absences.
Chaque fois que Napoléon l'appelait: «monsieur le duc», il tressaillait
comme s'il se fût agi d'une personne étrangère à qui la parole était
adressée.
Napoléon parfois aimait à plaisanter.
Il savait Lefebvre honnête et pauvre.
Il l'avait fait duc, il voulait le faire riche.
A table, en tiers avec Berthier, il lui dit brusquement:
—Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc?
—Mais oui... sire!... j'aime le chocolat si vous le voulez, j'aime
tout ce que vous aimez, moi!...
—Eh bien! je vais vous en donner une livre... c'est du chocolat de
Dantzig... il est juste que vous goûtiez des produits de cette ville,
puisque vous l'avez conquise...
Lefebvre s'était incliné, gardant le silence. Il ne comprenait pas
toujours très bien ce que l'Empereur lui disait. Il craignait souvent
de répondre une bêtise. Alors, il se taisait et attendait.
Napoléon s'était levé. Il avait pris sur une petite table une cassette,
d'où il sortit un paquet long ayant à peu près la forme d'une livre de
chocolat enveloppé.
Il le donna au maréchal en disant:
—Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat. Les petits cadeaux
entretiennent l'amitié.
Lefebvre prit sans façon le paquet, le fourra dans la poche de son
uniforme et se rassit à table en disant:
—Sire, je vous remercie, je donnerai ce chocolat-là à l'hôpital...
c'est excellent, paraît-il, pour les malades...
—Non! fit l'Empereur en souriant, gardez-le pour vous... je vous en
prie!...
Lefebvre salua et grommela:
—Drôle d'idée qu'a l'Empereur de me fourrer du chocolat comme à une
petite maîtresse!...
Le déjeuner se poursuivait.
Un pâté représentant la ville de Dantzig, chef-d'œuvre du cuisinier
impérial, fut servi.
L'Empereur, avant de l'entamer, s'arrêta et dit:
—On ne pouvait donner à ce pâté une forme qui me plût davantage! A
vous le signal d'attaquer, monsieur le duc, voilà votre conquête... à
vous d'en faire les honneurs!
Et il passa le couteau à Lefebvre qui découpa le pâté auquel les trois
convives donnèrent un vigoureux coup de dent.
Le maréchal rentra chez lui enchanté de l'amabilité de son souverain.
—Quel dommage que Catherine n'ait pas été là! dit-il en soupirant...
jamais Sa Majesté n'a été de meilleur poil... mais quel singulier
cadeau que ce chocolat de Dantzig!...
Et machinalement il défit le paquet remis par Napoléon.
Il y avait sous le papier de soie, entassés par liasses, trois cent
mille francs en billets de banque.
C'était le cadeau fait au nouveau duc pour soutenir son rang.
Depuis ce temps, entre troupiers, car Lefebvre ne cacha nullement
le bienfait de l'Empereur, on appela toute aubaine, tout rabiot, du
«chocolat de Dantzig».
La faveur dont le maréchal jouissait auprès de l'Empereur servait
sans doute à protéger sa femme contre les médisances et les propos
aigres-doux.
Toutefois, les deux sœurs de Napoléon et les dames qui cherchaient à
leur plaire ne voulaient pas manquer une occasion aussi propice que la
réception de l'Impératrice pour l'humilier et lui rappeler son humble
origine.
Les circonstances favorisaient les venimeuses pécores.
Catherine Lefebvre, en grand costume, la tête surchargée d'un panache
de plumes d'autruche blanches dominant l'échafaudage de sa coiffure
savante, traînant sa robe de cour, chef-d'œuvre de Leroy, et fort
embarrassée de son long manteau de velours bleu ciel semé d'abeilles
d'or, avec la couronne ducale brodée aux coins, s'avança radieuse et
pourtant intimidée sur le seuil du salon.
La Sans-Gêne, cette fois, était gênée.
Elle avait répété, le matin, avec Despréaux, le cérémonial de sa
présentation en qualité de duchesse, ayant rang à côté des reines
auprès de l'Impératrice, et tout en veillant à ne point s'empêtrer dans
sa traîne, elle repassait mentalement son rôle.
L'huissier, court, rougeaud, majestueux, qui bien des fois auparavant
l'avait introduite aux Tuileries, la voyant avancer, s'empressa
d'annoncer de sa plus belle voix:
—Madame la maréchale Lefebvre!
