reprit Léonidas; à présent, avant de nous séparer, en vous remerciant
de l'accueil que vous avez bien voulu me faire sur l'avis de mon cher
camarade le colonel Oudet, il me reste un devoir à remplir... Je vous
ai donné les noms de tous les membres du gouvernement provisoire...
sauf un seul, le mien... je dois vous le faire connaître...
Un grand silence se fit. Tous attendaient avec une vive curiosité
le nom de cet audacieux conspirateur qui, en imaginant de répandre
brusquement le bruit de la mort de l'Empereur, espérait surprendre le
pouvoir, intimider le Sénat, rallier les administrations et disposer de
l'armée façonnée à l'obéissance passive.
—Philadelphes, dit Léonidas, avec une mâle simplicité, je suis né
à Dôle, le 28 janvier 1754, j'ai donc cinquante-deux ans; mon père
était chevalier de Saint-Louis: à seize ans je me suis fait soldat.
J'ai commandé le détachement franc-comtois à la fête de la Fédération.
J'ai gouverné la place de Besançon. J'ai été fait général de brigade
en Italie, où j'ai servi sous mes amis Championnet et Masséna...
J'ai toujours défendu la patrie et aimé la liberté... Je me nomme le
général...
A ce moment, on frappa violemment à la porte du hangar.
Un maréchal des logis de hussards, très mince, très coquet, accourut,
essoufflé:
—Vite! vite!... Hors d'ici, camarades! cria-t-il en entrant.
—Qu'y a-t-il, Renée? demanda vivement Marcel, s'approchant du maréchal
des logis qui n'était autre que Renée, le joli sergent du bataillon de
Mayenne-et-Loire, la compagne fidèle de l'aide-major.
—Il y a que vous êtes perdus! Si vous restez une seconde de plus ici,
vous êtes pris... les agents de Dubois sont sur mes talons...
Marcel s'était aussitôt précipité vers le centre de la pièce, et
soulevant une trappe, l'ouvrit, disant aux conjurés:
—Camarades, éloignons-nous par cette issue... nous tomberons dans la
cave d'un ami, d'un affilié... de là nous pourrons gagner une maison
voisine donnant sur une autre rue... En route!... le tyran n'en a
plus pour longtemps à nous faire traquer par ses sbires!... Vive la
République!
—Mort au tyran! à bas l'Empereur! répétèrent les Philadelphes.
Marcel tenant la trappe ouverte, tous les assistants descendirent un à
un.
Renée voulait attendre que Marcel eût à son tour disparu dans le trou
béant, mais celui-ci lui fit signe de passer, et, montrant Léonidas, il
dit:
—Après vous, mon général...
—Du tout, répondit celui-ci, je suis ici capitaine à bord d'un navire
en perdition... je dois rester le dernier...
Marcel fit un signe de soumission et posa le pied sur l'échelle.
Au moment de descendre, il releva la tête:
—Pardon, dit-il, on vous a interrompu à l'instant où vous alliez, mon
général, nous dire votre nom... peut-être est-il bon que je le sache,
pour le procès-verbal de cette séance?
—Très juste, répondit Léonidas.
Et s'engageant à son tour dans la soute noire, derrière Marcel, il dit
ce simple nom:
—Général Malet!...
Puis il laissa retomber la trappe.
Il était temps: des coups de crosse ébranlaient la porte du hangar,
qui avait servi de siège au comité de la rue Bourg-l'Abbé et les
agents du préfet Dubois s'avançaient, avec précaution, dans la salle
vide, tandis que les Philadelphes, ayant gagné la maison voisine, se
dispersaient, ajournant l'exécution du projet hardi que le même général
Malet devait reprendre témérairement plus tard, au moment de la déroute
de Russie, le 22 octobre 1812.
V
GLOIRE D'AUTREFOIS
La guerre était commencée. Napoléon s'était préparé avec autant de
prudence, de circonspection et de précautions de toutes sortes, en vue
de la première rencontre, que si le salut de la France en eût dépendu.
La Prusse, au contraire, avec une infatuation que plus tard nous
devions connaître, se fiant à sa vieille réputation militaire, toute
glorieuse des souvenirs du grand Frédéric, abusée par les publicistes
chauvins comme de Gentz, trompée par ses militaires qui affirmaient,
en d'autres termes, mais avec la même présomptueuse sottise que notre
maréchal Lebœuf soixante-quatre ans plus tard, qu'il ne manquait pas un
bouton de guêtre aux grenadiers, la Prusse ayant pour chefs de vieux
généraux comme Brunswick, Blücher et Mollendorf, semblait pénétrée de
l'esprit d'imprudence et d'erreur dont il est parlé dans _Athalie_. La
chute de la monarchie prussienne apparaissait fatale.
