Bien des événements importants paraissant dépendre un peu du hasard, les

batailles par exemple, sont eux-mêmes soumis à cette loi de

l’accumulation des petites causes. Sans doute la lutte décisive est

quelquefois terminée en moins d’un jour, mais il fallut de minutieux

efforts lentement accumulés pour préparer le succès. Nous en avons fait

la dure expérience en 1870 et les Russes la firent de leur côté plus

tard. Une demi-heure à peine fut nécessaire à l’amiral Togo pour

anéantir la flotte russe à la bataille de Tsoushima, qui décida

définitivement du sort du Japon, mais des milliers de petites influences

lointaines déterminèrent ce succès. Des causes non moins nombreuses

engendrèrent la défaite des Russes: une bureaucratie aussi compliquée

que la nôtre et aussi irresponsable, un matériel lamentable, bien que

payé au poids de l’or, un régime de pots-de-vin à tous les degrés de la

hiérarchie et l’indifférence générale pour l’intérêt du pays.

Malheureusement les progrès de détail, qui font par leur total la

grandeur d’une nation, étant peu visibles, ne produisent aucune

impression sur le public, et ne peuvent servir les intérêts électoraux

des politiciens. Ces derniers s’en désintéressent donc complètement et

laissent s’accumuler, dans les pays soumis à leurs influences, les

petites désorganisations successives dont se composent les grandes

décadences.

§ 5.--Les distinctions sociales dans les démocraties et les idées

démocratiques dans divers pays.

A l’époque où les hommes étaient divisés en castes, et différenciés

surtout par la naissance, les distinctions sociales se trouvaient

généralement acceptées comme conséquences d’une loi naturelle

inéluctable.

Dès que les anciennes divisions sociales furent détruites, les

distinctions de classes apparurent artificielles et cessèrent pour cette

raison d’être tolérées.

Le besoin d’égalité étant théorique, on a vu se développer très vite

chez les peuples démocratiques, la création d’inégalités artificielles

permettant à leurs possesseurs de se constituer une suprématie bien

visible. A aucune époque, la soif de titres et de décorations ne fut

aussi répandue qu’aujourd’hui.

Dans les pays réellement démocratiques, comme les États-Unis, titres et

décorations n’exercent pas grand prestige et la fortune seule y crée les

distinctions. C’est assez exceptionnellement qu’on y voit des jeunes

filles millionnaires s’allier aux anciens noms de l’aristocratie

européenne. Elles emploient instinctivement alors, le seul moyen

permettant à une race trop jeune d’acquérir le passé nécessaire pour

stabiliser son armature morale.

Mais d’une façon générale, l’aristocratie que nous voyons naître en

Amérique ne s’est pas du tout fondée sur les titres et les décorations.

Purement financière, elle ne provoque pas beaucoup de jalousie parce que

chacun espère réussir à en faire partie un jour.

Lorsque dans son livre sur la démocratie en Amérique, Tocqueville

signalait l’aspiration générale vers l’égalité, il ignorait que

l’égalité prévue aboutirait à une classification des hommes, fondée

exclusivement sur le nombre de dollars possédé par eux. Nulle autre

n’existe aux États-Unis, et il en sera sans doute un jour de même en

Europe.

Actuellement, rien ne permet de considérer la France comme un pays

démocratique, autrement que dans les mots et ici apparaît la nécessité

de rechercher, ainsi que nous le disions plus haut, les idées diverses

qu’abrite, suivant les pays, le mot démocratie.

De nations vraiment démocratiques on ne peut guère citer que

l’Angleterre et l’Amérique. La démocratie s’y présente sous des formes

différentes mais on y observe les mêmes principes, notamment une

parfaite tolérance pour toutes les opinions. Les persécutions

religieuses y sont inconnues. Les supériorités réelles se manifestent

facilement dans les diverses professions, chacun pouvant y accéder à

tout âge, dès qu’il possède les capacités nécessaires. Aucune barrière

ne vient limiter l’essor individuel.

