pas penser à ces lointaines années... c'était vous, madame Lefebvre,
qui deviez chercher à Versailles mon enfant et le conduire auprès de sa
mère, à Jemmapes... Ah! vous rouvrez là une blessure mal cicatrisée...
Continuez, je vous en prie ou plutôt parlez-moi du présent... je n'ai
pas besoin d'évoquer ce passé... vous avez risqué de grands dangers
pour pénétrer jusque dans cette ville, dans le but louable de sauver
un officier français auquel vous vous intéressez, sans doute parce
qu'il est le protégé de votre mari, le fiancé d'Alice, que vous
avez élevée... Parlez-moi du commandant Henriot... et permettez-moi
d'oublier ce malheureux enfant que sa mère et moi regrettons toujours!
—Vous parler d'Henriot, c'est parler de votre passé! dit Catherine
avec un accent profond qui fit tressaillir Neipperg.
—Que voulez-vous dire?... Je ne comprends pas...
—Que croyez-vous, monsieur le comte, qu'il soit advenu de cet enfant
confié à la mère Hoche à Versailles et que je m'étais engagée à vous
remettre à Jemmapes?...
—Cet enfant est mort, hélas!
—Qui vous l'a dit?
—Le marquis de Laveline... et un homme de confiance au service du
baron de Lowendaal. L'enfant a été enseveli sous les ruines du château,
bombardé, miné, démoli par les obus...
—L'enfant a été retiré vivant des décombres, monsieur le comte!
—Que dites-vous?... c'est impossible... Oh! parlez, madame la
maréchale, vite, mais sur quel indice se fonde cette supposition,
hélas! bien invraisemblable...
—L'enfant a vécu... il a grandi... il est aujourd'hui fort, vaillant,
un beau jeune homme, digne d'être aimé...
Neipperg, en proie à une indicible angoisse, très pâle, murmura:
—J'ai peur de deviner...
—Vous commencez à comprendre!... Votre enfant, monsieur le comte, a
été élevé par Lefebvre et par moi... il est devenu un brave officier
français...
—N'achevez pas!...
—Comte de Neipperg, dit avec une solennité impressionnante la
maréchale, se levant, laisserez-vous les Prussiens fusiller votre
fils?...
Neipperg, accablé, s'était jeté dans un fauteuil, le front caché dans
les mains, murmurant:
—Oh! c'est affreux!... cet enfant si longtemps pleuré, retrouvé
vivant, sauvé par un miracle, et perdu, livré par moi à la justice
terrible des cours martiales...
—Il faut le sauver...
—Oui, je le sauverai... mais comment?... c'est le moyen que je
cherche, dit Neipperg avec vivacité...
—Cherchons à nous deux...
—Surtout pas un mot à la comtesse... cette secousse la tuerait...
—Il faut se hâter... l'exécution est-elle fixée?...
—A demain! au lever du soleil...
—Nous avons quelques heures à peine...
—Bien employées, c'est suffisant...
—Proposez au gouverneur un échange... Lefebvre donnera pour la vie
d'Henriot ce qu'on exigera... dix, vingt, trente officiers... cinquante
soldats, s'il le faut!... car nous en avons des prisonniers de chez
vous! dit avec une orgueilleuse intonation la maréchale.
—On refusera l'échange...
—Que faire alors?...
—J'ai trouvé! dit tout à coup Neipperg.
—Parlez!... que faut-il faire?... puis-je vous seconder?
—Seul, je suffirai!... je vais sur-le-champ me rendre au palais
du gouvernement et là je réclamerai le commandant Henriot comme
sujet autrichien. Protégé par le pavillon d'Autriche, il devient
inviolable... il sera gardé ici, prisonnier chez moi, jusqu'à ce que
régularisation soit faite de sa nouvelle nationalité...
—Comment pouvez-vous faire considérer Henriot comme sujet autrichien?
—N'est-il pas mon fils?... il suivra la nationalité de son père, c'est
le droit des gens... Mais vous, madame la maréchale, il faut vous
éloigner immédiatement. Si vous tardez, je ne réponds plus de votre
sécurité!
La maréchale ne répondit rien. Elle craignait de soulever une objection
qui arrêtât le comte dans ses bonnes dispositions. Elle ne pouvait
séjourner dans la ville sans compromettre peut-être plus grandement le
sort d'Henriot.
—Allez donc, monsieur, dit-elle avec abandon, et puissiez-vous réussir
et nous ramener Henriot!...
