Il ne serait cependant pas impossible, que le socialisme triomphant pût

établir pendant quelque temps l’égalité, en éliminant rigoureusement

tous les individus supérieurs. On peut facilement prévoir ce que

deviendrait un peuple ayant supprimé ses élites, alors qu’il serait

entouré d’autres nations progressant par leurs élites.

Non seulement la nature ne connaît pas l’égalité, mais depuis l’origine

des âges elle a toujours réalisé ses progrès par des différenciations

successives, c’est-à-dire des inégalités croissantes. Elles seules

pouvaient élever l’obscure cellule des temps géologiques, aux êtres

supérieurs dont les inventions devaient changer la face du globe.

Le même phénomène s’observe dans les sociétés. Les formes de démocratie

qui sélectionnent les éléments élevés des classes populaires, ont pour

résultat final la création d’une aristocratie intellectuelle,

conséquence contraire au rêve des purs théoriciens: rabaisser tous les

éléments supérieurs d’une société, au niveau de ses éléments inférieurs.

A côté des lois naturelles, hostiles aux théories égalitaires, figurent

aussi les conditions du progrès moderne. La science et l’industrie

exigeant des efforts intellectuels de plus en plus considérables, les

inégalités mentales et les différences de condition sociale qu’elles

font naître ne peuvent que s’accentuer.

On assiste ainsi à ce phénomène frappant: à mesure que les lois et les

institutions veulent niveler les individus, les progrès de la

civilisation tendent à les différencier davantage. Du paysan au baron

féodal la distance intellectuelle était faible, de l’ouvrier à

l’ingénieur, elle est immense et grandit sans cesse.

La capacité étant devenue le principal facteur du progrès, les capables

de chaque classe s’élèvent alors que les médiocres restent stationnaires

ou descendent. Que pourraient des lois sur d’aussi inévitables

nécessités?

En vain les incapables prétendraient-ils qu’étant le nombre, ils sont la

force. Privés des cerveaux supérieurs dont les recherches profitent à

tous les travailleurs, ces derniers tomberaient vite dans la misère et

l’anarchie.

Le rôle capital des élites dans les civilisations modernes apparaît trop

évident pour avoir besoin d’être démontré. Nations civilisées et peuples

barbares, renfermant une même moyenne d’unités médiocres, la vraie

supériorité des premières provient uniquement de l’élite qu’elles

contiennent. Les États-Unis l’ont si bien compris, qu’ils interdisent

l’accès de leur territoire aux ouvriers chinois, dont la capacité est

identique à celle des ouvriers américains, et qui travaillant à des prix

inférieurs, faisaient une concurrence redoutable à ces derniers.

Malgré ces évidences, on voit s’accentuer chaque jour l’antagonisme

entre la multitude et les élites. A aucune époque, les élites ne furent

plus nécessaires, jamais cependant elles ne furent aussi difficilement

supportées.

Un des plus solides fondements du socialisme est la haine intense des

élites. Ses adeptes oublient toujours que les progrès scientifiques,

artistiques, industriels créant la force d’un pays et la prospérité de

millions de travailleurs, sont uniquement dus à un petit nombre de

cerveaux supérieurs.

Si l’ouvrier gagne trois fois plus aujourd’hui qu’il y a cent ans et

jouit de commodités alors inconnues à de grands seigneurs, il le doit

uniquement à des élites.

Supposons le socialisme universellement accepté par miracle il y a un

siècle. Le risque, la spéculation, l’initiative, en un mot, tous les

stimulants de l’activité humaine ayant été supprimés, aucun progrès

n’aurait pu naître et l’ouvrier serait resté aussi pauvre. On eût

simplement établi cette égalité dans la misère rêvée par la jalousie et

l’envie d’une foule d’esprits médiocres. Ce n’est pas pour donner

satisfaction à un idéal aussi bas que l’humanité renoncera jamais aux

progrès de la civilisation.

CHAPITRE II

LES CONSÉQUENCES DE L’ÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE

§ 1.--Influence exercée sur l’Évolution sociale par des théories

dépourvues de valeur rationnelle.

