l'alliance russe fut le premier symptôme de désordre mental du grand
homme, le premier pas en avant vers l'abîme.
Le 19 juin, Napoléon arriva sur les bords du Niémen, fleuve qui sépare
la Prusse orientale de l'empire russe.
La grande armée, partie du camp de Boulogne, en septembre 1805, avait
traversé l'Europe en cohorte triomphale.
L'Autriche écrasée à Austerlitz, la Prusse anéantie à Iéna, la Russie
battue et démoralisée à Friedland,—que restait-il à faire?
La paix?
Oui, mais avec l'Europe civilisée, avec l'Angleterre, avec l'Autriche,
avec la Prusse—et non avec les barbares de la Russie, qui, à la
première occasion, chercheraient à se ruer sur la France, fille de la
Révolution aux institutions toujours démocratiques.
Malheureusement l'Empereur se laissa prendre au piège de l'amitié
feinte du czar Alexandre.
On lui parla—Talleyrand, Fouché, les deux traîtres qui
l'entouraient—d'épouser la grande-duchesse Anne, sœur de l'empereur de
Russie.
C'était flatter son désir secret de s'allier à une famille régnante et
d'avoir un héritier pouvant justifier d'un grand-père occupant le trône
non par la fortune des armes, mais par le droit divin et la fiction de
l'hérédité.
La grande-duchesse Anne n'avait pas quinze ans. Elle était de petite
taille et paraissait déjà fort jolie. On lui trouvait une ressemblance
avec l'impératrice Catherine, à raison de son nez aquilin, qui n'avait
rien du vilain et camus nez tartare des souverains russes. La princesse
avait été élevée avec grand soin par madame de Lieven. Elle promettait
une souveraine accomplie...
Mais les qualités physiques et morales importaient peu. C'était
l'alliance avec l'empereur Alexandre qui préoccupait Napoléon, déjà
résolu à faire rompre son mariage avec Joséphine.
Aussi accueillit-il fort bien le prince Bagration qui vint, au nom du
czar, lui offrir la paix.
Une entrevue fut demandée à Napoléon au nom de l'empereur Alexandre.
Il se montra charmé de cette occasion de faire la connaissance
personnelle du grand monarque qu'il avait vaincu et dont déjà il
souhaitait faire, dans une de ses pensées de derrière la tête qu'il ne
communiquait à personne, non seulement son ami, mais son beau-frère.
L'entrevue fut fixée à Tilsitt le 25 juin, à une heure de l'après-midi.
Auparavant l'Empereur lança à son armée la proclamation suivante, qui,
à près de cent ans de distance, doit faire encore battre tous les cœurs
français:
«Soldats!
»Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnements par
l'armée russe. L'ennemi s'est mépris sur les causes de notre
inactivité. Il s'est aperçu trop tard que notre repos était
celui du lion: il se repent de l'avoir troublé.
»Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen
avec la rapidité de l'aigle. Vous avez célébré à Austerlitz
l'anniversaire du couronnement, vous avez cette année dignement
célébré celui de la bataille de Marengo qui mit fin à la guerre
de la seconde coalition.
»Français! vous avez été dignes de vous et de moi. Vous
rentrerez en France couverts de lauriers et après avoir obtenu
une paix glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa
durée. Il est temps que notre patrie vive et repose à l'abri
de la maligne influence de l'Angleterre. Mes bienfaits vous
prouveront ma reconnaissance et toute l'étendue de l'amour que
je vous porte!»
La proclamation était datée du camp impérial de Tilsitt, le 22 juin
1807.
Trois jours après eut lieu l'entrevue mémorable des deux empereurs.
Un radeau fut disposé sur le Niémen par le général Lariboisière. Un
pavillon vitré fut installé sur le radeau et orné de tapisseries et de
tentures découvertes dans la ville de Tilsitt.
Napoléon et Alexandre s'embarquèrent au même moment, et, à une heure de
l'après-midi, atteignirent ensemble le radeau.
Murat, Berthier, Bessières, Duroc et le grand écuyer Caulaincourt
accompagnaient Napoléon.
Le czar Alexandre était escorté du grand-duc Constantin, des généraux
Benningsen et Ouvaroff, du prince de Labanoff et du comte de Lieven.
