—Sire, je vous remercie pour notre enfant adoptif... la maréchale sera

bien heureuse!... D'ailleurs, ce grade que vous venez d'accorder à

Henriot, il l'avait mérité, et vous n'avez fait que rendre justice à un

vrai soldat...

—Ton élève, Lefebvre?...

—Dont je suis fier, sire... Raconte ce que tu as fait, petit, pour

justifier la faveur de Sa Majesté, continua-t-il en se tournant vers le

jeune officier.

Henriot rougit, hésita, balbutia...

—Tu ne tremblais pas ainsi devant la place de Stettin! dit brusquement

Lefebvre.

—L'Empereur est plus redoutable que Stettin! murmura le nouveau

lieutenant.

—Cependant tu as pris Stettin! s'écria vivement Lefebvre.

—Oh! oh!... comment, ce hussard a pris Stettin? fit l'Empereur, de

très bonne humeur... expliquez-moi donc cela... On vient, en effet,

de m'envoyer le rapport de la reddition inespérée de cette place

considérable... mais vous n'avez pas à vous tout seul, je suppose, pris

une place forte ayant une nombreuse garnison et de l'artillerie?

—Sire, j'avais avec moi un peloton de hussards!... répondit

modestement Henriot.

Lefebvre intervint de nouveau:

—C'est comme il le dit à Votre Majesté... la chose a été rondement

enlevée! fit-il, tout joyeux de vanter son protégé... Le général

Lasalle galopait avec ses hussards et ses chasseurs dans la campagne...

il ne connaissait pas très bien le pays, Lasalle... il envoie le

sous-lieutenant Henriot avec un peloton de hussards pour reconnaître

une sorte de gros village qu'il apercevait dans le lointain...

—Un peloton seulement!... quelle imprudence!... Continue, Lefebvre...

—Aussitôt, reprit Lefebvre, l'officier part, il arrive sous les

murs d'une grande ville, toute bastionnée, et dont les remparts

apparaissaient garnis de nombreuses pièces... Achève, Henriot, fais

savoir à Sa Majesté ce qui s'est alors passé...

Le jeune homme s'enhardit.

—Surpris de me trouver devant une place de cette importance... qu'on

m'avait dit n'être qu'un village... je m'arrêtai!...

—Lasalle est brave comme toi, Lefebvre, mais il est aussi ignorant

en géographie!... dit l'Empereur en faisant une grimace; poursuivez,

lieutenant!

—J'hésitai un instant sur ce qu'il convenait de faire, reprit Henriot

d'une voix plus assurée, encouragé par la bienveillance visible de

l'Empereur... mais j'avais été aperçu de la garnison... déjà l'on

pointait sur moi les canons... Si je commandais demi-tour à mes hommes,

nous allions essuyer toute une bordée et je n'aurais probablement pas

pu prévenir mon général de l'existence de cette place forte... Toute

notre cavalerie éparse dans la plaine s'offrirait au feu meurtrier des

défenseurs abrités par les remparts... Sans bien me rendre compte de ce

qu'il était prudent de faire, je tirai mon sabre et criai à mes hommes:

En avant!...

—Très bien!... et alors?... dit l'Empereur intéressé vivement par ce

récit.

—En nous voyant débouler vers le pont-levis, un officier parut sur le

glacis... J'ordonnai: Halte!... je rangeai mes hommes sur une ligne et

je sommai le commandant de me rendre la place... Le pont-levis s'est

abaissé... Nous sommes entrés... J'ai détaché un maréchal des logis au

général Lasalle... une heure après il galopait dans la ville... Le

gouverneur lui remettait officiellement les clefs et la garnison était

prisonnière avec son matériel...

—Combien d'hommes?

—Six mille environ!...

—C'est un beau, un grand fait d'armes!... et je vous en félicite,

capitaine, pardon!... chef d'escadron, dit l'empereur se reprenant...

Enlever une place-forte avec de la cavalerie vaut bien ce grade...

Lefebvre, je te fais compliment de ton filleul, tu veilleras à ce

que Rapp me donne aujourd'hui son brevet à signer!... Au revoir,

commandant, j'aurai l'œil sur vous!... il faut que je lise le rapport

de Lasalle et que j'envoie à Talleyrand, pour le bulletin de la

Grande-Armée, le récit de cette belle action!...

