femmes.
Les méridionaux ont tous le mépris secret de la femme, mais, sous de
jolies formules, ils enguirlandent ce dédain atavique, atténué chez
nous, terriblement vivace dans les populations musulmanes bouddhiques,
fétichistes. Napoléon négligeait les guirlandes.
L'histoire anecdotique a conservé la tradition de quelques boutades,
d'ailleurs sans grande importance, qui lui échappaient dans les
cérémonies où il questionnait les dames invitées.
Quelques-unes de ces réponses eurent d'ailleurs une brutalité
justifiée, par exemple sa réplique à madame de Staël. Ce bas-bleu
hommasse et insupportable, qui avait rêvé d'atteler en flèche de son
pégase poussif le cheval de bataille du grand vainqueur, lui demanda un
jour, en minaudant comme une Agnès:
—Général, quelle est la femme de France que vous admirez le plus?
Et elle attendait le compliment forcé.
—Celle qui fait le plus d'enfants! répondit rudement Bonaparte, en
tournant les talons, laissant cette pédante, qui fut une conspiratrice
acharnée, réfléchir sur les inconvénients des flatteries trop cherchées.
Plusieurs fois, Catherine avait assisté à de petites réparties peu
gracieuses qui s'échappaient des lèvres de l'Empereur agacé par les
avances, les roucoulements et les trop directes sollicitations de dames
de la cour désireuses d'attirer les regards du maître, et qui, comme
la Rémusat, se vengeaient ensuite, avec l'écritoire, du refus de les
déshonorer dont l'Empereur se montrait coupable.
Elle n'avait rien à craindre de semblable, mais elle redoutait l'abord
du souverain, surpris de sa venue au camp, mécontent peut-être de la
mission dont elle s'était chargée.
Mais elle savait répondre! Elle n'avait pas, disait-elle souvent, sa
langue dans sa poche. Et puis elle songeait qu'elle l'avait connu petit
officier d'artillerie sans le sou, l'éblouissant empereur, et les
souvenirs de l'hôtel de la rue du Mail où elle avait jadis porté le
linge à crédit, l'enhardissaient et lui rendaient son aplomb naturel.
Ce ne fut cependant point sans un vif serrement de cœur qu'elle entra
sous la tente impériale, où Rapp l'introduisit.
Après avoir fait de son mieux la révérence, en se souvenant des leçons
de maître Despréaux, la maréchale demeura debout, observant l'Empereur,
attendant qu'il l'interrogeât.
Napoléon était dans un de ses bons moments. La prise de Dantzig le
réjouissait. Il ne pouvait mal accueillir la femme de son brave
Lefebvre, tout en manifestant son étonnement de ce voyage inattendu à
travers l'Europe.
Catherine, rassurée par le ton de l'Empereur, qui s'était empressé
de lui indiquer un siège, commença son récit avec précaution. Elle
fit part des inquiétudes de l'Impératrice; l'esprit toujours hanté
des dangers que courait l'Empereur dans cette campagne lointaine, Sa
Majesté avait tenu à avoir des nouvelles certaines de la santé de son
auguste époux au milieu de son armée. Puis, Catherine entama le premier
point de sa mission: d'une voix légèrement voilée, elle annonça la
douloureuse nouvelle, la mort prématurée de Napoléon-Charles, l'enfant
d'Hortense.
Un sanglot court et brusque s'échappa de la poitrine de l'Empereur...
Il aimait cet enfant. Il s'y était attaché. Ce conquérant impitoyable,
ce faucheur de générations, ce ravageur de continents, avait cette
faiblesse d'adorer les enfants. «Il aimait son fils, ce vainqueur!» a
dit Victor Hugo, le montrant, dans son bagne de Sainte-Hélène, n'ayant
conservé de tout son passé prodigieux que le portrait d'un enfant et la
carte du monde, tout son génie et tout son cœur. Il aimait aussi les
enfants des autres.
Que de fois on l'avait vu jouer avec le petit Napoléon-Charles. Il se
le faisait apporter pendant son dîner, il le posait sur la nappe, au
milieu des plats, il le laissait batifoler parmi les cloches d'argent,
les surtouts, les vaisselles, riant quand le bébé mettait son pied
dans quelque compotier. On le lui conduisait dans son cabinet, et là,
il s'interrompait de dicter un plan de bataille ou de transmettre des
instructions à quelque préfet des Bouches-de-l'Escaut ou des montagnes
de Dalmatie, pour se mettre à quatre pattes et faire grimper l'enfant
sur son dos.
