Cependant, en vue de plaire à Marie-Louise, il fit venir le tailleur

de Murat et se commanda un habit fastueux, comme en arborait le roi de

Naples, très charlatan, très empanaché. L'habit, d'ailleurs, ne lui

plut pas et il ne voulut pas le conserver.

En vain Léger, le tailleur du roi de Naples, offre de changer, de

retoucher, il ne peut supporter ce magnifique et trop somptueux habit

et en fait cadeau à son beau-frère, enchanté des broderies qui le

surchargent.

Mais il ôte ses bottes toujours éperonnées et se fait faire de mignons

souliers par un cordonnier pour dames; il mande l'incomparable

Despréaux et lui ordonne de lui apprendre la valse.

Il veut ouvrir le bal avec Marie-Louise, le jour de la grande fête du

mariage, et, avec une princesse allemande, la valse est de rigueur.

En même temps, il parcourt les Tuileries avec la fièvre qu'il met à

chevaucher sur un champ de bataille.

Il fait enlever les tentures, décrocher les tableaux, changer les

ameublements, renouveler les ornements. Il ne faut pas que rien

rappelle à la nouvelle Impératrice le séjour de l'ancienne.

Et dans ses courses fiévreuses par les galeries du palais, il s'arrête

parfois, pensif, devant les portraits de Louis XVI et de la reine

Marie-Antoinette qu'il faisait accrocher dans le salon de la future

impératrice, et on pourrait l'entendre alors murmurer, un sourire

d'orgueil satisfait sur les lèvres:

—Le roi, mon oncle!... ma tante, la reine!...

Marie-Louise était en effet la nièce directe de Marie-Antoinette.

Dans un de ces moments-là, d'extase et de jouissance intérieure,

Napoléon aperçut Lefebvre.

—Venez donc, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il de fort bonne

humeur, j'ai à vous parler...

Lefebvre grogna entre ses dents:

—Hum! il va encore me corner aux oreilles les louanges de son

Autrichienne... c'est une perfection... une huitième merveille...

jamais on n'a vu une si belle princesse! qu'il prenne Maret ou Savary

pour ces confidences-là... moi, ça ne m'intéresse guère!

Le maréchal Lefebvre regrettait Joséphine. Il avait vu avec peine

l'Empereur ramener sur le trône de France une de ces princesses

d'Autriche dont l'alliance avait toujours été funeste au pays qui les

accueillait.

Et puis le divorce ne lui allait pas. Il le considérait comme une

désertion. On avait commencé à deux le combat de la vie, on ne devait

pas se quitter au milieu de la bataille.

Cependant, l'Empereur l'ayant appelé, il ne pouvait se dispenser de

le rejoindre dans le grand salon des Tuileries dont une escouade de

tapissiers était occupée à tendre les murailles en étoffe bouton d'or

semée d'abeilles et à disposer les vastes rideaux à ramages.

—Hein! maréchal, c'est beau, c'est frais? dit Napoléon de l'air

satisfait d'un négociant retiré, faisant avec un ami le tour du

propriétaire, fier de son installation.

—Oui... c'est tout-à-fait cossu, dit Lefebvre, et ça doit vous coûter

gros!

Napoléon, qui pourtant aimait à compter et, sans être aucunement avare,

évitait les gaspillages et ne permettait guère les folies,—c'était

le seul sujet de ses querelles avec Joséphine, les dépenses exagérées

et les mémoires des fournisseurs trop enflés—répondit alors avec

conviction au maréchal:

—Il n'y a rien de trop beau, il n'y a rien de trop cher pour celle qui

va être l'Impératrice!...

Lefebvre s'inclina et continua à admirer l'ameublement, les rideaux en

soie brochée, les fauteuils dorés et les canapés aux superbes ciselures.

Dans un coin du salon se dressait une harpe élégante, aux bois

dorés, avec une ribambelle d'amours dansants peints sur le socle et

s'enlevant, roses, sur un fond d'un vert tendre charmant.

—L'archiduchesse est très bonne musicienne! dit l'Empereur en touchant

légèrement du doigt les cordes de l'instrument qui rendirent un son

plaintif et aigrelet.

—Venez, que je vous montre le trousseau de l'Impératrice, reprit-il

avec une joie impatiente et naïve, entraînant le maréchal dans la

chambre à coucher préparée pour Marie-Louise.

