Les fondateurs de la Révolution ne s’y résignèrent pas. Pour la première

fois depuis les débuts de l’humanité ils tentèrent de transformer les

hommes et les sociétés au nom de la raison.

Jamais entreprise ne fut abordée avec de pareils éléments de succès. Les

théoriciens prétendant la réaliser eurent entre les mains une autorité

supérieure à celle de tous les despotes.

Et pourtant, malgré ce pouvoir, malgré les succès des armées, malgré des

lois draconiennes, malgré des coups d’État répétés, la Révolution ne fit

qu’accumuler des ruines et aboutir à une dictature.

Un tel essai n’était pas inutile, puisque les expériences sont

nécessaires pour instruire les peuples. Sans la Révolution il eût été

difficile de prouver que la raison pure ne permet pas de changer les

hommes et par conséquent qu’une société ne se rebâtit jamais à la

volonté des législateurs, si absolue soit leur puissance.

* * * * *

Commencée par la bourgeoisie à son profit, la Révolution devint vite un

mouvement populaire et du même coup une lutte de l’instinctif contre le

rationnel, une révolte contre toutes les contraintes qui font un

civilisé du barbare. C’est en s’appuyant sur le principe de la

souveraineté populaire que les réformateurs tentèrent d’imposer leurs

doctrines. Guidé par des meneurs, le peuple intervient sans cesse dans

les délibérations des Assemblées et commet les plus sanguinaires

violences.

L’histoire des multitudes pendant cette période est éminemment

instructive. Elle montre l’erreur des politiciens qui attribuent toutes

les vertus à l’âme populaire.

Les faits de la Révolution enseignent au contraire qu’un peuple dégagé

des contraintes sociales, fondements des civilisations, et abandonné à

ses impulsions instinctives, retombe vite dans la sauvagerie ancestrale.

Toute révolution populaire qui triomphe est un retour momentané à la

barbarie. Si la Commune de 1871 avait duré, elle aurait répété la

Terreur. N’ayant pas eu le pouvoir de faire périr beaucoup d’hommes elle

dut se borner à incendier les principaux monuments de la capitale.

La Révolution représente le conflit des forces psychologiques, libérées

des freins chargés de les contenir. Instincts populaires, croyances

jacobines, actions ancestrales, appétits et passions déchaînés, toutes

ces influences diverses se livrèrent pendant dix ans de furieuses

batailles, qui ensanglantèrent la France et la couvrirent de ruines.

Vu de loin, cet ensemble constitue le bloc de la Révolution. Il n’a rien

d’homogène. Sa dissociation est nécessaire pour comprendre ce grand

drame et mettre en évidence les impulsions qui ne cessèrent d’agiter

l’âme de ses héros. En temps normal, les diverses formes de logiques qui

nous mènent: rationnelle, affective, mystique et collective

s’équilibrent à peu près. Aux époques de bouleversement, elles entrent

en conflit et l’homme cesse d’être lui-même.

* * * * *

Nous n’avons nullement méconnu dans cet ouvrage l’importance de

certaines acquisitions de la Révolution à l’égard du droit des peuples.

Mais, avec beaucoup d’historiens, nous avons dû admettre que le gain

récolté au prix de tant de ruines eût été obtenu plus tard, sans effort,

par la simple marche de la civilisation. Pour un peu de temps gagné, que

de désastres matériels accumulés, quelle désagrégation morale dont nous

souffrons toujours! Ces brutales sections dans la chaîne de l’histoire

ne se réparent que très lentement. Elles ne le sont pas encore.

La jeunesse actuelle semble préférer l’action à la pensée. Dédaignant

les stériles dissertations des philosophes, elle trouve dépourvues

d’intérêt les spéculations vaines sur des choses dont l’essence reste

inconnue.

L’action est certainement recommandable et tous les grands progrès en

dérivent, mais elle ne devient utile qu’après avoir été convenablement

orientée. Les personnages de la Révolution étaient assurément des hommes

d’action, et cependant les illusions qu’ils acceptèrent pour guides les

conduisirent aux désastres.

L’action est toujours nuisible quand, dédaignant les réalités, elle

prétend changer violemment le cours des choses. On n’expérimente pas sur

une société comme sur les machines d’un laboratoire. Nos bouleversements

montrent ce que les erreurs sociales peuvent coûter.

Quoique l’expérience de la Révolution ait été catégorique, beaucoup

d’esprits, hallucinés par leurs rêves, souhaitent de la recommencer. Le

socialisme, synthèse actuelle de cette aspiration, serait une régression

vers des formes d’évolution inférieures, parce qu’il paralyserait les

plus grands ressorts de notre activité. En substituant à l’initiative et

à la responsabilité individuelles l’initiative et la responsabilité

collectives, on fait descendre l’homme très bas sur l’échelle des

valeurs humaines.

L’heure présente est peu favorable à de telles expériences. Pendant que

les rêveurs poursuivent leurs chimères, excitent les appétits et les

passions des multitudes, les peuples s’arment tous les jours davantage.

Chacun pressent que, dans la concurrence universelle, il n’y aura plus

de place pour les nations faibles.

