—«... On y voit le bel empereur de Russie, près de lui la reine,
et de l'autre côté le roi qui lève la main, faisant serment sur le
tombeau du Grand Frédéric, à Potsdam, de battre les armées françaises.
La reine, drapée d'un schall, à peu près comme les gravures de Londres
représentant Lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a l'air de
regarder l'empereur de Russie. L'ombre du grand Frédéric n'a pu que
s'indigner de cette scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses
vœux, étaient avec la nation qu'il a tant estimée, et dont il disait
que s'il en était le roi, il ne se tirerait pas un coup de canon en
Europe sans sa permission...»
Ayant dicté, il s'arrêta, sourit, visiblement content de sa rédaction,
et regarda Lefebvre, comme cherchant une approbation.
Mais celui-ci semblait absorbé par la contemplation d'un plan, étalé
sur la table de l'Empereur.
Des figures géométriques, des lignes, des échelles, des chiffres,
couvraient les marges de ce plan.
Napoléon s'approcha de Lefebvre et lui dit:
—Tu vois là un beau travail... c'est d'un ingénieur du plus grand
mérite... le général Chasseloup...
—Ah! oui! dit Lefebvre d'un ton assez indifférent, et il détourna la
tête, ne s'intéressant que médiocrement à ces travaux géographiques qui
pour lui étaient de l'hébreu.
Napoléon insista:
—C'est le plan de la ville de Dantzig, dit-il... avec l'étude des
distances, des hauteurs et des positions tout autour de la place...
—Ah! c'est Dantzig?... parfaitement!... connais pas Dantzig, dit
Lefebvre de plus en plus froid et n'attachant aucune importance à ce
renseignement fourni par l'Empereur.
Celui-ci, toujours souriant, continua:
—Tu connaîtras bientôt Dantzig, mon vieux Lefebvre... C'est un port de
premier ordre sur la Vistule. Tout le commerce du Nord y aboutit... Il
y a là des ressources immenses, des approvisionnements inépuisables...
pour la campagne que je veux entreprendre dans les plaines de
Pologne... car nous allons au-devant des Russes...
—Tant mieux! dit Lefebvre, ça me fera plaisir de taper un peu sur
des troupes plus sérieuses que celles du roi de Prusse... Et quand y
allons-nous au-devant de ces Russes?...
—Attends!... de la patience, Lefebvre! La Russie est un vaste empire
et les difficultés sont grandes pour l'aborder. Elle se défend par
l'espace, par le froid, par le manque de communications, par la famine
aussi... Mes soldats mourraient de faim et manqueraient de tout dans
les neiges de la Pologne, ils n'atteindraient jamais le cœur de la
Moscovie, si je ne m'assurais des magasins sur mes derrières... Voilà
pourquoi il me faut Dantzig...
—S'il vous la faut, vous l'aurez!
—J'y compte bien, mais Dantzig est une place de premier ordre...
Le roi de Prusse en a fait la citadelle de son royaume assailli...
Une garnison de quatorze mille Prussiens, renforcée de quatre mille
Russes, la défend... C'est le brave maréchal Kalkreuth qui en est le
gouverneur... un soldat énergique, je te le jure! il est en train de
faire brûler les faubourgs afin d'ôter tout abri à l'assaillant... Ce
n'est pas tout... suis avec moi sur le plan...
Et Napoléon, du doigt, montra à Lefebvre qui écarquillait les yeux,
ouvrait les oreilles et feignait de comprendre, le travail du général
du génie Chasseloup.
—Tu vois, continua Napoléon, ce trait, c'est un banc de sable, le
Nehrung, il a une vingtaine de lieues... il n'a pas un arbre, pas une
maison, pas un abri, il protège Dantzig, qui est à une lieue de la mer,
et sert à relier cette ville avec le port de Kœnigsberg... un canal
avec une île, le Holsen, mène à la pleine mer... des redoutes défendent
toutes les passes de ce canal... enfin la place, entourée d'eau de
trois côtés par la Vistule et la rivière Motlau, est couverte par une
enceinte bastionnée... à tout instant les défenseurs peuvent inonder
les abords... des ouvrages en terre, qui ont été garnis, non pas avec
de la maçonnerie, mais de palissades très fortes, de quinze pouces de
diamètre, qui résistent aux boulets et ne peuvent s'ébouler en faisant
brèche, achèvent le système défensif de ce boulevard des monarchies
septentrionales... Tu vois tout cela, mon vieux Lefebvre... comme je te
l'ai dit, Dantzig passe pour imprenable...