Dans de tels pays les hommes se croient égaux parce que tous ont la

notion qu’ils sont libres d’atteindre les mêmes sommets. L’ouvrier sait

pouvoir devenir contre-maître, puis ingénieur. Obligé de commencer par

les échelons inférieurs, au lieu de débuter comme en France par les

échelons supérieurs, l’ingénieur ne se suppose pas d’une autre essence

que le reste des hommes. Il en est de même dans toutes les professions.

C’est pourquoi les haines de classes, si intenses chez nous, sont peu

développées en Angleterre et en Amérique.

En France, la démocratie ne se pratique guère que dans les discours. Un

système de concours et d’examens qu’il faut subir pendant la jeunesse,

ferme rigoureusement l’entrée des carrières et crée des classes ennemies

séparées.

Les démocraties latines sont donc restées purement théoriques.

L’absolutisme étatiste y a remplacé l’absolutisme monarchique mais ne se

montre pas moins dur. L’aristocratie de la fortune s’est substituée à

celle de la naissance et ses privilèges ne sont pas moindres.

Monarchie et démocratie diffèrent beaucoup plus d’ailleurs dans la forme

que dans le fond. C’est seulement la variable mentalité des hommes qui

différencie leurs effets. Toutes les discussions sur les divers régimes

sont sans intérêt car ils ne détiennent en eux-mêmes aucune vertu

spéciale. Leur valeur dépendra toujours de celle des hommes gouvernés.

Un peuple réalise un grand progrès quand il découvre que la somme des

efforts personnels de chacun, et non les gouvernements, détermine le

rang d’une nation dans le monde.

CHAPITRE III

LES FORMES NOUVELLES DES CROYANCES DÉMOCRATIQUES

§ 1.--Les luttes entre le capital et le travail.

Pendant que nos législateurs réforment et légifèrent au hasard,

l’évolution naturelle du monde poursuit lentement son cours. Des

intérêts nouveaux surgissent, les concurrences économiques entre peuples

grandissent, les classes ouvrières s’agitent et l’on voit naître de

toutes parts des problèmes redoutables que les harangues des politiciens

ne sauraient résoudre.

Parmi ces nouveaux problèmes, un des plus compliqués sera celui des

conflits ouvriers, résultant de la lutte entre le capital et le travail.

Même dans les pays traditionnels comme l’Angleterre, elle devient

violente. Les ouvriers cessent de respecter les contrats collectifs, qui

constituaient autrefois leurs chartes, les grèves sont déclarées pour

des motifs insignifiants, le chômage et le paupérisme atteignent des

chiffres inquiétants.

En Amérique, ces grèves avaient même fini par entraver toutes les

industries, mais l’excès du mal a créé le remède. Depuis dix ans

environ, les chefs d’industrie ont organisé de grandes fédérations

patronales devenues assez puissantes pour imposer aux ouvriers des

procédures d’arbitrage.

Le problème ouvrier se complique en France de l’intervention de nombreux

travailleurs étrangers rendue nécessaire par la stagnation de notre

population[13]. Une pareille stagnation aura également pour conséquences

de rendre difficile la lutte avec des rivaux dont le sol ne pourra

bientôt plus nourrir les habitants et qui, suivant une des plus vieilles

lois de l’histoire, envahiront nécessairement les pays moins peuplés.

[13] Population des grandes puissances:

1789 1906

Russie 28 millions. 129 millions.

Allemagne 28 -- 57 --

Autriche 18 -- 44 --

Angleterre 12 -- 40 --

France 26 -- 39 --

Ces conflits entre ouvriers et patrons d’un même pays seront rendus plus

âpres encore par la lutte économique, grandissante entre les Asiatiques

à besoins très faibles, pouvant par conséquent produire des objets

manufacturés à prix fort bas, et les Européens à besoins très forts.

