calme, s’acquittant méthodiquement de sa besogne--et cette besogne est
effroyable; il paraît, officiellement, aux massacres de l’Abbaye,
félicite les égorgeurs et leur promet salaire; sur quoi, il rentre
chez soi, comme s’il revenait de la promenade. Le voici présidant le
club des Jacobins, présidant la Convention, membre du Comité de Salut
public: il traîne les Girondins à l’échafaud, il y traîne la reine, il
y traîne son ancien patron, Danton, qui a dit de lui: «Billaud a un
poignard sous la langue.» Il approuve les canonnades de Lyon, les
noyades de Nantes, les fournées d’Arras; il organise l’impitoyable
commission d’Orange: il est des lois de Prairial; il stimule
Fouquier-Tinville; sur tous les décrets de mort, son nom se retrouve
souvent le premier: il signe avant ses collègues, il est sans pitié,
sans émotion, sans enthousiasme: quand les autres s’effarent,
hésitent, reculent, lui va son train, parlant par sentences ampoulées,
«secouant sa crinière de lion»; car pour mettre sa face impassible et
froide en harmonie avec les exubérances qui l’entourent, il s’affuble
maintenant d’une perruque jaune qui ferait rire sur toute autre tête
que sur la tête sinistre de Billaud-Varenne. Quand Robespierre,
Saint-Just et Couthon sont menacés à leur tour, il les abandonne,
passe à l’adversaire, les pousse sous la hache... Pourquoi? Dans quel
but? On ne sait pas il n’est ambitieux de rien; il n’a désir ni
d’argent ni de puissance.»
Je ne crois pas qu’il soit difficile de répondre au pourquoi de la
citation précédente. La soif du meurtre, dont nous parlions plus haut,
très répandue chez certains criminels, explique parfaitement la conduite
de Billaud-Varenne. Les bandits de ce type tuent pour tuer, comme les
chasseurs abattent le gibier, pour le simple plaisir d’exercer leurs
instincts destructeurs. En temps ordinaire, les hommes doués de ces
penchants homicides les refrènent généralement par crainte du gendarme
et de la guillotine. Aux époques où ils peuvent leur donner libre cours,
rien ne les arrête. Tel fut le cas de Billaud-Varenne et de bien
d’autres.
* * * * *
La psychologie de Marat est un peu plus compliquée, non seulement parce
qu’à son besoin de meurtre, se superposaient d’autres éléments:
amour-propre jadis blessé, ambition, croyances mystiques, etc., mais
encore parce qu’on peut le considérer comme un demi-aliéné atteint du
délire des grandeurs et hanté par des idées fixes.
Il avait eu avant la Révolution de grandes prétentions scientifiques,
mais personne n’attacha d’importance à ses divagations. Rêvant de places
et d’honneurs, il n’avait obtenu qu’une situation très subalterne chez
un grand seigneur. La Révolution lui ouvrit un avenir inespéré. Gonflé
de haine contre l’ancienne société qui méconnut ses mérites, il se mit à
la tête des plus violents. Après avoir glorifié publiquement les
massacres de Septembre, il fonda un journal dénonçant tout le monde et
réclamant sans cesse des exécutions.
Parlant constamment des intérêts du peuple, Marat en devint l’idole. La
plupart de ses collègues, cependant, le méprisaient fort. Échappé au
poignard de Charlotte Corday, il n’eût sûrement pas évité le couperet de
la guillotine.
§ 5.--Destinée des Conventionnels qui survécurent à la Révolution.
A côté des Conventionnels dont la psychologie présente des caractères
particuliers, il en est d’autres, Barras, Fouché, Tallien, Merlin de
Thionville, etc., complètement dénués de croyances ou de principes, ne
demandant qu’à s’enrichir.
Ils surent édifier sur la misère publique de brillantes fortunes. En
temps ordinaire on les aurait qualifiés de simples scélérats, mais aux
périodes de révolution tout critérium du vice et de la vertu semble
avoir disparu.
Si quelques rares Jacobins restèrent fanatiques, la plupart renoncèrent
à leurs convictions dès qu’ils obtinrent richesses et honneurs en
devenant les fidèles courtisans de Napoléon. Cambacérès qui, s’adressant
à Louis XVI en prison, l’appelait Louis Capet, exigeait de ses
familiers, sous l’Empire, d’être qualifié Altesse en public et
Monseigneur dans l’intimité, montrant ainsi à quel sentiment d’envie
correspondait le besoin d’égalité chez beaucoup de Jacobins.