Lefebvre hocha la tête et répondit avec la sérénité que lui laissait
toute cette explication de l'Empereur:
—Imprenable?... parfaitement, sire!...
Et il pensait tout bas:
—Pourquoi, diable! l'Empereur me raconte-t-il tout cela?... Qu'est-ce
qu'il veut que je comprenne à ces paperasses-là?... où il y a un tas de
lignes et de points, avec des grandes barres qui s'en vont à droite, à
gauche...
Napoléon reprit lentement, en tapant sur le bras du maréchal:
—Oui, Dantzig est imprenable... voilà pourquoi c'est toi que j'ai
chargé de la prendre!...
Lefebvre eut un violent mouvement de surprise.
—Moi!... c'est moi qui... Eh bien! oui, sire... On la prendra... avec
mes grenadiers, parbleu!...
Napoléon haussa légèrement les épaules.
—Avec ça, imbécile! dit-il en montrant le plan de Chasseloup.
Lefebvre demeura stupéfait. Il regardait tour à tour le plan et son
empereur, paraissant également démonté par le rapprochement auquel,
dans un effort mental pénible, il se livrait pour trouver entre eux une
corrélation. Que voulait dire Napoléon? Est-ce qu'on prenait les villes
avec des morceaux de papier à présent? Que signifiait tout ce grimoire
des ingénieurs? On lui ordonnait de prendre Dantzig, c'est bon! Il
l'enlèverait à l'assaut, à la tête de ses grenadiers... on verrait
après!
Napoléon observait du coin de l'œil son vieux soldat.
Il aimait beaucoup Lefebvre. Il savait à quoi s'en tenir sur ses
qualités: le plus valeureux et le moins savant de ses compagnons
d'armes. Avec cela, ayant conservé des idées républicaines fort vives,
considérant toujours l'Empire comme la Révolution en armes, avec
un gouvernement où les avocats étaient remplacés par des soldats.
Napoléon craignait sa franchise et sa rude bonhomie. Il avait aussi
quelque méfiance de la langue hardie de sa femme, la Sans-Gêne. Depuis
longtemps il méditait de donner à Lefebvre une haute récompense, un
témoignage éclatant de sa faveur et de son amitié. L'occasion du siège
de Dantzig se présentait. Il la saisissait.
Il ne se faisait aucune illusion sur les talents de Lefebvre en
matière de siège. Mais il pensait diriger de loin lui-même les travaux
d'attaque; le plan du général Chasseloup lui avait paru excellent.
Lefebvre l'exécuterait fidèlement, et au jour de l'assaut final, quand
il pourrait se mettre à la tête de ses grenadiers, on serait assuré que
rien ne résisterait à cette escalade de géants.
Lefebvre, hors d'état de commander en chef un corps d'armée, était très
capable de fort bien soutenir ce siège, le premier que depuis Mantoue
l'armée française allait entreprendre sérieusement.
Le maréchal eut le bon sens et la modestie de faire valoir le peu de
compétence qu'il se reconnaissait dans les opérations du génie. Il
demanda d'être réservé pour une bataille où il n'aurait qu'à foncer sur
les carrés ennemis.
—Vieille bête, lui dit l'Empereur, se haussant pour essayer de lui
atteindre l'oreille et de la pincer, tu prendras Dantzig, puisque je le
veux, et puis, il faut bien, quand nous rentrerons en France, que tu
aies, toi aussi, quelque chose à raconter dans la salle du Sénat!...
Lefebvre s'inclina, tout heureux de la confiance de l'Empereur.
Celui-ci lui avait promis, d'ailleurs, de lui envoyer des instructions
minutieuses, et puis il aurait, pour le seconder, l'ingénieur
Chasseloup et le général d'artillerie Lariboisière:
—Je m'en vais écrire cette bonne nouvelle à ma femme, dit Lefebvre en
prenant congé de l'Empereur... Oh! elle sera bien heureuse et une fois
de plus elle bénira Votre Majesté de ses bontés!...
—Ta femme? La Sans-Gêne? dit Napoléon d'un ton dédaigneux... Ah!... tu
y tiens beaucoup à ta femme, Lefebvre?... demanda-t-il négligemment.
Le maréchal fit un haut-le-corps de surprise.
