Montespan, les Maintenon, les Pompadour et les du Barry de l'ancienne
monarchie, lui faisait accepter des relations avec de suspectes
aventurières comme madame de Vaudey.
Cette femme intrigante et coquette était la fille d'un militaire
célèbre, Richaud d'Arçon qui avait pris Bréda et fait les plans de
la campagne de Hollande; mariée au capitaine de Vaudey, elle fut
nommée dame du palais en 1804 et accompagna l'Impératrice aux eaux
d'Aix-la-Chapelle. Ce fut au cours de ce voyage où Napoléon avait été
rejoindre Joséphine, qu'il la connut. Napoléon s'en dégoûta un jour
qu'elle simula un suicide pour lui soutirer une somme considérable.
Malheureusement pour elle, sa lettre fut remise trop promptement à
l'Empereur; l'aide de camp de service qu'il envoya, avec l'argent
sollicité, trouva madame de Vaudey, dans sa maison d'Auteuil, présidant
un joyeux souper et ne pensant pas du tout l'achever promptement chez
Pluton. Cette femme, par la suite, calomnia et insulta Napoléon dans
des mémoires ridicules, publiés par Ladvocat. Elle alla même offrir ses
services au prince de Polignac, proposant d'attirer l'Empereur dans un
guet-apens et de le faire assassiner.
Parmi les amoureuses subalternes, on doit mentionner mademoiselle
Lacoste, petite blondinette qui n'était pas admise au salon de
l'Impératrice et se tenait dans l'antichambre, puis Félicité, fille
d'un huissier de l'Empereur et qui avait pour fonction d'ouvrir la
porte à Leurs Majestés; madame Gazzani, lectrice recommandée par M. de
Rémusat, qui n'avait pas réussi à caser sa femme dans le lit impérial;
mademoiselle Guillebeau lui succéda. Elle se trouvait confinée dans
une modeste chambre, sous les combles, quand Roustan, le mameluck
de Napoléon, vint brusquement l'avertir de la visite du souverain.
Elle perdit sa double situation de lectrice et de maîtresse par une
maladresse: une lettre fut surprise où sa mère:—oh! les mères de
lectrices!—lui donnait des conseils infiniment trop pratiques. La
digne maman lui recommandait de tâcher à tout prix d'avoir un enfant
de l'Empereur, ou de faire croire qu'elle était grosse de lui.
Mademoiselle Guillebeau fut renvoyée sur l'heure. La Restauration la
récompensa des méchants propos qu'elle tint sur l'Empereur en nommant
son mari, un M. Sourdeau, consul de France à Tanger.
Enfin, après Eléonore de la Plaigne, dont la maternité avait si
fortement remué Napoléon, apparut la véritable maîtresse de
l'empereur, celle qu'il a aimée profondément et qui lui est restée
fidèle jusqu'à l'exil—pas au delà, il est vrai—la comtesse Walewska,
la belle Polonaise.
Pendant le siège de Dantzig, l'Empereur allant à Varsovie, reçut à
un relais de poste les compliments et un bouquet d'une députation
de notables. La dame qui lui remit le bouquet était une très jeune
personne, presque une enfant, blonde, rose, toute mignonne et
charmante, avec de grands yeux bleus, candides.
Duroc la présenta pour qu'elle débitât son compliment. Elle demeura
troublée, plus ravissante encore dans son émotion, en présence de
l'Empereur. Celui-ci la rassura de quelques paroles, où il y avait de
la bienveillance, et prenant son bouquet, exprima l'espoir de la revoir
à Varsovie.
Cette jeune femme, nommée Marie Lazinska, était l'épouse du comte
Anastase Colonna de Walewski. Il avait soixante-dix ans, elle dix-neuf
ans. Pour l'épouser, elle avait refusé un beau jeune homme, porteur
d'un grand nom, très riche, très puissant. Mais ce jeune homme
s'appelait Orloff. Il était Russe et apparenté à une famille qui avait
opprimé, terrorisé la Pologne. Le vieux comte Walewski, au contraire,
était un patriote éprouvé. La jeune Marie portait dans sa poitrine
l'âme d'une héroïne. L'amour de la patrie dominait son être. Elle donna
sa main au vieux noble en souhaitant d'avoir un fils qui contribuât à
délivrer la Pologne.