Munie d'un sauf-conduit du consulat autrichien, elle réussit à sortir
de la ville avec le fidèle La Violette, sans éveiller de soupçons.
Elle regagna le camp, le cœur gros à la pensée que son Henriot
allait devenir soldat de l'Autriche. «Acceptera-t-il au moins?» se
demanda-t-elle en racontant à Lefebvre ce qui s'était passé avec le
comte de Neipperg.
Lefebvre réfléchit un instant, puis s'écria, comme emporté par un élan
subit:
—Ma foi! tant pis! les ingénieurs diront ce qu'ils voudront, ils se
plaindront à l'Empereur si ça leur plaît... mais, je vais, moi, donner
l'ordre d'attaquer!...
Et il sortit de sa tente en disant à Catherine:
—Rassure-toi, femme, ils ne fusilleront pas encore notre Henriot!...
j'ai Oudinot avec ses grenadiers... c'est moi qui marcherai à leur
tête, et nom d'un nom!... c... qui se dédit, ce soir même je prendrai
Dantzig!...
XV
VIVE L'EMPEREUR!
Tandis que Lefebvre disposait tout pour l'assaut, le comte de Neipperg
se hâtait de courir au palais où le maréchal Kalkreuth avait son
quartier général.
Il fit connaître confidentiellement au maréchal les liens secrets
qui l'unissaient à ce commandant Henriot, élevé dans les rangs de
l'armée française, mais resté, par sa naissance, sujet de l'empereur
d'Autriche. Il exigeait qu'il lui fût remis sur-le-champ.
La Prusse et la Russie tenaient essentiellement à ménager l'Autriche.
Bien que s'étant mise à l'écart de la coalition, l'Autriche pouvait,
d'un moment à l'autre, reprendre les armes contre Napoléon. La
présence du comte de Neipperg à Dantzig était d'une haute importance
diplomatique. Son intervention pouvait faire épargner à la ville les
horreurs de la prise d'assaut. Le palais du consulat général d'Autriche
était un terrain neutre où la capitulation, si les Français forçaient
les dernières défenses, serait débattue et traitée.
Le maréchal se rendit donc aux raisons de M. de Neipperg et ordonna
que le prisonnier français fût conduit, sous escorte, au consulat
d'Autriche où il demeurerait gardé à la disposition des autorités, qui
examineraient par la suite la réclamation du consul.
L'entrevue d'Henriot avec Alice fut touchante et joyeuse: tous deux,
oubliant les dangers courus, s'abandonnèrent aux délicieux projets
d'avenir, aux espérances de bonheur; ils se croyaient déjà, l'un et
l'autre, à l'abri de tout péril. Le siège terminé, avec le consentement
du maréchal Lefebvre, ils se marieraient et l'on ne se souviendrait
plus que comme d'un mauvais rêve des angoisses subies à Dantzig.
Le comte de Neipperg, après avoir laissé Henriot et Alice à leurs
épanchements, fit prier le jeune homme de venir le trouver, avant le
souper, à son cabinet.
Henriot se rendit à cet appel, le cœur très à l'aise, pensant qu'il
s'agissait de lui remettre son visa et de le faire reconduire aux
postes français.
Neipperg, avec gravité, questionna le jeune commandant sur son
origine, sur les particularités de son enfance.
Henriot raconta avec franchise et simplicité ses premières années
passées au camp. C'était un enfant du bivouac. Il se souvenait
vaguement de Versailles, où il avait joué devant une boutique
de fruitière. Sa vie ne commençait qu'avec les bataillons de
Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où il avait été enfant de troupe. Il
fit, plein d'une émotion vraie, le récit de ses premières impressions
de pupille de la demi-brigade, il évoqua sa jeunesse éveillée au son
du tambour, façonnée aux alertes, endurcie aux marches, rompue aux
fatigues, et réjouie par la victoire.
Neipperg, avec précaution, interrogea ensuite Henriot sur ses parents.
Il répondit qu'il ne les avait jamais connus. Le maréchal et sa femme,
pour lui, constituaient toute la famille.
Alors le consul dit avec une voix troublée:
—Vos vrais parents existent cependant, mon jeune ami... et vous allez
peut-être vous retrouver bientôt, très prochainement même, en leur
présence...