Un conseil de guerre fut tenu le 5 octobre 1806 à Erfurt, sous la
présidence du roi Frédéric-Guillaume.
Le duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe, le maréchal de Mollendorf,
les ministres, plusieurs officiers généraux, tinrent séance pendant
deux jours.
Il est facile de gagner les batailles après coup et de refaire les
plans de campagne, en évitant les fautes commises, en profitant des
hasards heureux survenus.
Sans tomber dans cette façon trop aisée de tabler sur les faits
accomplis, sans suivre la fortune et argumenter d'après le succès
final, il est certain que les Prussiens commirent une faute immense dès
le début de la campagne.
Ils devaient, loin de se porter au devant de Napoléon qui avait à sa
disposition ses troupes de l'Allemagne du Sud, reculer, lui opposer
l'espace, le terrain marécageux et difficile, l'attirer vers le Nord,
et là joindre l'armée russe à qui la distance ne permettait pas
d'entrer en ligne avant deux ou trois mois.
De sages conseils en ce sens furent produits, mais la reine Louise
assistait à la discussion penchée sur le fauteuil du roi. Elle fut
en cette circonstance le mauvais génie de la Prusse, comme une autre
souveraine devait plus tard fatalement conseiller ceux qui disposaient
des destinées de la France.
La reine murmura à l'oreille du roi son indignation de paraître
reculer devant les Français qui n'avaient pas encore eu affaire à la
première armée d'Europe, aux vainqueurs de Rosbach. Que dirait le
peuple si animé, si excité, qui criait: A Paris! à Paris! dans les
rues de Berlin. Et les étudiants aux discours enflammés, qui chaque
soir emplissaient les brasseries de leurs belliqueuses provocations,
accompagnées de larges rasades! Les philosophes s'en mêlaient: Fichte
en tête, qui s'était engagé, et l'on ne rêvait, dans les laboratoires
et parmi les pinacothèques, que l'extermination de l'armée française
et la conquête des anciennes provinces de la Lotharingie. Il fallait
avancer, pousser droit à l'ennemi. Une première victoire ouvrirait à
l'armée prussienne la route de Paris! Et la reine disait:
—Vous hésitez, sire! Le peuple pensera que vous avez peur!...
Le roi, faible, indécis, qui aurait peut-être voulu encore arrêter les
hostilités, tenter une démarche pacifique, se soumit aux arrêts de la
reine Louise. Cette femme imprudente traduisait d'ailleurs, au conseil
de guerre d'Erfurt, les passions populaires surexcitées et formulait
les sentiments de toute la nation fanatisée.
La marche en avant fut résolue. Dans une note insultante et
provocatrice, la Prusse demanda à la France de retirer immédiatement
ses troupes de l'autre côté du Rhin. La date de cette retraite était
exigée au 8 octobre.
Ce fut Berthier, major général, qui remit la note à l'Empereur.
—Très bien, lui dit froidement celui-ci, nous serons exacts au
rendez-vous que nous donne le roi de Prusse. Le 8 octobre, au lieu
d'être en France, nous serons en Saxe!
Immédiatement Napoléon adressa à l'armée la proclamation suivante:
«Soldats,
«L'ordre pour votre rentrée en France était parti. Vous
vous étiez déjà rapprochés de plusieurs marches, des fêtes
triomphales vous attendaient. Mais des cris de guerre se
sont fait entendre à Berlin. Le même esprit de vertige qui,
à la faveur de nos dissensions intestines, conduisait, il y
a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la
Champagne, domine encore dans leurs conseils. Si ce n'est plus
Paris qu'ils veulent renverser jusque dans ses fondements,
ils veulent que nous évacuions l'Allemagne à l'aspect de
leurs armées. Soldats!... il n'est aucun de vous qui veuille
retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur.
Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe.
»Malheur donc à ceux qui nous provoquent! que les Prussiens
éprouvent le même sort qu'ils éprouvèrent il y a quatorze
ans...»
Le lendemain 8 octobre, l'armée franchissait la Saxe, par trois
colonnes, et Murat, à la tête de la cavalerie, donnait les premiers
coups de sabre.