En s'abordant, les deux empereurs s'embrassèrent à la vue des deux
armées rangées sur chaque rive, et qui saluèrent de hourrahs et de cris
d'allégresse cette solennelle et amicale démonstration.
Le coup d'œil était étrange et impressionnant. Une plaine vaste et
inondée s'étendait à perte de vue. Le Niémen, fleuve étroit, roulait
ses eaux limoneuses dans ces terres d'alluvions au milieu desquelles
s'élevait la petite ville de Tilsitt, important marché de la Lithuanie,
dominée par une montagne où les chevaliers teutons avaient bâti un
château-fort.
Sur la rive droite du Niémen se tenaient, hirsutes, farouches,
désordonnés, montant des chevaux sauvages comme eux, des Cosaques aux
lances démesurées, des Baskirs portant le carquois et l'arc primitif,
des hordes velues, barbues, au nez aplati, évoquant le souvenir
des invasions asiatiques des anciens jours. Auprès de ces barbares
orientaux, la garde russe, correcte, imposante, superbe, avec la haute
stature de ses hommes et la sévérité du costume vert à passe-poils
rouges.
Sur la rive gauche, c'était le pittoresque et fantastique fouillis des
héros chamarrés, empanachés, emberlificotés de sabretaches, de plumets,
de brandebourgs, de dolmans et de bonnets à poils. Tout le clinquant,
tout le tapage de cette passementerie héroïque et de cette ferblanterie
sublime fanfarait dans les rangs joyeux de la Grande-Armée.
Les populations de la Lithuanie, accourues, joignaient leurs
acclamations et leurs vivats aux cris des deux armées. Les deux
empereurs s'étaient embrassés, réconciliés. On allait donc enfin vivre
en paix. Les villages ne se transformeraient plus en abattoirs ou
en brasiers. Les sillons ne seraient plus creusés dans les champs
par les caissons et les roues de canons. On s'embrasserait et on se
réconcilierait entre peuples comme les deux empereurs venaient de le
faire dans cette cabine vitrée, sur ce plancher flottant, au milieu
d'un fleuve dont les deux rives semblaient ainsi jointes par un trait
d'union manifeste et superbe.
La joie éclatait partout. Même les plus enragés sabreurs n'étaient
pas fâchés de se reposer un peu et de revenir en France pour coucher
avec leurs femmes et montrer au peuple ébahi leurs cicatrices et leurs
galons.
Dans leur naïveté, ces braves prenaient pour une expression sincère,
pour une manifestation exacte de la pensée des souverains cette
embrassade décorative.
Les événements n'allaient pas tarder à leur prouver que la politique
n'a pas de cœur et que deux souverains peuvent s'entendre cordialement
et se combattre à mort ensuite.
Il ne faut pas faire la nature humaine pire qu'elle n'est. L'empereur
Alexandre fut peut-être franc et loyal, dans cette accolade donnée
à ce Napoléon, avec lequel il devait un jour refuser de traiter, le
considérant comme un bandit, comme un outlaw, comme un vaincu hors la
loi, parce qu'il n'était point né d'une reine, parce qu'il tenait sa
couronne de son épée et de sa gloire, parce qu'il personnifiait la
démocratie armée, le droit pour le génie de se substituer à l'hérédité,
à la noblesse du sang.
Alexandre était tout jeune. C'était un pur slave, par conséquent un
être nerveux et mobile, aux impressions fugaces, aux capricieuses
pensées, aux fragiles décisions. Il avait vingt-huit ans et, bien
que vaincu, il éprouvait une certaine vanité à s'être mesuré avec le
vainqueur de toute l'Europe, qui, à Eylau et à Friedland, ne l'avait
pas défait sans difficulté.
Les deux souverains, après leur embrassade, s'enfermèrent dans le
pavillon vitré et délibérèrent.
Un troisième personnage rôdait sur la rive droite, mélancolique,
mesquin, inspirant le dédain et peut-être la pitié. C'était le roi de
Prusse.
Frédéric-Guillaume n'avait pas été invité à accompagner les deux
empereurs. Il avait chargé Alexandre de plaider sa cause et attendait
avec anxiété le résultat de l'entrevue.
Une fois en tête-à-tête, Napoléon dit, avec cordialité, à Alexandre, en
fixant sur lui un de ces regards charmeurs, à la séduction pénétrante,
qui avaient tant de force:
—Pourquoi nous faisons-nous la guerre?... C'est l'Angleterre seule
qu'il nous faut battre!...