Henriot fit un mouvement, où il y avait de la surprise et aussi un peu
d'indifférence:
—Pardon, monsieur, dit-il avec fermeté, les parents qui m'ont
abandonné, qui n'ont jamais pris soin de mon enfance, que je n'ai
jamais demandé à voir, qui jamais ne se sont informés de moi...
comment voulez-vous que mon cœur aille au-devant d'eux? quels
sentiments d'affection et de tendresse puis-je avoir pour ceux qui n'en
ont jamais manifesté pour moi?...
—Il ne faut pas accuser ainsi... peut-être des circonstances, plus
fortes que toute volonté, ont-elles empêché ceux à qui vous devez
l'existence de se faire connaître, de s'occuper de vous... ils vous
ont cru mort... et leur cœur a longtemps souffert de cette perte
supposée... aujourd'hui leurs larmes vont se sécher, la joie allumera
ses flammes dans leurs yeux où le deuil mit tant d'années les
ténèbres... Henriot, ne voulez-vous pas embrasser votre mère?...
Le jeune homme éprouva une commotion extrême. Ce nom de mère qu'il
n'avait donné que par reconnaissance à l'excellente femme de Lefebvre,
il allait donc s'échapper de ses lèvres s'adressant à celle dont le
ventre l'avait porté... il pourrait, lui aussi, nommer ses parents...
il ne serait plus l'enfant du hasard, recueilli par charité, soigné,
élevé, fait homme par la bonté d'un soldat et d'une cantinière...
Ah! en présence de cette femme qui s'avouait sa mère, il ne pourrait
conserver l'indifférence dont il venait de faire montre au consul...
son âme se fondait délicieusement dans un élan d'affection neuve et de
respect inconnu.
Avec un tremblement subit de la voix, il demanda:
—Et quand verrai-je ma mère, monsieur?
—A l'instant! répondit le comte radieux.
Ouvrant alors vivement la porte du salon où se tenaient Alice et la
comtesse, M. de Neipperg dit à sa femme:
—Blanche!... ma chère Blanche, venez embrasser votre fils!...
Et rapidement il lui révéla ce que Catherine Lefebvre venait de lui
apprendre.
Madame de Neipperg se précipita dans les bras du jeune homme et le
serra sur son sein.
La première effusion passée, Henriot demanda, avec un trouble subit,
en se tournant vers Neipperg, qui attendait, anxieux, l'œil mouillé de
larmes:
—Alors, monsieur... vous êtes mon père?...
Pour toute réponse, Neipperg s'avança, les bras ouverts...
Henriot hésita un instant, puis surmontant une timidité où il y avait
peut-être de l'instinctive défiance, il embrassa celui qui se faisait
ainsi connaître.
—Enfin!... notre fils est sauvé! dit la comtesse... Ma chère Alice,
j'espère qu'à présent aucun obstacle ne s'opposera à cette union que
votre cœur désire... Le comte et moi nous ne dérangerons rien à vos
projets!...
Alice jeta un long regard reconnaissant sur madame de Neipperg et, pour
cacher son trouble s'élança vers elle en murmurant:
—Que vous êtes bonne, madame!...
Neipperg alors dit à Henriot:
—Nous allons quitter un instant la comtesse et Alice, il faut nous
rendre ensemble au palais du gouvernement... Je désire, mon cher fils,
vous présenter officiellement au maréchal Kalkreuth... faire connaître
votre qualité...
—Je suis à vos ordres, monsieur, dit Henriot s'inclinant.
—Ah!... vous portez encore le costume autrichien, sous lequel,
imprudemment, vous vous étiez introduit dans la ville, c'est fort bien!
Désormais vous aurez le droit de revêtir ce costume... Je me permettrai
même d'y ajouter une torsade... vous avez là un habit de capitaine...
et vous étiez chef d'escadron dans l'armée française; je prends sur moi
de vous maintenir dans votre grade; l'empereur d'Autriche, mon auguste
souverain, ratifiera sans nul doute cette décision provisoire lorsqu'il
saura quels liens nous unissent... Venez, Henriot, le maréchal
Kalkreuth attend votre visite...
Henriot, horriblement pâle, n'avait pas bougé.
Il répondit, les mains crispées, une lueur de colère dans les yeux:
—Qu'avez-vous dit, monsieur?... je n'ai pas bien compris... je
suis à présent ce que j'étais hier, ce que j'étais il y a quelques
minutes encore... officier français, tout dévoué à la France et à
l'Empereur... et si j'ai cru pouvoir porter pour quelques heures ce
déguisement, voyez, je l'arrache à présent et je redeviens commandant
des hussards... rien autre!...
