sans une vraie résistance intérieure qu'il se préparait à trancher ce
lien puissant de l'affection et de l'habitude.
Joséphine avait sur lui une influence considérable. Il la voyait
toujours, malgré l'âge et les rides, belle et séduisante. Elle était
restée pour lui la maîtresse, désirable et convoitée, en devenant
l'épouse.
A son retour de Schœnbrunn, auprès de Vienne, où il avait vécu dans une
intimité cachée avec la comtesse Walewska, qu'il laissait enceinte,
il avait décidé de précipiter les choses et d'avertir Joséphine. Il
savait, par deux preuves successives, que lui fournissaient Eléonore de
la Plaigne et la belle Polonaise, que la nature lui permettait d'avoir
un héritier: il proposa donc de faire connaître la rupture à bref délai
avec Joséphine; aussitôt après il choisirait entre la fille du roi de
Saxe et la fille de l'empereur d'Autriche. Déjà, il renonçait nettement
à la sœur d'Alexandre.
Après le conseil privé, où il avait recueilli les avis divers qui lui
étaient donnés, avant de publier sa décision, il voulut conférer une
dernière fois avec Cambacérès.
Il le convoqua donc à Fontainebleau.
Au petit jour, dans un cabinet qu'éclairaient à peine des bougies
achevant de se consumer et luttant contre la clarté de l'aurore,
Napoléon et son confident l'archichancelier s'abordèrent.
Après quelques paroles échangées au sujet de sa santé, l'Empereur dit à
Cambacérès:
—Eh bien! qu'ai-je appris? à Paris l'on a craint ces jours-ci... l'on
a colporté de fâcheuses nouvelles... la bataille d'Essling a paru
douteuse... la confiance se retire-t-elle donc de moi?
—Non, sire! vous êtes toujours admiré, suivi, aimé... si l'on craint,
c'est parce qu'il s'est produit dans ces derniers mois des sujets
d'alarme... on a parlé d'une tentative d'assassinat dont vous auriez
été l'objet à Schœnbrunn...
Napoléon répondit aussitôt:
—On a eu tort de s'inquiéter de si peu... il y a un fond de vrai. Je
me trouvais à Schœnbrunn... Il y avait beaucoup de monde... On voulait
admirer nos belles troupes victorieuses... Un jeune homme en longue
redingote, que j'avais remarqué, car il avait cherché à plusieurs
reprises à s'approcher de moi, parvint tout à coup à me joindre...
Il agitait un papier à la main, une pétition vraisemblablement...
Rapp crut observer quelque chose de louche dans son attitude... Il le
fit arrêter... On le fouilla. On trouva sur lui un long couteau tout
ouvert...
—Ce couteau vous était destiné, sire?
—Oui... le jeune homme a avoué... Je l'ai interrogé moi-même, et je
l'ai fait examiner par Corvisart, le supposant fou... Il s'appelait
Staaps et était le fils d'un ministre protestant d'Erfurt... Ce
petit misérable s'exprimait avec calme... Il m'a répondu qu'il avait
agi seul... sans complices... Je le crois affilié à la secte des
Philadelphes, dont les membres ont juré de me tuer ou de se faire
tuer... Bah! ce sont là les périls professionnels du métier de
souverain... on a le grand tort à Paris de se préoccuper pour ces
enfantillages!...
—C'est que votre vie est si précieuse, sire!...
—Oui, reprit Napoléon, après un instant de réflexion, il faut que
je vive... Si je venais à disparaître, frappé par un boulet aveugle,
atteint par un poignard stupide, qu'adviendrait-il de mon œuvre, de
ma France?... Tout s'écroulerait avec moi... J'ai bâti sur le sable,
Cambacérès, et il est temps, si nous sommes sages, de donner à l'empire
des fondations plus solides...
L'archichancelier fit une grimace:
—Votre Majesté veut un héritier... Je n'ai pas la prétention de la
faire revenir sur ce désir... Seulement, je me permettrai de faire
observer, sans parler de la mauvaise impression que produira dans le
peuple la répudiation de l'Impératrice, que le clergé va intervenir et
agiter l'opinion.
—Je ferai rentrer le clergé dans l'obéissance, comme j'ai tenu en
respect le pape! dit avec hauteur Napoléon.