En attendant que cet héritier des Walewski grandisse, la jeune comtesse
suit avec enthousiasme la marche triomphale de Napoléon. N'a-t-il pas
infligé aux Russes les plus terribles désastres? A Austerlitz, elle
tressaille de joie, la campagne de 1807 ajoute à son exaltation. Elle
croit déjà Napoléon vainqueur, refoulant les oppresseurs moscovites
dans les steppes et rendant aux Polonais leur patrie.
Dès lors, dans son cœur, l'admiration pour l'Empereur a pris une
telle place qu'à la première occasion un autre sentiment doit naître
inévitablement.
Les amis du comte Walewski, les patriotes comme lui, espérant le
relèvement de la Pologne par les armes de Napoléon, furent aussitôt
d'accord pour précipiter la belle comtesse dans les bras du monarque.
Ils avaient remarqué l'attention profonde avec laquelle, à un bal,
l'Empereur l'avait regardée. Le trouble, les bévues, les distractions
de l'Empereur durant un dîner auquel elle assistait n'ont pas échappé
à ces entremetteurs pour la bonne cause. Duroc les aide. Il faut
que la comtesse appartienne à Napoléon. Elle usera de son influence
sur lui pour le bien de la patrie. Tout le monde conspire contre sa
vertu. L'amour de Napoléon, bientôt irrité, exacerbé, trouve partout
des auxiliaires. Son mari même l'engage vivement à se rendre aux
invitations de l'Empereur. Les nobles polonais évoquent pour elle
l'histoire d'Esther qui, en usant de sa beauté pour conquérir Assuérus,
délivra le peuple d'Israël accablé. On la presse, on l'entoure, on
l'entraîne. Auprès du lit impérial, toute une nation éplorée semble
veiller, la suppliant de consentir à un déshonneur qui sera la gloire
de la patrie.
Napoléon lui multiplie les billets tendres, les déclarations, les
cadeaux. Elle refuse les bijoux, elle ne veut rien répondre. Enfin on
obtient d'elle une entrevue avec l'Empereur. Elle s'y rend, comme au
supplice. Duroc l'introduit dans une pièce du palais. Elle se cache les
yeux avec ses mains et s'affaisse, anéantie, dans un fauteuil.
Des baisers lui font retirer les mains, elle regarde: Napoléon est
à ses pieds. La résistance fut longue. Elle pleura. Elle supplia.
Napoléon eut le tact et l'habileté de ne pas la brusquer. Elle retourna
chez elle, cette nuit-là, telle qu'elle était venue. Cette respectueuse
attitude de l'Empereur la rassura. Elle revint, ramenée par Duroc,
dans la chambre close du palais, et cette fois elle céda. Mais entre
deux spasmes, entre deux baisers, elle trouva le moyen de parler de
sa patrie à l'amoureux empereur qui ne proférait que des paroles
passionnées.
On peut dire que Marie Walewska n'aimait point Napoléon quand elle
devint sa maîtresse; mais depuis elle s'attacha fortement à lui; et
quand elle lui donna un fils, qui fut le comte Walewski, président du
Corps législatif sous le second empire, son amour devint une véritable
passion. De son côté, Napoléon fut sincèrement épris. Jusqu'à sa chute,
il lui demeura fidèle, ne cessant ses relations que dans les premiers
temps de son mariage avec Marie-Louise. Elle alla le visiter à l'île
d'Elbe, et durant les Cent-Jours elle ne le quitta pas. Pourquoi
faut-il que la belle Polonaise, elle aussi, ait montré la fragilité de
son sexe et l'ingratitude des maréchaux, à la chute définitive du grand
soldat vaincu! L'une des nouvelles qui attristèrent le plus le captif à
Sainte-Hélène fut l'annonce que le misérable Hudson-Lowe s'empressa de
lui faire, du mariage à Liège, en 1816, de la comtesse Walewska avec le
général comte d'Ornano, ancien colonel des dragons de la garde.
La nouvelle de la naissance de l'enfant d'Eléonore, apportée par la
maréchale Lefebvre, avait aussitôt reporté la pensée de l'Empereur vers
la belle Polonaise.
Puisqu'il pouvait engendrer, puisqu'il n'y avait aucun obstacle
physique de son côté, et que l'absence d'héritier de l'empire provenait
uniquement du fait de Joséphine, il songea que la comtesse Walewska
était susceptible, elle aussi, de devenir mère.
Pourquoi n'adopterait-il pas son enfant?
