Pour trouver quelques excuses au Tribunal révolutionnaire, il faut

revenir à notre conception de la mentalité religieuse des Jacobins qui

le fondèrent et le dirigèrent. Ce fut une œuvre comparable dans son

esprit et dans son but à celle de l’Inquisition. Les hommes lui

fournissant ses victimes, Robespierre, Saint-Just et Couthon croyaient

être les bienfaiteurs du genre humain en supprimant tous les infidèles,

ennemis de la foi qui allait régénérer le monde.

Les exécutions pendant la Terreur ne portèrent pas uniquement sur des

membres de l’aristocratie et du clergé, puisque 4.000 paysans et 3.000

ouvriers furent guillotinés.

Étant donnée l’émotion produite de nos jours par une exécution capitale,

on pourrait croire que celles de beaucoup de personnes à la fois

devaient émouvoir considérablement. Or l’habitude avait tellement

émoussé la sensibilité qu’on n’y faisait plus grande attention. Les

mères menaient leurs enfants voir les guillotinades comme elles les

conduisent aujourd’hui à un théâtre de marionnettes.

Le spectacle quotidien des exécutions avait également donné aux hommes

de cette époque une grande indifférence pour la mort. Tous montèrent à

l’échafaud avec beaucoup de calme, les Girondins gravirent ses degrés en

chantant _la Marseillaise_.

Cette résignation résultait de la loi de l’habitude qui amortit très

vite les émotions. A en juger par les mouvements royalistes se

reproduisant chaque jour, la perspective de la guillotine n’effrayait

plus. Les choses se passaient comme si la Terreur n’avait terrorisé

personne. Elle n’est d’ailleurs un procédé psychologique efficace qu’à

la condition de ne pas durer. La vraie terreur réside beaucoup plus dans

les menaces que dans leur réalisation.

§ 3.--La Terreur en province.

Les exécutions des tribunaux révolutionnaires en province ne

représentent qu’une partie des massacres opérés pendant la Terreur.

L’armée révolutionnaire, composée de vagabonds et de brigands,

parcourait la France en pillant et massacrant. Sa façon de procéder est

bien indiquée dans le passage suivant emprunté à Taine:

«A Bédouin, ville de 2.000 âmes, où des inconnus ont abattu l’arbre de

la Liberté, 433 maisons démolies ou incendiées, 16 guillotinés, 47

fusillés, tous les autres habitants expulsés, réduits à vivre en

vagabonds dans la montagne et à s’abriter dans des cavernes qu’ils

creusent en terre.»

Le sort des malheureux envoyés devant les tribunaux révolutionnaires

n’était pas meilleur. Les simulacres de jugement avaient été bientôt

supprimés. A Nantes, Carrier fit noyer, fusiller, mitrailler au gré de

sa fantaisie près de 5.000 personnes, hommes, femmes et enfants.

Les détails de ces massacres figurèrent au _Moniteur_ après la réaction

de Thermidor. J’en relève ici quelques-uns:

«J’ai vu, dit Thomas, après la prise de Noirmoutier, brûler vifs des

hommes, des femmes, des vieillards..., violer des femmes, des filles

de quatorze à quinze ans, les massacrer ensuite et jeter de

baïonnettes en baïonnettes de tendres enfants qui étaient à côté de

leurs mères étendus sur le carreau.» (_Moniteur_ du 21 décembre 1794.)

Dans le même numéro on lit une déposition d’un sieur Julien racontant

comment Carrier obligeait ses victimes à creuser leur fosse et les

faisait enterrer vives. Le numéro du 15 octobre 1794 contient un rapport

de Merlin de Thionville prouvant que le capitaine du bâtiment _le

Destin_ avait reçu l’ordre d’embarquer pour les noyer quarante et une

victimes: «parmi lesquelles un aveugle âgé de soixante-dix-huit ans,

douze femmes, douze filles, quinze enfants, dont dix de six à dix ans et

cinq à la mamelle.»

Au cours du procès de Carrier (_Moniteur_ du 30 décembre 1794), il fut

établi qu’il «avait donné l’ordre de noyer et fusiller les femmes et les

enfants et prescrit au général Haxo de faire exterminer tous les

habitants de la Vendée et d’incendier leurs habitations».

Carrier éprouvait, comme tous les massacreurs, une joie intense à voir

souffrir ses victimes. «Dans le département où j’ai donné la chasse aux

prêtres, disait-il, jamais je n’ai tant ri, éprouvé plus de plaisir

qu’en leur voyant faire leurs grimaces en mourant.» (_Moniteur_ du 22

décembre 1794.)