Catherine se retourna à demi, murmurant:
—Il ne sait pas son rôle, le larbin!
L'Impératrice, cependant, descendant de son trône, venait au devant de
la maréchale.
Toujours gracieuse, Joséphine accueillit ainsi la femme du conquérant
de la place forte septentrionale:
—Comment se porte madame la duchesse de Dantzig?
—Je me porte comme le Pont-Neuf! répondit sans façon Catherine, et
Votre Majesté pareillement, je suppose?...
Et se tournant vers l'huissier, imperturbable:
—Hein! ça te la coupe, fiston! dit-elle avec un geste de satisfaction.
Elle prit place dans le cercle des dames, au milieu de rires étouffés
et de clignements d'yeux railleurs.
Bien que l'Impératrice cherchât à la mettre à son aise, en lui
adressant de bienveillantes paroles, Catherine s'aperçut qu'on se
moquait d'elle.
Elle se pinça les lèvres, se retenant pour ne pas apostropher les
insolentes et leur clore le bec.
—Qu'ont-elles donc après moi, toutes ces chipies-là? murmura-t-elle.
Ah! si l'Empereur était ici, ce que je me donnerais le plaisir de leur
lâcher ce que j'ai sur le cœur!...
Comme la conversation prenait un tour assez vif parmi les dames, et
que la pauvre duchesse se trouvait sur le tapis, enrageant de ne
pas répondre, un personnage rasé, à mine discrète et à physionomie
chafouine, que la plupart des courtisans considéraient avec une
attention qui semblait à la fois méprisante et craintive, s'approcha
d'elle.
—Vous ne me reconnaissez pas, madame la duchesse? dit-il en saluant
obséquieusement.
—Pas précisément, répondit Catherine, je jurerais pourtant que je vous
ai vu quelque part...
—C'est exact!... nous sommes de vieilles connaissances... Quand vous
n'étiez pas encore au rang élevé où j'ai l'honneur de vous saluer...
—Vous voulez dire quand j'étais blanchisseuse?... Oh! ne vous gênez
pas, monsieur, je ne rougis pas de mon ancien état. Lefebvre non plus!
J'ai conservé dans une armoire mon modeste costume d'ouvrière; il a
gardé, lui, son uniforme de sergent aux gardes-françaises!...
—Eh bien! madame la duchesse, reprit l'homme doux, à la parole
onctueuse, et dont l'allure avait un peu du prêtre et beaucoup du
bandit, à cette époque déjà lointaine, dans un bal populaire où j'eus
le plaisir de me trouver en votre compagnie... j'étais votre client...
presque votre ami... un sorcier vous fit la prédiction que vous seriez
un jour duchesse...
—Oui, je me souviens de ce diseur de bonne aventure... Bien des fois,
avec Lefebvre, nous avons rappelé ces souvenirs... Et ne vous a-t-il
rien raconté à vous, le sorcier?
—Si fait!... j'ai eu aussi mon horoscope... et, comme pour vous, il
s'est réalisé...
—Vraiment! et que vous avait-il prédit?
—Que je serais un jour ministre de la police!... et je le suis! ajouta
le personnage avec un fin sourire.
—Vous êtes M. Fouché! fit Catherine tressaillant, un peu inquiète du
voisinage de cet homme redoutable, en qui, avec l'instinct des femmes,
elle flairait le traître.
—Pour vous servir, madame la duchesse! dit tout bas, en s'inclinant,
le félin courtisan.
Et il reprit aussitôt, faisant ses offres de services, car voyant
la faveur dont Lefebvre et sa femme recevaient les témoignages de
l'Empereur, il cherchait à se concilier les bonnes grâces de la
nouvelle duchesse:
—Vous aurez ici pas mal de rivales, d'ennemies même, madame la
duchesse, permettez-moi de vous avertir de certains périls... Ne
donnez pas à ces dames le plaisir de profiter de quelques ignorances,
de quelques imprudences de langage, dont vous ne craignez pas de leur
offrir la pâture...
—Vous êtes bien honnête, monsieur Fouché! j'accepte votre offre!
répondit avec bonhomie Catherine. Vous m'avez connue dans le temps,
vous savez bien, vous, que je ne fais pas de manières... Mais je
n'ignore pas qu'il y a des choses qu'il ne faut pas dire en société...