Il était alors l'oncle Bibiche. C'était ainsi que le petit
Napoléon-Charles, en son parler enfantin, nommait le conquérant
terrible.
Il avait projeté d'adopter le fils d'Hortense. Sans doute, il
n'ignorait pas la calomnie courante. Il savait que déjà les libellistes
insinuaient qu'il avait marié sa belle-fille à son frère Louis, alors
qu'elle était déjà grosse de ses œuvres. Le _Moniteur_ avait annoncé,
par une dérogation aux usages, que «madame Louis Bonaparte était
accouchée d'un garçon le 18 vendémiaire», comme s'il s'était agi d'un
héritier de l'Empire. On avait fort commenté cet avis officiel.
Mais Napoléon n'était pas homme à se laisser arrêter dans ses projets
par la crainte des bavardages ni par la peur des suppositions
scandaleuses.
Il avait entrevu la possibilité de transmettre sa couronne à cet enfant
d'Hortense, au fond il n'était pas très mécontent de savoir qu'on lui
en attribuait la paternité.
L'armée et le peuple admettraient plus volontiers la transmission de la
puissance à l'enfant qui passerait pour avoir du sang de Napoléon dans
ses veines.
Cette adoption terminerait enfin la longue rivalité des Beauharnais
et de la famille napoléonienne, et ses préoccupations dynastiques se
trouveraient ainsi satisfaites.
La mort de cet enfant détruisait tous ses projets, abattait l'arbre
généalogique qu'il s'efforçait de faire croître.
Il demeura quelques instants sans parler, sans bouger, dans une posture
de sphinx foudroyé.
Catherine, interdite, contemplait cette douleur muette, où le cœur de
l'homme qui s'était attaché à un enfant souffrait autant que le cerveau
du politique voyant s'effondrer une partie de son œuvre.
Enfin Napoléon releva la tête, et, faisant un effort sur lui-même,
maîtrisant son émotion intime ainsi que sur un champ de bataille, il
demanda:
—Quelle autre nouvelle m'apportez-vous, madame la maréchale?
—Sire, répondit Catherine, dans la vie, les deuils et les joies se
succèdent et les naissances alternent avec les morts... Je ne suis pas
seulement une messagère funèbre... j'ai aussi à vous faire part de la
naissance d'un enfant qui, sans vous consoler de la perte que vous
venez d'apprendre, peut adoucir votre chagrin... une dame de la cour,
qui fut attachée à son Altesse Impériale, la princesse Caroline, vient
d'être mère...
—Eléonore a un enfant... un fils peut-être? demanda vivement Napoléon.
—Oui sire, un fils... qui a reçu le nom de Léon...
Napoléon s'était précipité vers Catherine et, lui saisissant les deux
mains:
—Vous êtes bien certaine de ce que vous m'avancez là? demanda-t-il
avec un tremblement dans la voix, bien rare chez cet homme
extraordinaire, qui savait si admirablement se contenir.
—Parfaitement sûre, sire... j'ai vu l'enfant... il vous ressemble! dit
hardiment Catherine.
L'Empereur la regarda fixement, mais sans colère:
—Ce n'est pas pour rien qu'on vous appelle la Sans-Gêne, vous!
dit-il en avançant la main vers l'oreille de la maréchale, pour la
tirer, comme il avait l'habitude de le faire avec ses grenadiers, ses
officiers du palais, ses maréchaux même.
Mais il tourna le dos et commença à se promener de long en large, avec
fébrilité.
Catherine l'entendit qui grommelait:
—J'ai un fils!... car cet enfant est de moi... il n'y a pas à en
douter!... Ah! c'est un coup du sort!... voilà donc démenti ce
bruit absurde que répandaient Joséphine et toute la famille des
Beauharnais... la mienne aussi... dans un but trop facile à deviner...
qu'il m'était impossible d'avoir un héritier... que ma dynastie ne
pouvait se perpétuer que par autrui... je peux donc faire souche,
et Corvisart n'est qu'un imbécile!... c'est un âne comme tous les
médecins!... La nature a répondu à mon appel... à présent l'avenir
m'appartient!... mon œuvre ne demeurera pas interrompue... Ah! madame
la maréchale, quelle bonne nouvelle vous m'apportez là... décidément
votre mari et vous, en ce moment, vous êtes des gens heureux, à qui
tout doit réussir... Madame la maréchale, tantôt votre brave époux fera
son entrée solennelle dans la ville qu'il m'a prise... tous les deux,
je l'espère, vous serez contents de moi!...