Et Napoléon tendit la main au jeune chef d'escadron, si rapidement et

si légitimement promu, puis il congédia Lefebvre et son protégé; tous

deux s'éloignèrent ravis et glorifiant leur empereur.

Henriot, ému, suivait dans la rue le maréchal marchant à pied, au

milieu des regards curieux des Berlinois et des saluts respectueux des

soldats rencontrés.

—Où allons-nous, monsieur le maréchal? demanda-t-il surpris de voir

Lefebvre se diriger vers un bel édifice situé non loin du palais du

roi, où logeait l'Empereur.

—Au palais municipal... chez le prince de Hatzfeld, le bourgmestre,

répondit Lefebvre.

—Qu'allons-nous donc faire chez le bourgmestre?...

—Tu vas le savoir, dit Lefebvre avec un sourire malicieux... Henriot,

te souviens-tu de ta petite camarade Alice?...

Henriot rougit.

—Si je m'en souviens!... Nous avons joué ensemble... ensemble nous

avons dormi dans la voiture du régiment...

—Oui... Quand ma bonne Catherine était cantinière... Alice, tu le

sais, avait été recueillie par elle, au milieu des obus et dans le

désordre d'une ville assiégée... c'était en 1792, à Verdun... Nous

vous avons élevés tous les deux, comme frère et sœur... Nous manquions

peut-être de prudence! ajouta Lefebvre en regardant le jeune officier

du coin de l'œil.

Henriot répondit aussitôt:

—J'ai eu beaucoup de peine quand j'ai dû la quitter... j'étais si

accoutumé à Alice! Elle était si douce, si aimante, si jolie aussi!...

—Oui... vous jouiez au petit mari et à la petite femme... ces

enfantillages-là ça prend quelquefois de l'importance, plus tard!...

Enfin, tu l'as regrettée, ta jeune camarade, quand après la Terreur,

ses parents, les Beaurepaire, qui avaient émigré, car ce n'étaient

point des patriotes comme le brave défenseur de Verdun, l'ont

réclamée. Elle n'avait plus sa mère, ou du moins la malheureuse

Herminie de Beaurepaire ne comptait plus au nombre des êtres agissants;

à la suite de la mort tragique de son père le commandant, elle a perdu

la raison... il a fallu nous séparer d'Alice...

—Ce jour-là j'ai souffert comme si l'on avait mis la moitié de

moi-même au tombeau!...

—Tu l'aimais cette petite Alice?... Diable! je m'en doutais bien un

peu... mais je ne savais pas que ces gamineries d'enfant fussent si

tenaces... j'ai peut-être tort alors de faire ce que je fais! dit

Lefebvre s'arrêtant brusquement, comme s'il allait changer de route.

—Quelle intention aviez-vous donc?

—Je voulais... hum! j'ai peur que Catherine ne soit mécontente quand

elle saura cela... Enfin! Alice est ici...

—A Berlin!...

—Oui... sa famille, très pauvre, n'avait pu continuer à s'en charger

pendant l'émigration... Des relations d'amitié s'étaient établies à

Coblentz entre l'un des Beaurepaire et le prince de Hatzfeld. La femme

du prince a bien voulu se charger d'Alice... elle l'a gardée auprès

d'elle comme lectrice...

—Nous allons la revoir! s'écria Henriot, tout enflammé de plaisir. Oh!

quel bonheur!

—Alice nous a aperçus tous les deux, quand nous défilions dans les

rues de Berlin... elle a parlé de nous, de toi, surtout de toi, à la

princesse... et j'ai reçu une invitation à dîner chez le bourgmestre,

avec prière de t'amener...

—Oh! monsieur le maréchal, que vous êtes bon!...

—Hum! je suis bon!... Je ne suis peut-être qu'une vieille bête, comme

me le dit souvent l'Empereur... Enfin, advienne que pourra!... je me

suis laissé embobiner par la princesse et par Alice. J'ai promis de te

conduire dîner au palais municipal, nous y voici... C'est trop tard

pour refuser...

—Cette journée sera pour moi éternellement bonne!

—Je te crois!... sous-lieutenant à midi et chef d'escadron à quatre

heures!

—Et je vais revoir Alice!

—Oh! ces jeunes gens, ça ne pense qu'aux cotillons! grommela Lefebvre,

mais attends un peu, mon petit coq, je ne t'ai pas conduit jusqu'ici,

en passant par Iéna, pour que tu laisses emmailloter ton sabre dans les

jupons des femmes... Tu vas embrasser Alice, vous parlerez tous deux de

vos escapades d'enfance, et puis, en route!... Je t'emmène...