J’en signalai l’importance il y a plus de vingt-cinq ans. Le général

Hamilton, ancien attaché militaire à l’armée japonaise, et qui avait

fort bien prévu avant le début des hostilités la victoire des Japonais,

écrit dans un travail reproduit par le général Langlois, ce qui suit:

«Le Chinois, tel que je l’ai vu en Mandchourie, est capable de

détruire le type actuel du travailleur de race blanche. Il le chassera

de la surface de la terre. Les socialistes, prêchant l’égalité devant

le travail, sont loin de penser à quel résultat pratique les

mèneraient leurs théories. La destinée de la race blanche est-elle

donc de disparaître à la longue? A mon humble avis, cette destinée

dépend d’une seule chose: Aurons-nous, oui ou non, le bon sens de

fermer l’oreille aux discours qui présentent la guerre et la

préparation à la guerre comme un mal inutile?

J’estime que les ouvriers doivent choisir. Étant donnée la

constitution actuelle du monde, il faut qu’ils cultivent chez leurs

enfants l’idéal militaire et qu’ils acceptent de bon cœur les épreuves

et les charges qu’entraîne le militarisme ou qu’ils entament une lutte

cruelle pour la vie contre une main-d’œuvre rivale dont le succès ne

fait aucun doute. Pour refuser aux Asiatiques le droit d’émigrer,

d’abaisser les salaires par la concurrence et de vivre parmi nous,

nous ne disposons que d’un moyen, qui est l’épée. Si les Américains et

les Européens oublient que leur situation privilégiée ne tient qu’à la

force de leurs armes, l’Asie aura bientôt pris sa revanche.»

On sait qu’en Amérique, les invasions chinoise et japonaise sont

devenues, par suite de la concurrence faite aux ouvriers de race

blanche, une calamité nationale. En Europe, l’invasion commence, mais

n’a pas encore pris une grande extension. Cependant les émigrés chinois

forment déjà d’importantes colonies dans certaines villes: Londres,

Cardiff, Liverpool, etc. Ils y ont provoqué plusieurs émeutes, parce que

travaillant à vil prix, leur apparition fait aussitôt baisser les

salaires.

Mais ces problèmes appartiennent à l’avenir, et ceux du présent sont

assez inquiétants pour qu’il soit inutile maintenant de se préoccuper

des autres.

§ 2.--L’évolution de la classe ouvrière et le mouvement syndicaliste.

Le plus important des problèmes démocratiques actuels résultera

peut-être de l’évolution récente de la classe ouvrière, engendrée par le

mouvement syndicaliste.

L’agrégat d’intérêts similaires constituant le syndicalisme, a pris

rapidement un développement tellement immense dans tous les pays, qu’on

peut le dire mondial. Certaines corporations possèdent des budgets

comparables à ceux de petits États. On a cité des ligues allemandes

ayant encaissé 81 millions de cotisations.

L’extension de ce mouvement ouvrier dans tous les pays montre qu’il

n’est pas comme le socialisme, un rêve d’utopistes, mais la conséquence

de nécessités économiques. Par son but, ses moyens d’action, ses

tendances, le syndicalisme ne présente d’ailleurs aucune espèce de

parenté avec le socialisme. L’ayant suffisamment expliqué dans ma

_Psychologie politique_, il suffira de rappeler en quelques mots la

différence des deux doctrines.

Le socialisme veut s’emparer de toutes les industries et les faire gérer

par l’État qui en répartirait également les produits entre les citoyens.

Le syndicalisme prétend, au contraire, éliminer entièrement

l’intervention de l’État et diviser la société en petits groupes

professionnels se gouvernant eux-mêmes.

Bien que méprisés des syndicalistes et violemment combattus par eux, les

socialistes s’appliquent à dissimuler ce conflit, mais il est vite

devenu trop visible pour rester inaperçu. L’influence politique, encore

possédée par ces derniers, leur échappera bientôt.

Si le syndicalisme grandit partout aux dépens du socialisme, c’est, je

le répète, que ce mouvement corporatif, quoique renouvelé du passé,

synthétise certains besoins nés de la spécialisation de l’industrie

moderne.

Nous le voyons en effet se manifester dans les milieux les plus divers.

Un France, son succès n’a pas encore été aussi grand qu’ailleurs. Ayant

pris la forme révolutionnaire rappelée plus haut, il est tombé, au moins

provisoirement, dans la main d’anarchistes se souciant aussi peu du

syndicalisme que d’une organisation quelconque et utilisant simplement

la nouvelle doctrine pour tâcher de détruire la société actuelle.