Ce fut le combat de Schleitz. Le général prussien Tauenzien eut affaire
au 27e léger, général Maison, et aux 94e et 95e de ligne, de la
division Drouet. Murat avec le 4e hussards et le 5e chasseurs chargea
en personne et décida de cette première victoire.
Un second combat eut lieu le 10, à Saalfeld. Le prince Louis de Prusse
y fut tué et le maréchal Lannes marcha sur Iéna.
La panique des Prussiens fut considérable. Les rues de la petite
ville universitaire d'Iéna étaient encombrées de fuyards. Les ponts
de la Saale se trouvaient obstrués par les bagages, les fourgons, les
blessés. La déroute se propagea jusqu'à Weimar.
Le 13 octobre, Napoléon était devant Iéna. Il donna les ordres
suivants: Soult et Ney devaient se trouver à Iéna au plus tard dans la
nuit. Murat ramènerait sa cavalerie vers Iéna et Bernadotte attendrait
entre Iéna et Naumbourg, à Dornbourg, où se trouvait un pont sur la
Saale.
A Naumbourg, le maréchal Davoust, chargé d'observer l'armée du prince
de Hohenlohe, avait son quartier général.
Une hauteur domine Iéna. Là, avec Lannes et la garde, Napoléon se
campa. Au centre d'un carré de quatre mille hommes, il établit sa
tente. Depuis, l'on a nommé ce tertre fameux: Napoléonsberg.
Alors, avec une activité prodigieuse, il s'occupa d'amener son
artillerie par des chemins difficiles. Une torche à la main, il
dirigeait en personne les travaux du génie entaillant le roc pour
livrer un passage au canon.
Brisé de fatigue, il ne voulut prendre du repos que lorsqu'il eut vu
les premières pièces hissées.
Devant un feu de bivouac, se faisant apporter une chaise, il s'assit, à
cheval, et les deux mains appuyées au dossier, il s'endormit, au milieu
d'un cercle respectueux de soldats et d'officiers.
La Victoire, planant sur la Grande Armée de ses ailes invisibles,
protégeait le sommeil du grand soldat.
Quand il rouvrit les yeux, un brouillard épais couvrait la plaine.
Escorté par des hommes munis de torches, Napoléon parcourut le front
des troupes. Il les harangua avec son énergie et sa précision
accoutumées. Il fallait couper les Prussiens, les séparer des
Russes, et la journée qui s'avançait allait renouveler les prodiges
d'Austerlitz!...
Les cris de: «Vive l'Empereur!» éclatèrent et le signal d'attaquer fut
donné à Lannes.
Le 14 octobre 1806 fut une double victoire: Iéna et Auerstaedt.
A Iéna, où Napoléon commandait en personne, la victoire fut un instant
compromise par le maréchal Ney qui s'était engagé imprudemment.
A Auerstaedt, où Davoust ne fut pas secouru par Bernadotte, qui le
jalousait et s'en tint à la lettre des ordres de Napoléon, en gardant
sa position à Dornbourg, les Prussiens crurent un moment anéantir le
3e corps, mais la division Friant et la division Morand décidèrent de
la victoire. Brunswick était frappé à mort, le maréchal de Mollendorf
dangereusement blessé.
Le double et glorieux combat du 14 octobre anéantit l'armée prussienne.
La débâcle fut épouvantable. Les cavaliers de Murat sabrèrent jusqu'à
Weimar les fuyards.
Sans l'inaction de Bernadotte, il ne restait pas un soldat à la
Prusse au lendemain de ces deux combats, où le maréchal Davoust égala
Napoléon: Il doit partager sa gloire.
Le soir du combat, Napoléon parcourut un coin du champ de bataille.
Il regardait, pensif, des cadavres amoncelés auprès d'un bouquet de
bois, où la cavalerie prussienne avait chargé.
Le numéro du régiment le frappa.
—De la 32e! s'écria-t-il. Encore de la 32e!... il en est tant tombé en
Italie, en Egypte, en Allemagne, partout... Oh! les braves gens! dit-il
à Rapp, son aide de camp, tout ému, comment peut-il rester encore des
hommes de cet invincible régiment!
Et, l'Empereur, s'arrêtant, souleva son petit chapeau, et mit son
cheval au pas, rendant ce suprême hommage à ces vaillants de la 32e
demi-brigade, les soldats du pont d'Arcole et de Marengo.