—Où ça, monsieur le maréchal?

—A Dantzig, parbleu!

—Une place magnifique... la plus forte de tout le Nord, à ce qu'on

dit...

—Oui... c'est assez coquet! il y a dix-huit mille hommes, deux cents

pièces de canon, des redoutes, un canal, des palissades... Oh! c'est un

joli cadeau!

—Un cadeau?...

—Sans doute! l'Empereur m'a donné Dantzig... seulement il faut y

entrer!...

—Nous y entrerons!...

—J'y compte bien!... mais l'Empereur ne veut pas entendre parler de

nos grenadiers pour cela... peut-être qu'avec les hussards nous ferons

mieux... puisqu'à présent on prend les citadelles avec de la cavalerie!

ajouta un peu ironiquement Lefebvre, qui, en sa qualité de commandant

de la garde à pied, avait quelque dédain pour les cavaliers, ces

ramasseurs de fourreaux de baïonnettes, comme il les appelait, dans ses

moments de courte jalousie contre Murat, Lasalle, Nansouty ou Bessières.

—Avec les hussards autrefois, en Hollande, on prenait les flottes!

répondit avec vivacité Henriot, défendant son arme.

—A la guerre, il n'y a rien d'impossible!... Allons! par file à

droite! C'est bien compris..... bonjour, bonsoir à Alice... et puis: à

cheval!

—Ne me permettrez-vous jamais de la revoir? supplia le jeune homme.

Oh! monsieur le maréchal, mon second père, j'aime Alice depuis mon

enfance... partout son souvenir m'a suivi... je l'aime et je mourrai si

vous me dites qu'il est impossible qu'elle soit un jour ma femme!

—Tu voudrais te marier? à ton âge!... tu as le temps... tu peux bien

attendre que tu sois colonel...

—Mais, monsieur le maréchal, vous étiez bien jeune aussi quand vous

avez épousé la maréchale...

—Moi, c'était différent, je n'étais pas chef d'escadron, j'étais

sergent!... Enfin, garçon, nous en reparlerons... plus tard... beaucoup

plus tard...

—Quand cela?

—Quand nous aurons pris Dantzig...

—Prenons-la tout de suite!

—Entrons d'abord au palais municipal, on nous attend chez le

bourgmestre, et tous ces bons citadins nous reluquent ainsi que des

bêtes curieuses!... Ah! une recommandation... si tu écris en France, ne

parle pas de tout cela à la maréchale, elle me gronderait!...

Et tous deux pénétrèrent dans le palais municipal, à la porte duquel

un grenadier faisant faction présenta les armes, tandis qu'un planton

se détachait pour annoncer la venue des deux invités du prince de

Hatzfeld.

IX

LA PAROLE D'UN PRUSSIEN

La princesse de Hatzfeld reçut le maréchal et son filleul avec la plus

grande affabilité.

Elle évita toute allusion à la situation, pour elle pénible, gênante

pour Lefebvre qui, se piquant de belles manières, ne voulait pas trop

faire sentir à la femme d'un vaincu qu'un maréchal de l'empire était

partout chez lui, en Europe.

Le prince de Hatzfeld se montra réservé, majestueux, imperturbable.

Henriot, tout heureux de retrouver Alice, rougissante et charmée, ne

pensait à rien autre qu'au bonheur d'être près d'elle. Toutes les

définitions qu'on a pu donner de l'amour se résument dans cette seule

constatation que celui-là seulement aime qui préfère à tout bonheur,

à tout événement, à tout spectacle, le plaisir de se trouver auprès

de la personne aimée. La possession finale n'est que l'exaspération

de ce sentiment. C'est le bouquet du feu d'artifice de la passion. Le

meilleur de l'amour n'est pas dans la plénitude de l'assouvissement.

Le plus délicieux instant est celui où l'on respire, comme une fleur

penchée, l'âme jumelle, où l'on jouit du son de la voix, où l'on frémit

au contact le plus léger; et l'amant le plus épris a toujours trouvé

satisfaction plus profonde à entrer en visiteur ardent, mais non

autorisé, dans l'appartement de l'aimée, qu'à s'ébattre en maître dans

le lit conquis.

Henriot et Alice parlaient à voix basse, durant le dîner qui fut long

et copieux, et ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait ou se

disait autour d'eux. Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Laissons à

leur double ivresse les jeunes gens récapitulant les petits événements

de leur enfance aventureuse.

