siècle.
Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires en France
depuis un siècle venant d’être expliquées, il suffira maintenant de
présenter un tableau sommaire de nos révolutions successives.
Les souverains coalisés ayant vaincu Napoléon, ramenèrent la France à
ses anciennes limites et mirent sur le trône Louis XVIII, seul souverain
alors possible.
Par une charte spéciale, le nouveau roi accepta d’être un monarque
constitutionnel avec régime représentatif. Il reconnaissait toutes les
conquêtes de la Révolution: le Code civil, l’égalité devant la loi, la
liberté des cultes, l’irrévocabilité de la vente des biens nationaux,
etc. Le droit de suffrage était cependant limité aux contribuables
payant un certain chiffre d’impôt.
Cette Constitution libérale fut combattue par les ultra-royalistes.
Anciens émigrés, ils voulaient la restitution des biens nationaux et le
rétablissement de leurs anciens privilèges.
Craignant qu’une pareille réaction n’entraînât une nouvelle révolution,
Louis XVIII en fut réduit à dissoudre la Chambre. Les élections ayant
nommé des députés modérés, il put continuer à gouverner avec les mêmes
principes, comprenant fort bien que vouloir ramener les Français à
l’ancien régime, serait les faire s’insurger.
Malheureusement, sa mort, en 1824, porta au trône Charles X, ancien
comte d’Artois. Très borné, incapable de comprendre le monde nouveau qui
l’entourait, et se vantant de n’avoir pas modifié ses idées depuis 1789,
il prépara une série de lois réactionnaires: indemnité d’un milliard aux
émigrés, loi du sacrilège, rétablissement du droit d’aînesse,
prépondérance du clergé, etc.
La majorité des députés se montrant chaque jour plus contraire à ses
projets, il édicta, en 1830, des Ordonnances dissolvant la Chambre,
supprimant la liberté de la presse et préparant la restauration de
l’ancien régime.
L’effet fut immédiat. Cet acte autocratique détermina une coalition des
chefs de tous les partis. Républicains, bonapartistes, royalistes
libéraux s’unirent pour soulever la population parisienne. Quatre jours
après la publication des Ordonnances, les insurgés étaient maîtres de la
capitale et Charles X fuyait vers l’Angleterre.
Les meneurs du mouvement: Thiers, Casimir-Perier, Lafayette, etc.,
appelèrent à Paris Louis-Philippe, dont le peuple ignorait l’existence,
et le firent nommer roi des Français.
Placé entre l’indifférence du peuple et l’hostilité de la noblesse,
restée fidèle à la dynastie légitime, le nouveau roi s’appuya
principalement sur la bourgeoisie. Une loi électorale ayant réduit les
électeurs à moins de deux cent mille, cette classe prit une part
exclusive au gouvernement.
La situation du souverain n’était pas facile. Il avait à lutter
simultanément contre les légitimistes partisans d’Henri V, petit-fils de
Charles X; contre les bonapartistes reconnaissant comme chef
Louis-Napoléon, neveu de l’Empereur, et enfin contre les républicains.
Par leurs sociétés secrètes, analogues aux clubs de la Révolution,
ceux-ci provoquèrent, de 1830 à 1840, de nombreuses émeutes, d’ailleurs
facilement réprimées.
De leur côté, les légitimistes et les cléricaux ne cessaient pas leurs
intrigues. La duchesse de Berry, mère d’Henri V, essaya vainement de
soulever la Vendée. Quant au clergé, ses exigences finirent par le
rendre si intolérable qu’une insurrection éclata, au cours de laquelle
l’archevêché de Paris fut dévasté.
Les républicains ne constituaient pas un parti bien dangereux, parce que
la Chambre était avec le roi dans sa lutte contre eux. Le ministre
Guizot, partisan d’un pouvoir énergique, déclarait deux choses
indispensables pour gouverner: «La raison et le canon.» Le célèbre homme
d’État s’illusionnait sûrement un peu sur le rôle de la raison.