Et, dégrafant rapidement l'uniforme blanc, Henriot fit voir en dessous
sa veste de hussard français.
—Henriot!... ne faites pas de folie! s'écria Neipperg. Vous êtes mon
fils, donc sujet autrichien... je vous offre de conserver votre grade
dans l'armée de mon souverain... votre avancement est certain, il sera
rapide... ce que je vous propose là est fort avantageux...
—Vous me proposez une lâcheté!
—Prenez garde à vos paroles! C'est votre père que vous apostrophez
ainsi!
La comtesse de Neipperg s'était avancée, surprise par cette altercation.
—Mon mari!... mon fils!... calmez-vous! fit-elle, s'interposant; je
comprends les scrupules d'Henriot, ce sont ceux d'un soldat plein
d'honneur... depuis ses premières années il a servi la France; il ne
peut pas ainsi, d'une heure à l'autre, changer de camp... laissez-lui
la réflexion... il ne faut pas que la contrainte et votre autorité le
forcent à abjurer sa foi de soldat!...
—Merci, ma mère, dit Henriot, de votre douce et bonne intercession...
Vous ne voudriez pas d'un fils qui fût un renégat et un traître!...
—Henriot, mon fils! n'emploie pas de ces mots si terribles!...
—Je suis Français, reprit le jeune hussard d'une voix forte, je
resterai Français!...
—Malheureux! c'est la mort! dit Neipperg accablé.
—J'aime mieux mourir que de trahir mon drapeau!...
—Je ne vous demande pas une trahison, reprit le comte, vous êtes
entré dans cette ville sous le costume d'un officier neutre... je
vous supplie de conserver ce caractère de neutralité... Vous êtes mon
fils... Votre naissance vous donne la sauvegarde de la nationalité
autrichienne... soyez raisonnable!... laissez-moi faire et agir pour
vous... écoutez votre mère, obéissez-moi... nous sommes vos proches,
votre famille...
—Je n'ai pas d'autre mère que la France et ma famille c'est mon
régiment! s'écria Henriot au comble de l'exaltation. J'ai commis une
faute... je suis venu dans cette ville ainsi qu'un espion... je demande
à être fusillé comme tel; au moins mes camarades, qui ne pourraient
comprendre ma présence ici, sauront-ils que si l'on m'a trouvé au
milieu des rangs ennemis, vêtu d'un uniforme d'emprunt, c'était comme
espion et non comme déserteur!...
A ce moment, du côté des remparts, de violentes détonations retentirent.
La maison trembla sous la furie de décharges d'artillerie toutes
proches.
Des cris, des clameurs, de longs hurlements de foule affolée
accompagnaient les fracas des canons et les déchirements de la
mousqueterie...
Alors un grand silence se fit...
On entendait courir, dans la rue, sous les fenêtres du consulat, comme
une multitude en déroute...
Les coups de feu avaient cessé tout à fait.
De grands roulements de tambour lointains se succédèrent, espacés,
solennels...
Puis un nouveau silence.
—Que se passe-t-il donc aux remparts? demanda la princesse brisée
d'émotion.
—Une tentative d'assaut des Français qui, sans doute, a été repoussée,
dit froidement Neipperg... Songez-y, Henriot, si vous refusez de
servir l'Autriche, vous serez considéré comme un hôte dangereux qu'on
démasque, et soumis à toutes les lois rigoureuses de l'état de siège.
Il en est temps encore, réfléchissez!
—J'ai réfléchi, et voici ma réponse, dit fièrement Henriot.
Alors, courant à la fenêtre, il l'ouvrit toute grande et cria à pleins
poumons, à l'effarement des habitants de Dantzig qui s'enfuyaient par
les rues.
—Vive l'Empereur!
—Ah! l'infortuné! rien désormais ne pourra le sauver! dit Neipperg,
pressant sa femme dans ses bras, cherchant à la consoler.
Mais à ce cri plus que séditieux, une voix bien connue répondit tout à
coup, au dehors:
—Vive l'Empereur! C'est nous, mon commandant, nous arrivons à temps,
nom de nom! En avant, les amis! Le commandant est là! Par ici, je
connais le chemin...
Et la silhouette gigantesque de La Violette, balançant son magnifique
plumet tricolore et brandissant sa canne, apparut à la hauteur de
la fenêtre, en même temps que les bonnets à poils de sept ou huit
grenadiers d'Oudinot.