Nous venons de voir que les lois naturelles ne s’accordent pas avec les

aspirations démocratiques. Nous savons aussi qu’une telle constatation

n’eut jamais d’influence sur des doctrines fixées dans les âmes. L’homme

conduit par une croyance ne se préoccupe pas de sa valeur réelle.

Le philosophe qui étudie cette croyance doit évidemment en discuter le

contenu rationnel, mais se préoccuper surtout de son influence sur les

esprits.

Appliquée à l’interprétation de toutes les grandes croyances de

l’histoire, l’importance de cette distinction apparaît immédiatement.

Jupiter, Moloch, Vichnou, Allah et tant d’autres divinités, furent sans

doute au point de vue rationnel de simples illusions, et cependant leur

rôle dans la vie des peuples fut considérable.

La même distinction est applicable aux croyances qui dominèrent le Moyen

Age et courbèrent des milliers d’hommes au pied des autels. Très

illusoires, également, elles exercèrent néanmoins une action tout aussi

profonde que si elles avaient correspondu à des réalités.

Pour qui en douterait, il n’y aurait qu’à comparer la domination de

l’Empire romain et celle de l’Église. La première très tangible, très

réelle, n’impliquait aucune illusion. La seconde, tout en n’ayant que

des bases chimériques, fut cependant aussi puissante. Grâce à elle,

pendant la longue nuit du Moyen Age, des peuples demi-barbares acquirent

ces freins sociaux et cette âme nationale sans lesquels il n’est pas de

civilisation.

Le pouvoir possédé par l’Église prouve encore que la puissance de

certaines illusions est assez grande pour créer, au moins momentanément,

des sentiments aussi contraires à l’intérêt de l’individu qu’à celui des

sociétés, tels la vie monastique, le désir du martyr, les croisades, les

guerres de religion, etc.

L’application aux idées démocratiques et socialistes des considérations

précédentes, montre qu’il importe assez peu que ces idées n’aient aucune

base défendable. Elles impressionnent les âmes, cela suffit. Leurs

conséquences peuvent devenir très funestes, mais nous n’y pouvons rien.

Les apôtres des nouvelles doctrines ont bien tort en vérité de se donner

tant de mal pour trouver un fondement rationnel à leurs aspirations. Ils

convaincront toujours beaucoup plus en se bornant à des affirmations et

en faisant germer des espérances. Leur vraie force réside dans la

mentalité religieuse inhérente au cœur de l’homme et qui, dans la suite

des âges, n’a fait que changer d’objet.

Nous examinerons donc au point de vue philosophique seulement diverses

conséquences de l’évolution démocratique dont nous voyons s’accélérer le

cours. Nous disions à propos de l’Église au Moyen-Age qu’elle eut le

pouvoir d’agir profondément sur la mentalité des hommes. En constatant

certains résultats des doctrines démocratiques, nous allons voir que la

puissance actuelle de ces dernières n’est pas moindre.

§ 2.--L’esprit jacobin et la mentalité créée par les croyances

démocratiques.

Les générations modernes n’ont pas hérité seulement des principes

révolutionnaires, mais aussi de la mentalité spéciale qui les fit

triompher.

Décrivant cette mentalité, lorsque nous avons étudié l’esprit jacobin,

nous avons vu qu’elle prétend toujours imposer par la force des

illusions considérées comme des vérités. L’esprit jacobin a fini par

devenir si général en France et dans les pays latins, qu’il a gagné tous

les partis politiques, y compris les plus conservateurs. La bourgeoisie

en est très imprégnée et le peuple davantage encore.

Cette extension de l’esprit jacobin a eu pour résultat que les

conceptions politiques, les institutions et les lois tendent toujours à

s’imposer par la violence. C’est ainsi que le syndicalisme, pacifique et

méthodique dans d’autres pays, a aussitôt pris dans le nôtre des allures

intransigeantes et anarchiques, se traduisant sous forme d’émeutes, de

sabotages et d’incendies.