Seulement je ne me rends pas toujours compte, je laisse aller ma langue
et va te faire fiche!... vous comprenez ça, vous qui, en votre qualité
de ministre de la police, devez être un malin!...
—Il y a des choses que je sais, d'autres qui m'échappent, répondit
modestement Fouché... Tenez, madame la duchesse, voulez-vous
m'autoriser à vous crier casse-cou, comme au jeu de colin-maillard,
lorsque vous vous avancerez, trop hardiment, à l'aveuglette, parmi les
chausse-trapes dont cette cour est, comme toutes les cours d'ailleurs,
largement munie?...
—Volontiers, monsieur Fouché, vous m'obligerez infiniment; je suis si
ignorante des usages des palais, moi, qui n'ai quitté le fer à repasser
que pour porter le bidon de la cantinière!
—Eh bien! madame la duchesse, observez-moi et quand je taperai, comme
ceci, avec les deux doigts, sur ma tabatière, arrêtez-vous... il y aura
casse-cou!
Et Fouché donna deux légers coups sur la boîte d'écaille où il puisait
son tabac.
—C'est entendu, monsieur Fouché, je ne vous perdrai pas de vue, ni
vous, ni votre tabatière...
—Ma tabatière surtout!
Et cet arrangement fait, tous deux suivirent l'Impératrice qui
engageait ses invités à passer dans le salon voisin où une collation
était préparée.
II
LA REVANCHE DE CATHERINE
Les propos médisants et les commérages caustiques avaient accompagné la
maréchale Lefebvre dans la salle du souper.
La reine de Naples et sa sœur Elisa avaient groupé autour d'elles
quelques bonnes amies, faisant des gorges chaudes sur la duchesse
improvisée.
Caroline montrait, sous l'éventail, un billet écrit par la maréchale à
Leroy, le costumier de la cour, procuré à prix d'or, et où se lisait
cette rédaction singulière: «Veuillez, M. Leroy, ne pas manquer de
m'apporter demain ma robe de _catin_...»
Elisa racontait que la duchesse se présentant chez elle, en compagnie
de la maréchale Lannes, avait dit à l'huissier:
«Annoncez la maréchale Lefebvre et la celle à Lannes.»
Une autre anecdote plus croustilleuse était même encore à l'actif
de la pauvre Catherine, devenue le plastron de toutes ces pimbêches
couronnées.
Un jour, un diamant assez beau, qu'elle gardait dans un écrin,
disparut. La maréchale s'aperçut assez promptement de cette perte. Elle
soupçonna un frotteur qui, seul, avait pu s'introduire dans la chambre
où était le bijou.
Le chevalier de l'encaustique niait énergiquement.—Qu'on le fouille!
dit un agent de police que les domestiques, craignant d'être
soupçonnés, avaient été quérir.
L'homme fut l'objet d'une perquisition en règle. On le déshabilla même.
Rien ne fut trouvé.
—Mes enfants, vous n'y connaissez rien! dit la maréchale qui assistait
à la fouille... Si vous aviez, comme moi, vu à l'œuvre Saint-Just,
Lebas, Prieur et les autres commissaires de la Convention aux armées,
qui à chaque instant faisaient fouiller des soldats, des sergents, des
colonels aussi, qui chapardaient chez l'habitant, vous sauriez qu'il
y a d'autres cachettes pour les filous que les poches, les bas ou les
chapeaux... Laissez-moi faire!
Alors, avec un sans-façon qui eût été plaisant sans la gravité de
l'affaire pour le voleur, la maréchale explora l'individu mis à nu
devant elle et retira le diamant caché dans une cavité intime, que
l'agent n'avait pas jugé à propos de sonder.
L'aventure fit du bruit, et les bonnes âmes de la cour ne se tenaient
pas de rire, quand sur leurs instances hypocrites, naïvement, la
maréchale narrait les détails de son exploration.
Elisa voulait se donner la joie de faire raconter à nouveau l'histoire
de la fouille devant l'Impératrice.
Elle mettait donc Catherine sur la voie et celle-ci allait tomber en
plein dans le piège, quand une légère toux la fit se retourner.
Fouché, à quelques pas d'elle, tapait nerveusement sur sa tabatière.
—Diable! il me crie casse-cou!... j'allais encore lâcher quelque
sottise! se dit-elle... heureusement que Fouché m'avertit... Je le
suppose une franche canaille, mais il peut donner un bon avis...