—Si vous en voulez à l'Angleterre et rien qu'à elle, nous serons vite
d'accord, répondit le czar. Je déteste autant que vous les Anglais,
ils m'ont trompé, ils m'ont abandonné au moment du péril.
—Si vous avez ces sentiments, la paix est faite! dit Napoléon en lui
serrant brusquement la main.
L'entretien se poursuivit sur tous les sujets de mécontentement que la
Russie pouvait avoir à l'égard de l'Angleterre.
Napoléon s'était juré de conquérir l'amitié d'Alexandre. Il s'emballait
sur cette idée de l'alliance russe. Il voyait l'Angleterre écrasée
définitivement et son rôle politique supprimé, par l'entente des deux
grands empires.
Désireux de charmer le jeune czar, Napoléon céda sur tous les points.
Il était vainqueur, et c'était lui qui recevait les conditions du
vaincu. Il sacrifia follement, dans cette heure décisive et funeste de
sa carrière, les intérêts les plus évidents de la France à la double
chimère d'avoir pour alliés les Cosaques et les Baskirs et de devenir
l'époux d'une princesse souveraine.
Alexandre ne fut pas alors le fourbe et le perfide que les Russes
ont voulu glorifier en lui, après coup. Il ne tendit aucun piège à
Napoléon. Ce fut celui-ci qui, affolé, grisé, abêti, à l'idée d'avoir
la Russie pour alliée, Alexandre pour ami et sa sœur pour épouse, lâcha
tout, céda tout, abandonna tout.
De toutes les fautes commises par Napoléon dans les dernières années
de son règne, une seule fut capitale: il devait à Tilsitt, maître
absolu de la situation, reconstituer le royaume de Pologne; il laissa
subsister la grande iniquité et ne donna pas à l'Occident sa sauvegarde
naturelle contre le panslavisme menaçant.
Cette faute a valu à la France Waterloo, Sedan et deux invasions.
Napoléon voulait séduire Alexandre dans cette entrevue fameuse, qui a
été souvent mal jugée, mal interprétée, et c'est lui qui a été conquis.
Pour plaire à son nouvel ami, l'Empereur sacrifia la Turquie, vieille
et solide alliée de la France. Il avait promis à la Porte Ottomane de
ne jamais traiter avec les Russes, convoitant toujours le débouché
sur la Méditerranée et la prise de Constantinople. Il oublia cette
promesse, qui était la résultante de toute la diplomatie française.
Il laissa entamer l'intégrité de l'Empire Ottoman. Il permit à
Alexandre de mettre la main sur la Moldavie et sur la Valachie.
L'appétit, à l'ogre russe, viendra en dévorant des territoires. Nous
en savons quelque chose aujourd'hui. Il sacrifie la Perse aux avidités
moscovites. Quant à la Pologne, malgré les pleurs et les charmes de la
belle comtesse Walewska, qui s'est donnée inutilement, il l'abandonne.
Cette barrière tutélaire, cet obstacle de poitrines valeureuses et
de régions difficiles à envahir, ne seront plus qu'une expression
historique, dont l'oublieuse postérité se moquera. L'Europe est livrée
aux crocs de l'ours du Nord. Il n'épargne même pas la Suède et jette en
pâture à Alexandre un morceau de Finlande à croquer.
Quoi d'étonnant que le czar se soit montré fort aimable, ait peloté le
vainqueur, et, faisant le bas courtisan, lui ait baisé la main avec une
obséquieuse affectation, jusqu'au jour où, fauve démuselé, conduit en
laisse par l'Angleterre, il viendra se ruer sur l'empire et mordre à la
gorge l'Empereur épuisé, pantelant à Fontainebleau, assommé à Waterloo.
En échange de tous ces dons positifs, de tous ces peuples livrés, de
tous ces territoires cédés, qu'offrait le bel Alexandre?
Des promesses, des sourires, des paroles aimables; il payait en monnaie
de singe, le jeune slave, et Napoléon, étourdi, fasciné, ébloui,
tombait en extase devant ces vaines grimaces.
Alexandre promettait et Napoléon donnait.