Non réprimé par des gouvernements craintifs, l’esprit jacobin produit de

funestes ravages dans les cerveaux de capacité médiocre. Au récent

congrès des cheminots, le tiers des délégués vota pour l’approbation du

sabotage et un des secrétaires du congrès commença son discours en

disant: «Je me permets d’envoyer à tous les saboteurs mon salut

fraternel et toute mon admiration».

Cette mentalité générale engendre une anarchie croissante. Si la France

ne se trouve pas en état de révolution permanente, c’est, je l’ai déjà

fait remarquer plus haut, que tous les partis la divisant se font à peu

près équilibre. Ils sont animés d’une haine mortelle les uns à l’égard

des autres, mais aucun d’eux n’est assez fort pour asservir ses rivaux.

L’intolérance jacobine se répand tellement que les gouvernants eux-mêmes

emploient sans scrupules les procédés les plus révolutionnaires à

l’égard de leurs ennemis, persécutant avec violence, jusqu’à les

dépouiller de leurs biens, les partis leur faisant la moindre

opposition. Nos gouvernants se conduisent aujourd’hui comme les anciens

conquérants. Le vaincu n’a rien à espérer du vainqueur.

Loin d’être spéciale aux classes populaires, l’intolérance s’observe

donc également dans les classes dirigeantes. Michelet avait remarqué

depuis longtemps que les violences des lettrés sont parfois plus

intenses que celles du peuple. Sans doute ils ne brisent pas les

réverbères, mais sont facilement disposés à faire casser les têtes. Les

pires violences de la Révolution furent commises par des bourgeois

lettrés, professeurs, avocats, etc., possesseurs de cette instruction

classique que l’on suppose adoucir les mœurs.

Elle ne les a pas plus adoucies aujourd’hui qu’à cette époque. On s’en

rend compte en parcourant ces journaux avancés dont les rédacteurs se

recrutent surtout parmi des professeurs de l’Université.

Leurs livres sont aussi violents que leurs articles et l’on se demande

vraiment comment peuvent se former, chez ces favorisés du sort, de

telles provisions de haine.

On les croirait difficilement s’ils assuraient qu’un intense besoin

d’altruisme les dévore. On admettra plus aisément, qu’à côté d’une

mentalité religieuse étroite, l’espoir d’être remarqués par les

puissants du jour, ou de se créer une popularité productive, sont les

seules explications possibles des violences affichées dans leurs écrits

de propagande.

J’ai déjà cité, dans un de mes précédents ouvrages, les passages du

livre d’un professeur au Collège de France, où l’auteur excite le peuple

à s’emparer des richesses de la bourgeoisie qu’il invective furieusement

et suis arrivé à la conclusion, qu’une révolution nouvelle recruterait

facilement chez les auteurs de ces élucubrations, les Marat, les

Robespierre et les Carrier dont elle aurait besoin.

La religion jacobine--surtout sous sa forme socialiste--a sur les

esprits de faible envergure toute la puissance des anciens dieux.

Aveuglés par leur foi ils croient avoir la raison pour guide et sont

dirigés uniquement par leurs passions et leurs rêves.

L’évolution des idées démocratiques a donc entraîné, en dehors des

actions politiques déjà marquées, des conséquences considérables sur la

mentalité des hommes modernes.

Si les anciens dogmes religieux ont épuisé depuis longtemps leur

contenu, les théories démocratiques sont loin d’avoir épuisé le leur et

nous en voyons chaque jour s’étendre la floraison. Une des principales a

été la haine générale des supériorités.

Cette haine de ce qui dépasse le niveau moyen, par la situation sociale,

la fortune ou l’intelligence est générale aujourd’hui dans toutes les

classes, de l’ouvrier aux couches les plus élevées de la bourgeoisie.

Elle a pour résultats: l’envie, le dénigrement, le besoin d’attaquer, de

railler, de persécuter, de prêter à toute action des bas motifs, de se

refuser à croire à la probité, au désintéressement, à l’intelligence.