«La plupart des Jacobins, écrit M. Madelin, s’étaient fortement
enrichis et possédaient comme Chabot, Bazire, Merlin, Barras,
Boursault, Tallien, Barrère, etc., des châteaux et des terres. Ceux
qui n’étaient pas encore enrichis devaient l’être bientôt... Dans le
seul Comité de l’an III, état-major du parti thermidorien, on trouve
un futur prince, 13 futurs comtes, 5 futurs barons, 7 futurs sénateurs
de l’Empire, 6 futurs conseillers d’État et à côté d’eux à la
Convention, on rencontre, du futur duc d’Otrante au futur comte
Regnault, 50 démocrates qui avant quinze ans posséderont titres,
armoiries, panaches, carrosses, dotations, majorats, hôtels et
châteaux. Fouché mourra avec quinze millions.»
Les privilèges si décriés de l’ancien régime se trouvèrent ainsi
rétablis au profit de la bourgeoisie. Pour arriver à ce résultat il
avait fallu ruiner la France, incendier des provinces entières,
multiplier les supplices, plonger d’innombrables familles dans le
désespoir, bouleverser l’Europe et faire périr les hommes par centaines
de mille sur les champs de bataille.
* * * * *
En terminant ce chapitre consacré à la psychologie de divers personnages
de la Révolution, nous rappellerons ce que nous avons dit des jugements
possibles sur les hommes de cette période.
Si le moraliste est obligé de se montrer sévère à l’égard de certaines
individualités, parce qu’il les juge d’après les types qu’une société
doit respecter pour se maintenir, le psychologue n’est pas tenu à la
même rigueur. Son but est de comprendre et devant une compréhension
complète, la critique s’évanouit.
L’âme humaine est un bien fragile mécanisme et les marionnettes qui
s’agitent sur le théâtre de l’histoire savent rarement résister aux
forces puissantes qui les poussent. L’hérédité, le milieu, les
circonstances, sont d’impérieux maîtres. Nul ne peut dire avec certitude
quelle eût été sa conduite, à la place des hommes dont il essaie
d’interpréter les actions.
LIVRE III
LA LUTTE ENTRE LES INFLUENCES ANCESTRALES ET LES PRINCIPES
RÉVOLUTIONNAIRES
CHAPITRE I
LES DERNIÈRES CONVULSIONS DE L’ANARCHIE. LE DIRECTOIRE.
§ 1.--Psychologie du Directoire.
Les diverses assemblées révolutionnaires ayant été composées en partie
des mêmes hommes, on pourrait croire leur psychologie bien voisine.
Aux époques ordinaires, il en serait ainsi, la constance du milieu
déterminant celle des caractères. Mais lorsque les circonstances
changent rapidement comme sous la Révolution, les caractères doivent se
transformer pour s’y adapter. Tel fut justement le cas du Directoire.
Cette dernière forme de gouvernement se composait d’Assemblées
distinctes: deux nombreuses, celles des diverses catégories de députés,
et une très restreinte, celle des cinq directeurs.
Les Assemblées de députés rappelèrent fort par leur faiblesse la
Convention. Elles n’avaient plus à obéir aux émeutes populaires
refrénées avec énergie par les Directeurs, mais elles cédaient sans
discussion aux injonctions dictatoriales de ces derniers.
Les premiers députés élus étaient généralement modérés. Tout le monde se
montrait alors excédé de la tyrannie jacobine. La nouvelle Assemblée
rêvait de relever les ruines dont la France était couverte et d’établir
un régime de gouvernement libéral sans violence.
Mais par une de ces fatalités, qui fut une loi de la Révolution et
montre combien le déroulement des événements est parfois supérieur aux
volontés des hommes, on peut dire que les députés, malgré leurs bonnes
intentions, firent toujours, comme leurs prédécesseurs, le contraire de
ce qu’ils voulaient faire. Ils souhaitaient d’être modérés et se
montrèrent violents, ils désiraient éliminer l’influence des Jacobins,
et se laissèrent conduire par eux, ils rêvaient de réparer les ruines et
ne réussirent qu’à en accumuler d’autres, ils aspiraient à la paix
religieuse et finirent par persécuter et massacrer les prêtres avec plus
de rigueur que pendant la Terreur.