—En tous cas, sire, prenez garde aux froissements religieux... si vous
épousez une princesse catholique, on exigera la rupture du mariage
clandestin célébré la veille du sacre...
Napoléon eut un mouvement de mauvaise humeur:
—Ce mariage est nul, dit-il, les formalités n'ont pas été remplies...
—Vous avez pourtant été unis religieusement au moment du sacre...
le pape Pie VII ne voulait pas consentir au couronnement sans cette
cérémonie...
—C'est vrai!... Fesch nous a mariés secrètement dans un appartement
des Tuileries... mais sans témoins... c'était une formalité de
complaisance, destinée à lever les scrupules du pape...
—L'officialité contestera...
—Il n'y a pas eu consentement... je n'étais pas libre... ce simulacre
de mariage religieux ne peut être un obstacle... en tous cas, il est
trop tard pour soulever cette objection... les juges ecclésiastiques
et le conseil d'Etat examineront le cas... Cambacérès, je vous ai fait
venir pour vous prier de préparer l'Impératrice à un grave entretien
avec moi sur un sujet que vous lui ferez pressentir...
Cambacérès s'inclina et prenant congé de l'Empereur, murmura:
—Il n'a rien voulu entendre... son projet est arrêté... il va se
brouiller avec la Russie... et nous aurons l'alliance autrichienne...
c'est-à-dire toute l'Europe sur les bras avant trois ans!... Pauvre
Empereur!... Pauvre France!...
Et Cambacérès, en poussant un gros soupir et en remuant douloureusement
les épaules, se rendit chez Joséphine.
V
LE DIVORCE
Depuis longtemps Joséphine s'attendait au coup qui devait la frapper si
terriblement.
Elle avait eu beau se faire délivrer par le cardinal Fesch un
certificat de son mariage religieux, elle comptait davantage sur
l'affection si vraie, si fidèle de Napoléon, que sur les titres
authentiques, pour maintenir son rang d'épouse.
Mais depuis la belle Polonaise et l'intimité de Schœnbrunn, était-elle
sûre d'avoir conservé le cœur de Napoléon?
Prévenue par l'archichancelier, Joséphine se présenta, tremblante, des
larmes prêtes à jaillir de ses beaux yeux langoureux.
La scène fut courte et déchirante:
C'était après le dîner, le 30 novembre 1809. Le café servi, Napoléon
prit lui-même sa tasse que tenait le page de service, en faisant signe
qu'il voulait être seul.
Les deux époux restèrent, pour la dernière fois, en tête-à-tête.
Napoléon fit connaître sa résolution en termes brefs. Il cherchait à
ne point paraître ému. Il expliqua brièvement que l'intérêt de l'Etat
exigeait qu'il eût un héritier et que par conséquent il lui fallait
annuler son mariage afin d'en contracter un second...
Comme Joséphine balbutiait quelques paroles, rappelant combien elle
avait aimé son Bonaparte, et combien encore, lui l'avait payée de
retour... comme elle cherchait à ranimer sa tendresse en évoquant
les minutes d'abandon, les heures si douces d'intimité, Napoléon
l'interrompit avec brusquerie, voulant résister à l'émotion qui
s'emparait de lui. Il se sentait faillir. Il se défendit par une phrase
brutale, impitoyable:
—N'essaie pas de m'attendrir... ne compte pas me faire changer de
résolution... je t'aime toujours, Joséphine, mais la politique veut que
je me sépare de toi... la politique n'a pas de cœur... elle n'a que de
la tête!...
Joséphine alors poussa un grand cri et s'évanouit.
L'huissier de la chambre, debout derrière la porte, pensant qu'elle se
trouvait mal, voulait intervenir... il hésitait à troubler l'intimité
des deux époux, et à se rendre témoin d'une scène cruelle.
L'Empereur ouvrit lui-même en appelant le chambellan de service, M. de
Bausset:
—Entrez et fermez la porte, lui dit-il.
M. de Bausset suivit le souverain.
Il aperçut Joséphine étendue sur le tapis, poussant des cris
déchirants...
—Ha! je n'y survivrai point!... qu'on me laisse mourir! murmurait-elle
au milieu de sanglots.