Une seule chose contrariait Henriot, c'est de ne pas avoir eu le temps

de faire appliquer sur la manche de sa veste de hussard les insignes de

son nouveau grade.

Alice, elle, n'éprouvait qu'un mécontentement, c'était de ne pas être

parée d'une robe neuve qui lui était promise depuis longtemps par la

princesse, et dont le cadeau avait été ajourné à la suite des revers de

l'armée prussienne.

Pendant le dîner, où l'étiquette allemande, très stricte, se trouvait

scrupuleusement observée, Lefebvre s'efforçait de paraître homme

élégant.

Il savait les idées de l'empereur à cet égard. Bien des fois,

réunissant en particulier les grands dignitaires de son empire,

Napoléon leur avait fait une théorie spéciale sur l'art de se comporter

dans le monde.

—Vous êtes des maréchaux, des généraux, des chambellans, des

sénateurs, leur disait-il de son ton bourru; vous êtes donc les

gentilshommes du monde moderne que j'ai fait... Tâchez de vous montrer

à la hauteur du rang où je vous ai placés!... Apprenez à saluer, à

entrer dans un salon, à donner le bras aux dames, à parler à propos, à

vous taire quand il le faut... Ne prêtez ni au ridicule ni au blâme...

Soyez dignes, imposants, distingués!...

Distingués!... C'était là le difficile! Ah! si l'Empereur leur avait

seulement demandé d'être braves, audacieux, intrépides, de risquer cent

fois leur vie devant la gueule des canons, de passer les jours et les

nuits à cheval, de tenter l'impossible et d'oser l'invraisemblable, ce

n'était rien... Mais être des hommes de cour, eux des gens de bivouac

et de champs de bataille, ah! dame! ce n'était guère aisé!...

Et le bon Lefebvre, le plus rude, le plus fruste, le moins éduqué

des maréchaux de l'Empire, se donnait un mal terrible pour obéir à

son empereur, pour paraître, lui, fils de paysan, sergent parvenu,

l'égal, devant les dames, de ces freluquets de l'ancien régime, qu'il

avait frottés au 10 Août, de ces muscadins de Saint-Roch qu'il avait

pourchassés au 13 Vendémiaire.

En secret, pour plaire à son empereur, il avait acheté un petit

volume de madame Campan, ancienne institutrice des enfants de France,

intitulé: _L'Art du savoir-vivre_, et, la nuit, sous la tente entre

deux alertes, il en étudiait les prescriptions avec l'opiniâtre

assiduité d'un élève caporal qui, désireux de monter en grade, apprend

sa théorie.

Tout le temps que dura cet interminable dîner, Lefebvre se contint,

s'observa, s'étudia.

Il s'abstenait de boire, de manger; de temps en temps il s'inclinait à

droite, à gauche, glacé par les allures du prince de Hatzfeld, intimidé

par les airs de tête gracieux, mais dignes, de la princesse.

Mentalement, il repassait les prescriptions de madame Campan.

Deux ou trois infractions au fameux code furent pourtant par lui

commises.

En dégustant un verre d'excellent tokaï que lui servit la princesse

elle-même, il ne put s'empêcher de faire clapper sa langue contre le

palais, comme au temps où il buvait le vin blanc sous la tonnelle, à

la Râpée, en compagnie de sa promise, la Sans-Gêne, et il s'oublia

jusqu'à dire à voix assez haute:

—Cré nom de nom! voilà un petit rejinglard qui mérite qu'on fasse de

près sa connaissance!...

Comme le prince et la princesse se regardaient les lèvres pincées,

essayant de dissimuler un sourire, Lefebvre brusquement se leva, porta

le verre à ses lèvres; puis, après l'avoir tenu en l'air un instant,

restant debout devant les convives, il dit:

—A la santé de Sa Majesté Napoléon, empereur et roi!...

L'ironie des sourires cessa. Lefebvre avait repris son aplomb.

Il tendit assez majestueusement son verre à la princesse interdite.

—Un second verre, s'il vous plaît, demanda-t-il.

Et de nouveau élevant son verre, il dit d'une voix ferme:

—A la gloire de la Grande-Armée!... Honneur et respect à l'armée

prussienne!

Le prince et la princesse s'inclinèrent, et approchèrent leur verre

des lèvres. Personne, même dans l'impassible domesticité qui assistait

au repas, ne songea plus à se moquer intérieurement du maréchal. La

Grande-Armée ne prêtait pas à rire.