La psychologie de la petite assemblée formée par les cinq directeurs fut
très différente de celle des assemblées de députés. Aux prises avec les
difficultés de chaque jour, les directeurs étaient obligés de les
résoudre, alors que les grandes assemblées, sans contact avec les
réalités, n’avaient que des aspirations.
La pensée dominante des directeurs était très simple. Fort indifférents
aux principes, ils voulaient avant tout rester les maîtres. Pour y
arriver ils n’hésitèrent pas à recourir aux mesures les plus illégales
et les plus violentes, annulant même les élections d’un grand nombre de
départements lorsqu’elles les gênaient.
Se sentant incapables de réorganiser la France, ils l’abandonnèrent à
elle-même. Par leur despotisme, ils parvinrent à la dominer, mais ne la
gouvernèrent jamais. Or, ce qui manquait le plus au pays à ce moment-là,
c’était d’être gouverné.
La Convention a laissé dans l’histoire la réputation d’un gouvernement
fort, et le Directoire celle d’un gouvernement faible. Le contraire est
exact. C’est le Directoire qui fut le gouvernement fort.
On expliquerait psychologiquement cette différence entre le gouvernement
du Directoire et celui des assemblées précédentes en faisant observer
qu’une réunion de 6 ou 700 personnes peut bien avoir des élans
d’enthousiasme contagieux comme dans la nuit du 4 août, ou même des
accès de volonté énergique comme celui de lancer un défi à tous les
rois. Mais de telles impulsions sont trop peu durables pour posséder
quelque force. Un comité de cinq membres, facilement dominé par la
volonté d’un seul, est beaucoup plus susceptible de résolutions
continues, c’est-à-dire de persévérance dans une ligne régulière de
conduite.
Le gouvernement du Directoire se montra toujours incapable de gouverner,
mais de volonté forte il ne manqua jamais. Rien ne le contenant, ni le
respect de la légalité, ni les égards pour les citoyens, ni l’amour de
l’intérêt public, il put faire peser sur la France un despotisme que,
depuis le commencement de la Révolution, aucun gouvernement, y compris
la Terreur, n’avait rendu aussi écrasant.
Bien qu’utilisant des méthodes analogues à celles de la Convention et
dirigeant la France de la façon la plus tyrannique, le Directoire, pas
plus que la Convention, ne parvint jamais à être le maître.
Ce fait, déjà signalé précédemment, prouve une fois encore l’impuissance
des contraintes matérielles à dominer les forces morales. On ne saurait
trop redire que le véritable guide de l’homme est l’armature morale
édifiée par ses aïeux.
Habitués à vivre dans une société organisée, étayée sur des codes et des
traditions respectés, nous nous représentons difficilement l’état d’une
nation privée d’une telle armature. De notre milieu, nous ne voyons le
plus souvent que les côtés gênants, oubliant facilement qu’une société
n’est possible qu’à la condition d’imposer certaines entraves et que
l’attirail des lois, des mœurs, des coutumes, constitue un frein aux
instincts naturels de barbarie ne périssant jamais tout entiers.
L’histoire de la Convention et du Directoire qui en fut la suite, montre
clairement à quel degré de désordre peut tomber une nation privée de son
ancienne structure, et n’ayant plus pour guide que les artificielles
combinaisons d’une raison trop courte.
§ 2.--Gouvernement despotique du Directoire. Renaissance de la Terreur.
Dans le but de détourner l’attention, d’occuper l’armée et de se créer
des ressources, par le pillage de pays voisins, les Directeurs
décidèrent de reprendre les guerres de conquêtes qui avaient réussi à la
Convention.
Elles continuèrent pendant tout leur règne. Les armées, surtout en
Italie, en retirèrent un riche butin.
Quelques-unes des populations envahies se montrèrent assez simples pour
supposer ces invasions faites dans leur intérêt. Elles ne mirent pas
longtemps à découvrir que toutes les opérations militaires
s’accompagnaient de contributions écrasantes, de pillages des églises,
des caisses publiques, etc.
Les conséquences finales de cette politique de conquête furent la
formation d’une nouvelle coalition contre la France prolongée jusqu’en
1801.