Et, bien que le duc de Dantzig fût plus compétent pour passer

l'inspection d'un sac de grenadier et une revue de campement que pour

apprécier les fines richesses étalées sur le lit, sur les guéridons,

sur les canapés et les vis-à-vis de la chambre impériale, il dut avec

attention suivre l'énumération complaisante que faisait l'Empereur.

Il admira successivement les dentelles, les chemises garnies de

valenciennes, les mouchoirs, les camisoles, les jupons, les bonnets de

nuit, toute la lingerie fournie par la fameuse mademoiselle Lolive et

par madame Beuvry. Il y en avait pour près de cent mille francs.

Pour cent mille francs aussi de dentelles en point d'Angleterre, et

pour cent vingt-six mille francs de robes payées à Leroy.

Plus toutes sortes de parures, de colifichets, de rubans, de

passementeries, dont Napoléon avait garni de vastes corbeilles.

Les bijoux étaient merveilleux et comme jamais reine n'en avait eus.

Le portrait de l'Empereur, entouré de diamants, valait six cent mille

francs. Un collier de neuf cent mille francs, plus beau que le fameux

Collier de la Reine, deux pendeloques de quatre cent mille francs et

des parures d'émeraudes, des turquoises ajustées avec des brillants,

tels étaient les somptueux présents de noces faits par l'Empereur,

auxquels s'ajoutait la parure de diamants offerte par le Trésor de la

Couronne, et qui valait plus de trois millions trois cent mille francs.

Il était, en outre, alloué à l'Impératrice, pour ses dépenses

personnelles, 30,000 francs par mois,—mille francs par jour!

Napoléon était pleinement heureux en faisant admirer à son vieux

compagnon de gloire toutes ces parures, toutes ces richesses qui

témoignaient de l'ardeur avec laquelle il attendait sa jeune épouse.

—Hein!... elle sera heureuse, l'Impératrice! dit-il à Lefebvre en

terminant la visite.

—Oui, sire, d'autant plus que l'archiduchesse passe pour vivre fort

chichement à la cour de son père... Elle n'a que des bijoux de la plus

grande simplicité, et toutes ses robes réunies valent à peine le prix

d'une de ces chemises-là... Dame! vos victoires ont réduit l'empereur

François à la portion congrue... ça va la changer, l'archiduchesse!...

Cependant, à sa place, tous ces diamants, toutes ces dentelles, toutes

ces parures de prix me paraîtraient peu de chose à côté de la gloire

d'être la femme de l'empereur Napoléon!...

—Flatteur!... dit l'Empereur gaiement, pinçant l'oreille du maréchal.

—Je le dis comme je le pense, sire... vous savez, moi, je suis comme

ma femme, un peu sans-gêne!

—A propos de ta femme, j'ai à te parler... confidentiellement... tu

dîneras avec moi... Allons! à table!

Et il poussa vers la salle à manger Lefebvre, un peu surpris, et se

demandant, non sans inquiétude:

—Que me veut-il dire au sujet de ma femme? aurait-elle encore eu une

chamaillerie avec les sœurs de l'Empereur?

VI

LEFEBVRE BAT NAPOLÉON

Le dîner de l'Empereur était préparé et le couvert mis dans une petite

salle à manger que le vainqueur d'Iéna préférait aux salles d'apparat.

Depuis le départ de Joséphine, il ne prenait ses repas qu'avec un seul

convive, toujours invité au dernier moment, Duroc, Rapp, le chambellan

de service ou un ministre appelé pour donner des indications de service.

Napoléon ne connut jamais les plaisirs de la table. Il mangeait très

vite et dépêchait son repas comme une corvée. Il restait à peine un

quart d'heure à manger, même lorsqu'il avait grand dîner.

Il se levait de son siège brusquement, au milieu du dîner, faisant

signe de la main qu'on ne le suivît pas et qu'on achevât le repas

toujours très bien servi, car, quoique très mauvais gourmet, il

surveillait son maître-queux et tenait à ce que sa table fût bien

soignée. Ses maréchaux étaient tous pourvus d'appétits robustes, et

l'archichancelier Cambacérès faisait l'admiration de Napoléon pour

la façon dont il engloutissait, entre deux compliments, d'énormes

morceaux de viande arrosés de deux carafes de chambertin, son vin

favori. Napoléon, qui ne buvait pas, avait toujours l'attention de

faire placer deux carafes de ce roi de la Bourgogne de chaque côté de

l'archichancelier.