Et aussitôt, intelligente et primesautière comme elle l'était, l'idée
lui vint de donner une leçon à toutes ces fausses grandes dames, qui
n'étaient riches, superbes, éblouissantes, que par le hasard de la
richesse et la bonté de Napoléon.
Elle s'avança au milieu du cercle moqueur, et regardant bien en face
Caroline et Elisa, leur dit, avec une ironie qui les démonta:
—Parbleu! majesté, et vous, madame la princesse, vous faites bien
de l'honneur à une pauvre femme comme moi parce qu'elle a réussi à
surprendre un voleur... un méchant voleur... un voleur de rien du
tout... un domestique, un frotteur, qui n'était ni maréchal, ni roi,
ni apparenté à l'Empereur... ce sont ces filous de peu que l'on prend,
mesdames; les autres, on les regarde, on les salue!... En vérité, j'ai
eu tort et j'aurais dû laisser le diamant volé à ce malheureux, lorsque
tant de voleurs couronnés viennent piller l'Empire et se partager les
dépouilles de notre pauvre pays de France!...
Les paroles de Catherine produisirent un effet foudroyant dans le
brillant entourage de la reine de Naples.
Fouché s'était avancé de quelques pas et multipliait les frappements de
l'index et du médius sur sa tabatière.
Mais Catherine était lancée. Elle ne voulait pas s'arrêter.
Faisant donc la sourde oreille, elle continua en regardant avec
hardiesse les dames consternées:
—Oui, l'Empereur est trop bon... trop faible... Il laisse, lui qui
ne sait pas ce que c'est que l'argent, lui sobre, économe, et qui
vivrait avec une solde de capitaine, tous ceux que sa faveur a pris
dans les rangs les plus humbles de la société, piller, ravager, voler
ouvertement et consommer la substance des peuples. Ce ne sont pas les
frotteurs qui s'emparent des bijoux laissés dans les appartements, ce
sont les maréchaux, ce sont les souverains que l'Empereur a faits qu'on
devrait déshabiller et fouiller à fond!...
Sa voix tremblait de colère. Forte de l'incontestable probité de
Lefebvre, l'honneur fait soldat, Catherine Sans-Gêne fouaillait en
plein visage toutes ces femmes insolentes dont les maris parvenus
volaient l'empire en attendant qu'ils trahissent l'Empereur.
Caroline de Naples était audacieuse, et l'orgueil d'être reine lui
donnait une audace plus grande:
—Madame la duchesse voudrait peut-être nous ramener à l'époque des
vertus républicaines! fit-elle avec un ricanement méprisant. Oh! le
beau temps vraiment où l'on se tutoyait et où l'on était suspect quand
on se lavait les mains!...
—N'insultez pas les soldats de la République! dit Catherine d'une voix
frémissante, ils furent tous des héros... Lefebvre en était!... Ils ne
se battaient pas, comme vos maris, comme vos amants, mesdames, pour
conquérir des grades, des privilèges, des dotations, pour rançonner les
provinces et piller les trésors publics... Les soldats de la République
combattaient pour affranchir les peuples opprimés, pour délivrer les
hommes en servitude, pour glorifier la France et défendre sa liberté...
Ceux qui sont venus après se sont battus bravement, sans doute, mais
les profits de la Gloire, plus que la Gloire elle-même, voilà ce qui
les attire... Ce qu'ils cherchent surtout dans la victoire, c'est
le butin qui suit les charges de cavalerie que conduit, d'ailleurs
héroïquement, votre roi Murat... L'Empereur ne voit pas que le jour
où la fortune se lassera de le servir, le jour où il n'y aura plus
de pillage à entreprendre, mais où il faudra défendre, avec l'aigle
blessé, le sol de mon Alsace envahie, peut-être la terre de Champagne,
tous ces beaux vainqueurs demanderont à se reposer... pas un ne voudra
se battre pour l'honneur et pour la patrie... tous réclameront la paix,
tous prétendront que la France a été épuisée, surmenée, et qu'elle
aspire au repos... Ah! notre cher Empereur les regrettera les soldats
de la République!... Quand il cherchera autour de lui les amis du
danger, les soldats du péril, il ne trouvera que des époux de reine qui
voudront conserver leur trône d'un instant!...
Chacune des paroles de Catherine cinglait en plein visage les
princesses démontées.
Elisa se leva brusquement, disant à Caroline:
—Retirons-nous, ma sœur, nous ne saurions répondre en son langage
à une blanchisseuse dont la faiblesse de notre frère a fait une
duchesse!...