Indifférents à l’état du pays et incapables de le réorganiser, les
Directeurs se préoccupaient surtout de lutter contre les conspirations
sans cesse renaissantes afin de garder le pouvoir.
Cette tâche suffisait à occuper leurs loisirs car les partis politiques
ne désarmaient pas. L’anarchie était devenue telle, que tout le monde
réclamait une main assez puissante pour rétablir l’ordre. Chacun
sentait, y compris les Directeurs, que le régime républicain ne pouvait
plus durer.
Les uns rêvaient de rétablir la royauté, d’autres le régime terroriste,
d’autres songeaient à un général. Seuls les acquéreurs des biens
nationaux redoutaient un changement de régime.
L’impopularité du Directoire grandissait chaque jour et lorsque en mai
1797 arriva le renouvellement du tiers de l’Assemblée, la plupart des
élus étaient hostiles au régime.
Les Directeurs ne se trouvèrent pas embarrassés pour si peu. Ils
annulèrent les élections de quarante-neuf départements: 154 des nouveaux
députés furent invalidés et expulsés, 53 condamnés à la déportation.
Parmi ces derniers figuraient les noms les plus illustres de la
Révolution: Portalis, Carnot, Tronson du Coudray, etc.
Pour intimider les électeurs, des commissions militaires condamnèrent à
mort, un peu au hasard, cent soixante personnes et en expédièrent à la
Guyane trois cent trente dont la moitié mourut rapidement. Les émigrés
et les prêtres rentrés en France se virent violemment expulsés. C’est ce
qu’on appela le coup d’État de Fructidor.
Ce coup d’État, qui frappait surtout les modérés, ne fut pas d’ailleurs
le seul et un autre le suivit bientôt. Les Directeurs, trouvant les
députés jacobins trop nombreux à la suite de nouveaux votes, cassèrent
les élections d’une soixantaine d’entre eux.
Ce qui précède montre le tempérament tyrannique des membres du
Directoire, mais il apparaît plus nettement encore dans le détail de
leurs mesures. Les nouveaux maîtres se révélèrent aussi sanguinaires que
les plus féroces conventionnels de la Terreur. La guillotine n’était
plus établie en permanence, mais remplacée par la déportation dans des
conditions laissant aux victimes peu de chance de survivre. Expédiées à
Rochefort dans des cages de fer grillagées exposées à toutes les
intempéries, elles étaient ensuite entassées sur des bateaux.
«Dans l’entrepont de la _Décade_ et de la _Bayonnaise_, dit Taine, les
malheureux encagés, suffoqués par le manque d’air et la chaleur
torride, rudoyés, volés, meurent de faim ou d’asphyxie et la Guyane
achève l’œuvre de la traversée: des 193 apportés par la _Décade_, il
en reste 39 au bout de 22 mois; des 120 apportés par la _Bayonnaise_
il en reste 1.»
Constatant partout une renaissance catholique et s’imaginant que le
clergé conspirait contre eux, les Directeurs firent déporter ou envoyer
au bagne, en une seule année, 1.448 prêtres, sans parler d’un grand
nombre fusillés sommairement. La Terreur était en réalité complètement
rétablie.
Le despotisme autocratique du Directoire s’exerça également dans toutes
les branches de l’administration, notamment les finances. C’est ainsi
qu’ayant besoin de six cents millions, il fit voter par des députés,
toujours dociles, un impôt progressif dont on ne retira d’ailleurs que
douze millions. Ayant voulu récidiver un peu plus tard, il décréta un
emprunt forcé de cent millions qui eut pour résultat la fermeture des
ateliers, l’arrêt des affaires, le renvoi des domestiques. Ce fut
seulement au prix de ruines complètes que quarante millions purent être
obtenus.
Pour s’assurer la domination en province, le Directoire fit voter une
loi dite des otages, d’après laquelle une liste d’otages, responsables
de tous les délits, était dressée dans chaque commune.
On comprend quelles haines provoquait un pareil régime. A la fin de
1799, 14 départements se trouvaient en révolte et 46 prêts à se
soulever. Si le Directoire avait duré, la dissolution de la société eût
été complète.
Cette dissolution était du reste fort avancée. Finances, administration,
tout s’écroulait. Les recettes du Trésor, constituées par des assignats
tombés au centième de leur valeur nominale, demeuraient à peu près
nulles. Les rentiers et les officiers ne parvenaient plus à se faire
payer.
