toujours en révolution des individus ne songeant qu’à profiter d’elle.
Ils furent nombreux pendant la Révolution française. Leur but était
simplement d’utiliser les circonstances pour s’enrichir. Tels Barras,
Tallien, Fouché, Barrère et bien d’autres. Leur politique consistait
uniquement à se mettre au service du plus fort contre le plus faible.
Dès le début de la Révolution, ces arrivistes, comme on dirait
aujourd’hui, étaient nombreux. C’est ce qui faisait écrire à Camille
Desmoulins, en 1792: «Notre Révolution n’a ses racines que dans
l’égoïsme et dans les amours-propres de chacun, de la combinaison
desquels s’est composé l’intérêt général.»
Si on ajoute aux indications précédentes les observations résumées dans
un autre chapitre sur les diverses formes de mentalités en temps de
bouleversements politiques, on aura déjà une idée générale du caractère
des hommes de la Révolution. Nous allons faire maintenant l’application
des principes précédemment exposés, aux personnages les plus marquants
de la période révolutionnaire.
§ 2.--Psychologie des représentants en mission.
A Paris, la conduite des membres de la Convention était toujours
orientée, contenue ou excitée par l’action de leurs collègues et celle
du milieu.
Pour bien les juger, on doit les observer abandonnés à eux-mêmes sans
contrôle et possédant, par conséquent, toute liberté. Tels furent
justement les représentants envoyés en mission dans les départements par
la Convention.
Le pouvoir de ces délégués était absolu. Aucune censure ne les gênait.
Fonctionnaires et magistrats devaient leur obéir.
Un représentant en mission «réquisitionne, séquestre ou confisque ce que
bon lui semble, taxe, emprisonne, déporte ou décapite qui bon lui semble
et, dans sa circonscription, il est pacha».
Se considérant tous comme des pachas, ils se montraient «traînés par des
carrosses à six chevaux, entourés de gardes, assis à des tables
somptueuses de trente couverts, mangeant au bruit de la musique avec un
cortège d’histrions, de courtisanes et de prétoriens...» A Lyon «la
représentation solennelle de Collot d’Herbois ressemble à celle du Grand
Turc. On ne parvient à son audience qu’après trois demandes itératives;
une file d’appartements précède son salon de réception, personne ne
l’approche qu’à quinze pas de distance».
On se figure la vanité immense de ces dictateurs pénétrant
solennellement dans les villes, entourés de gardes et dont un geste
suffisait à faire tomber les têtes.
Petits avocats sans causes, médecins sans clients, curés défroqués,
robins ignorés, n’ayant connu auparavant qu’une pâle destinée,
devenaient subitement égaux aux plus puissants tyrans de l’histoire. En
guillotinant, noyant, mitraillant sans pitié, au hasard de leurs
fantaisies, ils prenaient conscience de s’élever d’une humble condition
au niveau de célèbres potentats.
Jamais Néron ni Héliogabale ne dépassèrent en tyrannie les représentants
de la Convention. Des lois et des coutumes contenaient toujours un peu
les premiers. Rien ne refrénait les seconds.
«Fouché, écrit Taine, lorgnette en main, regarde de sa fenêtre une
boucherie de 210 Lyonnais. Collot, Laporte et Fouché font ripaille en
grande compagnie les jours de fusillade et au bruit de la décharge se
lèvent avec des cris d’allégresse, en agitant leurs chapeaux.»
* * * * *
Parmi les représentants en mission à mentalité meurtrière, on peut citer
comme type l’ancien curé Lebon qui, devenu possesseur du pouvoir
suprême, ravagea Arras et Cambrai. Son exemple, avec celui de Carrier,
contribue à montrer ce que devient l’homme soustrait au joug de la
tradition et des lois. La cruauté du féroce conventionnel se compliquait
de sadisme; l’échafaud était dressé sous ses fenêtres, de façon à ce que
lui, sa femme et ses coadjuteurs pussent jouir du carnage. Au pied de la
guillotine, on avait installé une buvette où venaient boire les
sans-culottes. Pour les amuser, le bourreau groupait sur le pavé, en
attitudes ridicules, les corps nus des décapités.