Malgré ce «gouvernement fort» qui, en réalité, ne l’était guère, les
républicains, les socialistes surtout, continuaient à s’agiter. Un des
plus influents, Louis Blanc, prétendait imposer au gouvernement le
devoir de procurer du travail à tous les citoyens. Le parti catholique,
dirigé par Lacordaire et Montalembert, s’unissait aux socialistes--comme
aujourd’hui en Belgique--pour combattre le gouvernement.
Une campagne en faveur de la réforme électorale aboutit, en 1848, à une
nouvelle émeute, qui renversa par surprise Louis-Philippe.
Sa chute était beaucoup moins justifiable que celle de Charles X. On
avait bien peu de chose à lui reprocher. Il se méfiait sans doute du
suffrage universel, mais la Révolution française s’en était plus d’une
fois autant méfiée. Louis-Philippe n’étant pas comme le Directoire un
gouvernement absolu, n’aurait pu, ainsi que ce dernier, casser à volonté
à les élections gênantes.
Un gouvernement provisoire s’installa à l’Hôtel de Ville pour remplacer
le monarque renversé. Il proclama la République, établit le suffrage
universel et décréta que le peuple allait procéder à l’élection d’une
Assemblée nationale, composée de neuf cents membres.
Dès le début de son existence, le gouvernement se trouva, lui aussi, en
butte à des manœuvres socialistes et à des émeutes.
On vit alors se manifester de nouveau les phénomènes psychologiques
observés pendant la première Révolution. Il se forma des clubs dont les
meneurs lançaient de temps en temps le peuple sur l’Assemblée, pour des
motifs quelconques généralement dénués du moindre bon sens: obliger, par
exemple, le gouvernement à soutenir une insurrection en Pologne, etc.
Dans l’espoir de satisfaire les socialistes, chaque jour plus exigeants
et bruyants, l’Assemblée organisa des ateliers nationaux où les ouvriers
étaient occupés à divers travaux. On y compta 100.000 hommes coûtant
plus d’un million par semaine à l’État. Leur prétention d’être payés
sans travailler obligea l’Assemblée à la fermeture des ateliers.
Cette mesure fut l’origine d’une formidable insurrection. 50.000
ouvriers se révoltèrent. L’Assemblée, terrifiée, confia tous les
pouvoirs exécutifs au général Cavaignac. Pendant la bataille livrée aux
émeutiers durant quatre jours, trois généraux et l’archevêque de Paris
périrent. 3.000 prisonniers furent déportés, par décret de l’Assemblée,
en Algérie. Le socialisme révolutionnaire se trouva, du même coup,
anéanti pour cinquante ans.
Ces événements firent tomber la rente de 116 à 50 francs. Les affaires
étaient suspendues. Les paysans, qui se croyaient menacés par les
socialistes, et les bourgeois, dont l’Assemblée avait augmenté de moitié
les impôts, se tournèrent contre la République, et quand Louis-Napoléon
promit de rétablir l’ordre, il se vit accueillir avec enthousiasme.
Candidat au titre de président de la République qui, d’après la nouvelle
Constitution, devait être élu par l’universalité des citoyens, il fut
nommé par cinq millions et demi de suffrages.
Bientôt en conflit avec la Chambre, le prince se décida à un coup
d’État. L’Assemblée fut dissoute, 30.000 personnes arrêtées 10.000
déportées, une centaine de députés exilés.
Ce coup d’État, bien que sommaire, fut cependant très favorablement
accepté puisque, soumis à un plébiscite, il obtint sept millions et demi
de suffrages sur huit millions de votants.
Le 2 décembre 1852, Napoléon se faisait nommer empereur par une majorité
plus élevée encore. L’horreur qu’inspirait à la généralité des Français
les démagogues et les socialistes avait restauré l’Empire.
Dans la première partie de son existence, il constitua un régime absolu
et, pendant la dernière, un régime libéral. Après dix-huit ans de règne,
l’empereur se vit renversé par la révolution du 4 septembre 1870, à la
suite de sa capitulation à Sedan.