La France donnait alors aux voyageurs l’impression d’une contrée ravagée
par la guerre et abandonnée de ses habitants. Les ponts, les digues, les
édifices écroulés rendaient toute circulation impossible. Les routes,
désertées depuis longtemps, étaient infestées de brigands. On ne pouvait
parcourir certains départements qu’en achetant des sauf-conduits aux
chefs de bande. L’industrie et le commerce se trouvaient ruinés. A Lyon,
13.000 ateliers sur 15.000 avaient dû se fermer. Lille, Le Havre,
Bordeaux, Lyon, Marseille, etc., semblaient des villes mortes. La misère
et la famine se montraient générales.
La désorganisation morale n’apparaissait pas moindre. Le luxe, la soif
des plaisirs, les dîners, les parures, les ameublements formaient
l’apanage d’une société nouvelle composée uniquement d’agioteurs, de
fournisseurs aux armées, de financiers véreux enrichis par le pillage.
Ils donnèrent à Paris cet aspect superficiel de luxe et de gaîté qui
illusionna tant d’historiens sur cette époque, où un faste insolent
côtoyait une misère générale.
La chronique du Directoire, telle que la racontent les livres, contribue
à montrer de quelles inexactitudes est tissée la trame de l’histoire. Le
théâtre s’est emparé de cette époque dont les modes sont imitées encore.
Elle a laissé le souvenir d’une période joyeuse où tout renaissait après
le sombre drame de la Terreur. En réalité pourtant, le régime du
Directoire ne valut pas mieux que celui de la Terreur et fut aussi
sanguinaire. Il avait fini par inspirer tant de haines que les
Directeurs, sentant l’impossibilité de durer, cherchaient eux-mêmes le
dictateur capable de les remplacer et aussi de les protéger.
§ 3.--L’avènement de Bonaparte.
Nous venons de voir qu’à la fin du Directoire, l’anarchie et la
désorganisation étaient telles que tout le monde réclamait désespérément
l’homme énergique capable de rétablir l’ordre. Dès 1795, plusieurs
députés avaient songé un instant à relever la royauté. Louis XVIII,
ayant eu la maladresse de proclamer qu’il restaurerait intégralement
l’ancien régime, rendrait les propriétés à leurs premiers maîtres et
punirait les hommes de la Révolution, on s’en était détourné
immédiatement. L’expédition insensée de Quiberon acheva d’aliéner au
futur souverain ses partisans. Les royalistes firent preuve, pendant
toute la durée de la Révolution, d’une incapacité et d’une étroitesse
d’esprit justifiant la plupart des mesures de rigueur prises contre eux.
La monarchie étant impossible, il fallut bien chercher un général. Un
seul existait dont le nom s’imposa: Bonaparte. La campagne d’Italie
venait de l’illustrer. Après la traversée des Alpes, il avait marché de
victoire en victoire, pénétré à Milan et à Venise et obtenu partout
d’importantes contributions de guerre. Il se dirigeait sur Vienne et
n’en était plus qu’à vingt-cinq lieues, lorsque l’empereur d’Autriche se
décida à demander la paix.
Mais si grand que fût son renom, le jeune général ne le jugeait pas
encore suffisant. Pour l’accroître, il persuada au Directoire qu’on
ébranlerait la puissance de l’Angleterre par l’invasion de l’Égypte, et,
en mai 1798, il s’embarquait à Toulon.
Ce besoin d’augmenter son prestige partait d’une conception
psychologique très sûre, fort bien expliquée par lui à Sainte-Hélène:
«Les généraux les plus influents et les plus éclairés pressèrent
longtemps le général d’Italie de faire un mouvement et de se mettre à
la tête de la République; il s’y refusa: il n’était pas encore assez
fort pour marcher tout seul. Il avait sur l’art de gouverner et sur ce
qu’il fallait à une grande nation, des idées si différentes des hommes
de la Révolution et des assemblées, que, ne pouvant agir seul, il
craignait de compromettre son caractère. Il se détermina à partir pour
l’Égypte, mais résolu de reparaître si les circonstances venaient à
rendre sa présence nécessaire ou utile.»