Socialistes, syndicalistes et anarchistes, quoique dirigés par des

conceptions entièrement différentes, collaborent ainsi au même but

final: la suppression violente des classes dirigeantes et le pillage de

leurs richesses.

Les doctrines syndicalistes ne dérivent en aucune façon des principes de

la Révolution. Sur plusieurs points ils leur sont même entièrement

contraires. Le syndicalisme représente, en effet, un retour à certaines

formes d’organisation collective voisines des corporations proscrites

par la Révolution. Il constitue aussi une de ces fédérations condamnées

par elle. Il repousse enfin entièrement la centralisation étatiste

qu’elle avait établie.

Des principes démocratiques: liberté, égalité, fraternité, le

syndicalisme n’a nul souci. Les syndicats exigent de leurs membres une

discipline absolue, éliminant toute liberté.

N’étant pas encore assez forts pour se tyranniser réciproquement, les

syndicats professent les uns à l’égard des autres des sentiments qu’on

peut à la rigueur qualifier de fraternité. Mais le jour où ils seront

suffisamment puissants, leurs intérêts contraires entreront

nécessairement en lutte, comme pendant la période syndicaliste des

anciennes républiques italiennes: Florence et Sienne par exemple. La

fraternité de l’heure présente sera vite oubliée, et l’égalité remplacée

par le despotisme des syndicats devenus prépondérants.

Un tel avenir semble prochain. Le nouveau pouvoir grandit très vite et

trouve devant lui des gouvernements désarmés ne se défendant que par la

soumission à toutes ses exigences. Moyen détestable, bon tout au plus

pour la minute présente, et qui charge lourdement l’avenir.

Ce fut pourtant à cette pauvre ressource qu’eut recours récemment le

gouvernement anglais dans sa lutte contre le syndicat des mineurs qui

menaçait de suspendre la vie industrielle de l’Angleterre. Le syndicat

exigeait pour ses adhérents un salaire minimum sans qu’ils dussent

s’engager à fournir un minimum de travail.

Bien qu’une telle exigence fût inadmissible, le gouvernement accepta de

proposer au Parlement une loi pour la sanctionner. On méditera utilement

les graves paroles prononcées à ce sujet par M. Balfour devant la

Chambre des Communes:

«Le pays n’a jamais eu, dans son histoire si longue et si mouvementée,

à faire face à un danger de cette nature et de cette importance.

Le spectacle nous est donné, étrange et sinistre, d’une simple

organisation menaçant de paralyser, paralysant dans une large mesure,

le commerce et les manufactures d’une communauté qui vit du commerce

et des manufactures.

Le pouvoir que possèdent les mineurs est dans l’état actuel de la loi

presque sans bornes. Ayons-nous jamais rien connu de pareil? Vit-on

jamais baron féodal exerçant semblable tyrannie? Y a-t-il jamais eu

trust américain se servant des droits qu’il tient de la loi avec un

pareil mépris de l’intérêt général? Le point de perfection même auquel

nous avons porté nos lois, notre organisation sociale, les rapports

mutuels des différentes industries et professions, nous exposent, plus

que nos prédécesseurs des âges plus rudes, au grave péril qui menace

en ce moment la société... Nous assistons à l’heure actuelle à la

première manifestation de puissance d’éléments qui, si on n’y prend

garde, submergeront la société tout entière... L’attitude du

gouvernement en cédant aux injonctions des mineurs donne quelque

apparence de réalité à la victoire de ceux qui se dressent contre la

société.»

§ 3.--Pourquoi certains gouvernements démocratiques modernes se

transforment progressivement en gouvernements de castes administratives.

L’anarchie et les luttes sociales issues des idées démocratiques

conduisent aujourd’hui certains gouvernements à une évolution imprévue

qui finira par ne plus leur laisser qu’un pouvoir nominal. Cette

évolution, dont nous allons indiquer sommairement les effets, s’est

faite spontanément, sous l’influence de ces nécessités impérieuses qui

demeurent les grandes régulatrices des choses.