Au centre de l’Europe grandit une puissance militaire formidable,

aspirant à dominer le monde afin d’y trouver des débouchés pour ses

marchandises et pour une population croissante qu’elle sera bientôt

incapable de nourrir.

Si nous continuons à briser notre cohésion par des luttes intestines,

des rivalités de partis, de basses persécutions religieuses, des lois

entravant le développement industriel, notre rôle dans le monde sera

vite terminé. Il faudra céder la place à des peuples solidement agrégés,

ayant su s’adapter aux nécessités naturelles au lieu de prétendre

remonter leur cours. Sans doute, le présent ne répète pas le passé et

les détails de l’histoire sont pleins d’imprévisibles enchaînements,

mais dans leurs grandes lignes, les événements semblent conduits par des

lois éternelles.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages

INTRODUCTION.--LES RÉVISIONS DE L’HISTOIRE 1

PREMIÈRE PARTIE

LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DES MOUVEMENTS RÉVOLUTIONNAIRES

LIVRE I

CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES RÉVOLUTIONS

Chapitre I.--Les révolutions scientifiques et les révolutions

politiques 11

§ 1. Classification des révolutions 11

§ 2. Les révolutions scientifiques 13

§ 3. Les révolutions politiques 14

§ 4. Les résultats des révolutions politiques 19

Chapitre II.--Les révolutions religieuses

§ 1. Importance de l’étude d’une révolution religieuse pour la

compréhension des grandes révolutions politiques 23

§ 2. Les débuts de la Réforme et ses premiers adeptes 25

§ 3. Valeur rationnelle des doctrines de la Réforme 26

§ 4. Propagation de la Réforme 28

§ 5. Conflit entre croyances religieuses différentes.

Impossibilité de la tolérance 30

§ 6. Résultats des révolutions religieuses 36

Chapitre III.--Le Rôle des gouvernements dans les révolutions 39

§ 1. Faible résistance des gouvernements dans les révolutions 39

§ 2. Comment la résistance des gouvernements peut triompher

des révolutions 43

§ 3. Les révolutions faites par les gouvernements. Exemples

divers: Chine, Turquie, etc. 44

§ 4. Éléments sociaux survivant aux changements de gouvernement

après les révolutions 48

Chapitre IV.--Le rôle du peuple dans les révolutions 51

§ 1. La stabilité et la malléabilité de l’âme nationale 51

§ 2. Comment le peuple comprend les révolutions 54

§ 3. Rôle supposé du peuple pendant les révolutions 57

§ 4. L’entité peuple et ses éléments constitutifs 60

LIVRE II

LES FORMES DE MENTALITÉ PRÉDOMINANTES PENDANT LES RÉVOLUTIONS

Chapitre I.--Les variations individuelles du caractère pendant

les révolutions 65

§ 1. Les transformations de la personnalité 65

§ 2. Éléments du caractère prédominant aux époques de

révolutions 67

Chapitre II.--La mentalité mystique et la mentalité jacobine 76

§ 1. Classification des mentalités prédominantes en temps

de révolution 76

§ 2. La mentalité mystique 77

§ 3. La mentalité jacobine 82

Chapitre III.--La mentalité révolutionnaire et la mentalité

criminelle 86

§ 1. La mentalité révolutionnaire 86

§ 2. La mentalité criminelle 88

Chapitre IV.--Psychologie des foules révolutionnaires 91

§ 1. Caractères généraux des foules 91

§ 2. Comment la stabilité de l’âme de la race limite les

oscillations de l’âme des foules 95

§ 3. Le rôle des meneurs dans les mouvements révolutionnaires 98

Chapitre V.--Psychologie des assemblées révolutionnaires 101

§ 1. Caractères psychologiques des grandes assemblées

révolutionnaires 101

§ 2. Psychologie des clubs révolutionnaires 104

§ 3. Essai d’interprétation de l’exagération progressive des

sentiments dans les assemblées 107

DEUXIÈME PARTIE

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

LIVRE I

LES ORIGINES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Chapitre I.--Les Opinions des historiens sur la Révolution