Les conversations, aussi bien dans le peuple que chez les hommes

instruits, sont empreintes de ce besoin d’avilir et d’abaisser. Les plus

grands morts eux-mêmes n’échappent pas à ce sentiment. Jamais on

n’écrivit autant de livres pour déprécier le mérite d’hommes célèbres,

considérés jadis comme le plus précieux patrimoine d’un pays.

L’envie et la haine semblent avoir été de tout temps inséparables des

théories démocratiques, mais l’extension de ces sentiments n’avait

jamais été aussi grande qu’aujourd’hui. Elle frappe tous les

observateurs.

«Il y a un bas instinct démagogique, écrit M. Bourdeau, sans aucune

aspiration morale, qui rêve de rabaisser l’humanité au plus bas niveau

et pour lequel toute supériorité, même de culture, est une offense à

la société... c’est ce sentiment d’ignoble égalité qui animait les

bourreaux jacobins lorsqu’ils faisaient tomber les têtes d’un

Lavoisier et d’un Chénier.»

Cette haine des supériorités, élément le plus sûr des progrès actuels du

socialisme, n’est pas la seule caractéristique de l’esprit nouveau créé

par les idées démocratiques.

D’autres conséquences, quoique indirectes, ne sont pas moins profondes.

Tels par exemple les progrès de l’étatisme, la diminution de l’influence

et du pouvoir de la bourgeoisie, l’action grandissante des financiers,

la lutte des classes, l’évanouissement des vieilles contraintes sociales

et l’abaissement de la moralité.

Tous ces effets se manifestent par une insubordination et une anarchie

générales. Le fils se révolte contre son père, l’employé contre son

patron, le soldat contre ses officiers. Le mécontentement, la haine et

l’envie règnent aujourd’hui partout.

Un mouvement social qui continue, est forcément comme en mécanique un

mouvement qui s’accélère. Nous verrons donc grandir encore les résultats

de cette mentalité. Ils se traduisent de temps en temps par des

incidents dont la gravité augmente tous les jours: grève des cheminots,

grève des postiers, explosions de cuirassés et bien d’autres encore. A

propos de la destruction de la _Liberté_ qui coûta plus de cinquante

millions et fit périr en une minute deux cents personnes, un ancien

ministre de la Marine, M. de Lanessan, s’exprimait de la façon suivante:

«Le mal qui ronge notre flotte est le même qui dévore notre armée, nos

administrations publiques, nos services publics, notre parlementarisme

et notre régime gouvernemental, notre société tout entière. Ce mal,

c’est l’anarchie, c’est-à-dire un tel désordre des esprits et des

choses que rien ne se fait comme la raison voudrait que ce fût fait et

que nul homme ne se comporte comme son devoir professionnel ou moral

exigerait qu’il se comportât.»

Et au sujet de la même catastrophe de la _Liberté_, survenue après celle

de l’_Iéna_, M. Félix Roussel, dans un discours prononcé comme président

du Conseil municipal de Paris, disait:

«Les causes du mal ne sont pas spéciales à notre marine. Ce mal est

plus général et porte un triple nom: l’irresponsabilité,

l’indiscipline et l’anarchie.»

Ces citations, constatant des faits que personne n’ignore, montrent les

plus solides défenseurs du régime républicain reconnaissant eux-mêmes

les progrès de notre désorganisation sociale[12]. Chacun la voit, tout

en ayant conscience de son impuissance à rien y changer. Ils résultent

en effet d’influences mentales dont le pouvoir est supérieur à celui de

nos volontés.

[12] Ce désordre est le même dans toutes les administrations. On en

trouvera des exemples intéressants dans un rapport de M. Dausset au

Conseil municipal:

«Le service de la voie publique, dit-il, qui devrait être avant tout

un service d’exécution rapide, est au contraire le prototype de

l’administration routinière, paperassière et bureaucratique,

possédant les hommes et l’argent et gaspillant les hommes et

l’argent dans des besognes souvent inutiles, faute d’ordre,

d’initiative et de méthode, et, pour tout dire d’un mot,

d’organisation.»