Et, comme il congédiait Catherine, avec son geste brusque, il reprit en
souriant:
—Vous avez le secret de Napoléon, sachez le garder, au moins!...
—Sire, j'ai aussi celui de l'impératrice Joséphine, et je dois vous le
confier! dit Catherine, s'arrêtant et manifestant son intention de ne
pas accepter le congé de l'Empereur.
—Joséphine a un secret?... Elle vous a chargée de me le faire
connaître!... Voyons, qu'est-ce encore? Je parie qu'il s'agit de
quelque dette nouvelle, d'une réclamation de fournisseur?... Joséphine
est coutumière du fait... Elle sait pourtant que ses gaspillages,
ses folies, me déplaisent... avec l'argent qu'elle me dépense en
frivolités, je pourrais chaque année armer un vaisseau, lever une
division, creuser le canal de Bordeaux, ouvrir la route de Mayence...
Allons! puisque vous êtes l'ambassadrice de cette folle... dites-moi la
somme?... Vite, combien?...
—Sire, il ne s'agit pas d'argent...
—Et de quoi donc, s'il vous plaît?
—L'Impératrice, qui est si bonne et qui vous aime si tendrement, sire,
avertie de la naissance de cet enfant...
—Ah! l'Impératrice sait...
—On lui a tout fait connaître... Votre Majesté a des êtres envieux et
méchants à sa cour...
—Oui, je devine... Ma femme a contre elle mes sœurs... Elisa et
Caroline sont animées de sentiments que je déplore... Ah! madame la
maréchale, mes deux familles me donnent plus de mal que tous les rois
de l'Europe réunis! fit Napoléon avec un soupir témoignant de sa grande
lassitude de toutes ces querelles domestiques et de toutes ces ruses de
femmes jalouses et envieuses, bourdonnant autour de son trône, abeilles
désagréables envolées de son manteau.—Et qu'a dit l'Impératrice?
reprit-il avec un court silence, je suis curieux de connaître ses
sentiments à l'égard de cet enfant?...
—L'Impératrice voudrait que Votre Majesté lui permît de le recueillir,
de l'élever... et même de l'adopter, si Votre Majesté y consentait...
Avec sa rapidité d'impressions, et la surprenante vivacité de sa
pensée, Napoléon avait sur-le-champ compris la portée de la mesure
qu'on sollicitait de lui: on profitait du désarroi où le plongeait la
mort inattendue du fils d'Hortense...
—Oui, je vois ce que l'on veut! murmura-t-il, cet enfant adopté par
Joséphine serait un lien nouveau et puissant... Les Murat, Joseph,
Louis, tous ceux qui rêvent de me succéder verraient sans doute leurs
espérances, leurs illusions plutôt, détruites... la famille Beauharnais
triompherait... oui, ce serait possible!... L'adoption de cet enfant
pourrait me tenir lieu d'héritier... Mais que diraient les rois de
l'Europe? reconnaîtraient-ils les droits de ce bâtard?... puisque je
puis avoir un enfant, un héritier de moi... ne vaudrait-il pas mieux
que cet enfant... que Napoléon II fût issu... de quelque famille
régnante?
Il s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit et son œil soupçonneux se
fixa de nouveau sur la maréchale qui, faisant une grande révérence, dit
alors:
—Sire, ma mission est terminée. Je prendrai congé, avec la permission
de Votre Majesté, qui fera connaître à l'Impératrice, quand elle
le jugera à propos, la résolution qu'elle aura arrêtée... Je vais
retourner en France, toute heureuse d'avoir trouvé Votre Majesté en
bonne santé et toujours victorieuse...
—Grâce à votre mari, madame la maréchale... A tantôt! vous aurez, vous
aussi, de mes nouvelles, de bonnes nouvelles!
Et l'Empereur, tout à fait radieux, fit un geste de la main signifiant
que l'audience était terminée.