Toutes deux quittèrent la salle avec des airs offensés, après un bref
salut à l'Impératrice qui ne comprenait rien à la colère de ses
hautaines belles-sœurs.
Fouché s'était rapproché de Catherine.
—Vous avez eu la langue un peu vive, madame la duchesse, dit-il, avec
son sourire effacé d'ancien oratorien... J'avais cependant prodigué les
avertissements... sur ma tabatière... mais vous étiez partie, rien ne
vous arrêtait...
—Rassurez-vous, monsieur Fouché, dit avec calme Catherine, je
raconterai tout à l'Empereur, et quand il saura comment les choses se
sont passées, l'Empereur m'approuvera!...
III
L'ALLIANCE RUSSE
La France, le 22 juin 1807, était victorieuse partout.
Lefebvre avait pris Dantzig; le 14 juin, Napoléon avait battu l'armée
russe à Friedland et Soult s'était emparé de Kœnigsberg.
Le 14 juin était un anniversaire glorieux, et Napoléon, superstitieux,
livra avec confiance la bataille ce jour, qui était celui de la date de
Marengo.
L'armée russe tout entière, commandée par le général Benningsen,
marchait sur la ville de Friedland pour couvrir Kœnigsberg menacé.
La rivière l'Alle serpente autour de Friedland. Plusieurs ponts
existaient sur ce cours d'eau.
Le maréchal Lannes, avec 10,000 hommes comprenant les grenadiers et les
voltigeurs d'Oudinot, avec des hussards, des dragons, sous les ordres
de Grouchy, vint barrer le chemin à l'armée russe.
A trois heures du matin le feu commença.
L'action devait être décisive. C'était l'effort brusque et complet de
toutes les forces dont l'empereur de Russie disposait. Alexandre avait
promis à Frédéric-Guillaume de tenter un suprême combat pour sauver la
Prusse.
Lannes, avec des forces trop inférieures, se trouvait en péril, quand
Mortier entra en ligne avec la division Dupas. A ce moment, le maréchal
Mortier eut son cheval abattu sous lui par un boulet de canon. Pour
lui aussi la destinée n'avait pas encore marqué l'heure fatale. Ce
n'est pas sous le feu de l'ennemi, au milieu de la mêlée qu'il devait
rencontrer la mort: bien des années plus tard, sur le boulevard du
Temple, à une revue de la garde nationale, les projectiles de la
machine de Fieschi, visant Louis-Philippe, devaient l'abattre.
La résistance de Lannes permit à Napoléon d'arriver.
Il galopait, radieux, confiant, en avant de son escorte, impatient de
prendre part à l'action et de commander en personne la victoire.
Oudinot, tout sanglant, son uniforme troué, lui cria en passant:
—Hâtez-vous, sire, mes grenadiers n'en peuvent plus... mais
donnez-moi du renfort et je f... tous les Russes à la rivière!
Napoléon fit un signe de la main et, arrêtant son cheval, braqua sa
lunette sur le champ de bataille.
La journée était déjà avancée. Lannes, Mortier, Ney, qui l'entouraient,
conseillèrent de remettre au lendemain la bataille. On aurait le temps
de rassembler toute l'armée.
—Non! répondit l'Empereur, il faut continuer ce que vous avez si bien
commencé... on ne surprend pas deux fois l'ennemi en pareille faute!...
Et il expliqua à ses maréchaux attentifs comment il comptait battre
sur-le-champ les Russes, qui ne pouvaient se déployer dans la plaine,
gênés qu'ils étaient par le cours sinueux de l'Alle.
Avec une clairvoyance et une promptitude merveilleuses, il décida
d'occuper la ville de Friedland, qui formait le fond de la cuvette
de l'Alle. Il fallait donc enlever d'abord les ponts formidablement
défendus. On attaquerait à droite, et l'on pousserait devant soi les
Russes acculés à la rivière. Pour réussir cet audacieux mouvement
tournant que Napoléon devait diriger, il lui fallait charger un chef
sûr et intrépide de la prise des ponts.
Ce fut à Ney, le brave des braves, qu'il s'adressa.