Il continua sa ronde. A l'entrée du village d'Auerstaedt, se trouvait
une petite ferme, autour de laquelle un vif engagement s'était livré, à
en juger par les morts qui gisaient alentour et par les armes brisées,
jetées, jonchant la prairie et le jardin attenant à la ferme.
Devant la porte de la grange soigneusement fermée, l'Empereur aperçut
la silhouette démesurée d'une sorte de maigre géant, debout, paraissant
monter la garde.
Sous son bras, le géant tenait une longue canne.
Napoléon poussa vivement son cheval et apostrophant l'étrange
factionnaire:
—Que diable fais-tu là, toi, le tambour-major? dit-il.
Le tambour-major, redressant sa haute taille, prit sa canne, lui fit
faire un vertigineux moulinet, la jeta en l'air, la rattrapa au vol et
la présentant ensuite, dans l'attitude du soldat en armes devant un
général, répondit:
—Sire, j'attends du renfort!
—Eh! mais je te reconnais... Tu es le tambour-major de mes
grenadiers... Tu te nommes La Violette?
—Oui, sire, c'est moi-même... en route pour Berlin, comme Votre
Majesté l'a ordonné...
—Bien! rassure-toi, nous irons à Berlin, mon brave! La route est
ouverte à présent, dit en souriant l'Empereur... Mais, de quels
renforts parlais-tu?
—Sire, je ne peux pas emmener à moi tout seul mes prisonniers.
—Tes prisonniers!... Quels prisonniers? dit Napoléon intrigué.
—Oui, des prisonniers que j'ai faits... Ils sont là... dans la
grange... J'ai fermé la porte et j'attends...
—Tu as fait des prisonniers, toi?
—Oui, sire... un escadron! Je me trouvais là tout près avec mes
tapins... J'ai aperçu des dragons rouges démontés qui s'enfuyaient,
je les ai sommés de se rendre... ils m'ont écouté. Ils croyaient
probablement que j'avais derrière moi le régiment... ils se sont
rendus... alors je les ai enfermés là-dedans. Voilà comment ça s'est
passé, sire!
Un des officiers de la suite avait pénétré dans la grange pendant ce
colloque. Il vint rendre compte à l'Empereur de la vérité du fait.
Soixante dragons rouges, ayant jeté leurs armes, se rendaient à merci,
réclamant la vie sauve...
Napoléon, à cheval, se trouvait à peu près à la hauteur du front de La
Violette.
—Approche ici, lui dit-il, de son air de bonne humeur...
Et, saisissant l'oreille de La Violette, il la lui tira violemment.
La Violette retint un cri de douleur. Il fallait que l'Empereur fût
bigrement content pour pincer si fort...
—Ah! tu te permets, toi, un tambour-major, de faire des prisonniers de
guerre... Ah! bien! attends un peu... je vais te payer la rançon...
Et l'Empereur élevant la voix, dit:
—Rapp, venez près de moi!
Rapp avança son cheval.
Napoléon porta vivement la main à la poitrine de Rapp, en détacha
la croix de la Légion d'honneur, et la tendant à La Violette, tout
abasourdi, lui dit:
—Tambour-major La Violette, tu es un brave... dorénavant tu porteras
le signe de la bravoure... Rapp, faites diriger ces prisonniers sur
Iéna!
Et sans attendre les remerciements du nouveau chevalier, véritablement
ahuri, Napoléon mit son cheval au galop et continua sa visite du champ
de bataille.
La Violette, les deux mains posées sur sa canne, considérait, pensif,
la croix scintillant sur sa poitrine.
Il murmura d'un air profondément troublé:
—Je ne suis pas un poltron... je suis un brave?... moi, allons donc!
Pourtant l'Empereur l'a dit...
Il ajouta en brandissant sa canne avec énergie:
—Enfin, ça y est... A présent il n'y a plus qu'à prouver à l'Empereur
qu'il ne s'est pas trompé... Ah! quand donc aurai-je le bonheur de me
faire casser la gueule pour lui!...
Et La Violette, rythmant sa marche de moulinets formidables, comme s'il
commandait la charge à des tambours invisibles, arpenta le champ de
bataille pour rejoindre son régiment, en criant:
—Nom de Dieu! où y en a-t-il encore des Prussiens que je les casse!...