Et s'il ne se décidait pas à une adoption, pourquoi ne chercherait-il
pas dans les familles régnantes une princesse qu'il épouserait et
qui lui donnerait un fils, ayant pour grand-père un roi, et dont par
conséquent aucun souverain n'oserait par la suite contester les droits
à l'hérédité de l'empire?
Napoléon agita longuement ces réflexions et ces projets dans son
esprit, subitement échauffé à l'idée d'un mariage qui lui ôterait sa
tare originelle de soldat parvenu. Son fils, l'enfant qu'il aurait
d'une fille de maison souveraine, régnerait après lui en vertu de la
fiction de l'hérédité du principe monarchique. La certitude où il se
trouvait de pouvoir être père, avec une autre femme que Joséphine, lui
fit envisager le divorce comme un instrument de consolidation pour son
trône. L'amour qu'il ressentait pour la belle Polonaise le disposa à
rompre le lien qui depuis tant d'années l'attachait à Joséphine.
Pour la première fois, il songea qu'elle était vieille, et rapidement
il chercha dans sa mémoire quelle princesse, jeune et agréable, il
pourrait rencontrer, dans les cours d'Europe, pour en faire une
Impératrice.
Sa méditation fut interrompue par Rapp, l'avertissant que l'armée
se mettait en marche et que le maréchal Lefebvre faisait, selon ses
ordres, son entrée solennelle dans la ville de Dantzig.
XVIII
MONSIEUR LE DUC
Le 26 mai 1807, le maréchal Lefebvre fit son entrée solennelle dans la
ville de Dantzig.
Il avait offert à ses deux collègues, le maréchal Lannes et le
maréchal Mortier, de chevaucher à côté de lui, entre les deux rangs de
troupes faisant la haie, et de recevoir le salut et l'épée du maréchal
Kalkreuth, défilant avec la garnison vaincue.
Lannes et Mortier refusèrent: Lefebvre seul avait droit aux honneurs
du triomphe, ayant été seul à la peine et aux dangers de ce siège
mémorable.
Toutes les troupes qui avaient concouru à la prise de Dantzig
fournirent un détachement d'honneur et entrèrent, tambour battant,
drapeau déployé, derrière leur glorieux chef.
Le génie marchait en tête. Sur les six cents hommes que comportait
cette troupe d'élite, la moitié avait péri dans les tranchées.
L'Empereur avait reconnu sa valeur, et l'ordre du jour suivant avait
été lu, avant l'entrée dans la ville, à toute l'armée:
«La place de Dantzig a capitulé et nos troupes y sont entrées
aujourd'hui à midi.
»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes assiégeantes. Les
sapeurs se sont couverts de gloire.»
Ce siège avait duré cinquante et un jours. La position formidable
de la place, la force numérique égale chez l'assiégé aux troupes
assiégeantes, l'insuffisance de l'artillerie de siège, le climat
rude, la neige, la pluie, la boue, avaient contribué à prolonger la
résistance.
La garnison fut fort éprouvée. Sur 18,320 hommes, 7,120 seulement
sortirent vivants de la ville et des forts avoisinants.
L'effet moral de la reddition de Dantzig fut considérable. Le résultat
matériel fut aussi très important: Napoléon trouva dans la ville des
approvisionnements immenses: des grains et surtout du vin qui fut
envoyé aux cantonnements de la Passarge. Le précieux liquide, sous ce
climat froid, fut pour l'armée un cordial énergique, un élixir de bonne
santé et de joyeuse humeur.
Napoléon, deux jours après l'entrée de Lefebvre, vint visiter les
tranchées, inspecter les travaux. Il attribua au 44e et au 151e de
ligne Dantzig pour garnison et invita tous les généraux à un grand
dîner où Lefebvre fut placé à sa droite.
Avant le repas, tandis que tous les généraux et les maréchaux Lefebvre,
Lannes et Mortier attendaient l'arrivée de l'Empereur, le grand
maréchal Duroc parut, portant une épée à la poignée finement ciselée,
enrichie de diamants.
Un officier l'accompagnait avec un coussin de velours rouge sur lequel
était posée une couronne d'or fermée.
Duroc tenant l'épée, et l'officier le coussin avec la couronne, se
postèrent des deux côtés du fauteuil réservé à Napoléon.
Celui-ci vint bientôt. Il portait son costume ordinaire de colonel de
chasseurs et semblait sourire avec malice en regardant le coussin, la
couronne et l'épée.
Il demeura debout et dit avec solennité à Duroc:
—Veuillez inviter notre cher et bien-aimé maréchal Lefebvre à
s'approcher.