Les élus du suffrage universel forment aujourd’hui le gouvernement des

pays démocratiques. Ils votent les lois, nomment et renversent les

ministres choisis dans leur sein et provisoirement chargés du pouvoir

exécutif. Ces ministres changent naturellement fort souvent, puisqu’un

vote suffit pour les remplacer. Ceux qui leur succèdent, appartenant à

un parti différent, gouvernent d’après d’autres principes que leurs

prédécesseurs.

Il semblerait au premier abord qu’un pays tiraillé entre des influences

si diverses ne puisse avoir ni stabilité, ni continuité. Cependant,

malgré toutes ces conditions d’instabilité, un gouvernement démocratique

comme le nôtre fonctionne avec assez de régularité. Comment expliquer un

tel phénomène?

Son interprétation, très simple, résulte de ce fait que les ministres

qui ont l’air de gouverner gouvernent, en réalité, fort peu. Très limité

et très circonscrit, leur pouvoir ne s’exerce guère que dans des

discours peu écoutés et dans quelques mesures désorganisatrices.

Mais derrière cette autorité superficielle de ministres, sans force et

sans durée, jouets de toutes les exigences des politiciens, fonctionne

dans l’ombre un pouvoir anonyme dont la puissance ne fait que grandir:

celui des administrations. Possédant des traditions, une hiérarchie et

de la continuité, elles ont une force contre laquelle les ministres se

reconnaissent vite incapables de lutter[14]. La responsabilité est

tellement divisée dans la machine administrative, qu’un ministre ne peut

jamais trouver devant lui de personnalités importantes. Contre ses

volontés momentanées se dresse un réseau de règlements, de coutumes et

d’arrêts qu’on lui objecte aussitôt et qu’il connaît trop mal pour oser

les enfreindre.

[14] L’impuissance des ministres dans leurs ministères a été très bien

marquée par l’un d’eux, M. Cruppi, dans un livre récent. Les plus

énergiques volontés du ministre étant immédiatement paralysées par

ses bureaux, il renonce promptement à lutter contre eux.

Cette diminution de l’autorité des gouvernements démocratiques ne peut

que progresser. Une des lois les plus constantes de l’histoire et sur

laquelle je suis revenu déjà, est qu’aussitôt qu’une classe quelconque

noblesse, clergé, armée ou peuple, devient prépondérante, elle tend

rapidement à asservir les autres. Telles les armées romaines qui

finirent par nommer et renverser les empereurs, tel le clergé contre

lequel les rois eurent jadis tant de peine à lutter, tels les États

Généraux qui au moment de la Révolution absorbèrent bientôt tous les

pouvoirs et remplacèrent la monarchie.

La caste des fonctionnaires est destinée à fournir une nouvelle preuve

de l’exactitude de cette loi. Devenue prépondérante, elle commence déjà

à parler très haut, menace et en arrive aux grèves, comme celle des

postiers, suivie bientôt de celle des employés des chemins de fer du

gouvernement. Le pouvoir administratif forme ainsi un petit État dans le

grand État, et si son évolution actuelle continue il constituera bientôt

le seul pouvoir réel. En régime socialiste, il n’y en aurait pas

d’autres. Toutes nos révolutions auront eu ainsi pour résultat final de

faire descendre les pouvoirs, du trône des rois, dans la caste

irresponsable, anonyme et despotique des commis.

* * * * *

Pressentir l’issue de tous les conflits qui menacent d’assombrir nos

destinées est impossible. Il faut rester aussi loin du pessimisme que de

l’optimisme, et se dire que la nécessité finit toujours par équilibrer

les choses. Le monde poursuit sa marche sans s’occuper de nos discours

et tôt ou tard nous parvenons à nous adapter aux variations du milieu

qui nous entoure. La difficulté est d’y arriver sans trop de

frottements, et surtout de résister aux conceptions chimériques des

rêveurs. Toujours impuissants à réorganiser le monde, ils le

bouleversèrent plusieurs fois.