VI
LEFEBVRE CHERCHE A COMPRENDRE
Rentré à son quartier général, Napoléon dit à Rapp de faire venir
aussitôt le maréchal Lefebvre.
Puis, faisant signe à ses secrétaires qui, leurs portefeuilles sur les
genoux, se disposaient à écrire, il commença à dicter, en se promenant
de long en large selon son habitude, ne s'interrompant que pour puiser
de larges prises de tabac dans sa tabatière d'écaille.
—Ecrivez, dit-il au premier secrétaire: «Le corps du maréchal
Davoust a fait des prodiges. Ce maréchal a eu son chapeau emporté
par un biscaïen, les cheveux effleurés et a reçu un grand nombre de
balles dans ses habits. Il a déployé une bravoure distinguée et de la
fermeté de caractère, première qualité d'un homme de guerre. Il a été
secondé par les généraux Gudin, Friant, Morand, Deultanne, chef de
l'état-major, et par l'intrépidité rare de son brave corps d'armée. Les
résultats de la bataille sont 30 à 40,000 prisonniers; il en arrive
à chaque moment; 30 à 40, peut-être 60 drapeaux pris; 300 pièces de
canon, des magasins immenses de subsistances en notre pouvoir. Au dire
des déserteurs, des prisonniers et des parlementaires, le désordre et
la consternation sont extrêmes dans les débris de l'armée ennemie.»
Napoléon cessa de dicter. On sait qu'il lui était presque impossible
d'écrire. Sa main ne pouvait galoper sur le papier aussi rapide que
sa pensée. Il en résultait un entassement d'hiéroglyphes, absolument
illisibles, même pour lui.
La besogne de ses secrétaires était ardue. Bourrienne, Fain, Menneval,
à force d'habitude, d'entraînement, d'attention, étaient parvenus à le
suivre, dans ses fiévreuses improvisations.
Mais il se rendait compte de la difficulté pour ses scribes de noter
ses paroles à mesure qu'elles s'échappaient de sa bouche, comme une
coulée de fonte du creuset.
Aussi, entre chaque ordre, laissait-il une pause pour permettre au
secrétaire essoufflé de le rattraper et de récrire les mots mis en
abrégé.
—Ceci sera pour le 5e bulletin de la Grande-Armée, dit-il. Voici pour
communiquer aux journaux, fit-il ensuite, d'un ton sarcastique, en se
tournant vers son second secrétaire, tandis que le premier recopiait la
dictée.
Il recommença sa promenade et lança cette fielleuse information:
—«La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes. Elle
est dans des transes et des alarmes continuelles. La veille de la
bataille, à Iéna, elle avait passé son régiment en revue. Elle excitait
sans cesse le roi et les généraux. Elle voulait du sang. Le sang le
plus précieux a coulé. Les généraux les plus marquants de son pays,
Brunswick, Mollendorf, sont ceux sur qui sont tombés les premiers
coups.»
Le ton de Napoléon était amer. Il semblait exercer une rancune d'homme
contre la reine de Prusse, plutôt que relater sa victoire sur un
souverain ennemi.
Il s'était arrêté, comme s'il cherchait ses mots, lui d'ordinaire si
pressé, au débit si précipité et qui souvent n'achevait pas ses phrases.
Le secrétaire, surpris de ce répit inattendu, releva la tête et regarda
l'Empereur avec inquiétude. Serait-il souffrant? Une indisposition
subite venait-elle de l'atteindre, lui, l'homme invulnérable, qui ne
connaissait ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni la
maladie?
Napoléon reprit vivement, comme stimulé par l'interrogation muette de
son secrétaire:
—Ecrivez, écrivez, monsieur!... «L'Empereur est logé au palais de
Weimar, où logeait quelques jours avant la reine de Prusse. Il paraît
que ce qu'on a dit d'elle est vrai. C'est une femme d'une jolie
figure, mais de peu d'esprit, incapable de présager les conséquences
de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la
plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits
à sa patrie et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le roi, son mari,
qu'on s'accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait
la paix et le bien de ses peuples...»
De nouveau, Napoléon fit une pause...
Un personnage venait d'entrer sans bruit, tout crotté, l'uniforme
déchiré et la broderie de son manteau calcinée par la poudre...
Il attendait respectueusement que l'Empereur eût fini de dicter.
Napoléon allant droit à lui, dit avec jovialité en lui secouant la main
vigoureusement:
—Eh bien! mon vieux Lefebvre... Nous nous en sommes pas mal tirés
cette fois... Hein! qu'en dis-tu?