Bonaparte ne séjourna pas longtemps en Égypte. Rappelé par des amis, il
débarqua à Fréjus et l’annonce de son retour provoqua un enthousiasme
universel. On illuminait partout. La France collaborait d’avance au coup
d’État préparé par lui avec Sieyès, deux Directeurs et les principaux
ministres. Le complot fut organisé en trois semaines. Son exécution, le
18 brumaire, s’accomplit avec une extrême facilité.
Tous les partis éprouvèrent une joie immense à être débarrassés des
bandes sinistres qui opprimaient et exploitaient le pays depuis si
longtemps. Les Français allaient subir sans doute un régime despotique
mais il ne pouvait être aussi intolérable que celui supporté depuis tant
d’années.
L’histoire du coup d’État de brumaire justifie bien ce que nous avons
déjà répété relativement à l’impossibilité de porter des jugements
exacts sur les événements en apparence les plus connus et attestés par
le plus de témoins.
On sait quelles étaient, il y a une trentaine d’années, les idées sur le
coup d’État de brumaire. On le jugeait comme un crime commis par
l’ambition d’un homme appuyé sur son armée. En fait, l’armée n’y joua
aucun rôle. La petite troupe qui expulsa les rares députés récalcitrants
n’était pas composée de militaires mais des gendarmes mêmes de
l’Assemblée. Le véritable auteur du coup d’État fut le gouvernement
lui-même, avec la complicité de la France entière.
§ 4.--Causes de la durée de la Révolution.
Si on limitait la Révolution au temps nécessaire pour la conquête de ses
principes fondamentaux: égalité devant la loi, libre accession aux
charges publiques, souveraineté populaire, contrôle des dépenses, etc.,
on pourrait dire qu’elle dura seulement quelques mois. Vers le milieu de
1789, tout cela était obtenu, et pendant les années qui suivirent rien
n’y fut ajouté. Cependant, la Révolution continua beaucoup plus
longtemps.
Restreignant sa durée aux dates admises par les historiens officiels,
nous la voyons persister jusqu’à l’avènement de Bonaparte, soit environ
dix ans.
Pourquoi cette période de désorganisation et de violences survit-elle à
l’établissement des nouveaux principes? Il ne faut pas en chercher la
cause dans la guerre étrangère qui, à plusieurs reprises, par suite de
la division des alliés et nos victoires, aurait pu être rapidement
terminée. On ne doit pas la chercher davantage dans la sympathie des
Français pour le gouvernement révolutionnaire. Jamais régime ne fut plus
haï et plus méprisé que celui des Assemblées. Par leurs révoltes aussi
bien que par des votes répétés, une grande partie de la nation montra
l’horreur profonde qu’elles inspiraient.
Ce dernier point, l’aversion de la France pour son régime
révolutionnaire, méconnu pendant longtemps, a été bien mis en évidence
par les historiens récents. L’auteur du dernier livre paru sur la
Révolution, M. Madelin, a parfaitement résumé leur opinion dans les
termes suivants:
«Dès 1793, un parti peu nombreux s’est emparé de la France, de la
Révolution et de la République. Maintenant, les trois quarts de la
France aspirent à ce que la Révolution soit arrêtée ou plutôt délivrée
de ses odieux exploiteurs; mais ceux-ci tiennent le malheureux pays
par mille moyens... Comme il leur faut la Terreur pour régner, ils
frappent quiconque semble à un moment donné vouloir s’opposer à la
Terreur, fussent-ils les meilleurs serviteurs de la Révolution.»
Jusqu’à la fin du Directoire, le gouvernement fut exercé par des
Jacobins désireux seulement de conserver, avec le pouvoir, les richesses
accumulées grâce aux meurtres et aux pillages, et prêts à livrer la
France à qui leur en garantirait la libre possession. S’ils négocièrent
le coup d’État de brumaire avec Napoléon, ce fut uniquement parce qu’ils
n’avaient pu obtenir la réalisation de leurs souhaits avec Louis XVIII.
Mais alors comment expliquer qu’un gouvernement si tyrannique et si
honni ait pu subsister plusieurs années?
Ce ne fut pas seulement parce que la religion révolutionnaire subsistait
encore dans les âmes, ni parce qu’il s’imposa au moyen des persécutions
et des violences, mais surtout, comme je l’ai dit déjà, à cause du grand
intérêt qu’une partie importante de la population avait à le maintenir.