«La lecture des deux volumes de son procès imprimés à Amiens en 1795,
peut être placée parmi les cauchemars. Durant vingt audiences, les
survivants des hécatombes d’Arras et de Cambrai passent dans l’antique
salle du Bailliage, à Amiens, où l’on juge l’ex-conventionnel. Ce que
racontent ces fantômes en deuil est inouï. Des rues entières
dépeuplées; des nonagénaires, des filles de seize ans égorgées après
un jugement dérisoire; la mort bafouée, insultée, enjolivée, dégustée;
les exécutions en musique; des bataillons d’enfants recrutés comme
garde de l’échafaud; des débauches, un cynisme, des raffinements de
satrape ivre; un roman de Sade devenu épopée; il semble, en assistant
à ce déballage d’horreurs, que tout un pays, longtemps terrorisé,
dégorge enfin son épouvante et prend la revanche de sa lâcheté en
accablant le malheureux qui est là, bouc émissaire d’un régime abhorré
et vaincu.»
La seule défense de l’ancien curé fut d’avoir obéi à des ordres. Les
faits qui lui furent reprochés étaient connus depuis longtemps et la
Convention ne les avait nullement blâmés.
J’ai signalé plus haut la vanité des représentants en mission revêtus
instantanément d’un pouvoir supérieur à celui des plus puissants
despotes, mais ce sentiment ne suffirait pas à expliquer leur férocité.
Elle provenait de sources diverses. Apôtres d’une foi sévère, les
délégués de la Convention ne devaient, comme les inquisiteurs du
Saint-Office, aucune pitié à leurs victimes. Dégagés en outre de tous
les freins de la tradition et des lois, ils pouvaient donner cours aux
plus sauvages instincts que l’animalité primitive laisse en nous.
La civilisation restreint ces instincts, mais ils ne meurent jamais. Le
besoin de tuer, qui crée les chasseurs, en est le permanent indice. M.
Cunisset-Carnot a montré, dans les lignes suivantes, l’emprise de ce
penchant héréditaire qui, dans la poursuite du plus bénévole gibier,
fait renaître, chez tout chasseur, le barbare.
«Le plaisir de tuer pour tuer est pour ainsi dire universel, il est le
fond de la passion cynégétique, car il faut bien convenir
qu’actuellement, dans les pays civilisés, le besoin de vivre n’est
plus pour rien dans son expansion. En réalité, nous continuons un
geste impérieusement imposé à nos sauvages aïeux par les nécessités de
leur existence durant laquelle il fallait tuer ou mourir de faim,
alors que plus rien ne le légitime aujourd’hui. Mais c’est ainsi, nous
n’y pouvons rien, nous ne parviendrons sans doute jamais à rompre les
chaînes de cet esclavage qui nous serrent depuis si longtemps. Nous ne
pouvons nous empêcher de goûter un plaisir intense, passionnant
souvent, à verser le sang des animaux vis-à-vis desquels, lorsque le
goût de la chasse nous tient, nous arrivons à perdre tout sentiment de
pitié. Les bêtes les plus douces, les plus jolies, les oiseaux
chanteurs, charme de nos printemps, tombent sous notre plomb ou
s’étranglent dans nos filets sans qu’un frémissement de pitié trouble
notre plaisir de les voir terrorisés, sanglants, se débattre dans les
horribles souffrances que nous leur infligeons, cherchant à fuir sur
leurs pauvres pattes cassées ou agitant désespérément leurs ailes qui
ne peuvent plus les soutenir... L’excuse, c’est la poussée de cet
atavisme impérieux auquel les meilleurs d’entre nous n’ont pas la
force de résister.»
En temps ordinaire cet atavisme sanguinaire, contenu par la crainte des
lois, ne peut s’exercer que sur des animaux. Quand les codes n’agissent
plus, il s’applique immédiatement à l’homme, et c’est pourquoi tant de
terroristes trouvèrent un plaisir intense à massacrer. Le mot de Carrier
sur la joie qu’il éprouvait à contempler la figure de ses victimes
pendant leur supplice est fort typique. Chez beaucoup de civilisés la
férocité est un instinct refréné, mais nullement supprimé.