—Si j'y tiens?... pourquoi me demander cela, sire!... Mais Catherine
et moi nous nous idolâtrons, comme de vrais petits bourgeois... oui,
nous sommes restés les mêmes qu'au temps où, elle blanchisseuse et moi
simple sergent, nous ne nous doutions pas que nous serions un jour à
votre cour, elle madame la Maréchale et moi commandant votre garde
impériale!... Si j'aime Catherine! oh! sire!... mon empereur, ma femme
et mon drapeau... je ne connais que ça et le port d'armes, moi!... je
suis ignorant, j'ai à peine été à l'école... je ne suis capable que de
trois choses: servir mon empereur, aimer ma femme et défendre l'aigle
que vous m'avez confiée... mais ça, je le sais bien et je défie le
plus malin de tout l'empire, quand Bernadotte et votre Fouché s'en
mêleraient, d'être plus fort que moi, sur ces articles-là!...
—C'est bon! calme-toi, Lefebvre, dit l'Empereur, dissimulant sous
un sourire une pensée qui lui était venue et qu'il ne jugeait pas à
propos de faire connaître, du moins quant à présent... je ne veux
pas t'empêcher de cajoler ta femme... quand tu auras pris Dantzig et
que nous reviendrons vainqueurs sur toute la ligne... Va! mon vieux
soldat, je sais que la maréchale Lefebvre, malgré des intempérances
de langage et une allure de gendarme parfois déplacée dans une cour
comme la mienne, est au fond une bonne et vaillante épouse... on pourra
peut-être sourire, en secret, mais tout le monde s'inclinera si je
pose sur le bonnet de l'ancienne blanchisseuse un trophée que tous
envieront!...
—Ah! je cherche à comprendre, murmura Lefebvre, en se frottant les
tempes comme pour forcer les idées difficiles à pénétrer... Oui, j'ai
déjà le bâton de maréchal... vous voulez y joindre autre chose... Oh!
sire! qu'est-ce qu'il faut donc faire pour vous!... Pour mériter tout
cela, que dois-je tenter d'impossible?
—Je te l'ai dit: prendre Dantzig...
—J'y vais! répondit Lefebvre; et après s'être incliné devant Napoléon,
en courant, il sortit, les yeux brillants, le teint plus coloré que
de coutume, comme s'il allait, en quittant l'Empereur, marcher sur la
ville et l'emporter d'assaut, en deux temps et trois mouvements.
—Le brave cœur! murmura Napoléon le regardant s'éloigner, quels hommes
de Plutarque ces soldats d'autrefois!...
Il poussa un soupir et ajouta:
—Ces héros deviendront bientôt inutiles... la guerre change... je l'ai
transformée... et l'on ne retrouvera plus d'hommes comme Lefebvre... ni
comme moi peut-être!... Bah! qui vivra verra!
Et faisant une pirouette, Napoléon dit à ses secrétaires, attentifs,
la plume en arrêt, prêts à happer à son passage la phrase qu'il allait
brusquement jeter:
—Ecrivez, messieurs... vous M. Fain à M. Fouché... «Mon cher ministre,
je suis très mécontent de l'attitude de l'Académie française. L'abbé
Sicard, recevant le cardinal Maury, s'est fort mal exprimé sur le
compte de Mirabeau... On s'est élevé avec d'inutiles déclamations
contre la Révolution et les révolutionnaires... je ne veux point qu'il
y ait des réactions dans l'opinion. Faites parler de Mirabeau avec
éloge dans les journaux...»
Ayant adressé cette mercuriale lointaine au ministre de la police, il
passa immédiatement à un autre sujet:
—«Le directeur de l'Opéra, dit-il de sa voix saccadée, s'abstiendra
de toutes tracasseries à l'égard du machiniste qui m'est signalé. Ce
n'est pas la faute de ce bon serviteur si le changement de décoration
indiqué au dernier ballet a manqué. Je ne veux pas que ce machiniste
soit victime d'un accident fortuit, mon habitude est de soutenir les
faibles. Les actrices monteront dans les nuages ou n'y monteront pas,
mais je ne veux pas qu'on profite de cela pour intriguer...»
Puis, ayant ainsi touché à tant de sujets divers, affirmant sa
merveilleuse ubiquité d'esprit, Napoléon congédia ses secrétaires, en
leur disant:
—Au revoir, messieurs!... prenez un peu de repos... demain nous serons
à Potsdam et après-demain nous entrerons dans Berlin!...
