Ce point est fondamental. Si la Révolution était restée une religion

théorique, elle aurait probablement peu duré. Mais la croyance qui

venait d’être fondée était vite sortie du domaine de la théorie pure.

La Révolution ne s’était pas bornée en effet à dépouiller la monarchie,

la noblesse et le clergé de leur pouvoir gouvernemental. En faisant

passer entre les mains de la bourgeoisie et de nombreux paysans les

emplois et les richesses des anciennes classes privilégiées elle les

avait, du même coup, transformés en défenseurs obstinés du régime. Tous

les acquéreurs des biens dont venaient d’être dépouillés la noblesse et

le clergé avaient obtenu terres et châteaux à vil prix et redoutaient

fort que le retour de la monarchie les obligeât à une restitution

générale.

C’est en grande partie pour ces raisons qu’un gouvernement qui, à une

époque normale, n’eût jamais été supporté, put durer jusqu’à ce qu’un

maître rétablît l’ordre en promettant de maintenir les conquêtes non

seulement morales, mais surtout matérielles de la Révolution. Bonaparte

réalisant ces souhaits se vit accueillir avec enthousiasme. Des

conquêtes matérielles contestables et des principes théoriques encore

fragiles, furent incorporés par lui dans les institutions et dans les

codes. C’est une erreur de dire que la Révolution se termina avec son

avènement. Loin de la détruire, il la consolida.

CHAPITRE II

LE RÉTABLISSEMENT DE L’ORDRE. LA RÉPUBLIQUE CONSULAIRE.

§ 1.--Comment l’œuvre de la Révolution fut consolidée par le Consulat.

L’histoire du Consulat est également riche en matériaux psychologiques.

Elle montre tout d’abord combien l’œuvre d’une individualité forte est

supérieure à celle des collectivités. A l’anarchie sanglante, dans

laquelle se débattait la République depuis dix ans, Bonaparte fit

immédiatement succéder l’ordre. Ce qu’aucune des quatre assemblées de la

Révolution n’avait pu réaliser, malgré les plus violentes oppressions,

un seul homme l’accomplit en un temps très court.

Son autorité mit immédiatement fin à toutes les insurrections

parisiennes, aux tentatives de restauration monarchique et refit l’unité

morale de la France, profondément divisée par des haines intenses.

Bonaparte remplaça le despotisme collectif inorganisé, par un despotisme

individuel parfaitement organisé. Tout le monde y gagna, car sa tyrannie

fut infiniment moins lourde que celle supportée depuis dix ans. Il faut

bien croire d’ailleurs qu’elle gêna peu de monde puisqu’on la vit

acceptée avec un immense enthousiasme.

On ne saurait aujourd’hui répéter avec d’anciens historiens que

Bonaparte renversa la République. Il conserva d’elle au contraire tout

ce qui pouvait être gardé et ne l’eût jamais été sans lui, en fixant

dans les institutions et les codes les parties viables de l’œuvre

révolutionnaire: abolition des privilèges, égalité devant la loi, etc.

Le gouvernement consulaire continua, du reste, à se qualifier de

République.

Il est infiniment probable que sans le Consulat, une restauration

monarchique terminant le Directoire, aurait effacé la plus grande partie

de l’œuvre de la Révolution. Qu’on suppose, en effet, Bonaparte rayé de

l’histoire. Personne n’imagine, je pense, que devant la lassitude

universelle, le Directoire aurait duré. Il eût été sûrement renversé par

une des conspirations royalistes qui se tramaient chaque jour et Louis

XVIII fût vraisemblablement monté sur le trône. Sans doute il devait y

monter seize ans plus tard, mais pendant cette période Napoléon avait

inculqué une telle force aux principes de la Révolution, en les fixant

dans les coutumes et les lois, que le souverain restauré n’osa pas y

toucher, ni restituer aux émigrés leurs biens.

Tout autres eussent été les choses avec Louis XVIII succédant

immédiatement au Directoire. C’est l’absolutisme de l’ancien régime

qu’il eût ramené avec lui, et pour l’abolir, de nouvelles révolutions

auraient été nécessaires. On sait qu’une simple tentative de retour au

passé renversa Charles X.