Le czar déclarait qu'il n'aimait plus l'Angleterre. Il s'engageait,
flattant la manie dynastique de Napoléon, à reconnaître les nouveaux
rois, ses frères, tout frais installés sur des trônes chancelants. A
quoi cela l'engageait-il? Au jour des désastres, le czar en serait
quitte pour laisser s'écrouler les trônes et s'évanouir les rois, un
instant reconnus par lui, par pure politesse, et c'est lui qui dans la
main de l'Angleterre, à laquelle il obéit comme la poignée de l'épée
aux doigts qui la tiennent, sera l'arme terrible enfoncée dans la gorge
du géant terrassé. C'est lui qui le saignera à mort et abandonnera sa
noble dépouille au léopard britannique.
Dissimulant sous des flatteries sa véritable impression, très froid,
très maître de soi, en face de Napoléon qui, avec son tempérament
méridional, se livrait, se confessait, se lâchait, Alexandre, voyant
avec quelle facilité, pour lui être agréable, Napoléon abandonnait des
alliés fidèles comme la Turquie et renonçait à la résurrection de la
Pologne, conçut certainement des doutes sur la solidité d'une alliance
française; dès ce moment il résolut de se réserver et de demeurer l'ami
du grand homme jusqu'à la première défaite.
Durant les autres entrevues qui se succédèrent à Tilsitt, neutralisé,
et où Alexandre prit constamment ses repas avec l'Empereur, celui-ci
imagina d'ouvrir à l'ambition de son hôte une perspective inattendue,
éblouissante...
Une révolution de palais avait assuré la déposition du sultan Sélim.
Napoléon crut habile de proposer à Alexandre le partage de l'empire
turc.
Le potentat moscovite goûta fort cette offre: à lui l'Orient, à
Napoléon l'Occident. On se partageait le globe comme deux héritiers
enfin d'accord, un champ longtemps litigieux.
A ce moment-là Alexandre s'écriait, plein d'enthousiasme pour Napoléon:
—Quel grand homme! Quel génie! quelles vues larges! quelle profondeur
d'esprit!... Ah! que ne l'ai-je connu plus tôt! que de fautes il m'eût
épargnées! que de grandes choses nous aurions accomplies ensemble!...
Le Slave aux impressions successives et aux sentiments changeants,
était certainement sincère lorsqu'il exprimait cette admiration
temporaire.
Il profita de l'influence qu'il acquérait de plus en plus sur Napoléon
pour plaider la cause du roi de Prusse.
On tenait à distance ce souverain sans royaume.
Les trois monarques prenaient leur repas en commun, puis après le
dîner, on se séparait, et les deux empereurs, laissant le roi de Prusse
se morfondre, s'enfermaient dans un salon et causaient longuement.
Le pauvre roi de Prusse, dont le partage des états était en jeu,
suppliait Alexandre de le défendre, d'obtenir de Napoléon qu'on ne le
réduisît pas aux anciens électorats de Brandebourg et de Saxe.
Il crut bien faire en rappelant auprès de lui sa femme. Sa beauté, sa
grâce et son esprit toucheraient sans doute Napoléon. Il s'agissait
par-dessus tout de conserver la place forte de Magdebourg.
La reine de Prusse, qui attendait dans la ville de Memel le résultat
des négociations, se hâta d'accourir.
Elle avait trente-deux ans et passait pour la plus belle femme de
l'Europe.
Elle essaya de séduire Napoléon, mais celui-ci, défiant, ferma les
yeux, se boucha les oreilles, et ne permit pas à la séduction d'entrer
dans son cœur.
La reine s'y prit maladroitement. Elle haïssait le vainqueur et
feignait mal une passion subite conçue pour lui. Elle jouait son rôle
de femme frappée du coup de foudre en actrice médiocre, permettant de
voir la leçon serinée et peu retenue.
A cette souveraine qui s'offrait pour racheter son royaume, Napoléon
opposa une froideur calculée et une fermeté glaciale.
Comme il lui présentait poliment une rose prise sur la table, au cours
d'une visite, la reine dit aussitôt d'une voix câline:
—Ah! sire, avec Magdebourg!...
Elle se pencha vers l'Empereur, respirant la rose, l'œil humide, le
sourire engageant, un peu comme une courtisane allumant le riche galant
attiré et elle lui murmura:
—Ah! sire, si vous vouliez être généreux... être bon!... comme on vous
bénirait!... comme on vous aimerait...