§ 3.--Danton et Robespierre.
Danton et Robespierre représentent les deux principaux personnages de la
Révolution. Je parlerai peu du premier, sa psychologie, d’ailleurs assez
simple, étant fort connue. Surtout orateur de club, impulsif et violent,
il se montra toujours prêt à exciter le peuple. Cruel seulement dans ses
discours, il en regrettait souvent les effets. Dès le début, il brilla
au premier rang alors que son futur rival Robespierre végétait presque
au dernier.
A un moment donné, Danton devint l’âme de la Révolution, mais il était
dépourvu de ténacité et de fixité dans la conduite. En outre il avait
des besoins, alors que Robespierre n’en possédait pas. Le fanatisme
continu du dernier triompha des efforts intermittents du premier. Ce
fut, néanmoins, un spectacle imprévu, de voir un aussi puissant tribun
envoyé à l’échafaud par son pâle, venimeux et médiocre rival.
Robespierre, l’homme le plus influent de la Révolution et le plus
étudié, reste cependant le moins expliqué. Difficilement se comprend
l’influence prodigieuse qui lui donna le droit de vie et de mort, non
seulement sur les ennemis de la Révolution, mais encore sur des
collègues ne pouvant passer pour ennemis du régime.
On ne l’explique pas assurément en disant, avec Taine, que Robespierre
était un cuistre perdu dans des abstractions, ni en affirmant, avec
Michelet, qu’il réussit à cause de ses principes, ni en répétant avec
son contemporain, H. Williams, que «l’un des secrets de son gouvernement
était de prendre, pour marchepied à son ambition, des hommes marqués
d’opprobre ou souillés de crimes».
Impossible de rechercher dans son éloquence les causes de ses succès. Le
regard abrité par des lunettes, il lisait péniblement ses discours,
composés d’abstractions froides et vagues. L’assemblée comptait des
orateurs possédant un talent immensément supérieur, comme Danton et les
Girondins, et ce fut pourtant Robespierre qui les fit périr.
Nous n’avons donc, en réalité, aucune explication acceptable de
l’ascendant que le dictateur finit par acquérir. Sans influence à
l’Assemblée nationale, il devint progressivement le maître aux Jacobins
et à la Convention. «Lorsqu’il est arrivé au Comité de Salut public, il
était déjà, dit Billaud-Varenne, l’être le plus important de la France.»
«Son histoire, écrit Michelet, est prodigieuse, bien plus que celle de
Bonaparte. On voit bien moins les fils et les rouages, les forces
préparées. Ce qu’on voit, c’est un petit avocat avant tout homme de
lettres. C’est un homme honnête et austère mais de piètre figure, d’un
talent incolore, qui se trouve un matin soulevé, emporté par je ne
sais quelle trombe. Rien de tel dans les _Mille et une Nuits_. En un
moment il va bien plus haut que le trône. Il est mis sur l’autel.
Étonnante légende.»
Sans doute, les circonstances l’aidèrent considérablement. On se
tournait vers lui comme vers le maître dont chacun éprouvait déjà le
besoin. Mais alors il l’était déjà et c’est justement la cause de son
ascension rapide qu’il s’agit de déterminer. Je supposerais volontiers
chez lui l’existence d’une sorte de fascination personnelle qui nous
échappe aujourd’hui. On peut faire valoir, à l’appui de cette hypothèse,
ses succès féminins. Les jours où il prononce des discours, «les
passages sont obstrués de femmes... il y en a sept ou huit cents dans
les tribunes, et avec quels transports elles l’applaudissent... Aux
Jacobins, quand il parle, il y a des sanglots d’attendrissement, des
cris, des trépignements à faire crouler la salle...» Une jeune veuve,
Mme de Chalabre, possédant quarante mille francs de rente, lui envoie
des lettres incendiaires et veut absolument l’épouser.