La maréchale se releva, emportant, confidente inattendue, le secret
de Napoléon qui allait modifier toute sa politique et changer toute
sa vie; elle entrevoyait le projet qui était en partie échappé à
l'Empereur, conséquence de la preuve qu'il avait de sa possibilité de
donner à l'empire un héritier de sang royal: le divorce, déjà, comme le
blé dans le grain qu'on sème, germait dans les profondeurs de la pensée
du nouveau Charlemagne.
XVII
LA BELLE POLONAISE
Le divorce! ce grand événement de l'existence impériale, n'était encore
qu'un point obscur dans la pensée du monarque, une de ces confuses
perceptions d'un avenir possible, mais improbable, qu'on entrevoit dans
les brumes de la rêverie, du désir, de l'éventualité.
A plusieurs époques de sa vie, Napoléon avait songé à ce moyen de
rompre son mariage avec Joséphine.
D'abord, lors de la crise du retour d'Egypte, quand Bonaparte avait été
informé des fredaines de sa volage créole.
Puis à l'époque du mariage religieux et du sacre; enfin au moment du
départ pour la campagne d'Allemagne.
Fouché, l'un des plus ardents conseillers du divorce, avait cherché,
sondé, tâté le terrain.
Mais toujours Joséphine, après une entrevue nocturne avec son mari,
reprenait l'avantage.
Plus épris que jamais, il descendait, son bougeoir à la main, la tête
coiffée du madras, par l'escalier dérobé mettant en communication son
appartement avec la chambre de Joséphine et la réconciliation s'opérait
sur l'oreiller.
Sur ce champ de bataille-là, le vainqueur de l'Europe était toujours
vaincu.
Cette vieille femme, avec ses chatteries, ses félineries, son ancien
ascendant, l'asservissait pour quelques heures. Elle le tenait, et
solidement, par les sens. Il l'avait, comme on dit familièrement, dans
le sang.
Les infidélités qu'il lui fit ne furent jamais sérieuses jusqu'à
l'époque où nous sommes arrivés.
On sait à peu près la nomenclature exacte des maîtresses de Napoléon.
La duchesse d'Abrantès, mademoiselle d'Avrillon, Constant, Bourienne,
Fain, d'autres encore, en laissant de côté les auteurs faméliques
de mémoires apocryphes et de libelles royalistes, nous ont donné
le tableau complet des amours de Bonaparte et de l'Empereur. Tout
dernièrement, M. Frédéric Masson, dans un livre très documenté,
fort intéressant et impartial, a résumé l'histoire anecdotique des
maîtresses impériales. Aucune de ces aimables personnes n'eut pourtant
d'influence véritable sur la décision de Napoléon.
On sait peu de chose sur ses liaisons d'officier: pauvre, laborieux,
fier et pas avenant, il est peu probable qu'à Valence ou à Auxonne
ses aventures amoureuses aient été plus suivies, plus durables qu'une
partie de courte débauche, la passade d'une soirée.
On lui attribua, lors de la campagne du Piémont, une amourette avec
madame Turreau, la femme du représentant en mission, Turreau. Le mari
n'eut jamais de soupçons ou du moins il les dissimula sous une efficace
protection accordée au jeune général d'artillerie. Au 13 Vendémiaire,
Turreau appuya le choix de Bonaparte comme général de l'Intérieur, et
contribua, avec Barras, à le faire accepter comme chef des troupes de
la Convention.
Bonaparte se montra d'ailleurs reconnaissant envers Turreau d'abord,
puis envers sa femme. Il fit nommer le mari, non réélu, garde-magasin à
l'armée d'Italie, place lucrative, et plus tard à sa veuve, vieillie,
abandonnée, misérable, il donna d'abondantes gratifications.
Une de ses liaisons les plus romanesques fut celle dont madame Fourès
est l'héroïne. Ce fut son «égyptienne». Au Caire, dans un jardin
public appelé Tivoli, et installé dans le goût du fameux bal de la
rue de Clichy, il aperçut un soir une charmante petite blonde, qui
contrastait parmi les quelques gaillardes à peau bistrée et à cheveux
noirs, odalisques fatiguées venues de Marseille ou débarquées de Malte
qui faisaient les délices des officiers hantant Tivoli. Il s'informa.