VII
L'ENTRÉE A BERLIN
Le 27 octobre 1806, Berlin assista à un spectacle grandiose, rappelant
les scènes les plus pompeuses de la vie antique. Comme les légions
romaines, la grande armée victorieuse faisait son entrée dans la
capitale d'un état vaincu.
Dès l'aube, toute la ville était sur pied. Les fenêtres se
garnissaient, et les balcons disparaissaient sous une triple rangée
d'hommes et de femmes. Des têtes, encore des têtes, apparaissaient à
toutes les maisons; en espaliers humains les avenues, les boulevards,
les rues se transformaient.
L'avenue qui mène de Charlottenbourg au palais du roi était emplie
d'une foule compacte. Beaucoup de femmes, se haussant curieusement
sur la pointe du pied, encombraient les seuils des allées. Des
pères portaient leurs enfants sur leurs épaules. Des échelles, des
escabeaux, des tréteaux avaient été réquisitionnés partout et disposés
le long des maisons, dans les rues débouchant sur les voies du parcours.
Tous les regards étaient tournés vers la porte de Charlottenbourg,
tenue fermée, et que deux agents de police gardaient, écartant les
badauds trop empressés et les gamins trop familiers.
Toute cette masse populaire chuchotait, s'entretenait à mi-voix,
bourdonnait sourdement. On se racontait, avec l'effroi de jeunes
enfants écoutant des histoires de brigands, la prodigieuse succession
d'événements qui avaient amené Napoléon et son armée jusque dans Berlin.
Aucun cri de colère ne s'élevait de cette population, oppressée par
la défaite, mais intimidée et presque subjuguée par la grandeur de la
victoire.
La curiosité, le désir de voir de près le grand Napoléon, de considérer
les traits, le costume, les allures du vainqueur de quarante batailles
rangées, et aussi la satisfaction de regarder défiler ses soldats
invincibles, sur les prouesses desquels de surprenantes légendes déjà
couraient, avaient dominé le sentiment de douleur et de prostration qui
devait se trouver au fond de toutes ces âmes.
Et puis, on se disait que c'était la première fois que le César
français exigeait ainsi les honneurs du triomphe. Berlin avait
le privilège douloureux d'être le théâtre d'un inoubliable et
extraordinaire spectacle.
Aussi, un long et prolongé murmure, où il y avait de l'angoisse mêlée
au plaisir comme il s'en produit quand on assiste de loin à la sublime
horreur d'une catastrophe, sortit de toutes les poitrines et se
transmit de bouche en bouche, par toutes les rues avoisinant le palais,
quand la porte de Charlottenbourg s'ouvrit...
—Ah! ah!... les voici!... Attention!...
Immense et lumineux, dominant comme un phare une mer d'hommes,
apparut tout d'abord un plumet tricolore, aigrette aux couleurs de la
Révolution, et au-dessus, un haut bonnet à poils à ganse d'or...
Aérienne, impérieuse, souple et forte, autour de ce plumet et de ce
bonnet à poils, une canne voltigeait, s'élevait dans l'arcature de la
porte de Charlottenbourg, descendait, remontait, sceptre mobile de la
reine des batailles...
Majestueux, plus haut que jamais, se redressant et se cambrant dans un
dandinement rythmique des épaules, La Violette, ainsi que l'Empereur
l'avait promis, le premier, entrait dans Berlin.
Et la canne du tambour-major des grenadiers de la garde semblait un peu
cousine de l'épée de Napoléon.
Sur la poitrine de La Violette scintillait l'étoile...
La physionomie placide de l'ancien aide-cantinier paraissait scintiller
aussi dans l'éclat de cette belle journée...
En se balançant devant les Berlinois, la canne haute et le plumet
pointant au ciel, La Violette paraissait dire:
—Regardez-moi, enfants de Berlin!... la France est le plus beau pays
du monde... l'armée est ce qu'il y a de plus beau dans la France... le
plus beau régiment de France, c'est le 1er régiment de grenadiers...
le plus bel homme du 1er régiment de grenadiers, c'est moi, son
tambour-major... regardez-moi bien, enfants de Prusse, vous avez sous
les yeux le plus bel homme de toute la terre!...
Et il ajoutait, et cela avec un soupir:
—Ah! si Catherine... je veux dire, si la Maréchale me voyait!...