Duroc fit un salut et se tourna vers Lefebvre qui, aussitôt, se dirigea
vers Napoléon.
Machinalement il avançait la main, pensant que l'Empereur allait, pour
le féliciter publiquement de la prise de Dantzig, lui donner devant
tous une accolade fraternelle.
Mais Napoléon reprit:
—Grand-maréchal, veuillez inviter M. le duc de Dantzig à ployer le
genou pour recevoir l'investiture!...
Lefebvre, à ce titre inconnu de duc de Dantzig, s'était retourné comme
si l'Empereur se fût adressé à quelqu'un d'autre derrière lui, un
fonctionnaire prussien, un fonctionnaire russe, car il n'y avait, parmi
les Français, ni duc ni duché.
Duroc se pencha vers lui, murmurant:
—Agenouille-toi!...
Et il vit l'officier assistant Duroc qui lui passait le coussin sous
les genoux, tandis que Napoléon, prenant la couronne, la lui plaçait
sur la tête...
Stupéfait, ahuri, Lefebvre se laissait faire et il ne comprit à peu
près la haute et curieuse fortune dont il était l'objet, que lorsque
Napoléon, prenant l'épée et lui frappant légèrement trois coups sur
l'épaule, lui dit avec la gravité d'un pontife officiant:
—Au nom de l'Empire, par la grâce de Dieu et en vertu de la volonté
nationale, Lefebvre, je te fais en ce jour duc de Dantzig, pour jouir
et profiter des avantages et privilèges que nous attachons à cette
dignité!...
Puis d'une voix plus douce:
—Relevez-vous, monsieur le duc de Dantzig, et venez embrasser votre
Empereur!...
Immédiatement, des tambours, placés sous les fenêtres du palais,
battirent aux champs et tous les maréchaux, généraux et officiers
présents entourèrent le nouveau duc pour le féliciter.
C'était un acte politique d'une importance énorme que cette élévation
d'un soldat parvenu comme Lefebvre à un de ces titres, abolis par
la Révolution, jadis odieux à la nation, à présent oubliés, presque
ridicules.
Napoléon voulait consolider son trône et sa dynastie à l'aide d'une
aristocratie neuve. Il avait cherché par mille séductions, par des
mariages avantageux, par des emplois et des charges, à attirer à sa
cour les représentants de l'ancienne aristocratie. A présent, il
voulait créer une noblesse à lui, provenant, comme celle des croisades
de la gloire militaire, et dans sa pensée ces nouveaux nobles,
illustrés par vingt victoires, avec le temps, par des alliances et
grâce aux dotations qu'il se proposait de leur accorder, se mêleraient,
se confondraient avec les descendants des familles de la vieille
France. Ainsi selon lui serait cimentée l'union des deux France et son
œuvre dynastique serait parfaite.
Cette pensée de créer une noblesse d'empire s'ajoutait, dans son
cerveau, à ses vagues projets de divorce à ses rêves d'alliance avec
une famille souveraine.
Il voulait refaire une société ayant des degrés, des hiérarchies, dans
une pyramide superbe au sommet de laquelle, isolé par sa grandeur, il
siégerait, lui, l'Empereur.
Au-dessous de lui ses frères devenus rois, Louis ayant la Hollande,
Joseph l'Espagne, Jérôme la Westphalie.
A côté d'eux, un peu au-dessous, son beau-frère Murat, roi de Naples,
Eugène, vice-roi d'Italie.
Puis des princes, les grands héros des batailles, Ney, Berthier;
des ducs, Lefebvre, Augereau, Lannes, Victor, Soult; des comtes et
des barons, parmi lesquels des administrateurs, des financiers, des
diplomates, enfin les simples chevaliers, les légionnaires qu'il avait
institués au camp de Boulogne.
Par cet échafaudage savant et adroit, il redonnait à l'ordre social
reconstitué ses cadres, son organisation, sa forme féodale, et dans le
moule de l'ancienne France, il jetait, à pleines poignées, la matière
révolutionnaire.
C'est pour cette raison qu'ayant décidé de refaire une noblesse et de
créer des ducs et des comtes d'Empire, son choix s'était d'abord arrêté
sur Lefebvre.
La bravoure légendaire, les services militaires, la probité
inattaquable de Lefebvre, à une époque où les généraux les plus
illustres, comme Masséna, étaient de fieffés déprédateurs, justifiaient
cette distinction, dont le siège de Dantzig fournissait le prétexte.