Parlant ensuite des directeurs de service qui opèrent chacun à sa

guise et suivent leur fantaisie, il ajoute:

«Ces grands chefs s’ignorent complètement; ils préparent leurs

projets et les exécutent sans connaître ceux du voisin; il n’y a

personne au-dessus d’eux pour grouper les travaux et les

coordonner.» Et c’est pourquoi une même rue est éventrée, réparée,

puis éventrée de nouveau à quelques jours d’intervalle parce que les

services des eaux, du gaz, des égouts, de l’électricité, qui se

jalousent, ne cherchent jamais à se mettre d’accord. Cette anarchie

et cette indiscipline coûtent naturellement des sommes énormes, et

une industrie privée qui opérerait de la même façon arriverait vite

à la faillite.

§ 3.--Le suffrage universel et ses élus.

Parmi les dogmes de la démocratie, le plus fondamental peut-être, celui

qui séduit particulièrement, est le suffrage universel. Il donne aux

masses la notion d’égalité, puisqu’au moins pendant un instant, riches

et pauvres, savants et ignorants sont égaux devant l’urne électorale. Le

ministre y coudoie le dernier de ses serviteurs, et durant cette brève

minute, la puissance de l’un est identique à celle de l’autre.

Tous les gouvernements, y compris ceux de la Révolution, ont redouté le

suffrage universel. De prime abord, en effet, il soulève bien des

objections. L’idée que la multitude puisse choisir utilement les hommes

capables de gouverner, que des individus de moralité médiocre, de

connaissances faibles, d’esprit borné, possèdent, par le fait seul de

leur nombre, une aptitude sûre à juger les candidats proposés à leur

choix, semble assez choquante.

Au point de vue rationnel, le suffrage du nombre sera un peu justifié en

disant avec Pascal: «La pluralité est la meilleure voie, parce qu’elle

est visible et qu’elle a la force pour se faire obéir; cependant c’est

l’avis des moins habiles...»

Le suffrage universel ne pouvant être remplacé, dans les temps modernes,

par aucune autre institution, il faut bien l’accepter et tacher de s’y

adapter. Inutile par conséquent de protester contre lui et répéter,

après la reine Marie-Caroline à l’époque de sa lutte contre Napoléon:

«Rien de plus affreux que de gouverner les hommes dans ce siècle éclairé

où chaque cordonnier raisonne et déraisonne sur le gouvernement!»

A vrai dire, les objections ne sont pas toujours aussi fortes qu’elles

le paraissent. Les lois de la psychologie des foules étant admises, il

reste fort douteux que le suffrage restreint donnerait un choix d’hommes

bien supérieur à celui obtenu par le suffrage universel.

Ces mêmes lois psychologiques montrent aussi que le suffrage dit

universel est en réalité une pure fiction. La foule, sauf dans des cas

bien rares, n’a d’autre opinion que celle de ses meneurs. Le suffrage

universel représente donc en réalité le plus restreint des suffrages.

Là justement réside sois vrai danger. Le suffrage universel se montre

dangereux surtout par les meneurs qui en sont maîtres, créatures de

petits comités locaux, analogues aux clubs de la Révolution. Le meneur

briguant un mandat est choisi par eux.

Une fois nommé, il exerce un pouvoir local absolu, à la condition de

satisfaire les intérêts de ses comités. Devant cette nécessité,

l’intérêt général du pays disparaît à peu près totalement aux yeux de

l’élu.

Naturellement, les comités ayant besoin de serviteurs dociles, ne

choisissent pas pour cette besogne des individus doués d’une

intelligence élevée, ni surtout d’une moralité très haute. Il leur faut

des hommes sans caractère, sans situation sociale, et toujours dociles.

Par suite de ces nécessités, la servilité de l’élu à l’égard des petits

groupes qui le patronnent et sans lesquels il ne serait rien, est

complète. Il dira et votera tout ce qu’exigeront ses comités. Son idéal

politique peut se condenser dans cette brève formule: obéir pour durer.