Depuis cette époque, les mouvements révolutionnaires ont été rares; le
seul important fut la révolution de mars 1871, qui provoqua l’incendie
d’une partie des monuments de Paris et l’exécution d’environ 20.000
insurgés.
A la suite de la guerre de 1870, les électeurs qui, au milieu de tant de
désastres, ne voyaient plus vers qui se retourner, envoyèrent à
l’Assemblée Constituante des députés en grande partie légitimistes et
orléanistes. Ne pouvant s’entendre pour rétablir une monarchie, ils
nommèrent M. Thiers président de la République, puis le remplacèrent par
le maréchal de Mac-Mahon. En 1876, de nouvelles élections envoyèrent à
la Chambre, ainsi qu’à toutes les suivantes, une majorité républicaine.
Les diverses assemblées qui se succédèrent depuis cette époque se
fractionnèrent toujours en partis nombreux provoquant d’innombrables
changements ministériels.
Ce fut cependant grâce à l’équilibre résultant de cette division des
partis que depuis quarante ans nous avons joui d’une tranquillité
relative. Quatre présidents de la République ont pu être renversés sans
révolution et des émeutes, telles que celles du Midi et de la Champagne,
n’entraînèrent pas de graves conséquences.
Un grand mouvement populaire, en 1888, faillit cependant renverser la
République, au profit du général Boulanger, mais elle s’est maintenue,
et a triomphé des attaques de tous les partis.
Diverses raisons contribuent au maintien de la République actuelle.
D’abord les factions qui se combattent ne sont pas assez fortes pour
qu’une seule puisse écraser les autres. En second lieu, le chef de
l’État étant purement décoratif et ne possédant aucune puissance, il est
impossible de lui attribuer les maux dont on souffre et d’assurer que
les choses changeraient en le renversant. Enfin, le pouvoir se trouvant
éparpillé entre des milliers de mains, les responsabilités se trouvent
si disséminées qu’il serait bien difficile de savoir à qui s’en prendre.
On renverse un tyran, mais que faire contre une foule de petites
tyrannies anonymes?
S’il fallait résumer d’un mot la grande transformation opérée en France
par un siècle d’émeutes et de révolutions, on pourrait dire qu’elle fut
de remplacer des tyrannies individuelles facilement renversables et,
conséquemment assez faibles, par des tyrannies collectives très fortes,
difficiles à détruire. Chez les peuples avides d’égalité et habitués à
rendre leurs gouvernements responsables de tous les événements, la
tyrannie individuelle paraît insupportable alors qu’une tyrannie
collective se supporte aisément, bien que généralement beaucoup plus
dure.
L’extension de la tyrannie Étatiste a donc été le résultat final de nos
diverses révolutions, la caractéristique commune à tous les régimes qui
se sont succédé en France. Cette forme de tyrannie peut être considérée
comme un idéal de race, puisque nos bouleversements successifs n’ont
fait que la fortifier. L’Étatisme est le véritable régime politique des
peuples latins, le seul ralliant tous les suffrages. Les autres formes
de gouvernement République, Monarchie, Empire, représentent de vaines
étiquettes, d’impuissantes ombres.
TROISIÈME PARTIE
L’ÉVOLUTION MODERNE DES PRINCIPES RÉVOLUTIONNAIRES
CHAPITRE I
LES PROGRÈS DES CROYANCES DÉMOCRATIQUES DEPUIS LA RÉVOLUTION
§ 1.--Lente propagation des idées démocratiques après la Révolution.
Les idées violemment incrustées dans les esprits agissent pendant
plusieurs générations. Celles issues de la Révolution française ne
dérogèrent pas à cette loi.
Si la durée de la Révolution française comme gouvernement fut très
courte, l’influence de ses principes fut au contraire très longue.
Devenus une croyance à forme religieuse, ils modifièrent profondément
l’orientation des sentiments et des idées de plusieurs générations.