—Êtes-vous assez fort pour enlever l'Impératrice et la porter chez
elle par l'escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de
lui faire donner les soins que son état exige?... Attendez, dit-il, je
vais vous aider!
Et tous deux, l'Empereur et le chambellan, soulevèrent Joséphine,
toujours évanouie.
M. de Bausset chargea l'Impératrice inerte sur son épaule et se mit à
marcher avec précaution.
L'Empereur, un flambeau à la main, éclairait le convoi quasi-funèbre.
Il ouvrit lui-même la porte d'un couloir et dit à Bausset:
—A présent, descendez l'escalier...
—Sire, l'escalier est trop étroit... je vais tomber...
Alors Napoléon se décida à réclamer l'aide de l'huissier de la chambre.
Il lui remit le flambeau qu'il tenait, et, prenant les deux jambes de
Joséphine, il fit signe à son chambellan de la soutenir par les bras.
On la descendit ainsi, lentement, péniblement.
Inerte et sans souffle, Joséphine semblait une morte qu'on menait au
cercueil.
Tout à coup le chambellan entendit la voix douce de Joséphine murmurer:
—Ne me serrez pas si fort!
Il se rassura alors sur la santé de l'épouse répudiée.
Napoléon était plus troublé, plus affecté qu'elle.
Il sacrifiait son bonheur, son amour à la politique. Il devait en être
cruellement puni par la suite.
C'était une terrible et prophétique vision de sa destinée, cette
descente sinistre dans un escalier de la femme qui avait été la
compagne de sa gloire, la bonne fée, disait-on dans le peuple, qui
présidait à sa chance.
Le décret fut signé le 15 décembre. Une assemblée solennelle eut lieu
aux Tuileries, à neuf heures du soir.
Dans le grand cabinet de l'Empereur, en des fauteuils prirent
place: Madame Mère, les reines d'Espagne, de Naples, de Hollande,
de Westphalie, la princesse Pauline,—toutes les sœurs de Napoléon
triomphant et dissimulant mal leur joie à Hortense, la triste reine de
Hollande; les rois de Hollande, de Westphalie, de Naples et Eugène,
vice-roi d'Italie, s'assirent en face. Cambacérès, assisté de Murat et
de Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, occupaient des chaises devant la
table où se trouvait préparé l'acte de divorce.
Alors Napoléon, prenant par la main Joséphine, lut, debout, avec des
larmes sincères dans les yeux, un discours préparé par Cambacérès, où
il annonçait la résolution prise, d'accord, par lui et sa très chère
épouse. Il énonçait, comme seul motif de son divorce, l'espérance
perdue d'avoir des enfants de Joséphine.
—«Parvenu à l'âge de quarante ans, disait-il, je puis concevoir
l'espoir de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée
les enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait
combien une pareille résolution a coûté à mon cœur, mais il n'est aucun
sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu'il m'est démontré
qu'il est utile au bien de la France.
»J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je
n'ai au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de
ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma vie; le souvenir
en restera toujours gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma
main; je veux qu'elle conserve le rang et le titre d'impératrice, mais
surtout qu'elle ne doute jamais de mes sentiments et qu'elle me tienne
toujours pour son meilleur et son plus cher ami.»
Joséphine devait à son tour lire une réponse à cette déclaration, mais
elle ne put y parvenir. Les larmes l'étouffaient. Elle passa le papier
à Regnauld de Saint-Jean-d'Angély qui lut à sa place.
Elle déclarait accepter avec résignation le divorce, ne pouvant donner
à l'empire un héritier. «Mais, disait le texte, la dissolution de mon
mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur: l'Empereur aura
toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé
par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur, mais
l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au
bien de la patrie.»
Aux phrases de Cambacérès ou de Maret, Joséphine n'avait ajouté qu'une
ligne, touchante dans sa simplicité même:
«Je me plais à donner à l'Empereur la plus grande preuve d'attachement
et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre!»
Cette attitude de Joséphine, à l'époque douloureuse du divorce, lui
fait pardonner bien des torts, et pour elle, victime de la politique
et de l'ambition dynastique de Napoléon, la postérité sera toujours
indulgente.
Le lendemain, 16 décembre, un sénatus-consulte consacra le divorce.