Le dîner se termina froidement.

Lefebvre, prétextant un rapport à préparer, prit congé de bonne heure,

laissant Henriot dans la joie de demeurer auprès d'Alice.

—Tu sais que nous partons demain! dit Lefebvre à son filleul en le

quittant sur le seuil du salon... Je vais envoyer un aide de camp à

Lasalle pour l'avertir que je t'enlève...

—Je suis à vos ordres, mon parrain... Vous me permettrez seulement de

revenir faire mes adieux à madame la princesse et à mademoiselle Alice

avant de partir pour...

—Ça suffit, bougre de bleu! dit vivement Lefebvre, coupant la parole

au jeune homme interdit... tu reviendras, si tu le veux, présenter

tes hommages à ces dames... mais, ajouta-t-il, en se penchant à son

oreille: tiens ta langue, nom de nom!...

Henriot demeura confus sous la semonce. Imprudemment il avait été

sur le point de révéler le but de la grande entreprise confiée par

l'Empereur à Lefebvre. Il se mordit les lèvres et se promit d'être plus

réservé.

Mais la colère du maréchal, l'embarras du jeune officier, n'avaient pas

échappé au prince.

Il flaira un secret d'Etat, un mouvement de troupes important, une

marche en avant de la Grande-Armée, peut-être une attaque rapide sur le

flanc de l'armée russe, en route vers la Pologne.

Ces surprises étaient familières au génie de Napoléon.

C'est au moment où il semblait tout attaché à l'organisation intérieure

de la Prusse conquise, où il se montrait en apparence occupé de fêtes,

de réceptions, de spectacles, dont il réglait lui-même l'ordre et la

distribution, qu'il préparait peut-être un de ces coups d'audace qui

stupéfiaient ses adversaires, et la veille du combat lui assuraient la

victoire.

Et le prince, anxieux, se demandait de quelle façon il pourrait obtenir

la révélation de ce secret, en partie échappé au jeune hussard.

S'il parvenait à surprendre les desseins de Napoléon, en avertissant

le roi son maître, il relevait peut-être la Prusse de son écrasement.

Une seule défaite enlevait le prestige de Napoléon. Vainqueurs dans

une rencontre unique, les Allemands reprendraient force de courage.

L'empereur Alexandre, de son côté, s'enhardirait, presserait la marche

sur les Français démontés par un premier revers. Oui, à tout prix,

il fallait connaître le but mystérieux vers lequel se dirigeait le

maréchal Lefebvre, il fallait profiter de l'occasion et savoir le plan

nouveau qu'avait conçu l'Empereur.

Le prince, dans une rêverie profonde, étudiait ce moyen, laissant son

regard errer par le vaste salon où la princesse de Hatzfeld, entourée

de quelques visiteurs, conversait légèrement, tandis qu'à voix basse

causaient délicieusement, l'un près de l'autre serrés, dans l'angle le

moins éclairé de la pièce, Henriot et Alice.

—Ah! cette jeune fille!... par elle je saurai quelque chose! se dit le

prince, et aussitôt sa physionomie s'éclaira et un sourire de confiance

et d'espoir zigzagua sur ses lèvres.

M. de Hatzfeld rentra dans le cercle des invités et se montra d'une

amabilité grande.

Quand l'heure de se retirer fut venue, il serra cordialement la main à

Henriot et lui dit:

—Je vous prierai, commandant, de considérer cette maison comme la

vôtre, tant que durera votre séjour à Berlin... Mais je crois que vous

aurez peu de temps à nous consacrer encore? Ne partez-vous pas bientôt?

ajouta-t-il d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent.

Henriot eut un mouvement d'hésitation.

—J'accompagne le maréchal! répondit-il simplement.

—Oh! alors ce sera pour l'époque de votre retour! dit le prince sans

insister.

Quand tous les hôtes du palais municipal furent partis, la princesse

étant rentrée dans son appartement, le prince sonna et fit appeler

mademoiselle Alice, qui avait accompagné sa maîtresse.

Très onctueux, très paternel, le prince interrogea la jeune fille

tremblante. Il lui fit raconter son enfance et l'amena à lui parler

d'Henriot. Enhardie,—on arrive si facilement aux confidences

lorsqu'on vous questionne sur celui qu'on aime,—Alice avoua combien

Henriot tenait de place dans son cœur.