C'était une modiste de Carcassonne, Marguerite-Pauline Bellisle, qui
avait épousé le neveu de sa patronne, nommé Fourès. Peu de temps après
la noce, le marié, lieutenant au 22e chasseurs à cheval, avait reçu
l'ordre de rejoindre l'armée d'Egypte. S'embarquer au premier quartier
de la lune de miel, c'était pénible pour les deux amoureux. La petite
modiste eut l'aventureuse idée de se costumer en chasseur, et de se
glisser à bord du bateau qui emmenait son mari.
Ainsi nous avons vu, aux débuts de ce récit, Renée, sous le costume
d'homme, s'enrôler pour suivre son amoureux Marcel. Au Caire seulement
madame Fourès avait quitté le costume militaire. Bonaparte l'aperçut et
s'en éprit. Elle résista quelques jours, refusant d'abord les cadeaux
du général, puis elle les accepta. Enfin elle consentit. Le malheureux
mari, comme dans une opérette, reçut un ordre inattendu d'embarquement.
On lui donnait une mission de confiance. Seul il allait revoir la
France. Le général en chef l'avait distingué pour sa capacité, pour son
intelligence, pour sa bravoure: il le chargeait de porter au Directoire
un message de la plus haute importance. Quand il aurait rempli son
importante tâche, il reviendrait à Damiette.
L'officier, tout gonflé de sa faveur, monta à bord du bateau qui devait
le ramener en France, et Bonaparte, très pressé, invita aussitôt à
dîner, avec plusieurs autres personnes, la gentille madame Fourès. Il
la plaça à côté de lui et, au milieu du repas, comme par un mouvement
maladroit, il renversa une carafe d'eau: voilà la robe de la jeune
femme toute mouillée. Aussitôt il se lève, il l'emmène dans un
appartement, sous le prétexte de lui permettre d'essuyer l'eau et de
réparer sa toilette. Seulement il mit un tel temps à donner à la dame
les soins que réclamait l'aspersion, et elle revint la coiffure si en
désordre, bien que la carafe n'eût pas inondé si haut, que les convives
surent immédiatement à quoi s'en tenir.
Le général installa madame Fourès dans une maison voisine du palais
qu'il occupait. A peine y avait-on pendu la crémaillère, que, toujours
comme dans les comédies, Fourès, qu'on croyait bien loin, sur la route
de Paris, ou conférant avec les directeurs, au Luxembourg, reparut
brusquement, ainsi qu'un diable surgissant d'une trappe.
Son bateau avait été capturé par les croiseurs anglais. Très renseigné
sur ce qui se passait à terre et désireux de jouer une farce au général
Bonaparte, l'amiral anglais avait aussitôt fait mettre en liberté le
mari de la maîtresse en titre en lui donnant d'ironiques conseils et
des renseignements fort précis.
Fourès rentra au Caire furieux. Ne pouvant s'en prendre à son
supérieur, il administra une volée magistrale à sa frivole épouse qui
réclama le divorce. Il fut prononcé par un commissaire des guerres.
Madame Fourès reprit son nom de fille, Pauline Bellisle. On l'appela
familièrement Bellilote. Bonaparte toujours fort amoureux d'elle, lui
permit de l'accompagner à cheval, dans ses courses; il se montra avec
elle, aux revues, aux fêtes. On prétend même qu'il se serait déclaré
prêt à l'épouser, en répudiant Joséphine, si elle pouvait avoir de lui
un enfant.
Mais, malheureusement pour elle, la pauvre Bellilote ne fut pas plus
féconde que Joséphine. Sa stérilité ne manqua pas d'impressionner
Napoléon et de lui suggérer le doute, que venait de dissiper l'avis
de la naissance de l'enfant d'Eléonore de la Plaigne, qu'il était
peut-être impuissant à engendrer.
Madame Fourès revint en France, après le départ de Bonaparte, mais son
bateau fut pris par les Anglais. Quand elle fut rendue à la liberté
avec Junot et quelques officiers et savants qui se trouvaient à bord
de l'_América_, la réconciliation entre Joséphine et Bonaparte avait
eu lieu et le 18 Brumaire était accompli. Le premier consul refusa
de recevoir Bellilote. Il lui acheta cependant un château, la dota
et elle épousa un gentilhomme peu scrupuleux sur les origines de la
fortune dotale, qui reçut comme cadeau nuptial un consulat. Séparée
de son second mari qu'elle avait consciencieusement trompé, Bellilote
partit pour le Brésil avec un amant, nommé Bellard. Elle revint à
la Restauration et se montra fervente royaliste,—naturellement. On
ne peut pas demander à une petite femme aventureuse et frivole une
fidélité à l'Empereur que ne gardèrent pas les Oudinot, les Marmont, et
d'autres ingrats chamarrés.