Il ne faudrait pas chercher dans le caractère de Robespierre les causes
de sa popularité. Tempérament hypocondriaque, intelligence médiocre,
incapable de saisir les réalités, confiné dans les abstractions,
astucieux et dissimulé, sa note dominante fut un orgueil excessif qui ne
cessa de croître jusqu’à son dernier jour. Grand prêtre d’une foi
nouvelle, il se croyait envoyé de Dieu sur la terre pour établir le
règne de la vertu. On lui écrit «qu’il est le Messie que l’Être éternel
a promis pour réformer toute chose».
Rempli de prétentions littéraires, il polissait longuement ses discours.
Sa jalousie profonde à l’égard des orateurs ou des gens de lettres, tels
que Camille Desmoulins, causa leur mort.
«Ceux qui furent particulièrement en butte à la rage du tyran, écrit
l’auteur cité plus haut, ce furent les hommes de lettres. Contre eux,
en Robespierre, la jalousie d’un confrère se mêlait à la fureur de
l’oppresseur; car la haine dont il les poursuivait s’animait moins de
leur résistance à son despotisme que du talent dont ils avaient
éclipsé le sien.»
Le mépris du dictateur pour ses collègues était immense et peu
dissimulé. Donnant audience à Barras, à l’heure de sa toilette, il
acheva de se raser, crachant du côté de son collègue, comme s’il
n’existait pas, et dédaignant de répondre à ses questions.
Il enveloppait d’un même dédain haineux les bourgeois et les députés.
Seule la multitude trouvait grâce devant lui: «Quand le peuple souverain
exerce le pouvoir, disait-il, il n’y a qu’à s’incliner. Dans tout ce
qu’il fait, tout est vertu et vérité, rien ne peut être excès, erreur ou
crime.»
Robespierre avait le délire des persécutions. S’il fit trancher tant de
têtes, ce ne fut pas seulement en raison de sa mission d’apôtre, mais
encore parce qu’il se croyait entouré d’ennemis et de conspirateurs. «Si
grande que fût la lâcheté de ses collègues devant lui, écrit M. Sorel,
la peur qu’il avait d’eux la dépassait encore.»
Sa dictature, absolue pendant cinq mois, est un frappant exemple de
l’empire de certains meneurs. Qu’un tyran possesseur d’une armée fasse
périr qui bon lui semble, on le comprend aisément. Mais qu’un homme seul
réussisse à envoyer successivement à la mort un grand nombre de ses
égaux, voilà qui ne s’explique pas facilement.
La puissance de Robespierre fut si complète qu’il put livrer au Tribunal
révolutionnaire et par conséquent à l’échafaud, les plus illustres
députés: Camille Desmoulins, Hébert, Danton et bien d’autres. Les
brillants Girondins s’effondrèrent devant lui. Il s’attaqua même à la
redoutable Commune, fit guillotiner ses chefs et les remplaça par une
Commune nouvelle, dévouée à ses ordres.
Afin de se débarrasser plus vite des hommes qui lui déplaisaient, il
avait fait voter la loi de Prairial, qui permettait d’exécuter les
simples suspects et grâce à laquelle il fit couper à Paris 1.373 têtes
en quarante-neuf jours. En proie à une folle terreur, ses collègues ne
couchaient plus chez eux. Une centaine de députés à peine assistaient
aux séances. David disait: «Je crois que nous ne resterons pas vingt
membres de la Montagne.»
L’excès seul de sa confiance en sa force et dans la lâcheté des membres
de la Convention perdit Robespierre. Ayant voulu leur faire voter une
loi permettant d’envoyer les députés devant le Tribunal révolutionnaire,
c’est-à-dire à l’échafaud, sans l’autorisation de l’Assemblée et sur
l’ordre du comité qu’il dirigeait, plusieurs Montagnards conspirèrent
avec quelques membres de la Plaine pour le renverser. Tallien, se
sachant marqué pour une prochaine exécution et n’ayant par conséquent
rien à perdre, l’accusa bruyamment de tyrannie. Robespierre voulut se
défendre, en lisant un discours longtemps remanié, mais il apprit à ses
dépens que s’il est possible de faire périr les hommes au nom de la
logique, ce n’est pas avec elle que se conduit une assemblée. Les
clameurs des conjurés couvrirent sa voix. Le cri: «A bas le tyran!»
bientôt répété, grâce à la contagion mentale, par beaucoup des membres
présents suffit pour le renverser. Sans perdre un instant, l’assemblée
le décréta d’accusation.