Car, au fond du cœur, La Violette avait toujours gardé pour la
Sans-Gêne un amour profond, respectueux, naïf, un amour simple comme
son héroïsme et grand comme sa taille...
Derrière les tambours battant avec ostentation le pas redoublé,
derrière la colossale forêt des grenadiers, marchant au pas, dans une
régularité de géants automatiques, les voltigeurs venaient alertes,
dispos, râblés, pleins d'entrain...
Puis un vide: un état-major éblouissant! Davoust, Lefebvre, Berthier,
Augereau, les glorieux maréchaux de l'empire, dont la foule se redisait
les noms.
Encore un vide plus grand, et tout seul—astre solitaire, entraînant
dans son orbe toutes ces brillantes constellations militaires, centre,
foyer, soleil,—sur son cheval blanc à la selle dorée, la redingote
grise ouverte, laissant voir son uniforme de colonel de chasseurs et
son gilet blanc, l'Empereur...
Derrière lui, les superbes cuirassiers de la garde, commandés par les
généraux d'Hautpoul et Nansouty...
L'admiration et l'étonnement pesaient sur cette foule, enchaînant les
clameurs, comprimant les révoltes, imposant le respect.
Au milieu d'une haie silencieuse, le cortège impérial traversa la ville.
Il faut rendre au patriotisme prussien et à sa digne attitude l'hommage
mérité: pas un cri de haine inopportun, pas une protestation absurde
et emphatique ne s'élevèrent des rangs de cette nation vaincue et
humiliée, mais aussi pas un applaudissement, pas un bravo au spectacle
des vainqueurs paradant en armes dans la capitale prussienne occupée...
Plus tard, un autre défilé avait lieu, pas à Berlin, mais à Paris...
les Prussiens, les Anglais, les Autrichiens, les Russes passaient
sur le boulevard, de la Bastille à la place Vendôme, au milieu des
acclamations frénétiques de misérables Français ravis de la défaite,
et des mouchoirs s'agitaient aux fenêtres, tandis que des cris
de joie étaient poussés par des femmes en délire. Les royalistes
s'époumonnaient à hurler: «Vive l'empereur Alexandre! vive le roi de
Prusse! vivent nos bons amis les ennemis!» Les partisans des Bourbons
ont imprimé ce jour-là une tache de honte durable au front de la
France...
Il a fallu, pour l'effacer, la sublime et tragique attitude de Paris,
dans la journée éternellement néfaste du 1er mars 1871.
Ce jour-là, Paris fut un désert. La consternation d'un village ravagé
par l'épidémie. Les portes closes, les fenêtres fermées, les rues
vides, la vie urbaine suspendue, Paris offrit un spectacle plus digne
encore que celui de Berlin courant admirer l'entrée de la Grande-Armée
dans ses rues. Nos vainqueurs, du reste, parqués comme un troupeau
suspect, dans un coin de la ville, ne dépassèrent point la place de
la Concorde. Et qu'aperçurent leurs cavaliers caracolant autour de
l'obélisque? Le silence des factionnaires aux barricades détournant
la tête et, sur la place vaste, nue, sinistre, les statues imposantes
des villes de France, portant sur leurs faces de pierre un masque de
crêpe noir, afin de ne pas voir l'approche des vainqueurs!... Touchant
symbolisme du patriotisme accablé.
L'entrée des Français à Berlin, le 27 octobre 1806, ce n'était pas la
victoire des chouans, des émigrés, des amis de l'Angleterre, comme à
l'époque douloureuse où la cocarde blanche chez nous triompha. Les
citoyens de Berlin se trouvaient tous unis devant Napoléon vainqueur et
n'attendaient pas de lui un gouvernement.
Maître de Berlin, Napoléon, après avoir reçu solennellement les clefs
de la ville, accorda audience aux magistrats et s'efforça de les
rassurer. Des ordres sévères furent donnés pour maintenir la discipline
et prévenir les violences, les rixes, les exactions.
Avec une grande bienveillance, l'Empereur accueillit le prince de
Hatzfeld, qui était le bourgmestre de Berlin.
L'empereur demanda au prince de Hatzfeld s'il voulait résigner ses
fonctions, lui assurant qu'un traitement honorable lui serait réservé.