Bonaparte était assez fermé aux jouissances artistiques. Il ne goûtait
nullement la peinture; en œuvres littéraires il n'aimait que la
tragédie dont le ton pompeux, les grands sentiments et les personnages
majestueux ou terribles répondaient à ses propres pensées. La musique
cependant, la musique chantée, exerçait sur son organisme une
impression profonde. Chantant lui-même faux, incapable de distinguer
le majeur du mineur, prêtant peu d'attention à la symphonie, il
éprouvait une vibration profonde aux accents de la voix humaine.
On le vit frémir, palpiter, et des larmes emplir ses yeux quand le
sopraniste Crescentini chantait. Il ne craignit pas de choquer toute
l'Italie en donnant à cet eunuque musical l'ordre de la Couronne de
Fer. Aussi la passion qu'il éprouva pour la Grassini, cantatrice
célèbre, naquit-elle autant de l'audition que de la vue de cette belle
personne. C'est à Milan que Bonaparte l'admira et la connut. Il la fit
venir à Paris. Elle vivait retirée, ne recevant personne, dans une
petite maison de la rue Chantereine. Elle s'ennuyait. Un violoniste,
Rode, s'offrit à la distraire. Elle accepta. Le coup d'archet de
l'artiste fit du bruit. Bonaparte, mis au courant par Fouché, cessa
toute relation avec elle. Cependant il se montra généreux et, par la
suite, chaque fois qu'elle traversait Paris, en revenant de chanter à
Londres ou à La Haye, elle obtenait une audience de nuit de l'Empereur,
conservant d'elle un souvenir toujours agréable. La Grassini eut
l'ingratitude traditionnelle. Pire peut-être fut sa trahison. Non
seulement elle chanta chez le duc de Wellington, mais, tandis que son
impérial amant languissait à Sainte-Hélène, elle dormait dans les bras
du vainqueur de Waterloo, tout fier de jouir des restes de Napoléon.
Cinq ou six femmes, actrices, chanteuses, tragédiennes, furent les
compagnes éphémères de l'Empereur. On cite mademoiselle Branchu, de
l'Opéra, qui était fort laide, mais qui fut une admirable tragédienne
lyrique; mademoiselle Bourgoins qu'il eut la cruauté de faire annoncer
dans sa chambre, un soir qu'il travaillait avec son ministre Chaptal,
dont elle était la maîtresse, enfin mademoiselle George, la superbe et
imposante reine de théâtre. George, elle, demeura fidèle à la mémoire
de l'Empereur tombé. Sa fidélité au grand homme qui avait été son
amant lui valut d'être exclue du Théâtre-Français, à l'instigation des
gentilshommes de la Chambre et des capitaines des levrettes du roi qui
administraient la scène.
Napoléon, toujours pressé, toujours en travail, recherchait l'amour
à sa portée. Il aimait le plaisir qui ne dérangeait point ses vastes
labeurs. Volontiers il eût dit, comme plus tard un poète: «Tout
bonheur que la main n'atteint pas est un rêve.» Aussi ne doit-on pas
s'étonner du nombre assez considérable de dames de palais, de femmes de
chambellans ou d'officiers de sa maison, de lectrices de l'Impératrice,
qui passèrent dans le petit appartement des Tuileries dont Constant
avait la clef.
Ces distractions physiques, l'Empereur les eut d'abord parce qu'il y
éprouvait satisfaction, qu'il était vigoureux et bien portant,—il faut
se rappeler qu'à l'époque du siège de Dantzig il n'a que trente-huit
ans,—et ensuite parce qu'il redoutait une liaison, un attachement
qui le détournerait, qui lui prendrait du temps, de l'attention, de
la volonté. Et puis il craignait l'influence que pourrait avoir une
maîtresse sur lui. Il ne voulait pas d'influence féminine dans son
entourage. Il tenait à ce que la femme, admise au lit, fût écartée de
la chambre du conseil.