Napoléon interrompit sèchement cette souveraine minaudant et faisant de
trop significatives avances:
—Votre Majesté devrait savoir mes intentions, dit-il, je les ai
communiquées à l'empereur de Russie, pour qu'il se chargeât de les
faire connaître au roi Guillaume, puisque l'empereur Alexandre avait
bien voulu être médiateur entre nous. Ces intentions sont invariables.
Ce que j'ai fait, madame, je ne puis même vous cacher que je ne l'ai
fait que pour l'empereur de Russie...
Et, saluant, il se retira.
C'était sec et raide. La reine de Prusse, humiliée comme femme dont on
refusait la possession, se trouvait définitivement dépossédée comme
souveraine. Elle en conserva une haine irréconciliable contre Napoléon
et contre la France.
Quant à son faible et un peu ridicule mari, il se montra plus sensible
aux affronts que lui fit subir Napoléon, affectant de le traiter comme
une non valeur couronnée, que de la perte de la moitié de ses provinces.
A une partie de cheval surtout il avait été cruellement froissé.
Napoléon, qui toujours tenait sa monture en avant, s'était mis à
partir en sifflotant, laissant le roi de Prusse auprès de Duroc,
demandant timidement:
—Faut-il le suivre?...
Le roi vaincu se ressouvint de son humiliation, quand vainqueur, à
son tour, il se montra impitoyable pour celui qui, en somme, l'avait
épargné.
Si Napoléon commit à Tilsitt la faute énorme en s'abandonnant à la
chimère d'une alliance russe, il fit aussi la faute secondaire de
ne pas écraser son ennemi, de ne pas morceler les états prussiens.
Il n'abattit cette puissance que juste assez pour donner au peuple
allemand le désir de la revanche et pour ranimer son patriotisme. Il y
avait aussi un autre moyen qui consistait à ménager l'amour-propre du
roi de Prusse et à s'en faire un ami, un protégé. Frédéric-Guillaume
n'eût pas demandé mieux. Mais il n'avait ni sœur, ni parente à donner
comme épouse à Napoléon. Il fut sacrifié.
La paix de Tilsitt fut signée le 6 juillet 1807. Le lendemain, les
souverains échangèrent les ratifications.
Napoléon portait le grand cordon de Saint-André, Alexandre le grand
cordon de la Légion d'honneur.
La garde impériale russe et la vieille garde, rangées en bataille,
faisaient la haie.
Napoléon fit sortir un grenadier russe et lui attacha lui-même
la croix de la Légion d'honneur sur la poitrine, au milieu des
applaudissements des deux armées.
Puis, les tambours battant aux champs, les deux empereurs
s'embrassèrent une dernière fois et se séparèrent.
Cette entrevue mémorable était terminée. La France était glorieuse,
triomphante. Napoléon dominait l'Europe respectueuse, éblouie.
Alexandre emportait une vive admiration pour le général parvenu, plus
des concessions fort avantageuses pour un souverain à qui les armes
avaient été contraires.
Le roi de Prusse payait les frais de l'alliance.
Disparu, caché à Memel, auprès de sa reine en pleurs,
Frédéric-Guillaume ruminait la vengeance. On l'avait frappé, assez fort
pour l'exaspérer, trop faiblement pour le mettre hors d'état de prendre
sa revanche.
Et Napoléon, entraîné par son imagination, attiré par le mirage de
l'alliance russe, debout sur le faîte où la victoire l'avait monté,
allait commencer à descendre le versant fatal, au bas duquel étaient le
désastre, l'abdication, l'exil, la mort.
IV
L'ALLIANCE AUTRICHIENNE
Trois années s'écoulèrent sans que Napoléon donnât suite à ses projets
de divorce et cherchât à réaliser son rêve de l'alliance russe,
consolidée par un mariage avec la grande-duchesse Anne.
La guerre d'Espagne, la campagne d'Autriche avaient rempli ces années.
Ce désir d'avoir un héritier et de fonder sa dynastie sur un mariage
avec la fille ou la sœur d'un souverain grandissait cependant, de plus
en plus, dans le cœur de Napoléon.
A Erfurt, il s'était ouvert nettement à son bon ami l'empereur
Alexandre de son souhait de cimenter l'alliance en devenant son
beau-frère.