De la tyrannie de Bonaparte il serait un peu naïf de s’indigner. Sous

l’ancien régime les Français avaient supporté toutes les tyrannies et la

République en avait imposé de beaucoup plus dures encore. Le despotisme

était alors un état normal ne soulevant de protestations, que lorsqu’il

s’accompagnait de désordre.

Une loi constante de la psychologie des foules nous les montre créant

l’anarchie, puis recherchant le maître qui les en fera sortir. Bonaparte

fut ce maître.

§ 2.--La nouvelle organisation de la France par le Consulat.

En arrivant au pouvoir, Bonaparte assumait une colossale tâche. Tout

étant en ruines, il fallait tout refaire. Dès le lendemain du coup

d’État de Brumaire il rédigea presque seul la Constitution destinée à

lui donner le pouvoir absolu nécessaire pour réorganiser le pays et

dominer les factions. En un mois, elle fut terminée.

Cette Constitution, dite de l’an VIII, subsista avec de faibles

changements, jusqu’à la fin de son règne. Le pouvoir exécutif était

attribué à trois consuls, dont deux seulement possédaient voix

consultative. Le premier consul, Bonaparte, se trouvait donc le seul

maître. Il nommait les ministres, les conseillers d’État, les

ambassadeurs, les magistrats, les fonctionnaires et décidait de la

guerre ou de la paix. Il possédait également le pouvoir législatif,

puisque à lui seul revenait l’initiative des lois soumises ensuite à

trois Assemblées: le Conseil d’État, le Tribunat et le Corps législatif.

Une quatrième Assemblée, le Sénat, jouait le rôle assez effacé de

gardien de la Constitution.

Si despote qu’il fût et surtout le devint, Bonaparte s’entourait

toujours de conseils avant de prendre la moindre mesure. Le Corps

législatif ne se montra pas très influent sous son règne, mais il ne

signait aucun arrêté sans l’avoir discuté avec le Conseil d’État. Ce

conseil composé des hommes les plus instruits préparait les lois,

présentées ensuite au Corps législatif, lequel pouvait les juger très

librement puisque le vote était secret. Présidé par Bonaparte le Conseil

d’État constituait une sorte de tribunal souverain jugeant même les

actes des ministres[9].

[9] Napoléon faisait naturellement souvent triompher sa volonté au

Conseil d’État, mais pas toujours. En une circonstance rapportée

dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_, il fut seul de son avis et

accepta celui de la majorité dans les termes suivants: «Messieurs,

on prononce ici par la majorité, demeuré seul, je dois céder; mais

je déclare que, dans ma conscience, je ne cède qu’aux formes. Vous

m’avez réduit au silence, mais nullement convaincu.»

Un autre jour, l’Empereur, interrompu trois fois dans l’expression

de son opinion, s’adressant à celui qui venait de lui couper la

parole, lui dit avec vivacité: «Monsieur, je n’ai point encore fini,

je vous prie de me laisser continuer. Après tout, il me semble

qu’ici chacun a bien le droit de dire son opinion.»

... «L’Empereur, contre l’opinion commune, était si peu absolu et

tellement facile avec son Conseil d’État, qu’il lui arriva plus

d’une fois de remettre en discussion ou même d’annuler une décision

prise, parce qu’un des membres lui avait donné depuis, en

particulier, des raisons nouvelles, ou s’était appuyé sur ce que son

opinion personnelle à lui, l’Empereur, avait influé sur la

majorité.»

Le nouveau maître avait grande confiance dans son Conseil parce qu’il se

composait surtout de légistes éminents parlant chacun suivant sa

spécialité. Il était trop psychologue pour ne pas se méfier extrêmement

des grandes assemblées incompétentes d’origine populaire, dont le

funeste rôle lui était apparu pendant toute la durée de la Révolution.

Voulant gouverner pour le peuple, mais jamais avec son concours,

Bonaparte ne lui accorda aucune part dans le gouvernement, lui réservant

seulement le droit de voter, une fois pour toutes, pour ou contre

l’adoption de la nouvelle constitution. Il n’eut recours au suffrage

universel que dans de rares circonstances. Les membres du Corps

législatif se recrutaient eux-mêmes et n’étaient pas élus par le peuple.