Se levant un jour de table précipitamment, selon son habitude,

l'Empereur dit au prince Eugène, son convive:

—Mais tu n'as pas eu le temps de manger, Eugène?

—Pardonnez-moi, sire... sachant que Votre Majesté m'invitait, j'avais

dîné d'avance.

Beaucoup de courtisans prenaient, comme le fils de Joséphine, cette

sage précaution, lorsqu'ils se savaient admis à la table impériale.

L'Empereur déjeunait seul, sans serviette, sur un petit guéridon.

Il avalait, en quelques minutes, les œufs, la côtelette qu'on lui

servait.

Il a été constaté, par les anecdotiers de l'Empire, que le grand

homme mangeait peu proprement. Il oubliait volontiers sa fourchette,

préoccupé qu'il était des Prussiens à battre ou du pape à mettre à

la raison. Il se servait de la cuillère du père Adam. Sans façon il

trempait son pain dans le plat placé devant lui et ramassait la sauce.

Il en usait ainsi même quand la table était garnie de princes, de ducs,

de maréchaux et de femmes, par ailleurs très mijaurées. Pas un de ces

nobles convives ne refusait de prendre de ce plat où l'Empereur avait

commencé par faire sa trempette. On a reproché à Napoléon son mépris

des hommes et aussi des femmes. Il faut reconnaître que les uns et les

unes ont tout fait pour lui fausser l'esprit. Il ne voyait les gens

qu'à plat-ventre, tant qu'il fut vainqueur et maître; comment ne se

serait-il pas cru, à la longue, au-dessus et en dehors de l'humanité?

Ces misérables laquais, mâles et femelles, rois et reines, princes

et princesses, maréchaux et maréchales, léchant avec respect et

conviction les restes du plat sucé par Napoléon, ne se sont redressés

que lorsque l'Anglais, le Prussien et le Russe l'ont eu abattu;—toute

cette valetaille dorée de l'Empire est encore plus petite et plus

rampante quand elle se tient debout, entre les lances des cosaques, que

lorsqu'elle s'aplatit devant le maître signant la paix de Tilsitt.

L'Empereur avait ses mets de prédilection: le poulet à la Marengo, qui

lui rappelait l'une de ses plus belles victoires, et puis des plats

d'ouvrier et de paysan: des lentilles, des haricots, de la poitrine

de veau grillée et du lard. Il était peu amateur de vin et se faisait

voler par ses fournisseurs. Faisant goûter à Augereau du chambertin

qu'il avait acheté pour son ami Cambacérès, il demanda au maréchal ce

qu'il en pensait. Le rude faubourien fit clapper sa langue et dit,

après avoir dégusté: «Il y en a de meilleur!» L'Empereur sourit et dit:

«Ces fournisseurs n'en font jamais d'autres!...»

Le dîner auquel Lefebvre se trouvait inopinément convié fut servi

simplement, mais un peu plus largement que d'ordinaire.

Napoléon cherchait à s'habituer à rester à table.

C'était un nouveau sacrifice qu'il faisait à sa future épouse.

—Les Allemandes ont gros appétit et sont accoutumées à prolonger les

repas, il faut que je m'y accoutume! disait-il.

Lefebvre qui était fort mangeur, ne fut pas fâché des nouvelles

habitudes de son souverain.

Un peu d'inquiétude cependant lui restait et troublait son appétit.

Pourquoi l'Empereur, en l'invitant, lui avait-il parlé de sa femme?...

Quand le dîner fut achevé et le café servi, Napoléon dit au maréchal

brusquement:

—Que dites-vous de ma rupture avec Joséphine, entre vous, loin de

moi, messieurs les maréchaux?... Vous devez causer de cela, n'est-ce

pas?... Je désire savoir ce qu'on pense du divorce... de mon nouveau

mariage?...

—Mais, sire, nous ne pouvons avoir d'autre idée que celle qu'il a plu

à Votre Majesté de nous faire connaître... nous nous inclinons devant

votre volonté!... nous n'avons pas l'habitude de discuter vos ordres...

le divorce, le mariage, pour nous c'est un changement de front... une

manœuvre nouvelle qu'il vous a paru nécessaire d'exécuter... Nous

n'avons pas à faire d'objections... tout haut du moins!...

—Ah!... et tout bas?... C'est ce que vous dites tout bas que je

voudrais savoir...

—Hum!... Ça n'est pas très important ni très intéressant, fit Lefebvre

avec hésitation... Sire, à vous dire vrai, on regrette l'Impératrice...