Mais, en réalité, Napoléon, en faisant de Lefebvre le premier duc de
son empire, cherchait à frapper l'esprit de son armée et à bien mettre
en lumière la nature et le caractère de la nouvelle noblesse.
C'était parce qu'il était fils de paysan, et qu'il l'avait connu
sergent aux gardes-françaises que l'Empereur prit Lefebvre comme
prototype des serviteurs que sa volonté anoblissait.
Le nouveau duc, qui d'ailleurs, avec l'épée et la couronne, recevait
une dotation de cent mille livres,—mais dont le titre et le majorat
n'étaient stipulés transmissibles que si ses héritiers servaient dans
l'armée, précaution prise par Napoléon vis-à-vis du fils de Lefebvre,
fort peu militaire,—souleva naturellement beaucoup d'envie. Il stimula
aussi l'héroïsme et le dévouement de ses compagnons d'armes. Chacun, en
secret, pensait à s'illustrer davantage afin d'obtenir de l'Empereur
une distinction analogue à celle qui venait tout à coup de placer au
premier rang de la société impériale l'ancien sergent, le volontaire de
92, l'officier subalterne de l'armée de Sambre-et-Meuse.
Tout ému par l'embrassade de l'Empereur, un peu gêné par la couronne
qui tenait mal sur sa tête et cherchant où placer l'épée ducale qui
venait se substituer au sabre des Pyramides, le duc de Dantzig dit à
Duroc, qui le félicitait:
—Moi! je m'en f... de tout cet attirail-là... Mais c'est ma bonne
femme qui va être bougrement contente! Catherine duchesse, vois-tu ça,
Duroc!
Et comme il riait de franc cœur, il aperçut dans l'état-major de Lannes
un jeune officier, appartenant à une ancienne famille noble, qui le
regardait avec un sourire moqueur.
Il alla droit à lui et l'apostropha ainsi:
—Vous me raillez, monsieur, parce que je porte un titre que je dois
à moi-même, tandis que vous, c'est le hasard de la naissance qui vous
a fait comte! Riez, monsieur le vaniteux, parlez fièrement de vos
aïeux... Chacun de nous a son orgueil: Vous êtes un descendant, vous;
moi, je suis un ancêtre!...
Et, tournant le dos à l'ancien noble interdit, Lefebvre dit à Duroc:
—Mon cher maréchal, quand donc l'Empereur donnera-t-il le signal de se
mettre à table?
—Vous avez faim, Lefebvre?
—Non!... Mais plus vite l'Empereur nous fera dîner, plus vite nous
serons libres... Et j'ai une furieuse envie d'être le premier à
embrasser et à féliciter madame la duchesse de Dantzig.
FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
QUATRIÈME PARTIE
LA DUCHESSE
I
CHEZ L'IMPÉRATRICE
On attendait l'Empereur.
Victorieux, maître de l'Europe, ayant imposé son amitié à la Russie et
sa volonté à la Prusse, Napoléon allait, pour peu de temps, rentrer en
triomphateur dans Paris.
Selon ses ordres, Joséphine avait dû donner des réceptions, inviter des
personnages diplomatiques, tenir rang de souveraine.
Une soirée avait été organisée aux Tuileries en l'honneur de la
nouvelle duchesse de Dantzig.
Tout le petit grand monde, vivant et intrigant autour de Joséphine, se
préoccupait de cette réception.
On se demandait, avec ironie, comment la duchesse récente tiendrait son
rang.
Les mauvaises langues se donnaient du jeu. On rappelait, avec des rires
mal étouffés, que la maréchale avait jadis été blanchisseuse.
Beaucoup de ces femmes venimeuses étaient d'extraction humble et plus
d'une avait dans son passé des aventures louches et des anecdotes
scandaleuses.
La bonne Catherine, elle, jouissait d'une réputation sans tache.
Elle paraissait même ridicule à force d'aimer son mari.
Blanchisseuse, cantinière, générale, femme d'un grand officier de
l'empire et même madame la maréchale, elle n'avait eu, dans sa noble
existence, la fille du peuple devenue grande dame de la Révolution
couronnée, qu'un seul amour: son homme, son Lefebvre.
Lui, de son côté, lui avait gardé une fidélité rare chez les terribles
sabreurs de l'Empire.
Il n'avait pas même eu les faiblesses accidentelles et permises de son
maître, de son ami, de son dieu: Napoléon pouvait tromper, en passant,
l'Impératrice; Lefebvre hochait la tête en souriant et disait: «C'est
le seul terrain où je ne suivrai pas l'Empereur!»