En créant une Constitution destinée uniquement à fortifier son pouvoir,

le Premier Consul n’avait pas l’illusion qu’elle servirait à refaire le

pays. Aussi, en même temps que sa rédaction entreprenait-il la tâche

énorme de la réorganisation administrative, judiciaire et financière de

la France. Les différents pouvoirs furent centralisés à Paris. Chaque

département était dirigé par un préfet assisté d’un conseil général;

l’arrondissement par un sous-préfet assisté d’un conseil

d’arrondissement; la commune, par un maire assisté d’un conseil

municipal. Tous étaient nommés par les ministres, et non par l’élection

comme sous la République.

Ce système, qui créait l’omnipotence de l’État et une centralisation

puissante, fut conservé par tous les régimes et subsiste encore

aujourd’hui. La centralisation étant, malgré ses inconvénients évidents,

le seul moyen d’éviter les tyrannies locales dans un pays profondément

divisé s’est toujours maintenue.

Cette organisation, basée sur une connaissance approfondie de l’âme des

Français, créa immédiatement la tranquillité et l’ordre inconnus depuis

si longtemps.

Pour achever la pacification des esprits, les proscrits furent rappelés,

les églises rendues aux fidèles.

Continuant à reconstruire l’édifice, Bonaparte s’occupa également de la

rédaction d’un code. Sa plus grande partie se composa de coutumes

empruntées à l’ancien régime. C’était, comme on l’a dit, une sorte de

«transaction entre le droit nouveau et le droit ancien».

Devant l’œuvre énorme accomplie en si peu de temps par le Premier

Consul, on comprend que pour la réaliser, il ait d’abord eu besoin d’une

Constitution lui accordant un absolu pouvoir. Si toutes les mesures avec

lesquelles il refit la France avaient dû être soumises à des assemblées

d’avocats, jamais il ne l’eût sortie du désordre.

La Constitution de l’an VIII transformait évidemment la République en

une monarchie, au moins aussi absolue que celle de droit divin de Louis

XIV. Étant la seule adaptée aux besoins du moment, elle représentait une

nécessité psychologique.

§ 3.--Éléments psychologiques qui déterminèrent le succès de l’œuvre du

Consulat.

Toutes les forces extérieures qui agissent sur les hommes: forces

économiques, historiques, géographiques, etc., se transforment

finalement en forces psychologiques. Ce sont ces dernières qu’il faut

connaître pour bien gouverner. Les assemblées révolutionnaires les

ignorèrent complètement. Bonaparte sut les manier.

Les diverses assemblées, la Convention notamment, se composaient de

partis en lutte. Napoléon comprit, que pour les dominer, il ne devait

être l’homme d’aucun d’eux. Sachant très bien que la valeur d’un pays

est disséminée entre les intelligences supérieures des divers partis, il

tâcha de les utiliser tous. Ses agents de gouvernement: ministres,

préfets, magistrats, etc., étaient pris indifféremment parmi les

libéraux, les royalistes, les jacobins, etc., en tenant compte seulement

de leurs capacités.

Tout en acceptant la collaboration d’hommes de l’ancien régime,

Bonaparte eut soin de bien marquer qu’il entendait maintenir les

principes fondamentaux de la Révolution. Beaucoup de royalistes se

rallièrent néanmoins au nouveau régime.

Une des œuvres les plus remarquables du Consulat, au point de vue

psychologique, fut le rétablissement de la paix religieuse. La France

était beaucoup plus divisée encore par les dissentiments religieux que

par les dissentiments politiques. La destruction systématique d’une

partie de la Vendée avait presque complètement terminé la lutte à main

armée, mais sans pacifier les esprits. Un seul homme, le chef de la

chrétienté, pouvant favoriser cette pacification Bonaparte n’hésita pas

à traiter avec lui. Son Concordat fut l’œuvre d’un véritable

psychologue, sachant que les forces morales ne se combattent pas avec la

violence et combien il est dangereux de les persécuter. Tout en

ménageant le clergé, il sut cependant le placer sous sa domination.