On fit le procès de Carrier pour donner satisfaction à la réaction de

Thermidor. Mais les massacres de Nantes s’étaient répétés dans bien

d’autres villes. Fouché avait fait périr deux mille personnes à Lyon, et

tant d’habitants furent tués à Toulon que la population était tombée de

vingt-neuf mille à sept mille en quelques mois.

Il faut bien dire à la décharge de Carrier, Fréron, Fouché, et de tous

ces sinistres personnages, qu’ils étaient incessamment stimulés par le

Comité de Salut public. Carrier en donna la preuve dans son procès.

«Je conviens, dit-il (_Moniteur_ du 24 décembre 1794), qu’on a fusillé

150 ou 200 prisonniers par jour, mais c’était par ordre de la

commission. J’ai informé la Convention qu’on fusillait des brigands

par centaines, elle a applaudi à cette lettre, elle en a ordonné

l’insertion au _Bulletin_. Que faisaient alors ces députés qui

maintenant s’acharnent contre moi? Ils applaudissaient. Pourquoi me

continuait-on alors ma mission? J’étais alors le sauveur de la patrie

et maintenant je suis un homme sanguinaire.»

Malheureusement pour lui, Carrier ignorait, comme il le fit remarquer

dans le même discours, que sept à huit personnes seulement menaient la

Convention. Rien n’était plus exact, mais comme l’Assemblée terrorisée

approuvait tout ce qu’ordonnaient ces sept ou huit personnes, on ne

pouvait rien répondre à l’argumentation de Carrier. Il méritait

assurément d’être guillotiné, mais toute la Convention le méritait avec

lui puisqu’elle avait approuvé les massacres.

La défense de Carrier, justifiée par les lettres du Comité où les

représentants en mission étaient sans cesse stimulés, montre que les

violences de la Terreur résultèrent bien d’un système combiné et

nullement, comme on l’a prétendu quelquefois, d’initiatives

individuelles.

* * * * *

Le besoin de destruction ne s’assouvit pas seulement sur les personnes

pendant la Terreur, mais encore sur les choses. Le vrai croyant est

toujours iconoclaste. Arrivé au pouvoir, il détruit avec un même zèle

les ennemis de sa foi et les images, temples et symboles rappelant la

croyance combattue.

On sait que le premier acte de l’empereur Théodose, converti à la

religion chrétienne, fut de faire abattre la plupart des temples érigés

depuis six mille ans sur les bords du Nil. Ne nous étonnons donc pas de

voir les chefs de la Révolution s’en prendre aux monuments et œuvres

d’art qui constituaient pour eux les vestiges d’un passé abhorré.

Les statues, manuscrits, vitraux et objets d’orfèvrerie furent brisés

avec acharnement. Lorsque Fouché, futur duc d’Otrante sous Napoléon, et

ministre sous Louis XVIII, fut envoyé comme commissaire de la Convention

dans la Nièvre, il ordonna la démolition des tours des châteaux et des

clochers des églises, parce qu’ils «blessaient l’égalité».

Le vandalisme révolutionnaire s’exerça même sur les tombeaux. A la suite

d’un rapport de Barrère à la Convention, les magnifiques tombes royales

de Saint-Denis, parmi lesquelles figurait l’admirable mausolée de Henri

II, par Germain Pilon, furent broyées, les cercueils vidés, le corps de

Turenne envoyé au Muséum comme curiosité, après qu’un gardien en eut

extrait toutes les dents pour les vendre. La moustache et la barbe

d’Henri IV furent arrachées.

On ne peut évidemment voir sans tristesse des hommes éclairés, consentir

à la destruction du patrimoine artistique de la France. Pour les

excuser, il faut se souvenir que les fortes croyances sont génératrices

des pires excès, et aussi que la Convention, presque journellement

envahie par des émeutes, s’inclinait toujours devant les volontés

populaires.

Le sombre récit de toutes ces dévastations ne montre pas seulement la

puissance du fanatisme, mais aussi ce que deviennent les hommes libérés

des liens sociaux et le pays qui tombe entre leurs mains.

CHAPITRE VI

LES ARMÉES DE LA RÉVOLUTION

§ 1.--Les assemblées révolutionnaires et les armées.

Si l’on ne connaissait des assemblées révolutionnaires, et notamment de

la Convention, que leurs dissensions intérieures, leurs faiblesses et

leurs violences, elles auraient laissé un bien sombre souvenir.