Il était conçu en termes sobres, précis. L'article 1er portait que le
mariage entre l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Joséphine était
dissous. L'article 2 conservait à l'Impératrice Joséphine le titre et
rang d'impératrice couronnée. L'article 3 fixait son douaire: une rente
annuelle de deux millions de francs sur le Trésor de l'Etat lui était
allouée. Les successeurs de l'Empereur devaient être tenus d'exécuter
les conditions du divorce. En outre, le douaire de Navarre, érigé en
duché, était attribué à Joséphine, sa vie durant.
On a prétendu que des moyens juridiques s'opposaient à la déclaration
de divorce et militaient en faveur de la validité du mariage civil
célébré le 9 mars 1796, devant l'officier municipal du deuxième
arrondissement de Paris. D'abord Joséphine s'était rajeunie de quatre
ans dans cet acte public, tandis que Bonaparte se vieillissait d'un
an. Si Joséphine eût donné la date exacte de sa naissance, elle aurait
eu légalement en 1809 quarante-six ans, son âge exact, et le divorce
n'était permis qu'aux personnes âgées de moins de quarante-cinq ans. On
a dit aussi qu'on aurait pu arguer de l'article 7 du statut impérial
portant que «le divorce était interdit aux membres de la famille
impériale de tout sexe et de tout âge.»
Mais ces textes, ces liens judiciaires, ces entraves légales,
pouvaient-ils résister à la volonté du tout-puissant empereur?
Napoléon a voulu le divorce et Joséphine lui a obéi. Il y a eu
abnégation et sacrifice de la part de l'Impératrice à consentir à ce
douloureux déchirement. Du côté de l'Empereur, il y a eu abnégation
et sacrifice aussi, car il aimait toujours Joséphine, d'une affection
moins sensuelle, moins passionnée sans doute qu'aux années de sa
jeunesse, mais d'une tendresse réelle, sérieuse, profonde. Les larmes
qu'il versa au moment de la rupture solennelle de leur amour furent
aussi sincères, aussi cuisantes que celles qui coulèrent des yeux
alanguis de Joséphine.
Un cérémonial avait été réglé pour l'exécution du divorce prononcé.
Le 16 décembre, jour du sénatus-consulte déclarant l'union dissoute,
était un samedi.
A quatre heures du soir, une voiture vint prendre Joséphine aux
Tuileries pour la conduire à la Malmaison.
Le temps était affreux. Le ciel semblait s'être mis en deuil pour cette
cérémonie, rappelant un service funèbre.
La route de Rueil, défoncée, détrempée, brumeuse et triste, aviva la
douleur de l'ex-Impératrice.
Elle l'avait tant de fois parcourue joyeuse, dans l'éclat du pouvoir,
au milieu du rayonnement de la souveraineté!...
Son fils, le prince Eugène, qui avait d'ailleurs fait partie du
conseil privé, consulté par Napoléon, l'accompagnait.
L'Empereur, de son côté, avait quitté les Tuileries et était allé
coucher à Trianon.
Il vint lui rendre visite deux jours après à la Malmaison.
—Je te trouve plus faible que tu ne devrais être, dit Napoléon avec
bonté. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves encore plus
pour te soutenir. Il ne faut pas te laisser abattre par un funeste
découragement. Soigne ta santé qui m'est si précieuse. Dors bien. Songe
que je veux que tu sois calme, heureuse!...
Il l'embrassa tendrement et repartit pour Trianon.
Quelques jours se passèrent, puis une entrevue suprême, un dîner de
funérailles, eut lieu à Trianon, le jour de Noël.
Que se dirent les deux époux séparés désormais par un acte public,
d'une écrasante solennité?
Il est à présumer que Joséphine pleura et que Napoléon ne fut guère
plus joyeux. La fatalité des choses s'interposait entre eux. Ils
étaient les jouets de la politique, les esclaves de la fortune, et ne
pouvaient se reprendre.