Faisant nommer et rétribuer les évêques par l’État, il en restait le

maître.

La transaction religieuse de Napoléon avait une portée qui échappe

encore à nos Jacobins modernes. Aveuglés par leur étroit fanatisme, ils

n’ont pas compris que détacher l’Église du gouvernement c’est créer un

État dans l’État et qu’ils se trouveront un jour en présence d’une caste

redoutable, dirigée par un maître hors de France, et nécessairement

hostile à la France. Donner à des ennemis la liberté qu’ils ne

possédaient pas est fort dangereux. Jamais Napoléon, ni même aucun des

souverains catholiques l’ayant précédé, n’eussent consenti à rendre le

clergé indépendant de l’État comme il l’est devenu aujourd’hui.

Les difficultés de Bonaparte premier consul dépassèrent beaucoup celles

qu’il eut à surmonter après son couronnement. Seule sa connaissance

approfondie des hommes lui permit d’en triompher. Le futur maître était

loin de l’être encore. Plusieurs départements restaient soulevés. Le

brigandage persistait, le Midi était ravagé par les luttes de partisans.

Bonaparte consul avait à manier Talleyrand, Fouché et plusieurs généraux

se croyant ses égaux. Ses frères eux-mêmes conspiraient contre son

pouvoir. Napoléon empereur ne rencontra plus aucun parti devant lui,

alors que comme consul il les avait tous et devait tenir une balance

égale entre eux. Cette tâche devait être fort difficile, puisque depuis

un siècle bien peu de gouvernements l’ont réalisée.

La réussite d’une telle entreprise exigeait un très subtil mélange de

finesse, de fermeté et de diplomatie. Ne se sentant pas encore assez

puissant, Bonaparte consul prit pour règle, suivant son expression, «de

gouverner les hommes comme le plus grand nombre veut l’être». Devenu

empereur, il lui arriva souvent de les gouverner selon son propre idéal.

* * * * *

Nous sommes loin aujourd’hui de l’époque où des historiens,

singulièrement aveugles, et de grands poètes possédant plus de talent

que de psychologie, s’élevèrent en accents indignés contre le coup

d’État de Brumaire. Il fallait de profondes illusions pour assurer: «que

la France était belle au grand soleil de Messidor», et d’autres

illusions, non moins vives, pour parler de cette période comme le fit

Victor Hugo. Nous avons vu que le «Crime de Brumaire» eut pour complices

enthousiastes non seulement le gouvernement lui-même, mais la France

entière qu’il libérait de l’anarchie.

On peut se demander comment des hommes intelligents jugèrent si mal une

période de l’histoire pourtant si claire. C’est sans doute parce qu’ils

voyaient les événements à travers leurs convictions et nous savons

quelles transformations subit la vérité, pour l’homme confiné dans le

champ de la croyance. Les faits les plus lumineux s’obscurcissent, et

l’histoire des événements devient celle de ses rêves.

Le psychologue désireux de comprendre l’époque dont nous venons de

tracer brièvement l’esquisse ne peut le faire que si, n’étant attaché à

aucun parti, il se trouve dégagé des passions qui sont l’âme des partis.

Il n’aura jamais la pensée de récriminer contre un passé créé par tant

d’impérieuses nécessités. Napoléon, sans doute, nous a coûté fort cher;

son épopée se termina par deux invasions et nous devions en subir une

troisième, dont aujourd’hui encore nous supportons les conséquences,

lorsque le prestige qu’il exerçait du fond du tombeau conduisit sur le

trône l’héritier de son nom.

Tous ces événements ont un enchaînement contenu dans leurs origines. Ils

représentent la rançon de ce phénomène capital dans l’évolution d’un

peuple: un changement d’idéal. L’homme ne put jamais essayer de rompre

brusquement avec ses aïeux sans bouleverser profondément le cours de son

histoire.

CHAPITRE III

CONSÉQUENCES POLITIQUES DU CONFLIT ENTRE LES TRADITIONS ET LES PRINCIPES

RÉVOLUTIONNAIRES PENDANT UN SIÈCLE

§ 1.--Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires qui se

sont continués en France.