La Commune ayant voulu le sauver, la Convention le mit hors la loi.
Touché par cette formule magique, il était définitivement perdu.
«Ce «hors la loi», écrit H. Williams, produisait à cette époque sur un
Français le même effet que le cri de la peste: celui qui en était
l’objet devenait civilement excommunié, et il semblait qu’on dût être
contaminé en passant dans l’air qu’il avait respiré. Tel fut l’effet
qu’il produisit sur les canonniers qui braquaient leurs pièces contre
la Convention. Sans avoir reçu d’autre ordre mais en entendant que la
Commune était «hors la loi» ils tournèrent immédiatement leurs
batteries.»
Robespierre et toute sa bande: Saint-Just, le président du Tribunal
révolutionnaire, le maire de la Commune, etc., furent guillotinés le 10
thermidor au nombre de 21. Leur exécution fut suivie le lendemain d’une
nouvelle fournée de 70 Jacobins et le surlendemain de 13. La Terreur,
qui durait depuis dix mois, était terminée.
L’écroulement de l’édifice jacobin en Thermidor est un des plus curieux
événements psychologiques de la période révolutionnaire. Aucun des
Montagnards qui suscitèrent la chute de Robespierre n’avait en effet
songé un seul instant qu’elle marquerait le terme de la Terreur.
Tallien, Barras, Fouché, etc. renversèrent Robespierre comme ils avaient
déjà renversé Hébert, Danton, les Girondins et bien d’autres. Mais quand
les acclamations de la foule leur apprirent que la mort de Robespierre
était considérée comme mettant fin au régime de la Terreur, ils agirent
comme si telle avait été leur intention. Ils y furent d’autant plus
obligés d’ailleurs que la Plaine, c’est-à-dire la grande majorité de
l’Assemblée, qui s’était laissée décimer par Robespierre, se révolta
furieusement contre le régime que, tout en l’abhorrant, elle avait
acclamé si longtemps. Rien n’est aussi terrible que les hommes ayant eu
peur quand ils n’ont plus peur. La Plaine se vengea d’avoir été
terrorisée par la Montagne en la terrorisant à son tour.
La servilité des collègues de Robespierre à la Convention ne reposait
nullement sur des sentiments de sympathie à son égard. Le dictateur leur
inspirait un insurmontable effroi, mais derrière les marques
d’admiration et d’enthousiasme qu’ils lui prodiguaient par peur, se
dissimulait une haine intense. On s’en rend compte à la lecture des
rapports insérés après sa mort au _Moniteur_ des 11, 15 et 29 août 1794
par divers députés et, notamment, celui «sur la conspiration des
triumvirs, Robespierre, Couthon et Saint-Just». Jamais esclaves
n’invectivèrent davantage le maître tombé.
On y apprend que «ces monstres renouvelaient, depuis quelque temps, les
plus horribles proscriptions de Marius et de Sylla». Robespierre y est
représenté comme un effroyable scélérat; on assure que «comme Caligula,
il n’eût pas tardé à vouloir que le peuple français adorât son cheval...
Il cherchait la sécurité dans le supplice de tout ce qui pouvait
éveiller un seul de ses soupçons».
Ces rapports oublient d’ajouter, que le pouvoir de Robespierre ne
s’appuyait nullement, comme celui de Sylla ou de Marius auxquels ils
font allusion, sur une solide armée, mais simplement sur l’adhésion
répétée des membres de la Convention. Sans leur extrême lâcheté, la
puissance du dictateur n’aurait pas duré un seul jour.
Robespierre représente un des plus odieux tyrans de l’histoire, mais il
se distingue de tous les autres par ce fait qu’il fut un tyran sans
soldats.
On peut résumer ses doctrines en disant qu’il incarna plus que personne,
sauf Saint-Just peut-être, la foi jacobine avec sa logique étroite, son
mysticisme intense et son inflexible raideur. Il compte encore des
panégyristes aujourd’hui. M. Hamel le qualifie de «martyr de Thermidor».