On ne s'éloigne pas ainsi, sans une douleur poignante, d'une femme
qui a été votre compagne de jeunesse, auprès de laquelle vous avez
dormi vos belles heures de la trentième année. Malgré les fautes
de Joséphine, malgré les infidélités passagères de Napoléon, le
ménage impérial avait été heureux. L'Empereur n'a jamais, par la
suite, manifesté aucun regret de sa fatale résolution. L'orgueil,
chez lui, faisait taire le cœur. Mais, dans les affres déchirantes
de Sainte-Hélène, quand la maladie le rongeait et qu'il endurait
le martyre de l'humiliation quotidienne sous les griffes du félin
britannique qui jouait cruellement avec sa victime capturée, la vision
des années heureuses passées avec Joséphine dut traverser sa pensée, et
le dernier repas pris à Trianon vint sans doute le flageller comme un
remords.
Mais il était poussé par une force mystérieuse, irrésistible. Comme un
homme précipité sur une pente, et qui déboule la tête en avant, il ne
pouvait plus désormais s'arrêter qu'au plus bas, en se brisant.
Joséphine enterrée à la Malmaison, l'on poussa fort les préparatifs de
la seconde union de l'Empereur.
Talleyrand et Fouché, les deux traîtres inséparables, auxquels
s'adjoignit un diplomate perfide, M. de Metternich, celui dont
Cambacérès disait: «Il est tout près d'être un homme d'Etat, il ment
très bien», se hâtèrent de fournir aux Tuileries, vides et tristes, une
jeune impératrice.
M. de Metternich fit savoir à l'Empereur, par l'intermédiaire du duc de
Bassano, que s'il s'adressait à la cour d'Autriche, il n'éprouverait
aucun refus, et que les pourparlers ne traîneraient pas en longueur,
comme avec la Russie.
L'Autriche, en effet, n'avait pas les mêmes raisons que la Russie de
prolonger l'attente de Napoléon, afin d'aviver son désir et de lui
arracher l'engagement, ratifié par des faits immédiats, que jamais le
royaume de Pologne ne serait rétabli.
L'empereur d'Autriche redoutait un démembrement de son empire. En
donnant sa fille à Napoléon, il détournait la guerre de ses Etats, au
moins pour un temps, et le temps c'était là, comme toujours, le salut.
Des rêves ambitieux pouvaient aussi hanter la cervelle de François
II. Deux monarchies devaient, selon le projet grandiose de Napoléon,
gouverner le monde et maintenir son équilibre. La Russie partagerait
cette souveraineté universelle avec la France; pourquoi l'Autriche ne
serait-elle pas substituée à la Russie? François II se décida à offrir,
à jeter sa fille dans les bras de Napoléon.
Il fit venir le comte de Narbonne et s'ouvrit à lui. Une archiduchesse
d'Autriche, de nouveau remise à la France, dit-il avec une hypocrite
tendresse, effacerait les tristes souvenirs de Marie-Antoinette, et
pousserait certainement Napoléon à s'arrêter à la paix, à jouir enfin
de sa gloire, au lieu de la hasarder sans cesse, et à travailler au
bonheur des peuples de concert avec le vertueux monarque dont il
deviendrait le fils d'adoption.
Au commencement de février 1810, Napoléon, mis au courant des
intentions de l'empereur d'Autriche, rompait avec le czar, et envoyait
une lettre autographe à François II.
C'était la demande officielle. Berthier, prince de Neufchâtel était
chargé de solliciter la main de la princesse Marie-Louise de la cour
de Vienne. Il devait déployer, dans cette ambassade extraordinaire, un
faste exceptionnel.
Napoléon était tout changé, depuis qu'il avait la certitude de devenir
le gendre d'un roi, d'un vrai roi, sa marotte.
Il se regardait avec curiosité. Il s'interrogeait avec anxiété. Il
se tapait sur le thorax, faisait sonner sa poitrine et remuait les
mâchoires devant les glaces comme pour s'assurer de la solidité et de
l'éclat de sa denture.
A cette époque de sa carrière, Napoléon avait changé de physionomie et
d'aspect.
Sa taille était de cinq pieds deux pouces trois lignes, soit un mètre
soixante-douze centimètres, ce qui dément la légende qui fait de
Napoléon un petit homme, presque un nain. Il avait la taille d'un de
nos cavaliers. Ce qui le fit paraître petit, c'est qu'il ne marchait
qu'entouré de géants comme Berthier, Lefebvre, Ney, Mortier, Duroc et
autres colosses de l'armée.