Exceptionnellement et seulement lorsqu’elles possèdent par leur nom,

leur situation ou leur fortune un grand prestige, des personnalités

supérieures arrivent à s’imposer aux votes populaires en surmontant la

tyrannie des minorités audacieuses constituant les petits comités

locaux.

Les pays démocratiques comme le nôtre ne sont donc gouvernés qu’en

apparence par le suffrage universel. Pour cette raison se votent tant de

lois n’intéressant le peuple en aucune façon, et que jamais il n’a

réclamées. Tels le rachat des lignes de l’Ouest, les lois sur les

congrégations, etc. Ces absurdes manifestations traduisirent simplement

les exigences de petits comités locaux fanatiques, imposées aux députés

choisis par eux.

On se rend compte de l’influence de ces comités en voyant des députés

modérés obligés de patronner des anarchistes saboteurs d’arsenaux, de

s’allier avec des antimilitaristes, en un mot d’obéir aux pires

exigences pour assurer leur réélection. Les volontés des plus bas

éléments de la démocratie ont ainsi créé chez les élus, une moralité et

des mœurs qu’il serait difficile de ne pas juger très basses. Le

politicien est l’homme des places publiques, et comme le dit Nietzsche:

«Où commence la place publique, commence aussi le bruit des grands

comédiens, et le bourdonnement des mouches venimeuses... Le comédien

croit toujours à ce qui lui fait obtenir ses meilleurs effets, ce qui

pousse les gens à croire à lui-même. Demain il aura une foi nouvelle,

et après demain une foi plus nouvelle encore... Tout ce qui est grand,

se passe loin de la place publique et de la gloire.»

§ 4.--Le besoin de réformes.

Le besoin de réformes imposées brusquement à coups de décrets, est une

des conceptions les plus funestes de l’esprit jacobin, un des

redoutables legs de la Révolution. Il figure parmi les facteurs

principaux de tous nos bouleversements depuis un siècle.

Une des raisons psychologiques de cette soif incessante de réformes

tient à la difficulté de déterminer les motifs réels des maux dont on se

plaint. Le besoin d’explication crée des causes fictives fort simples.

Simples aussi alors apparaissent les remèdes.

Depuis quarante ans nous n’avons pas cessé de faire des réformes, dont

chacune est une petite révolution. Malgré elles, ou plutôt à cause

d’elles, nous sommes un des peuples de l’Europe ayant le moins évolué.

On juge de la lenteur réelle de notre évolution, en comparant l’un à

l’autre chez diverses nations, les principaux éléments de la vie sociale

commerce, industrie, etc. Les progrès de divers peuples, les Allemands

notamment, apparaissent alors immenses, tandis que les nôtres sont

restés fort lents.

Notre organisation administrative, industrielle et commerciale, a

considérablement vieilli et ne se montre plus à la hauteur des besoins

nouveaux. Notre industrie est peu prospère, notre marine marchande

périclite. Même dans nos propres colonies nous ne pouvons soutenir la

concurrence avec l’étranger, malgré des subventions pécuniaires énormes

accordées par l’État. M. Cruppi, ancien ministre du Commerce, a insisté

sur ce triste effondrement dans un livre récent. Suivant l’erreur

générale, il croit facile de remédier à ces infériorités avec de

nouveaux règlements.

Tous les politiciens partagent la même opinion et c’est pourquoi nous

progressons si peu. Chaque parti est persuadé qu’avec des réformes, on

peut remédier à tous les maux. Cette conviction les conduit à des luttes

qui font de la France un des pays les plus divisés de l’univers et les

plus en proie à l’anarchie.

Personne n’y comprend encore que les individus et leurs méthodes, et non

les règlements, déterminent la valeur d’un peuple. Les réformes

efficaces ne sont pas les réformes révolutionnaires mais les petites

améliorations de chaque jour accumulées par le temps. Les grands

changements sociaux se font, comme les transformations géologiques,

grâce à l’addition journalière de minimes causes. L’histoire économique

de l’Allemagne depuis quarante ans, prouve d’une façon frappante la

justesse de cette loi.

La Révolution Française et la psychologie des révolutions · 第 18 / 20 段