Elle était bonne, aimable, avec un mot gracieux pour quiconque

l'approchait... et puis on était habitué à elle, et à nous aussi elle

était habituée... Sa fortune avait grandi avec la nôtre... Nous étions

parvenus ensemble, derrière vous, sire, à la belle place où nous

sommes... Ce n'est pas elle qui eût songé à nous reprocher ou notre

humble origine ou le manque d'usage du beau monde... Oh! je sais ce

qu'on dit de nous tous, de moi surtout et de ma bonne chère femme, chez

la reine de Naples ou dans l'entourage de la grande duchesse Elisa...

—Il ne faut pas exagérer la portée des railleries de mes sœurs...

D'ailleurs je leur ferai savoir qu'il ne me plaît pas qu'on tourne en

dérision les braves qui m'ont aidé à gagner mes batailles, à établir ce

trône qu'elles considèrent un peu trop comme un héritage de famille!...

—L'Impératrice Joséphine, sire, n'a jamais toléré ces plaisanteries

dédaigneuses et ces gorges-chaudes qui blessent... elle nous a toujours

traités tous avec bonté, avec égards... Nous craignons qu'une nouvelle

souveraine, une princesse élevée à la cour d'Autriche, au milieu de

nobles orgueilleux, ayant tous les préjugés de sa caste, ne nous traite

de haut... nous redoutons de paraître d'extraction trop modeste pour

si aristocratique dame... Sire, nous avons un peu peur de votre fille

d'empereur... Voilà ce que disent vos maréchaux, vos généraux, vos

compagnons de bataille qui, vous le savez, ne sortent pas de la cuisse

de Jupiter!...

—Rassurez-vous, mes braves... Marie-Louise est très bonne...

votre nouvelle Impératrice ne pourra qu'aimer et honorer des héros

comme toi, Lefebvre, comme Ney, comme Oudinot, comme Soult, comme

Mortier, Bessières ou Suchet... Vos cicatrices sont les plus belles

armoiries, et votre noblesse a pour blason, non les chimères et les

griffons fantastiques des écus d'autrefois, mais les villes prises,

les citadelles emportées, les ponts franchis sous la mitraille,

les drapeaux, les trônes même, devenus votre proie... Cette science

héraldique moderne, Marie-Louise l'apprendra et saura la respecter...

—Il n'y a pas que nous!... murmura Lefebvre, il y a nos femmes...

Napoléon fit un geste impatient.

—Eh! oui... je le vois bien!... vos sacrées femmes n'ont pas gagné de

batailles, elles...

—Sire, elles ont partagé notre existence... elles ont stimulé nos

courages, enflammé nos énergies... elles nous aiment, elles nous

admirent... et ce sont de bonnes épouses qui méritent le sort que Votre

Majesté et la victoire leur firent! dit avec énergie Lefebvre.

—Oui... oui, je sais, murmura l'Empereur, mais quelques-unes de ces

excellentes femmes, aux vertus desquelles je rends hommage, font

cependant de bien extraordinaires grandes dames, d'invraisemblables

duchesses... Ah! pourquoi donc, sacrebleu, avez-vous eu tous la rage de

vous marier quand vous étiez sergents!...

—Sire, ce fut peut-être un tort... mais je ne m'en suis jamais

repenti...

—Tu es un bon et loyal cœur, Lefebvre, je t'approuve dans tes paroles

comme dans tes actes... mais avoue que, à l'heure actuelle, où te voilà

maréchal d'Empire, grand-officier de ma couronne, duc de Dantzig, ta

femme, ta très bonne femme, se trouve un peu déplacée... elle prête

à rire par ses allures encore faubouriennes... son langage est resté

celui d'une femme élevée au lavoir.

—La duchesse de Dantzig... ou plutôt madame Lefebvre, sire, m'aime...

je l'aime aussi... et rien dans ses manières ne me fera oublier les

longues années de bonheur que nous avons passées, quand, entre deux

campagnes, il nous était donné d'être réunis.

—Il est fâcheux que tu te sois marié sous la Révolution, Lefebvre!...

—Sire, c'est fait... Il n'y a plus à revenir là-dessus...

—Tu crois? dit Napoléon fixant sur Lefebvre son regard profond.

Le maréchal tressaillit et balbutia, tout à coup, intimidé, craignant

de deviner la pensée impériale:

—Nous sommes mariés, Catherine et moi, c'est pour la vie...

—Mais! dit vivement l'Empereur, j'étais marié aussi avec Joséphine et

cependant...