Son teint, jadis olivâtre par endroits et cuivré sur les joues,
s'était éclairci, avait pris le ton mat du vieil ivoire. Sa maigreur
exceptionnelle avait fait place à un embonpoint déjà fort sensible. Ses
joues se gonflaient, son menton s'arrondissait. La médaille antique du
général d'Italie, du Corse à cheveux plats dévoré de fièvre, devenait
une pleine et grasse figure de prélat italien de la Renaissance. Très
peu abondante, sa chevelure s'éclaircissait, la calvitie faisait ses
ravages; son front, naturellement découvert et haut, s'agrandissait;
les tempes commençaient à se dégarnir.
Son regard avait conservé son acuité pénétrante. Et ses yeux, avec la
puissance acquise, semblaient s'être emplis d'une lumière rayonnante,
projetant alentour comme un éblouissement.
Le regard de Napoléon est resté inoubliable à ceux qui l'ont subi. Nul
ne l'affrontait sans émotion. Tous les mémoires, tous les libelles de
la Restauration confirment cette extraordinaire puissance de l'œil
dont était doué Napoléon. Il fut un charmeur d'hommes autant qu'un
destructeur. La science moderne, par ses découvertes sur les phénomènes
suggestifs, pourra expliquer, mieux que l'analyse historique,
l'incomparable force de séduction dont fut pourvu l'Empereur.
Les particularités physiques de Napoléon n'avaient rien d'anormal. Sa
tête était d'une dimension forte: vingt-deux pouces de circonférence
(60 centimètres). Elle était de forme aplatie aux tempes et très
sensible. Il fallait lui garnir d'ouate ses fameux petits chapeaux.
Il avait les pieds petits, les mains très belles, très soignées.
Il se rongeait cependant les ongles, les jours de bataille, quand
l'artillerie n'arrivait pas ou que Murat ou Bessières tardaient à
charger.
Sa santé était excellente, sa constitution extraordinaire. La fatigue
le reposait. Il était doué d'une force de travail exceptionnelle.
Jamais il ne connaissait la lassitude. Il descendait de cheval et se
mettait aussitôt à examiner des comptes, des états, des situations. Il
entrait dans les moindres détails. Son esprit le portait à examiner
avec minutie les faits les plus secondaires. On a conservé cette
note écrite de sa main en marge d'un état qui lui était remis par le
comte Mollien, ministre du trésor: «Pourquoi n'a-t-on pas mentionné
deux canons de 4 existant à Ostende?» Il avait vu ces canons, il s'en
souvenait et, au milieu d'une paperasserie formidable contenant tout
le contingent et tout l'effectif de ses armées, il était étonné de
ne pas retrouver ses deux canons d'Ostende. Il montrait à Lacuée,
revenu au camp de Finckenstein, dans la campagne de Pologne, l'état A
représentant la situation de l'armée, après la réception des conscrits
de 1808, avec une satisfaction grande, et ajoutait: «Cet état est si
bien fait qu'il se lit comme une belle pièce de poésie.»
Il se trouvait donc dans la force de l'âge et au sommet de la puissance
quand, le divorce prononcé, il songea à épouser Marie-Louise.
L'idée de ce mariage, la pensée de cette jeune fille qui allait devenir
sa femme, le préoccupaient; de là ses coups d'œil aux miroirs et le
changement qui se produisait dans ses manières.
La première modification que la proximité du mariage amena dans ses
habitudes fut le soin tout nouveau apporté à son costume.
Napoléon, la nuit, couchait avec un foulard noué sur le front, coiffure
peu majestueuse et dont la vieille Joséphine pouvait supporter le
ridicule, étant accoutumée à voir ainsi son mari, mais qui peut-être
lui nuirait dans l'esprit de la jeune Marie-Louise. Il renonça donc à
cette couronne nocturne et résolut de s'habituer à coucher tête nue.
Il conserva ses habitudes de bain quotidien. Il lisait ses dépêches
dans sa baignoire et au sortir du bain se faisait masser, brasser et
arroser d'eau de Cologne. Il se rasait lui-même devant un miroir que
tenait Roustan, le fidèle mameluck. Il portait des caleçons de toile,
des bas de soie blancs, une culotte de casimir blanc. Il n'a jamais
porté d'autre costume avec son uniforme de colonel de chasseurs.