Malgré quelques intermittences, la Révolution française s’est continuée
et se prolonge encore. Le rôle de Napoléon ne se borna pas à bouleverser
le monde, changer la carte de l’Europe et renouveler les exploits
d’Alexandre. Le droit nouveau des peuples créé par la Révolution, fixé
par lui dans les institutions et les codes exerça partout une action
profonde. L’œuvre militaire du conquérant s’effondra très vite, mais les
principes révolutionnaires qu’il contribua à propager lui survécurent.
Les restaurations diverses qui succédèrent à l’Empire firent un peu
oublier d’abord les principes de la Révolution. Nous les avons vus
pendant cinquante ans, se répandre assez lentement. On pourrait même
dire que le peuple en avait perdu le souvenir. Seule l’action d’un petit
nombre de théoriciens maintint leur influence. Héritiers de l’esprit
simpliste des jacobins, admettant comme eux que les sociétés se refont
de toutes pièces avec des lois, et persuadés que l’Empire n’avait fait
qu’interrompre l’œuvre révolutionnaire, ils voulaient la reprendre.
En attendant de pouvoir la recommencer, ils essayaient d’en propager les
principes par leurs écrits. Fidèles imitateurs des hommes de la
Révolution, ils ne se préoccupèrent jamais de savoir si leurs projets de
réformes cadraient avec la nature humaine. Eux aussi bâtissaient une
société chimérique pour un homme idéal et restaient persuadés que
l’application de leurs rêves régénérerait le genre humain.
Dénués de pouvoir pour construire, les théoriciens de tous les âges
furent toujours très aptes à détruire. Napoléon assurait à Sainte-Hélène
que «s’il existait une monarchie de granit, les idéalités des
théoriciens suffiraient pour la réduire en poudre.»
Parmi cette pléiade de rêveurs, tels que Saint-Simon, Fourier, Pierre
Leroux, Louis Blanc, Quinet, etc., on voit seulement Auguste Comte
comprendre que la transformation des idées et des mœurs doit précéder
les réorganisations politiques.
Loin de favoriser la diffusion des idées démocratiques, les projets de
réforme des théoriciens de cette époque ne firent qu’en ralentir la
marche. Le socialisme communiste, forme sous laquelle plusieurs d’entre
eux prétendaient faire renaître la Révolution, eut pour résultat final
d’effrayer la bourgeoisie et même les classes laborieuses. Nous avons
déjà fait remarquer que la crainte de leurs idées fut une des
principales causes du rétablissement de l’Empire.
Si aucune des élucubrations chimériques des écrivains politiques de la
première moitié du XIXe siècle ne mérite d’être discutée, il est
cependant intéressant de les parcourir pour constater le rôle joué alors
par des préoccupations religieuses et morales fort dédaignées
aujourd’hui. Persuadés qu’une société nouvelle ne pourrait, pas plus que
les anciennes, s’édifier sans croyances religieuses et morales, les
réformateurs étaient toujours préoccupés d’en fonder.
Sur quoi s’appuyer pour les créer? Sur la raison évidemment. Avec elle,
on fabrique des machines compliquées, pourquoi ne confectionnerait-on
pas aussi bien une religion et une morale, choses plus simples en
apparence? Pas un ne soupçonna que jamais les croyances religieuses ou
morales n’eurent la logique rationnelle pour base. Auguste Comte
lui-même ne l’entrevit pas davantage. On sait qu’il fonda une religion
dite positive comptant encore une demi-douzaine d’adeptes. Les savants
devaient y former un clergé dirigé par un pape nouveau remplaçant le
pape catholique.
Toutes ces conceptions, politiques, religieuses ou morales des
théoriciens, n’eurent, je le répète, d’autres résultats que de détourner
pendant longtemps les multitudes des principes démocratiques.
Si ces derniers finirent cependant par prendre une grande extension, ce
ne fut pas à cause des théoriciens mais parce que des conditions
nouvelles d’existence avaient pris naissance. Grâce aux découvertes de
la science, l’industrie s’était développée et avait amené la création
d’immenses usines. Les nécessités économiques dominant de plus en plus
les volontés des gouvernements et des peuples, finirent par créer un
terrain favorable à l’extension du socialisme et surtout du
syndicalisme, formes actuelles des idées démocratiques.