—Sire, vous c'était différent.

—C'est possible... enfin, mon cher Lefebvre, tu n'as jamais pensé au

divorce?...

—Jamais, sire! s'écria le maréchal... je considère le divorce comme...

Il s'arrêta, subitement effrayé de donner une appréciation qui pouvait

passer pour une critique de la conduite de l'Empereur.

—Voyons, maréchal, reprit Napoléon, observant son embarras, si, d'un

commun accord, vous divorciez, ta femme et toi. J'assurerai à la

maréchale un douaire considérable... elle sera traitée avec égards...

des honneurs lui seront attribués dans sa retraite... elle conservera

son titre de duchesse... elle sera duchesse douairière... tu comprends

bien tout cela?

Lefebvre s'était levé et, très pâle, adossé à la cheminée, écoutait, en

se mordillant les lèvres, les propositions peu tentantes de l'Empereur.

Celui-ci continua, en se promenant par la pièce, les mains derrière le

dos, croisées, comme s'il dictait un ordre de bataille.

—Une fois le divorce prononcé, je te chercherai une épouse, une

femme de l'ancienne cour... ayant un titre, un nom, des aïeux... Peu

importera la fortune... Je te donnerai de l'argent, des dotations,

assez pour vous deux... Il faut que votre jeune noblesse se mélange

avec les vieilles races... Vous êtes les paladins modernes, alliez-vous

avec les filles des héros des croisades... Voilà comment nous

fonderons, sur la fusion des deux France, l'ancienne et la nouvelle,

la société de l'avenir, l'ordre nouveau du monde régénéré. Il n'y

aura plus d'antagonisme entre les deux aristocraties... Vos fils

marcheront de pair avec tous les héritiers des familles les plus

nobles d'Europe, et dans deux générations il n'existera plus de traces,

plus de souvenirs peut-être de cette division, de cette hostilité

des vieux partis... Il n'y aura plus qu'une France, qu'une noblesse,

qu'un peuple... Il faut divorcer, Lefebvre!... Je vais m'occuper de te

chercher une femme...

—Sire, vous pouvez m'envoyer aux confins du globe, dans les déserts

brûlants de l'Afrique, au fond des steppes glacées de la Sibérie...

vous pouvez disposer de moi en tout et pour tout... m'ordonner

de me faire tuer si vous voulez, j'obéirai!... vous pouvez aussi

m'enlever les grades, les titres que je tiens de mon sabre et de votre

bienveillance... mais vous ne pourrez pas faire que je renonce à aimer

ma bonne Catherine, vous ne pourrez pas m'obliger à me séparer de celle

qui fut ma compagne dévouée aux mauvais jours et qui restera jusqu'à

la mort ma femme... Non! sire, votre pouvoir ne va pas jusque-là...

et dussé-je encourir votre disgrâce, je ne divorcerai pas, et madame

Lefebvre, maréchale et duchesse par votre volonté, restera madame

Lefebvre, par la mienne! dit fièrement le duc de Dantzig, osant, pour

la première fois, braver son Empereur et résister à ses intentions.

Napoléon regarda de travers le maréchal.

—Vous êtes un brave homme... un mari modèle, monsieur le duc de

Dantzig, lui dit-il avec froideur... je ne partage pas vos idées...

mais je respecterai vos scrupules... Que diable! je ne suis pas un

tyran... C'est bon!... on ne vous parlera plus de divorce... conservez

votre faubourienne!... seulement recommandez-lui de veiller sur sa

langue et de ne pas introduire dans ma cour, auprès de l'Impératrice,

élevée au palais impérial de Vienne, le langage des halles et les

allures de la Courtille... Allez! monsieur le duc, j'ai à travailler

avec le ministre de la police... vous pouvez retrouver votre

ménagère!...

Lefebvre s'inclina et sortit, encore tout bouleversé par la proposition

de l'Empereur et les paroles aigres-douces dont son refus avait été

suivi...

Comme il franchissait le seuil de la pièce, Napoléon le suivit des

yeux, haussa légèrement les épaules, et laissa tomber ce mot qui

résumait l'opinion que la résistance de Lefebvre à ses projets

matrimoniaux faisait naître:

—Imbécile!...

VII

LE CŒUR ENFLAMMÉ

Lefebvre, très rouge, mécontent, inquiet, se demandant comment

l'Empereur prendrait sa résistance et supporterait la défaite morale

qu'il venait de lui infliger, rentra chez lui en maugréant.

Il trouva Catherine occupée à essayer une robe de cour, en vue des

cérémonies du mariage impérial.

Elle bouscula tout, en apercevant son mari, s'élança à sa rencontre

et lui sauta au cou, joyeuse, familière; puis, presque aussitôt,

remarquant la figure bouleversée de Lefebvre:

—Qu'as-tu? lui dit-elle avec angoisse. Est-ce qu'on a tiré sur

l'Empereur?

—Non!... Sa Majesté se porte bien... très bien...

—Ah! tu m'enlèves un poids! dit Catherine.

La possibilité d'une mort brusque de Napoléon hantait les esprits.

C'était la plus grande catastrophe que chacun pouvait imaginer.

Les appréhensions de cet événement tourmentaient surtout non seulement

ceux qui approchaient l'Empereur, mais encore la nation entière. Cette

anxiété générale n'allait pas tarder à servir les audacieux projets de

Mallet et des Philadelphes.

Catherine rassurée répéta sa question:

—Eh bien! qu'y a-t-il?... tu vas, tu viens... tu sembles ne pas

pouvoir tenir en place... c'est donc grave!...

—Très grave!...

Et Lefebvre se mit à arpenter la pièce, un peu à la façon de son

empereur.

—Tu as eu une dispute avec Sa Majesté? demanda Catherine.

—Oui... nous nous sommes abordés... l'Empereur m'a fait une charge à

fond... j'ai résisté tant que j'ai pu... j'ai repris l'offensive...

et...

—Eh bien, quoi?

—Je l'ai battu!... c'est très dangereux de battre l'Empereur... il est

homme à prendre sa revanche...

—Ça c'est possible!... mais à propos de qui, à propos de quoi, vous

battiez-vous?...

—A propos de toi!...

—De moi... pas possible!...

—C'est la vérité... Devine un peu ce que l'Empereur veut que je fasse

de toi?...

—Je ne sais pas... il veut que tu m'envoies dans ce château qu'il

nous a dit d'acheter... pour lequel il t'avait remis de l'argent, à

Dantzig?...

—Oui, c'est dans une terre... en province... assez loin, qu'il médite

de te faire séjourner...

—Pourquoi n'as-tu pas accepté? Cela me reposera de vivre un peu à la

campagne... Nous aurons une grande voiture pour les promenades... des

chiens, une vache qui nous donnera du lait... Ça sera très amusant!...

et puis, vois-tu, Lefebvre, je commence à en avoir plein le dos,

moi, de ces chipies de la cour qui se moquent de nous... je ne m'y

amuse pas tant que cela aux fêtes, aux réceptions de Sa Majesté...

pendant les cérémonies du mariage qui s'apprête, ce sera des heures

et des heures d'horloge à rester sur ses pattes avec des manteaux qui

pèsent, des corsages qui vous étranglent et des escarpins qui vous

meurtrissent... Si l'Empereur veut bien que nous allions à la campagne,

dans la terre qu'il nous a désignée... vite, achetons le château et

retirons-nous-y, puisque nous avons la paix pour longtemps... pour

toujours peut-être!... Voyons, Lefebvre, pourquoi n'as-tu pas répondu

au désir de Sa Majesté?... Pourquoi n'as-tu pas dit aussitôt: «Sire,

nous allons partir!...»

—C'est que, vois-tu, ma bonne Catherine, quand l'Empereur m'a parlé de

te voir quitter la cour... de t'envoyer dans un château lointain... il

n'était question que de toi...

—Comment? et toi?...

—Moi, je restais, l'Empereur me gardait...

—En voilà bien d'une autre!... nous séparer en pleine paix, allons

donc!... Ça se comprend quand tu fais campagne que je ne sois pas

là... derrière toi... comme un aide de camp ou un planton... Mais

aujourd'hui, au moment où l'Europe entière est au repos... Ah çà!

qu'est-ce qui lui prend à l'Empereur?...

—Non seulement l'Empereur voulait nous éloigner l'un de l'autre, ma

chère Catherine, mais sais-tu ce qu'il entendait faire de moi?

—Non?... te donner un corps d'armée à commander? peut-être t'envoyer

gouverner un grand Etat... Naples?... La Hollande?

—Tu n'y es pas... Il voulait me marier!...

Catherine poussa un cri.

—Toi!... te marier... Eh bien!... et moi...

—On divorcerait...

Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale · 第 14 / 21 段