En étudiant dans un prochain chapitre l’évolution des idées

révolutionnaires depuis un siècle, nous verrons qu’elles se propagèrent

assez lentement à travers les diverses couches de la nation pendant plus

de cinquante ans.

Durant toute cette période, la grande majorité du peuple et de la

bourgeoisie les repoussa et leur diffusion s’opéra seulement par un

nombre fort restreint d’apôtres. L’influence en fut cependant suffisante

pour provoquer, grâce surtout aux fautes des gouvernements, plusieurs

révolutions. Nous les résumerons après avoir étudié les influences

psychologiques, qui leur donnèrent naissance.

L’histoire de nos bouleversements politiques depuis un siècle suffirait

à prouver, si nous l’ignorions encore, que les hommes sont gouvernés par

leur mentalité beaucoup plus que par les institutions qu’on prétend leur

imposer.

Nos révolutions successives furent les conséquences des luttes entre

deux parties de la nation de mentalité différente. L’une religieuse et

monarchique dominée par de longues influences ancestrales, l’autre

subissant les mêmes influences, mais leur donnant une forme

révolutionnaire.

Dès les débuts de la Révolution, la lutte entre mentalités contraires se

manifesta nettement. Nous avons vu que malgré une répression effroyable,

les insurrections et les conspirations durèrent jusqu’à la fin du

Directoire. Elles montrent combien les traditions du passé avaient

laissé de profondes racines dans l’âme populaire. A un certain moment 60

départements se révoltèrent contre le régime nouveau et ne furent

contenus que par des massacres répétés sur une vaste échelle.

Établir une sorte de transaction, entre l’ancien régime et les idées

nouvelles, représente le plus difficile des problèmes qu’eut à résoudre

Bonaparte. Il lui fallut trouver des institutions pouvant convenir aux

deux mentalités qui divisaient la France. Il y réussit, nous l’avons vu,

par des mesures conciliantes et aussi en habillant de noms nouveaux des

choses très anciennes.

Son règne est une des rares périodes de notre histoire où l’unité

mentale de la France fut complète.

Cette unité ne put lui survivre. Dès le lendemain de sa chute, tous les

anciens partis reparurent et subsistèrent jusqu’à nos jours. Les uns se

rattachant aux influences traditionnelles, les autres les repoussant

avec force.

Si ce long conflit s’était exercé entre croyants et indifférents, il

n’aurait pas duré, car l’indifférence est toujours tolérante, mais la

lutte eut lieu, en réalité, entre des croyances contraires. L’Église

laïque prit vite une allure religieuse et son prétendu rationalisme

devint, surtout aujourd’hui, une forme, à peine atténuée, de l’esprit

clérical le plus étroit. Or, nous avons constaté qu’aucune conciliation

n’est possible entre croyances religieuses dissemblables. Les cléricaux

au pouvoir ne pouvaient donc pas se montrer plus tolérants pour les

libres penseurs que ne le sont à leur tour, aujourd’hui, ces derniers

envers eux.

A ces divisions, déterminées par les différences de croyances, se

superposèrent celles résultant des conceptions politiques dérivées de

ces croyances.

Beaucoup d’âmes simples crurent pendant longtemps que la véritable

histoire de France commençait avec l’an I de la République. Ce concept

rudimentaire disparaît un peu cependant aujourd’hui. Les plus rigides

révolutionnaires eux-mêmes y renoncent[10] et veulent bien reconnaître

maintenant que le passé fut autre chose qu’une époque de barbarie noire

dominée par de basses superstitions.

[10] On jugera de l’évolution récente des idées sur ce point par le

passage suivant d’un discours de M. Jaurès prononcé à la Chambre des

Députés: «Les grandeurs d’aujourd’hui sont faites des efforts des

siècles passés. La France n’est pas résumée dans un jour ni dans une

époque, mais dans la succession de tous ses jours, de toutes ses

époques, de tous ses crépuscules, de ses aurores.»

L’origine religieuse de la plupart des croyances politiques en France

anime leurs adeptes d’une haine inextinguible qui frappe toujours

d’étonnement les étrangers.