Il lui offrit également de lui conserver ses dignités et sa place. Il
ne voulait toucher aux institutions de la Prusse que si les autorités
locales refusaient de se soumettre. Il offrit donc au bourgmestre de
le laisser en fonctions, de respecter son corps municipal et de lui
permettre d'administrer, comme par le passé, la ville, mais à une
condition c'est que, dans ce cas, il ne tenterait rien de fâcheux
contre les Français, qu'il ne tirerait aucun parti des renseignements
qu'il pourrait avoir, en conservant les employés et agents de la ville
sous ses ordres. C'était raisonnable et équitable.
Le prince de Hatzfeld accepta ces conditions. Il remercia vivement
l'Empereur de sa bonté. Il continuerait donc à administrer Berlin et,
faisant apporter une Bible, il étendit la main et jura solennellement
de ne rien entreprendre contre l'armée française ni contre son chef
et de ne rien révéler aux généraux du roi de Prusse des mouvements de
troupes qu'il serait à même de surprendre.
Rien ne forçait le prince de Hatzfeld, qui était un homme intelligent
et éclairé, à prendre cet engagement.
Un patriote endurci eût préféré peut-être ne pas rester en place et se
retirer devant le vainqueur, gardant ainsi toute sa liberté d'agir.
Mais dans l'intérêt de ses concitoyens, ayant accepté de garder son
pouvoir, sous la condition de ne pas se servir de la facilité qui lui
était accordée pour nuire à l'armée française, il est certain qu'au
seul point de vue de l'honneur, le prince de Hatzfeld devait tenir son
serment.
Le patriotisme excuse sans doute les infractions à ces serments-là,
mais il est plus prudent de ne pas les prêter.
Le prince de Hatzfeld parti, Napoléon allait se mettre au travail
avec ses secrétaires, quand Duroc l'avertit que le maréchal Lefebvre
désirait lui parler.
—Qu'il entre, dit vivement Napoléon, est-ce que Lefebvre a besoin
d'une lettre d'audience... je fais faire antichambre aux rois, mais pas
à un maréchal comme Lefebvre...
—C'est qu'il a avec lui un jeune sous-lieutenant, et il craignait que
Votre Majesté ne pût le recevoir.
—Un sous-lieutenant?... Son fils peut-être?...
Duroc secoua la tête.
—Non sire... le maréchal Lefebvre n'a pas de fils aux armées...
Napoléon fronça le sourcil.
—Ah! oui, fit-il... le fils de Lefebvre s'imagine, lui aussi, qu'il
est sorti d'une race de potentats... il est tel que des gens que je
connais bien... ils considèrent comme leur étant dû légitimement ce
qu'ils ne tiennent que du hasard et de moi... Le fils de Lefebvre
se croit gentilhomme parce que j'ai fait son père maréchal et
grand-aigle... il a des idées frondeuses... il connaît madame de Staël,
Benjamin Constant... c'est un idéologue!... est-ce qu'il conspire?
—Je n'ai pas dit cela, sire... répondit Duroc vivement.
—Ça suffit... je me souviendrai à l'occasion de ce fils de mon
maréchal qui n'est pas avec son père et avec moi sous les drapeaux!...
Duroc, faites entrer Lefebvre et ce sous-lieutenant...
VIII
LA PROMOTION D'HENRIOT
Lefebvre présenta à l'Empereur le sous-lieutenant Henriot, son filleul.
Fixant son œil profond sur le jeune homme, Napoléon lui demanda de son
ton bref:
—Votre âge?
—Vingt et un ans, sire.
—Sous-lieutenant au 4e hussards?... votre général est Lasalle... vous
êtes le filleul du maréchal Lefebvre?...
—La maréchale l'a adopté, sire, sur le champ de bataille... à
Jemmapes... dit Lefebvre, répondant pour le jeune officier troublé.
—Beau combat, Jemmapes!... et c'est à Iéna que vous avez fait vos
premières armes, c'est un bon début, lieutenant!...
—Dans quel régiment, sire? répondit Henriot avec simplicité.
L'Empereur tressaillit. Il aimait les réponses précises et goûtait la
présence d'esprit.
Il augura bien de l'à-propos de ce jeune homme.
—Ah! je vous ai nommé lieutenant? dit-il en souriant, eh bien!
lieutenant vous resterez... au même régiment... S'il n'y a pas d'emploi
vacant, Murat ou Lasalle se chargeront de vous en fournir un à la
première affaire... Oh! il y aura des places pour tout le monde dans
cette campagne qui ne fait que commencer...
Lefebvre s'approcha: