, autour d'elle, à faire les malles

et à décamper devant Napoléon.

A tout instant, à ses jeunes oreilles, avait retenti ce cri d'effroi:

—Les Français!...

Alors c'était un effarement dans le palais. Des visions de chambellans

aux jambes flageolantes, dont la clef d'or oscillait au centre du

dos. Des laquais entassant pêle-mêle, dans les coffres, vêtements,

ustensiles, objets précieux. Puis des officiers nu-tête accourant

et propageant les nouvelles les plus accablantes. Les rues étaient

pleines de fuyards. On voyait défiler de lamentables convois de

blessés, racontant d'une voix dolente des séries de déroutes. Les

cloches sonnaient le tocsin. Des bandes de bourgeois en fureur criant:

la paix! sous les fenêtres, François II apparaissant, à demi-rasé, sur

le seuil de sa chambre et demandant à voix basse: «Avons-nous le temps

de gagner les montagnes du Tyrol?» Et puis elle se sentait saisir par

des femmes de chambre, et, rapidement empaquetée, on la transportait

dans une berline qui partait au grand trot pour des localités

montagneuses, au milieu de courtisans anéantis, levant les bras au ciel

et murmurant:

—Tout est perdu!

Dans les récits surpris, parmi les propos des femmes et des valets,

recueillis au hasard des fuites, la jeune princesse n'avait perçu

bien distinctement qu'une chose, c'est qu'il y avait de par le monde

une sorte de bandit couronné, un monstre toujours à cheval, l'épée

au poing, des cris de mort à la bouche, parcourant l'Europe avec

une escorte de soudards féroces, suivi d'une multitude de vachers,

de cloutiers, de vagabonds armés à l'improviste, après le pillage

des châteaux, buvant le sang à pleins verres, vêtus de carmagnoles,

chaussés de sabots et coiffés de bonnets rouges, arborant pour

étendards des guillotines aux couteaux toujours sanglants et emportant

les femmes surprises au fond des bois.

Napoléon, dans ses imaginations de princesse fugitive, était déjà

l'ogre de Corse des légendes d'après la chute.

François II se doutait bien un peu de l'effrayante renommée de son

futur gendre et du peu d'attrait qu'un pareil brigand, à entendre les

récits de la cour, devait avoir pour sa fille. Aussi hésitait-il avant

de faire à celle-ci la communication, retardée jusqu'à la dernière

heure, nécessaire pourtant. Berthier était en route et le mariage par

procuration devait être célébré la semaine suivante.

Mais, aux premières paroles de son père, Marie-Louise s'inclina avec

docilité.

Elle déclara que le mariage qu'on lui proposait ne lui déplaisait pas.

Elle savait que la France était un grand et beau pays, et que son rang

d'Impératrice lui attribuait le pas sur toutes les personnes de sa

famille, la plaçait au niveau des plus grandes souveraines d'Europe.

Son père dut lui donner par deux fois l'assurance que pas une reine,

pas une impératrice ne l'égalerait en puissance et en éclat.

En même temps, il énuméra les magnifiques cadeaux dont l'empereur

Napoléon avait garni sa corbeille.

Elle trouverait toutes ces richesses à Paris, où son futur époux

l'attendait avec impatience.

Marie-Louise répondit alors, en fille docile et résignée, qu'elle

regretterait certainement de quitter son excellent père, sa famille si

affectueuse et cette cour de Vienne où elle avait vécu ses premières

années, mais qu'elle acceptait, sans répugnance, de devenir l'épouse

de l'Empereur des Français que son père avait choisi pour elle. Elle

ajouta qu'elle était prête à se rendre en France dès que le prince de

Neufchâtel serait arrivé pour l'emmener.

François II embrassa tendrement sa fille. Les choses marchaient pour

lui à souhait. Pas de pleurs, pas d'émoi. Avec une passivité et une

indifférence parfaites, sa fille se soumettait à son nouveau sort. Elle

ne se montrait nullement surprise qu'on eût ainsi disposé d'elle dans

un but politique qui ne lui était pas très intelligible. Elle obéissait

à son père sans résistance. Mentalement, elle repassait l'énumération

des bijoux, des dentelles, des robes qui l'attendaient à Paris. Elle

aurait déjà voulu les avoir, les palper, s'en parer. Elle questionna

deux ou trois fois son père sur la valeur, le nombre, l'importance

des présents de sa corbeille de noces. Quant à celui qui en faisait

les frais, elle ne songea guère à interroger François II sur lui. Il

était empereur, très riche, très puissant, et il lui assurait un rang

suprême parmi les autres princesses dont elle était jalouse; cela lui

suffisait.

Avant de se retirer, François II dit à sa fille:

—Vous allez vous trouver seule, Louise, au milieu d'une cour

étrangère, très loin de nous... entourée de valeureux soldats et de

dames fort brillantes, mais où rien ne vous rappellera votre patrie...

J'ai voulu que quelque chose de nous, de notre milieu, presque de notre

famille, restât avec vous... Vous aurez à Paris un compagnon...

—Mon cher Zozo?... mon joli king's-charles? dit Marie-Louise battant

des mains, toute joyeuse d'emmener avec elle son inséparable ami.

—Non! dit François II souriant de la méprise de sa fille... il ne

s'agit pas de Zozo... D'ailleurs, l'empereur Napoléon déteste les

chiens... Zozo restera à Vienne... on aura soin de lui, rassurez-vous!

Marie-Louise, toute chagrinée, eut des pleurs mouillant ses yeux bleus

et clairs.

Son sein se souleva. Un frémissement d'irritation lui fit battre du

bout du pied le tapis.

Son chien Zozo était peut-être la seule chose qu'elle aimât au monde.

Froide, hautaine, réservée, elle n'avait eu aucun élan juvénile, aucune

virginale curiosité, nulle vague attraction vers l'inconnu... L'amour,

le désir n'existaient pas pour cette âme calme, vulgaire et fermée

à toute aspiration généreuse... Et cependant, en ses veines coulait

le sang impétueux des filles de Marie-Thérèse, amoureuses ardentes

et inassouvies: Marie-Caroline, la reine de Naples aux débauches

fameuses; Marie-Amélie, la duchesse de Parme aux amants innombrables;

Marie-Antoinette de France, la reine du collier, l'amie équivoque de la

Polignac, de la Lamballe.

Mais l'heure de l'éveil n'était pas encore sonnée, et, les sens

assoupis, Marie-Louise attendait, frigide, l'aube du plaisir.

Elle avait eu cependant comme un frisson précurseur de ces voluptés

sensuelles qui devaient gouverner sa vie et faire d'elle la funeste

amoureuse à qui la France dut sa honte et Napoléon sa captivité.

Marie-Louise, en qui plus tard le sexe devait tenir lieu de cœur,

d'esprit, de volonté, de raison, de loyauté, et qui devait, pour

étancher son inextinguible soif d'amour, trahir son époux, abandonner

son fils, renoncer au trône, oublier sa pudeur et prostituer son nom à

jamais glorieux, n'ouvrait alors qu'une oreille distraite et qu'un cœur

entre-bâillé aux propos d'amour murmurés sur ses pas.

Car, si gardée, si recluse fût-elle, au couvent de Luxembourg, aux

jardins de Schœnbrunn ou dans le palais de Vienne, l'amour, respectueux

mais entreprenant, avait tenté de s'approcher d'elle.

Un jour qu'elle faisait une promenade à pied, dans le parc de

Schœnbrunn, elle aperçut au milieu d'un étang une jolie fleur bleue,

poussée par aventure parmi les plantes aquatiques.

Elle manifesta le désir de l'avoir.

Imprudemment, elle se pencha, posant son pied sur l'herbe humide et

glissante couvrant les bords de l'étang.

Elle perdit l'équilibre, et elle allait tomber dans l'eau vaseuse,

tandis que sa gouvernante éplorée, poussant de grands cris, mettait en

fuite les canards et faisait s'éloigner majestueusement, avec leurs

ailes à demi déployées, comme des voiles, les cygnes blancs, hôtes de

la pièce d'eau.

Tout à coup, un bras protecteur s'étendit...

Elle se trouva soutenue, ramenée sur le sol ferme, un peu étourdie,

mais déjà remise de sa frayeur...

Un élégant personnage, inconnu d'elle d'ailleurs et aussi de la

gouvernante, à peine revenue de son émoi, était à ses côtés, la saluant

respectueusement.

Marie-Louise sourit de bonne grâce à ce sauveur venu si à propos, et

lui tendit sa main en disant:

—Merci, monsieur! Sans vous, j'allais barboter comme ces pauvres

canards qui ont eu, je pense, autant peur que moi...

L'inconnu, sans dire un mot, s'était penché et avait déposé un baiser

discret sur la main qui lui était tendue.

—Et tout cela pour une fleur que je n'aurai même pas! reprit

Marie-Louise, que l'attitude et l'apparence de son sauveur semblaient

disposer favorablement.

Dans sa chute, en effet, son pied, en glissant, avait repoussé

la touffe d'herbes au milieu desquelles s'épanouissait la fleur

tentatrice, et le tout s'en était allé voguant à la dérive, dans le

sillage des cygnes ramant vers leur cabane.

Elle n'avait pas achevé que l'inconnu, qui était en fort élégant habit,

avec la perruque poudrée, les bas de soie et l'épée, sans hésiter,

s'élançait dans l'étang, dans l'eau claire, profonde et très froide: on

était à la fin de l'automne, presque en hiver.

Avec vigueur et non sans grâce, il nagea jusqu'à la touffe flottante,

l'atteignit, cueillit la fleur désirée et revint au bord.

Marie-Louise, surprise et charmée, frappée peut-être d'un de ces

secrets et décisifs pressentiments qui, en amour, devancent l'aveu de

la passion et l'échange des tendresses, regarda avec une attention vive

ce personnage qui, après l'avoir fort à propos empêchée de tomber à

l'eau, n'avait pas hésité à prendre un bain glacé pour lui rapporter la

fleur qui lui avait échappé.

Elle ne s'occupa nullement du désordre de la toilette de ce galant

chevalier.

Il était pourtant plutôt comique avec ses vêtements englués de

vase, sa perruque de travers où s'enchevêtraient des brins d'herbes

aquatiques, et son chapeau qu'il secouait comme un arrosoir.

Une seule chose la frappa dans cet inconnu, au visage régulier, et qui

n'était plus un jeune homme: ce fut l'air profondément pénétré avec

lequel, par deux fois, furtivement, en regagnant le bord, il baisa la

petite fleur qu'il avait été si ardemment cueillir.

L'archiduchesse, en prenant de ses mains tremblantes la fleur,

l'approcha de ses narines pour la respirer...

Peut-être lui fit-elle toucher ses propres lèvres, comme pour

recueillir le secret de l'inconnu.....

Celui-ci, après s'être incliné respectueusement devant la jeune

princesse, allait s'éloigner, quand elle lui demanda:

—Pardon, monsieur, voulez-vous me dire votre nom?... L'Empereur, mon

père, sera désireux de connaître un gentilhomme qui n'a pas hésité à se

précipiter dans l'étang pour satisfaire un de mes caprices... dont je

suis, à présent, vraiment confuse...

Le gentilhomme rougit de plaisir.

Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale · 第 15 / 21 段