Le prince sourit, l'encourageant, la poussant à tout lui apprendre. Et

comme la jeune fille s'arrêtait, avec un pudique embarras, en disant:

«Mais il n'y a plus rien, Excellence!... je vous ai tout appris!...» le

bourgmestre lui dit:

—Vous aimez cet officier... je suppose qu'il vous aime également...

vous n'avez rien de caché l'un pour l'autre... cependant il vous

quitte, il s'en va, peut-être pour longtemps, pour toujours, et vous ne

savez même pas où il va!...

—Non! je ne sais rien! fit Alice le cœur serré, tout émue par les

paroles inquiétantes du prince... Etait-il possible qu'Henriot, à

peine retrouvé, s'éloignât sans lui dire même vers quelle ville il se

dirigeait, s'il serait longtemps absent, s'il reviendrait bientôt.

Le prince observait, en souriant, le trouble où ses paroles avaient

plongé la jeune fille.

Il jugea inutile de prolonger cet interrogatoire. Il en avait assez

dit pour être certain qu'Alice, le lendemain, en revoyant Henriot,

chercherait à savoir de lui le but de ce voyage secret.

Avec impatience, il attendit la venue du jeune homme.

Vers dix heures, le matin, un bruit de chevaux dans la cour du palais

municipal avertit le prince de la venue du commandant Henriot.

Confiant son cheval à un hussard, le jeune homme monta aux

appartements, se fit annoncer à la princesse de Hatzfeld qui s'excusa

de ne pouvoir le recevoir, étant souffrante, et lui envoya sa lectrice.

Les adieux des deux jeunes gens furent rapides et attristés.

Au moment où Henriot allait enfin se décider à quitter Alice, car

Lefebvre devait s'impatienter ayant fixé le départ à onze heures, la

jeune fille lui demanda timidement:

—Henriot, vous ne m'avez pas dit où vous alliez... je désirerais

tant vous suivre par la pensée, vous accompagner du fond du cœur dans

les combats nouveaux où sans doute vous êtes emporté... pourquoi me

cachez-vous le but de ce départ?...

Henriot regarda Alice avec une attention profonde.

—Vous voulez savoir où le maréchal m'emmène, mon Alice?... Curiosité

de femme, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est à Dantzig que l'Empereur

nous envoie... Oui, nous allons faire le siège de cette ville et la

prendre... Vous voyez, Alice, que je ne vous garde rien de secret...

—Oh! comme vous me dites cela, Henriot... est-ce que j'ai mal fait de

vous questionner?... pardonnez-moi!...

—Est-ce de vous-même, Alice, que vous m'avez ainsi interrogé?...

quelqu'un n'a-t-il pas cherché à savoir de vous où l'Empereur nous

ordonnait de nous rendre?... répondez-moi?... demanda le jeune officier

que l'avertissement de Lefebvre avait, depuis la veille, rendu méfiant.

—Oui... c'est le prince de Hatzfeld qui m'a interrogée... il a voulu

savoir de moi si je connaissais le but de votre voyage.

—Le prince de Hatzfeld!... oh! c'est pour nous trahir! s'écria

Henriot... il a cependant prêté un serment solennel à l'Empereur...

Adieu, ma chère, à bientôt!... il faut que j'aille retrouver le

maréchal... Nous nous reverrons quand Dantzig sera pris... Jusque-là

silence!... Pas un mot au prince ni à son entourage... Heureusement il

ne sait rien... A bientôt!...

Dans sa précipitation, Henriot se trompant d'issue, au lieu de gagner

le vestibule, ouvrit une porte donnant accès au cabinet du prince.

Il trouva le bourgmestre debout contre cette porte, très troublé à la

brusque apparition d'Henriot.

—Le prince a écouté à la porte!... il sait le secret de notre

voyage!... pensa Henriot... Il n'y a pas une seconde à perdre...

l'Empereur doit être prévenu!

Il se hâta de joindre Lefebvre et lui fit part de ses soupçons.

Le maréchal chargea Duroc d'informer l'Empereur de ce qu'il venait

d'apprendre.

Deux heures plus tard un courrier envoyé par le bourgmestre au roi

de Prusse était intercepté. On trouvait sur lui une lettre du prince

de Hatzfeld annonçant le départ de Lefebvre et le siège imminent de

Dantzig.

Napoléon entra dans une violente colère.

Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale · 第 4 / 21 段