La Violette escalada la fenêtre en disant:
—C'est mon entrée particulière!
Les grenadiers, se faisant la courte échelle, le suivirent.
En un instant Henriot se trouvait entouré de ces braves moustachus et
rébarbatifs, qui couchaient déjà en joue Neipperg, impassible, ayant
repris son flegme diplomatique.
—Bas les fusils! commanda La Violette, allongeant sa canne... respect
aux vaincus!... Dantzig s'est rendue... nous n'avons pas le droit de
toucher à un cheveu de ses défenseurs, c'est l'ordre du maréchal!...
Oh! mon commandant, vous nous en avez fait voir de belles!... ajouta
La Violette, en saluant Henriot militairement; vous êtes cause qu'on
a donné l'assaut deux jours plus tôt que ne le voulaient ces mâtins
d'ingénieurs. Enfin c'est fini: le maréchal Kalkreuth a capitulé, et la
ville reste à nous!... Vive l'Empereur!
La reddition de Dantzig, en effet, venait de s'accomplir.
Les renforts attendus étaient arrivés: le maréchal Mortier, Oudinot
avec ses grenadiers, le maréchal Lannes avec une réserve d'infanterie,
étaient venus apporter leur contingent au corps assiégeant. Les Russes
avaient tenté aussitôt une attaque dans le but de chasser les Français
du banc de sable sur lequel ils avançaient chaque jour, menaçant de
plus en plus la place. S'ils réussissaient à déloger Lefebvre et à
reculer les lignes d'investissement, les renforts devenaient presque
inappréciables.
Oudinot, avec les grenadiers, repoussa les Russes et les contraignit
à se renfermer dans le fort de Weichselmunde, dans l'impossibilité
désormais de secourir leurs alliés les Prussiens.
Dans ce combat suprême, où trois maréchaux de France donnaient de leur
personne, un boulet russe passa entre Oudinot et Lannes et faillit
les abattre tous les deux. Le général Oudinot eut son cheval tué, et
Lannes, dont l'heure fatale n'était pas encore venue, son uniforme
couvert de terre et de débris sanglants.
Au milieu du combat un incident inattendu se produisit: l'Angleterre
avait envoyé des corvettes pour secourir Dantzig. Il s'agissait surtout
de ravitailler la place et de lui fournir des munitions.
Une de ces corvettes, la _Dauntless_ (l'Intrépide), voulut profiter
d'une brise du nord pour remonter la Vistule. Mais, assaillie par un
feu violent d'artillerie, elle ne put avancer et échoua sur le banc de
sable où une compagnie de grenadiers la captura avec son équipage.
Des forteresses prises par de la cavalerie, des vaisseaux amenant leurs
pavillons devant des fantassins, tout était prodigieux dans ces combats
de géants.
Le maréchal Lefebvre, enhardi par ces succès divers, se sentant soutenu
par les renforts de Mortier et de Lannes, résolut alors de tenter le
grand coup décisif.
Avec joie, il avait vu revenir sa femme, car il n'était pas sans
appréhensions sur les suites de son équipée.
Les nouvelles qu'elle lui donna d'Henriot ne lui plurent qu'à demi.
Il se méfiait de la bonne foi prussienne et, comme il l'avait dit à
Catherine, il prit ses dispositions pour tenter l'assaut immédiatement.
On était au 21 mai, à six heures du soir. Sur l'ordre de Lefebvre,
quatre colonnes de quatre mille hommes chaque furent amenées dans le
fossé dont le combat de la veille l'avait rendu maître.
Ces troupes d'élite conduites au pied du talus reçurent l'ordre
d'attendre en silence le signal de s'élancer à l'assaut.
Le talus était formidablement défendu par des palissades, enfoncées
solidement en terre, défiant le boulet qui les ébréchait, les rompait,
mais ne parvenait pas à faire brèche. En outre trois énormes poutres
suspendues par des cordes, au sommet du talus, menaçaient d'écraser les
assaillants, quand les assiégés les précipiteraient.
On demanda, silencieusement, par les rangs, un homme courageux, un
brave à trois poils, qui pût aller reconnaître ces poutres et chercher
le moyen de paralyser leur chute.
—Présent! dit une voix... moi, si l'on veut, j'irai!...
Et La Violette, s'avançant vers Lariboisière, qui conduisait les
sapeurs, ajouta avec modestie:
—Mon général, il y en a sans doute ici de bien plus braves que moi
qui feraient l'affaire... si je me propose, c'est que je crois pouvoir
arriver à hauteur des cordes... sans échelle... les Prussiens ne se
méfieront pas!...