Il le prit brusquement par le bras et, lui montrant Friedland:
—C'est là qu'il faut aller, dit-il. Marchez droit devant vous, sans
regarder ni derrière, ni autour... Enfoncez dans cette masse d'hommes
et de canons... Enlevez les ponts... Entrez dans Friedland, coûte que
coûte... Ne vous inquiétez pas de ce qui se passera à votre droite,
à votre gauche, ni sur vos derrières. Je suis là avec l'armée pour
y veiller... Allez, maréchal, et donnez à Marengo un anniversaire
immortel!...
Ney partit avec un tel enthousiasme que l'Empereur dit, en le montrant
à Mortier:
—Ney, ce n'est plus un homme, c'est un lion!
Tandis que le héros destiné à périr sous les balles des assassins de la
Restauration, marchait vers les ponts que gardaient si énergiquement
les Russes, l'Empereur rassembla ses généraux et, avec un sang-froid
prodigieux, leur dicta à tous ses instructions, de peur que dans le
trouble de cette hardie manœuvre des points fussent omis ou des ordres
oubliés.
Il plaça Ney à droite, Victor entre Ney et Lannes, Mortier un peu en
arrière, puis la division des braves Polonais commandés par Dombrowski
et les dragons de Latour-Maubourg.
L'armée française ainsi échelonnée formait une masse imposante de
quatre-vingt mille hommes.
L'ordre bien donné de ne pas marcher en avant sur la gauche et
d'attendre que les Russes fussent écrasés à droite, fut bien compris,
admirablement exécuté.
Le feu avait presque cessé. Les Russes pensaient la bataille terminée,
au moins pour ce jour-là.
Dans un silence, semblable à ces lourdes accalmies qui précèdent le
fracas d'un orage, l'armée se massait et prenait ses dispositions de
combat.
Un signal devait être donné par une batterie de vingt pièces de canon,
auprès de laquelle se plaça Napoléon.
Napoléon, comme le cavalier prudent, laissait souffler ceux qui
portaient sa fortune et la gloire de la France.
Résistant aux impatientes demandes des généraux et des soldats qui
voulaient aborder l'ennemi, avec calme il attendait que le mouvement
tournant qu'il avait combiné fût commencé.
Alors il donna le signal.
Ney lança ses hommes en avant. Ce fut une descente dans une fournaise.
L'artillerie russe couvrait de mitraille les assaillants. Un instant
les ravages furent si terribles, car des files entières d'hommes
étaient emportées par les boulets venant de face et de côté, que
l'infanterie de la division Bisson hésita, s'arrêta.
Napoléon ordonna alors sur-le-champ au général Sénarmont de se
transporter avec son artillerie en face des batteries russes.
Audacieusement, sous le feu de l'ennemi, le général disposa ses pièces.
On se battit d'une rive à l'autre, à coups de canon, à portée de fusil.
Les Russes, écrasés par ce feu roulant, tombent d'eux-mêmes dans la
ratière que leur a tendue Napoléon. La garde impériale alors, cachée
dans un ravin, se montre et, baïonnette au canon, aborde enfin les
vaillants soldats russes.
Ce fut une épouvantable et glorieuse boucherie, la fête horrible de
l'arme blanche. Un combat des temps anciens. Les Russes perdent du
terrain. Les ponts sont enlevés, incendiés, et le maréchal Ney rejoint
le général Dupont au milieu de Friedland en flammes.
Alors Napoléon, comme un mécanicien qui pousse et manœuvre à son tour,
à son heure, les leviers d'une machine bien réglée, donna l'ordre de
porter toute l'armée en avant. La poussée fut formidable. L'armée russe
en débandade s'évanouit dans l'obscurité. Il était dix heures du soir
et Napoléon, victorieux, descendant de cheval, mordit dans un morceau
de pain de munition que lui tendit un soldat. C'était son premier repas
de la journée.
Au moment où il s'approchait d'un feu de bivouac pour sécher ses bottes
mouillées au passage d'un ruisseau, une immense clameur s'éleva des
rangs du corps d'armée de Lannes:
—Vive l'Empereur d'Occident! criaient les soldats enthousiasmés.
Napoléon n'eut aucun mouvement de satisfaction et d'orgueil en
entendant ce titre nouveau dont le saluaient ses soldats.
Il réfléchit et murmura:
—Empereur d'Occident! c'est un beau nom... un grand rôle... Ah! si
l'empereur Alexandre voulait s'entendre avec moi!... à nous deux nous
pourrions nous partager le monde!...
Et un soupir s'échappa de sa poitrine.