«Rien n’est plus clair, rien n’est plus certain, écrit M.

Barret-Wendell, dans son livre sur la France, que ce fait: non

seulement les royalistes, les révolutionnaires et les bonapartistes se

sont toujours fait une opposition mortelle, mais même, étant donnée

l’ardeur passionnée du caractère français, ils ont toujours eu les uns

pour les autres une profonde horreur intellectuelle. Les hommes qui

croient posséder la vérité ne peuvent s’empêcher d’affirmer que ceux

qui ne pensent pas comme eux sont les suppôts de l’erreur.

Chaque parti vous dira gravement que les avocats de la cause adverse

sont affligés d’une épaisse stupidité ou consciemment malhonnêtes. Et

cependant, lorsque vous rencontrez ces derniers, qui vous disent

exactement les mêmes choses de leurs détracteurs, vous ne pouvez pas

faire autrement que de reconnaître, en toute bonne foi, qu’ils ne sont

ni stupides ni malhonnêtes...»

Cette exécration réciproque des croyants de chaque parti, a toujours

facilité chez nous le renversement des gouvernements et des ministères.

Les partis en minorité ne refusent jamais de s’allier contre celui

triomphant. On sait qu’un grand nombre de socialistes révolutionnaires

n’ont été élus à la Chambre actuelle, que grâce au concours de

monarchistes, toujours aussi peu intelligents qu’à l’époque de la

Révolution.

Nos divergences religieuses et politiques ne constituent pas les seules

causes de dissensions en France. Elles sont entretenues par des hommes

possédant cette mentalité particulière, précédemment décrite sons le nom

de mentalité révolutionnaire. Nous avons vu chaque époque présenter

toujours un certain nombre d’individus prêts à se révolter contre

l’ordre de choses établi, quel que soit cet ordre, alors même qu’il

réaliserait tous leurs souhaits.

L’intolérance des partis en France et leur désir de s’emparer du

pouvoir, sont encore favorisés par cette conviction, si répandue depuis

la Révolution, que les sociétés peuvent être refaites avec des lois.

L’État moderne, quel que soit son chef, a hérité, aux yeux des

multitudes et de leurs meneurs, de la puissance mystique attribuée aux

anciens rois, alors qu’ils constituaient une incarnation de la volonté

divine. Le peuple n’est pas seul animé de cette confiance dans la

puissance du gouvernement. Tous nos législateurs le sont également[11].

[11] A la suite d’un article que j’avais publié sur les illusions

législatives, j’ai reçu d’un de nos éminents hommes politiques

actuels, M. le sénateur Boudenoot, une lettre dont j’extrais le

passage suivant: «Vingt ans passés à la Chambre et au Sénat m’ont

montré combien vous êtes dans le vrai; que de fois j’ai entendu des

collègues me dire: «Le gouvernement devrait empêcher ceci, ordonner

cela. C’est la faute du gouvernement, etc.» Que voulez-vous, nous

avons quatorze siècles d’atavisme monarchique dans le sang.»

Légiférant sans trêve, les politiciens n’arrivent pas à comprendre que

les institutions étant des effets et non des causes, ne renferment en

elles-mêmes aucune vertu. Héritiers de la grande illusion

révolutionnaire, ils ne voient pas que l’homme est créé par un passé

dont nous sommes impuissants à refaire les bases.

La lutte entre les principes divisant la France, maintenue depuis plus

d’un siècle, se continuera sans doute longtemps encore et nul ne saurait

prévoir les nouveaux bouleversements qu’elle pourra engendrer. Sans

doute, si les Athéniens d’avant notre ère avaient deviné que leurs

dissensions sociales amèneraient l’asservissement de la Grèce, ils y

auraient renoncé, mais comment l’eussent-ils prévu? M. Guiraud l’écrit

justement: «Une génération d’hommes se rend compte très rarement de la

besogne qu’elle accomplit. Elle prépare l’avenir; mais cet avenir est

souvent le contraire de ce qu’elle voulait».

La Révolution Française et la psychologie des révolutions · 第 16 / 20 段