Et puis, avec son rire de brave homme, il ajoutait devant ses aides de
camp moins scrupuleux:
—Si je trompais Catherine, voyez-vous, ça me gênerait pour cogner
sur les Prussiens!... Je penserais à elle tout le temps, j'aurais des
remords, et il faut avoir le cœur sain et la conscience tranquille pour
se battre, comme nous le faisons, un contre vingt!...
Le brave Lefebvre ne rougissait nullement de sa vertu conjugale. Il
était, il le faut dire, pour la probité, pour la fidélité et pour
l'héroïsme, une exception en tout, cet Achille paysan sorti des rangs
du peuple, resté naïf, toujours républicain, qui avait refusé d'être le
collègue de Carnot et de Barras au Directoire, ne se jugeant pas assez
capable, et qui n'aimait que trois choses sur la terre: sa femme, sa
patrie, son empereur. Les autres maréchaux, qui se moquaient de lui,
ne devaient pas l'imiter et devaient trahir par la suite la France et
Napoléon, avec la même facilité qu'ils faisaient ce qu'ils appelaient
«une queue» à leurs épouses, d'ailleurs rarement en reste avec eux.
La réception de l'Impératrice était au grand complet lorsque la
maréchale se présenta.
Caroline et Elisa, les deux sœurs de Napoléon, étalaient leur insolence
et leur impudente convoitise.
Caroline était reine de Naples. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr, ne
possédait que la principauté de Lucques et celle de Piombino. D'où
rivalité sourde et guerre d'épigrammes entre les deux sœurs.
Dans le cercle brillant qui entourait Joséphine, on voyait au premier
rang Junot, gouverneur de Paris, l'ancien sergent dont Bonaparte avait
fait son aide de camp, puis un général de division, fort assidu auprès
de la reine de Naples.
Leurs amours, très peu cachées, faisaient scandale.
La voiture de Junot attendait jusqu'à des heures très avancées dans la
cour de l'hôtel de Caroline. Murat, occupé à sabrer, ne se doutait de
rien. Junot, tireur de pistolet de premier ordre, se vantait de faire
Caroline veuve, quand elle en témoignerait le désir. Une seule crainte
les retenait: l'arrivée de l'Empereur. Lui absent, tout le monde à sa
cour se lâchait, s'abandonnait, ne connaissait ni freins, ni lois.
La seule nouvelle de son arrivée forçait à rentrer sous terre tous
ces orgueilleux subalternes dont sa volonté, sa gloire et son génie
faisaient des personnages. Seules, les deux abominables mégères qu'il
avait le malheur d'avoir pour sœurs, car Pauline Borghèse, une simple
prostituée, ne comptait pas, osaient braver le terrible vainqueur. Il
avait la sottise d'aimer, d'adorer sa famille, ces êtres méprisables
et sans valeur pour lesquels il avait prodigué les faveurs. Dans
l'affaire de Junot, toutefois, à son retour, il se fâcha. Il reprocha
à son vieil ami, le sergent Junot, une brute dont il avait fait le
gouverneur de Paris, de compromettre trop publiquement la reine de
Naples, et il l'exila en Portugal, avec le grade d'ambassadeur et
le titre de duc d'Abrantès. Sa colère, on le voit, n'était pas bien
terrible vis-à-vis des soudards sans mérite qui abusaient de sa
familiarité et rêvaient, comme ce pauvre Junot, de lui succéder sur le
trône en devenant le mari de sa sœur.
La folie dynastique de Napoléon a sévi plus fortement sur la famille de
Napoléon et sur ses maréchaux que sur lui-même.
Epoux de l'archiduchesse d'Autriche, père du roi de Rome, il pouvait se
croire entré de plain-pied dans le concert monarchique; mais un Murat,
un Junot, un Joseph, s'imaginer gouverner la France et le monde après
lui, c'était folie!... Cette folie-là, cependant, a servi de raison aux
traîtres: les Talleyrand, les Fouché, les Bernadotte, les Marmont l'ont
exploitée terriblement en appelant à eux l'étranger et en livrant la
France, grâce à la trahison de l'infâme Marie-Louise, à leurs bons amis
les Cosaques et les Prussiens.
A l'heure où la maréchale Lefebvre devait se rendre chez Joséphine, le
brave maréchal déjeunait avec l'Empereur.