—Sire, avec vous et mes grenadiers, on s'en tirera toujours!
—La garde impériale à pied, que tu commandais, a été admirable!...
—La garde impériale à cheval, que Bessières commandait, a été superbe
aussi! dit Lefebvre qui exceptionnellement n'était pas jaloux des
autres maréchaux et les aimait tous, excepté Bernadotte, en qui sa
franche nature devinait la trahison.
—Vous avez tous été admirables! reprit Napoléon, et tu pourras dire à
tes grenadiers ce soir: Soldats, l'empereur est content de vous!...
—Merci! oh! merci, sire!... ça leur suffira... d'ailleurs ils ne l'ont
pas volé ce remerciement... Savez-vous que la garde a fait quatorze
lieues d'une seule étape, en cognant tout le temps... Oh! sire, vous
m'avez autrefois donné votre sabre des Pyramides, dit avec familiarité
Lefebvre, vous ne ferez pas mal de m'en offrir un autre... le mien est
tout faussé, voyez! on dirait un tire-bouchon...
—Bien! bien!... à la place de ton sabre, on te donnera une épée... Tu
as déjà un bâton... tu pourras marcher ainsi...
—Je ne comprends pas bien... dit Lefebvre, dont les facultés
d'induction n'étaient pas très développées... Sire, expliquez-moi...
—Voyons, tu as déjà le bâton de maréchal...
—C'est vrai... mais l'épée?...
—Tu comprendras plus tard... Donne-moi ton avis... Tu étais là quand
je dictais cette note relative à la reine de Prusse...
—Oui, sire; est-ce que je puis parler...
—... Avec la liberté d'un soldat qui sait mal farder la vérité! dit
avec emphase Napoléon qui aimait beaucoup à citer des vers de tragédie;
je t'écoute, Lefebvre!...
—Eh bien, sire... je ne fais pas la guerre aux femmes, moi, et à votre
place, je laisserais tranquille la reine de Prusse.
—Elle a voulu la guerre, c'est elle qui est cause que tant de mes
braves dorment ce soir, sans tombeau, dans les vallons d'Iéna, dans les
rues d'Auerstaedt!...
—Le peuple prussien voulait aussi la guerre...
—La reine l'a poussé, ensorcelé, trompé, dit avec fermeté Napoléon.
Les bourgeois et les ouvriers, laboureurs, artisans, avaient vu la
guerre avec peine. Oui! une poignée de femmes, de jeunes officiers, ont
seuls fait le tapage et le mal... il n'y a pas un homme sensé qui n'ait
deviné ce qui allait advenir, aussi bien à Paris qu'à Berlin...
—Ça c'est vrai!... les Prussiens ne pouvaient pas se mettre dans le
toupet qu'ils battraient Napoléon, Lannes, Ney, Davoust, Soult, sans
m'oublier avec mes grenadiers! dit Lefebvre avec une naïve simplicité,
qui excluait toute idée de fanfaronnade et de gloriole.
—Les gens raisonnables, continua Napoléon, tout à son idée, accusent
le voyage de l'empereur Alexandre des malheurs de la Prusse. Le
changement qui s'est dès lors opéré dans l'esprit de la reine,
de femme timide et modeste, s'occupant de son intérieur, devenue
turbulente et guerrière, est dû à l'impression qu'a produite sur elle
le bel empereur Alexandre...
—Vous croyez la reine amoureuse du tsar?
—Elle a cherché à lui plaire, du moins par ses goûts... Elle s'est
mise à commander un régiment, à assister aux conseils de guerre...
Elle a si bien mené son mari par le bout du nez, qu'elle l'a conduit,
en quelques jours, avec son trône, au bord du précipice... Oh! femmes!
femmes! quelles funestes conseillères vous êtes pour les souverains!
Retournez à vos fuseaux et laissez les hommes tenir le sceptre et
l'épée!... Attends un peu, Lefebvre, je vais encore lui dire son fait à
cette reine téméraire et frivole!...
Et aussitôt l'Empereur, se tournant vers un des secrétaires, lui
commanda:
—Ajoutez ceci à la note que vous avez transcrite: «On trouve, dans
les boutiques des villes et jusque dans les cabanes des paysans, une
gravure qui excite le rire...
Napoléon suspendit sa parole. Il paraissait chercher un trait méchant.