française 110

§ 1. Les historiens de la Révolution 110

§ 2. La théorie du fatalisme dans la Révolution 114

§ 3. Les incertitudes des historiens récents de la Révolution 117

§ 4. L’impartialité en histoire 120

Chapitre II.--Les fondements psychologiques de l’ancien régime 124

§ 1. La monarchie absolue et les bases de l’ancien régime 124

§ 2. Les inconvénients de l’ancien régime 125

§ 3. La vie sous l’ancien régime 129

§ 4. L’évolution des sentiments monarchiques pendant la

Révolution 131

Chapitre III.--L’anarchie mentale au moment de la Révolution et

le rôle attribué aux philosophes 135

§ 1. Origines et propagation des idées révolutionnaires 135

§ 2. Rôle supposé des philosophes du XVIIIe siècle dans la

genèse de la Révolution. Leur antipathie pour la

démocratie 141

§ 3. Les idées philosophiques de la bourgeoisie au moment de

la Révolution 144

Chapitre IV.--Les illusions psychologiques de la Révolution

française 146

§ 1. Les illusions sur l’homme primitif, sur le retour à

l’état de nature et sur la psychologie populaire 146

§ 2. Les illusions sur la possibilité de séparer l’homme de

son passé et sur la puissance transformatrice

attribuée aux lois 148

§ 3. Les illusions sur la valeur théorique des grands

principes révolutionnaires 150

LIVRE II

LES INFLUENCES RATIONNELLES AFFECTIVES MYSTIQUES ET COLLECTIVES

PENDANT LA RÉVOLUTION

Chapitre I.--Psychologie de l’Assemblée constituante 155

§ 1. Influences psychologiques intervenues dans la Révolution

française 155

§ 2. Dissolution de l’ancien régime. Réunion des États

Généraux 158

§ 3. L’Assemblée Constituante 160

Chapitre II.--Psychologie de l’Assemblée législative 172

§ 1. Les événements politiques pendant la durée de l’Assemblée

législative 172

§ 2. Caractéristiques mentales de l’Assemblée législative 175

Chapitre III.--Psychologie de la Convention 179

§ 1. La légende de la Convention 179

§ 2. Influence du triomphe de la religion jacobine 182

§ 3. Les caractéristiques mentales de la Convention 186

Chapitre IV.--Le gouvernement de la Convention 191

§ 1. Rôle des clubs et de la Commune pendant la Convention 191

§ 2. Le gouvernement de la France pendant la Convention. La

Terreur 194

§ 3. Fin de la Convention. Origines du Directoire 199

Chapitre V.--Les violences révolutionnaires 202

§ 1. Raisons psychologiques des violences révolutionnaires 202

§ 2. Les tribunaux révolutionnaires 205

§ 3. La Terreur en province 207

Chapitre VI.--Les armées de la Révolution 242

§ 1. Les assemblées révolutionnaires et les armées 212

§ 2. La lutte de l’Europe contre la Révolution 214

§ 3. Facteurs psychologiques et militaires ayant déterminé

le succès des armées révolutionnaires 216

Chapitre VII.--Psychologie des chefs de la Révolution 222

§ 1. Mentalité des hommes de la Révolution.--Rôle des

caractères violents et des caractères faibles 222

§ 2. Psychologie des représentants en mission 224

§ 3. Danton et Robespierre 228

§ 4. Fouquier-Tinville, Marat, Billaud-Varenne, etc. 235

§ 5. Destinée des Conventionnels qui survécurent à la

Révolution 239

LIVRE III

LA LUTTE ENTRE LES INFLUENCES ANCESTRALES ET LES PRINCIPES

RÉVOLUTIONNAIRES

Chapitre I.--Les dernières convulsions de l’anarchie.

Le Directoire 241

§ 1. Psychologie du Directoire 241

§ 2. Gouvernement despotique du Directoire.--Renaissance de

la Terreur 245

§ 3. L’avènement de Bonaparte 249

§ 4. Causes de la durée de la Révolution 251

Chapitre II.--Le rétablissement de l’ordre. La République

consulaire 255

§ 1. Comment l’œuvre de la Révolution fut consolidée par le

Consulat 255

§ 2. La nouvelle organisation de la France par le Consulat 257

§ 3. Éléments psychologiques qui déterminèrent le succès de

l’œuvre du Consulat 260

Chapitre III.--Conséquences politiques du conflit entre les

traditions et les principes révolutionnaires pendant un siècle 265

§ 1. Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires

qui se sont continués en France 265

§ 2. Résumé des mouvements révolutionnaires en France pendant

un siècle 270

TROISIÈME PARTIE

L’ÉVOLUTION MODERNE DES PRINCIPES RÉVOLUTIONNAIRES

Chapitre I.--Les progrès des croyances démocratiques depuis la

Révolution 278

§ 1. Lente propagation des idées démocratiques après la

Révolution 278

§ 2. Destinée inégale des trois principes fondamentaux de

la Révolution 281

§ 3. La démocratie des intellectuels et la démocratie populaire 283

§ 4. Les inégalités naturelles et l’égalisation démocratique 285

Chapitre II.--Les conséquences de l’évolution démocratique 290

§ 1. Influence exercée sur l’évolution sociale par des

théories dépourvues de valeur rationnelle 290

§ 2. L’esprit jacobin et la mentalité créée par les croyances

démocratiques 292

§ 3. Le suffrage universel et ses élus 297

§ 4. Le besoin de réformes 300

§ 5. Les distinctions sociales dans les démocraties et les

idées démocratiques dans divers pays 303

Chapitre III.--Les formes nouvelles des croyances démocratiques 306

§ 1. Les luttes entre le capital et le travail 306

§ 2. L’évolution de la classe ouvrière et le mouvement

syndicaliste 308

§ 3. Pourquoi certains gouvernements démocratiques modernes se

transforment progressivement en gouvernements de castes

administratives 312

CONCLUSIONS 316

677.--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie.--5-1912

La Révolution Française et la psychologie des révolutions · 第 20 / 20 段