Athènes, Rome, Florence, et bien d’autres cités, qui rayonnèrent jadis

dans l’histoire, furent victimes de ces théoriciens redoutables. Les

résultats de leur influence ont toujours été les mêmes: anarchie,

dictature et décadence.

Ce n’est pas aux nombreux Catilina modernes que de telles leçons

pourraient servir. Ils ne voient pas encore que les mouvements déchaînés

par leurs ambitions menacent de les submerger. Tous ces utopistes ont

fait surgir d’irréalisables espérances dans l’âme des foules, excité

leurs appétits et sapé les digues, lentement édifiées par les siècles,

pour les contenir.

La lutte des aveugles multitudes contre les élites est une des

continuités de l’histoire, et le triomphe des souverainetés populaires

sans contrepoids, a déjà marqué la fin de plus d’une civilisation.

L’élite crée, la plèbe détruit. Dès que faiblit la première, la seconde

commence sa pernicieuse action.

Les grandes civilisations n’ont pu prospérer qu’en sachant dominer leurs

éléments inférieurs. Ce n’est pas en Grèce seulement, que l’anarchie, la

dictature, les invasions et finalement la perte de l’indépendance,

devinrent les conséquences du despotisme démocratique. La tyrannie

individuelle naquit toujours de la tyrannie collective. Elle termina le

premier cycle de la grandeur de Rome. Les Barbares achevèrent le

dernier.

CONCLUSIONS

Les principales révolutions qui ont remué l’histoire ont été étudiées

dans ce volume. Mais nous nous sommes attaché surtout à la plus

importante de toutes, à celle qui bouleversa l’Europe pendant vingt ans

et dont les échos retentissent encore.

La Révolution française est une mine inépuisable de documents

psychologiques. Aucune période de la vie de l’humanité ne présente

pareille série d’expériences accumulées en un temps si court.

A chaque page de ce grand drame, nous avons trouvé de nombreuses

applications des principes exposés dans nos divers ouvrages, sur l’âme

transitoire des foules et sur l’âme permanente des peuples, sur l’action

des croyances, sur le rôle des influences mystiques, affectives et

collectives, sur le conflit des diverses formes de logique.

Les assemblées révolutionnaires justifient toutes les lois connues de la

psychologie des foules. Impulsives et craintives, elles sont dominées

par un petit nombre de meneurs et agissent le plus souvent en sens

contraire des volontés individuelles de leurs membres.

Royaliste la Constituante détruit l’ancienne monarchie, humanitaire la

Législative laisse s’accomplir les massacres de Septembre, pacifiste

elle jette la France dans des guerres redoutables.

Contradictions semblables pendant la Convention. L’immense majorité de

ses membres repoussait les violences. Philosophes sentimentaux ils

exaltaient l’égalité, la fraternité, la liberté et aboutirent cependant

au plus effroyable despotisme.

Mêmes contradictions enfin pendant le Directoire. Très modérées d’abord

dans leurs intentions, les assemblées ne vécurent pourtant que de coups

d’État sanguinaires sous ce régime. Elles désiraient rétablir la paix

religieuse et finirent par envoyer dans les bagnes des milliers de

prêtres. Elles voulaient réparer les ruines dont la France était

couverte et ne réussirent qu’à en accumuler d’autres.

Il y eut donc toujours opposition complète entre les volontés

individuelles des hommes de la période révolutionnaire et les actes des

Assemblées dont ils faisaient partie.

C’est qu’en réalité, ils obéissaient à des forces invisibles dont ils

n’étaient pas maîtres. Croyant agir au nom de la raison pure, ils

subissaient des influences mystiques, affectives et collectives

incompréhensibles pour eux et que nous commençons seulement à discerner

aujourd’hui.

* * * * *

L’intelligence a progressé dans le cours des âges et ouvert à l’homme

des horizons merveilleux, alors que le caractère, véritable fondement de

son âme et sûr moteur de ses activités, n’a guère changé. Bouleversé un

instant, il reparaît toujours. La nature humaine doit donc être acceptée

telle qu’elle est.

La Révolution Française et la psychologie des révolutions · 第 19 / 20 段