On a parlé de lui élever un monument. J’y souscrirai volontiers,
considérant qu’il n’est pas inutile de conserver les traces de
l’aveuglement des foules, et de l’extraordinaire platitude dont peut se
montrer capable une assemblée, devant le meneur qui sait la manier. Sa
statue rappellera les cris d’admiration et d’enthousiasme passionnés de
la Convention acclamant les mesures du dictateur la menaçant le plus, la
veille même du jour où elle allait le renverser.
§ 4.--Fouquier-Tinville, Marat, Billaud-Varenne, etc.
Je réunis dans un même paragraphe quelques révolutionnaires rendus
célèbres par le développement de leurs instincts sanguinaires. A leur
férocité se joignaient d’autres sentiments, la peur et la haine, ne
pouvant que la fortifier.
Fouquier-Tinville, accusateur public du Tribunal révolutionnaire, fut un
des personnages qui laissèrent le plus sinistre souvenir. Ce magistrat,
jadis réputé par sa douceur, et qui devint l’homme sanguinaire dont la
mémoire réveille tant de répulsion, m’a déjà servi d’exemple dans
d’autres ouvrages, pour montrer les transformations de certains
caractères en temps de révolution.
Très besogneux au moment de la chute du régime monarchique, il avait
tout à espérer d’un bouleversement social et rien à y perdre. C’était un
de ces hommes que les périodes de désordre trouvent toujours prêtes à
les soutenir.
La Convention lui avait abandonné ses pouvoirs. Il eut à se prononcer
sur le sort de près de deux mille accusés, parmi lesquels la reine
Marie-Antoinette, les Girondins, Danton, Hébert, etc. Il faisait
exécuter tous les suspects qu’on lui désignait et trahissait sans
scrupule ses anciens protecteurs. Dès que l’un d’eux tombait du pouvoir:
Camille Desmoulins, Danton, ou tout autre, il requérait contre lui.
Fouquier-Tinville possédait une âme très basse que la Révolution fit
surgir. En temps normal, encadré par des règles professionnelles, sa
destinée eût été celle d’un magistrat pacifique et ignoré. Ce fut
justement le sort de son substitut au Tribunal révolutionnaire,
Gilbert-Liendon. «Il eût dû, écrit M. Durel, inspirer la même horreur
que son collègue, et cependant il a fini sa carrière dans la haute
magistrature impériale.»
Un des grands bienfaits d’une société organisée est précisément de
canaliser ces caractères dangereux que les freins sociaux seuls peuvent
maintenir.
Fouquier-Tinville mourut sans comprendre sa condamnation, et, au point
de vue révolutionnaire, rien ne la justifiait. N’avait-il pas simplement
exécuté avec zèle les ordres de ses chefs? Impossible de l’assimiler à
ces représentants envoyés en province et qu’on ne pouvait surveiller.
Les délégués de la Convention examinaient tous ses actes et les
approuvèrent jusqu’au dernier jour. Si sa cruauté et sa façon sommaire
de faire juger les prisonniers n’avaient été encouragées par ses chefs,
il n’eût pas conservé son pouvoir. En condamnant Fouquier-Tinville, la
Convention condamnait son affreux régime. Elle le comprit et envoya
également à l’échafaud plusieurs des terroristes dont Fouquier-Tinville
n’avait été que le fidèle agent d’exécution.
A côté de Fouquier-Tinville, on peut placer Dumas, qui présidait le
Tribunal révolutionnaire, et se montra également d’une cruauté
excessive, greffée d’ailleurs sur une peur intense. Il ne sortait pas
sans deux pistolets chargés, se barricadait chez lui et ne parlait aux
visiteurs qu’à travers un guichet. Sa méfiance à l’égard de tout le
monde, y compris sa femme, était complète. Il fit même emprisonner cette
dernière, et allait la faire exécuter quand advint Thermidor.
* * * * *
Parmi les personnages que la Convention mit en lumière, un des plus
farouches fut Billaud-Varenne. On peut le considérer comme un type
complet de férocité bestiale.