§ 2.--Destinée inégale des trois principes fondamentaux de la
Révolution.
L’héritage de la Révolution est contenu tout entier dans sa devise
liberté, égalité, fraternité. Le principe d’égalité exerça, nous l’avons
dit déjà, une grande influence, mais les deux autres ne partagèrent pas
le même sort.
Bien que le sens de ces termes semble assez clair, ils furent compris de
façons très diverses, suivant le temps et les hommes. On sait que
l’interprétation différente des mêmes mots par des êtres de mentalité
dissemblable a été l’une des plus fréquentes causes des luttes
historiques.
Pour le Conventionnel, la liberté signifiait uniquement l’exercice sans
entrave de son despotisme. Pour un jeune intellectuel moderne, le même
mot synthétise l’affranchissement de tout respect à l’égard de ce qui le
gêne: traditions, lois, supériorités, etc. Pour les Jacobins politiques
actuels, la liberté consiste surtout dans le droit de persécuter leurs
adversaires.
Si les orateurs politiques parlent encore quelquefois de liberté dans
leurs discours, ils ont généralement renoncé à évoquer la fraternité.
C’est la lutte des classes, et non leur rapprochement, qu’ils enseignent
aujourd’hui. Jamais haine plus profonde ne divisa les diverses couches
sociales et les partis politiques qui les mènent.
Mais pendant que la liberté devenait fort incertaine et que la
fraternité s’évanouissait complètement, le principe d’égalité ne faisait
que grandir. Il survécut à tous les bouleversements politiques dont la
France fut le siège pendant un siècle et prit un tel développement que
notre vie politique et sociale, nos lois, nos mœurs, nos coutumes ont,
au moins en théorie, ce principe pour base. Il constitue le véritable
legs de la Révolution. Le besoin d’égalité, non pas seulement devant la
loi, mais dans les situations et les fortunes, est le pivot même de la
dernière évolution démocratique: le socialisme. Ce besoin est si
puissant qu’il se répand partout bien qu’en contradiction avec toutes
les lois biologiques et économiques. C’est une phase nouvelle de cette
lutte ininterrompue des sentiments contre la raison, où la raison
triomphe si rarement.
§ 3.--La démocratie des intellectuels et la démocratie populaire.
Toutes les idées ayant jusqu’ici bouleversé le monde furent soumises à
ces deux lois: évoluer lentement, changer complètement de sens suivant
les mentalités qui les reçoivent.
Une doctrine est comparable à un être vivant. Elle ne subsiste qu’en se
transformant. Les livres restant nécessairement muets sur ces
variations, la phase des choses qu’ils stabilisent n’est que du passé.
Ils ne reflètent pas l’image de la vie, mais celle de la mort. L’exposé
écrit d’une doctrine représente souvent le côté le plus négligeable de
cette doctrine.
J’ai montré dans un autre ouvrage comment se modifient les institutions,
les langues et les arts en passant d’un peuple à un autre, et combien
les lois de ces transformations diffèrent de ce que disent les livres.
Je n’y fais allusion maintenant qu’afin d’expliquer pourquoi dans
l’étude des idées démocratiques nous nous occupons si peu du texte des
doctrines et recherchons seulement les éléments psychologiques dont
elles constituent le vêtement, puis les réactions provoquées chez les
diverses catégories d’hommes les ayant acceptées.
Modifiée rapidement par des êtres de mentalités différentes, la théorie
primitive n’est bientôt plus qu’une étiquette désignant des choses très
dissemblables.
Applicables aux croyances religieuses, ces principes le sont également
aux croyances politiques. Quand on parle de démocratie, par exemple, il
convient de rechercher ce que signifie ce mot chez divers peuples, et de
s’enquérir également si, chez un même peuple, il n’y aurait pas une
grande différence entre la démocratie des intellectuels et la démocratie
populaire.