Et La Violette se redressa comme pour faire apprécier à Lariboisière la
justesse de son observation et l'avantage de sa taille.
Le général serra la main de La Violette avec émotion:
—Va, mon brave, dit-il... tu tiens le salut de mille hommes dans tes
mains!...
On vit alors La Violette, qui avait emprunté une hache à un sapeur, se
baisser, raser la muraille, gravir en rampant les pentes gazonnées,
s'approcher des poutres; puis, parvenu au-dessous des cordes, se
redresser, en développant sa grande taille, attaquer avec vigueur du
tranchant de sa hache les supports des poutres qui bientôt tombaient
dans le fossé vide, sans blesser personne...
A cette chute, Lefebvre brandissant son sabre, cria:
—Grenadiers en avant!... Dantzig est à nous!...
Et il s'élança le premier vers le talus.
Ce fut une poussée, un torrent, une cataracte d'hommes, une cohue
furieuse dévalant, roulant, se ruant au rempart, grimpant, se hissant,
escaladant, criant, tout cela sans tirer un coup de fusil...
Le fameux trou que Lefebvre réclamait vainement aux ingénieurs, était
fait cette fois par les grenadiers d'Oudinot et les voltigeurs de
Lannes.
Parvenus sur la crête, les assaillants firent un feu de mousqueterie
auquel répondit le canon de la place, mais rien ne pouvait plus arrêter
les Français victorieux...
Ce fut alors que le maréchal Kalkreuth, épouvanté, jugeant toute
résistance impossible, demanda au colonel Lacoste à capituler. Il était
huit heures du soir.
Le feu aussitôt cessa, tandis qu'on attendait le maréchal Lefebvre pour
traiter des conditions de la reddition.
Le maréchal consentit à une suspension d'armes, se réservant d'avertir
Napoléon de la prise de Dantzig et des conditions de la capitulation.
Ce fut pendant ces pourparlers que La Violette, qui avait promis à la
maréchale de ramener Henriot sain et sauf, se jeta dans la ville, suivi
de quelques camarades, et parvint au consulat d'Autriche, au moment où
le jeune officier, préférant la mort à la honte de renier son drapeau,
poussait ce formidable cri de «Vive l'Empereur!» qui devait, selon
lui, attirer les ennemis furieux, et qui ne fit que guider le brave
tambour-major et les grenadiers accourant à son secours.
XVI
LE SECRET DE NAPOLÉON
La nouvelle de la prise de Dantzig combla de joie Napoléon.
Il résolut de visiter aussitôt cette ville, désireux d'en étudier en
personne les défenses et d'en reconnaître les ressources.
Quittant donc son quartier général de Finckenstein, il se dirigea vers
le camp de Dantzig.
Après avoir félicité le maréchal Lefebvre sur sa bravoure et
complimenté le général Chasseloup sur ses travaux du génie, l'Empereur
s'était retiré pour relire les clauses de la capitulation et arrêter
l'ordre et la marche en vue de l'entrée solennelle des troupes dans la
ville, quand Rapp le prévint que la maréchale Lefebvre sollicitait la
faveur d'un entretien particulier.
—Comment la maréchale se trouve-t-elle ici? demanda-t-il surpris...
que diable! on la dit très attachée à son mari, c'est d'un excellent
exemple, mais ce n'est pas une raison pour venir le surveiller jusqu'au
camp... la place des femmes de nos maréchaux est à la cour, auprès de
l'Impératrice, et celle de leurs maris dans les tranchées et au milieu
des troupes...
L'Empereur s'arrêta, sourit, et se dit:
—Il est vrai que si j'avais écouté Joséphine, elle serait accourue
ici... elle éprouvait, disait-elle dans sa dernière lettre, un désir
irrésistible de connaître la Pologne... hum! les Polonaises peut-être
l'attirent plus que les neiges de cet infernal pays... Est-ce que
Joséphine m'enverrait la maréchale Lefebvre pour me surveiller?...
Nous allons bien voir!... Je suis un vieux singe qui se connaît en
grimaces... Rapp, introduisez madame la maréchale!...
Catherine était peu à son aise en présence de l'Empereur. Il avait une
si terrible façon de regarder les gens! Son regard, comme une vrille,
pénétrait jusqu'au plus profond de l'âme.