Le czar avait accueilli, sans sourciller, ce projet. Il n'avait fait
qu'une seule objection: la résistance de l'Impératrice-mère.
Alexandre, en même temps, insista pour que la Pologne fût à jamais
effacée comme nation et qu'aucune pensée de relèvement de ce malheureux
pays ne pût naître, en quelque circonstance que ce soit.
Des négociations secrètes, en vue d'une alliance avec la
grande-duchesse, furent entamées par M. de Talleyrand et M. de
Champagny...
Un conseil privé fut convoqué par l'Empereur, le 21 janvier 1810, pour
examiner cette grave affaire.
En firent partie: l'archichancelier Cambacérès, le roi Murat, Berthier,
M. de Champagny, l'architrésorier Lebrun, le prince Eugène, Talleyrand,
Garnier, président du Sénat; Fontanes, président du Corps législatif;
Maret, remplissant l'office de secrétaire.
L'Empereur présidait. Il annonça son projet de faire rompre son mariage
avec Joséphine et demanda l'avis de ses conseillers sur le choix de la
nouvelle épouse.
—Ecoutez, leur dit-il, le rapport de M. de Champagny, ensuite vous
voudrez bien me donner votre avis.
M. de Champagny présenta un rapport sur les trois alliances entre
lesquelles il était possible de choisir: l'alliance russe, l'alliance
saxonne, l'alliance autrichienne.
Après avoir examiné les qualités personnelles des trois princesses,
la fille du roi de Saxe se trouvait un peu mûre, mais une femme d'un
rare mérite; l'archiduchesse d'Autriche était belle, bien portante,
élevée admirablement; la sœur d'Alexandre, plus jeune, appartenait
malheureusement à une religion qui n'était pas celle de la France et
sa présence sur le trône créerait des difficultés religieuses. Il
faudrait notamment installer une chapelle grecque aux Tuileries. M. de
Champagny, ancien ambassadeur à Vienne, conclut, au point de vue des
avantages politiques, à l'union avec la princesse autrichienne.
Napoléon, après ce rapport, recueillit les avis, en commençant par les
personnes les moins susceptibles de donner un conseil judicieux. Lebrun
se prononça pour le mariage saxon. Le prince Eugène et Talleyrand
se déclarèrent partisans de la maison d'Autriche. Garnier approuva
Lebrun, disant que l'alliance saxonne ne compromettait aucun intérêt et
remplissait le but principal de l'Empereur: la naissance d'un héritier.
M. de Fontanes s'éleva contre la présence à Paris d'une impératrice non
catholique. Maret approuva le choix de l'archiduchesse. Berthier parla
comme lui. Mais Murat protesta contre un mariage qui réveillerait les
fâcheux souvenirs de Marie-Antoinette. On verrait dans cette union un
retour à l'ancien régime. L'archichancelier Cambacérès, consulté le
dernier, opina pour l'alliance russe. Il estima l'antagonisme séculaire
de l'Autriche un danger permanent pour le trône, qu'un mariage ne
ferait pas cesser. La Russie, éloignée de la France, n'avait pas de
raisons de devenir son ennemie; et la guerre avec elle serait plus
dangereuse, plus incertaine qu'avec l'Autriche. Il conclut donc à
l'alliance russe.
L'Empereur congédia le conseil, après l'avoir remercié, et ajourna sa
résolution.
Des pourparlers se continuaient avec la Russie, en vue d'obtenir le
consentement de l'Impératrice-mère. M. de Caulaincourt, envoyé auprès
de l'empereur Alexandre, pour cette négociation, avait fixé un délai.
La cour de Russie, désireuse de traîner les choses en longueur, ne se
pressait pas de répondre.
On opposait l'état de santé de la grande-duchesse. On exigeait aussi
une chapelle grecque avec des prêtres orthodoxes aux Tuileries.
Toutes ces lenteurs irritèrent Napoléon. Son tempérament brusque le
poussa à rompre.
Il sentait, sous ces retards, une défiance à son égard, une répugnance
à lui donner pour épouse une fille des czars. La question de la
chapelle grecque le froissait. Il était blessé, en outre, de la
condition qu'on lui imposait de ne jamais rétablir le royaume de
Pologne.
Sa résolution fut bientôt prise de renoncer à l'alliance russe.
Mais il fallait d'abord rompre avec Joséphine.