En nous bornant à considérer maintenant ce dernier point, nous
constaterons facilement que les idées démocratiques des livres et des
journaux sont de pures théories de lettrés ignorées par le peuple et à
l’application desquelles d’ailleurs il n’aurait rien à gagner. Si
l’ouvrier possède le droit théorique de franchir les barrières, le
séparant des classes dirigeantes par toute une série de concours et
d’examens, ses chances d’y parvenir sont bien faibles.
La démocratie des lettrés n’a d’autre but que de créer une sélection où
se recrute exclusivement la classe dirigeante. Je ne verrais rien à y
redire si cette sélection était réelle. Elle constituerait alors
l’application de la maxime de Napoléon: «La vraie marche d’un
gouvernement est d’employer l’aristocratie, mais avec les formes de la
démocratie.»
Malheureusement, la démocratie des intellectuels conduit simplement à
remplacer le droit divin des rois par le droit divin d’une petite
oligarchie trop souvent tyrannique et bornée. Ce n’est pas en déplaçant
une tyrannie qu’on crée une liberté.
La démocratie populaire n’a nullement pour but, comme la précédente, de
fabriquer des dirigeants. Dominée tout entière par l’esprit d’égalité et
le désir d’améliorer le sort des travailleurs, elle repousse la notion
de fraternité et ne manifeste aucun souci de la liberté. Un gouvernement
n’est concevable par elle que sous la forme autocratique. On le voit,
non seulement par l’histoire nous montrant depuis la Révolution tous les
gouvernements despotiques vigoureusement acclamés, mais surtout, par la
façon autocratique dont les syndicats ouvriers sont conduits.
Cette distinction profonde, entre la démocratie des lettrés et la
démocratie populaire, apparaît beaucoup plus claire aux ouvriers qu’aux
intellectuels. Rien n’étant commun entre leurs mentalités, les premiers
et les seconds ne parlent pas la même langue. Les syndicalistes
proclament aujourd’hui avec force qu’aucune alliance ne serait possible
entre eux et les politiciens de la bourgeoisie. L’affirmation est
rigoureusement exacte.
Il en fut toujours ainsi et c’est sans doute pourquoi la démocratie
populaire, de Platon à nos jours, n’a jamais été défendue par de grands
penseurs.
Ce fait a beaucoup frappé Émile Faguet: «Presque tous les penseurs du
XIXe siècle, dit-il, n’ont pas été démocrates. Quand j’écrivais mes
_Politiques et moralistes du XIXe siècle_, c’était mon désespoir. Je
n’en trouverai donc pas un qui soit démocrate; j’en voudrais bien
trouver un pour que je puisse poser d’après lui la doctrine
démocratique.»
L’éminent écrivain en eût certainement trouvé beaucoup chez les
politiciens professionnels, mais ces derniers appartiennent rarement à
la catégorie des penseurs.
§ 4.--Les inégalités naturelles et l’égalisation démocratique.
La difficulté de concilier l’égalisation démocratique et les inégalités
naturelles constitue un des plus difficiles problèmes de l’heure
présente. Nous connaissons les souhaits de la démocratie. Voyons ce que
la nature répond à ses vœux.
Les idées démocratiques qui ébranlèrent si souvent le monde, depuis les
âges héroïques de la Grèce jusqu’aux temps modernes, se heurtèrent
toujours aux inégalités naturelles. Bien rares les observateurs ayant
soutenu avec Helvétius que l’inégalité entre les hommes est créée par
l’éducation.
En fait la nature ne connaît pas l’égalité. Elle répartit différemment
génie, beauté, santé, vigueur, intelligence et toutes les qualités
conférant à leurs possesseurs une supériorité sur leurs semblables.
Aucune théorie ne pouvant changer ces différences, les doctrines
démocratiques resteront confinées dans les mots, jusqu’au jour où les
lois de l’hérédité consentiront à unifier les capacités des hommes.
Pouvons-nous supposer que les sociétés arriveront à établir
artificiellement l’égalisation refusée par la nature?
Quelques théoriciens admirent pendant longtemps que l’éducation pourrait
créer un nivellement général. De nombreuses années d’expériences ont
montré la profondeur de cette illusion.