Cependant, même pour ses ennemis, cette sanglante époque possède

toujours un incontestable prestige résultant du succès des armées.

Lorsque la Convention se sépara, la France était en effet agrandie de la

Belgique et des territoires situés sur la rive gauche du Rhin.

En considérant la Convention comme un bloc, il est équitable de mettre à

son actif les victoires des armées de la France, mais si on dissocie ce

bloc pour étudier séparément chacun des éléments qui le composent, leur

indépendance apparaît nettement. On constate alors que la Convention eut

en vérité une faible part dans les événements militaires. Les armées à

la frontière, les assemblées révolutionnaires à Paris, formèrent deux

mondes qui s’influencèrent très peu et pensèrent fort différemment.

Nous avons vu la Convention, gouvernement très faible, changer d’idée

chaque jour, suivant les impulsions populaires, et donner l’exemple

d’une profonde anarchie. Ne dirigeant rien, mais étant constamment

dirigée, comment eût-elle pu agir sur les armées?

Complètement absorbée par ses querelles intestines, l’Assemblée avait

abandonné toutes les questions militaires à un comité spécial que

régissait à peu près seul Carnot et dont le véritable rôle fut de

fournir des vivres et des munitions aux troupes. Le mérite de Carnot

consista en outre à diriger les 752.000 hommes dont la France disposait

vers des points stratégiquement utiles, à recommander aux généraux

l’offensive et une sévère discipline.

L’unique participation de l’Assemblée à la défense du pays fut de

décréter des levées en masse. Devant les nombreux ennemis menaçant la

France, aucun gouvernement n’aurait pu se soustraire à une telle mesure.

Pendant quelque temps l’Assemblée envoya en outre aux armées des

représentants chargés de faire guillotiner quelques généraux, mais elle

y renonça assez vite.

En fait, son intervention resta toujours très faible. Les armées, grâce

à leur nombre, à leur enthousiasme, à une tactique improvisée par de

jeunes généraux, se tirèrent victorieusement d’affaire toutes seules.

Elles vainquirent à côté de la Convention et tout à fait en dehors

d’elle.

§ 2.--La lutte de l’Europe contre la Révolution.

Avant d’énumérer les divers facteurs psychologiques qui contribuèrent au

succès des armées révolutionnaires, il est utile de rappeler brièvement

la façon dont s’établit et se développa la lutte de l’Europe contre la

Révolution.

Au début de cette dernière, les souverains étrangers envisageaient avec

satisfaction les difficultés de la monarchie française considérée depuis

longtemps comme une puissance rivale. Le roi de Prusse croyant la France

très affaiblie songeait à s’agrandir à ses dépens, aussi proposa-t-il à

l’empereur d’Autriche d’aider Louis XVI, à la condition de recevoir

comme indemnité la Flandre et l’Alsace. Les deux souverains signèrent,

en février 1792, un traité d’alliance contre nous. Les Français

prévinrent l’attaque en déclarant la guerre à l’Autriche, sous

l’influence des Girondins.

L’armée française subit au début plusieurs échecs. Les alliés

pénétrèrent en Champagne et parvinrent à 200 kilomètres de Paris. La

bataille de Valmy gagnée par Dumouriez les obligea à se retirer.

Bien que 300 Français et 200 Prussiens seulement eussent été tués dans

le combat ses conséquences furent très importantes. Avoir fait reculer

une armée réputée invincible donna une grande hardiesse aux jeunes

troupes révolutionnaires et partout elles prirent l’offensive. En

quelques semaines les soldats de Valmy avaient chassé les Autrichiens de

la Belgique et y étaient accueillis en libérateurs.

Mais c’est surtout sous la Convention, que la guerre prit une extension

considérable. Au commencement de 1793, l’Assemblée déclara la Belgique

réunie à la France. Il en résulta une lutte avec l’Angleterre, qui se

prolongea pendant vingt-deux ans.

Réunis à Anvers en avril 1793, les représentants de l’Angleterre, de la

Prusse et de l’Autriche, résolurent de démembrer la France. Les

Prussiens devaient s’emparer de l’Alsace et de la Lorraine; les

Autrichiens de la Flandre et de l’Artois; les Anglais de Dunkerque.

L’ambassadeur autrichien proposait d’écraser la Révolution par la

terreur «en exterminant la presque totalité de la partie dirigeante de

la nation». Devant de pareilles déclarations il n’y avait qu’à vaincre

ou périr.

Pendant cette première coalition, de 1793 à 1797, la France eut à

combattre sur toutes ses frontières, des Pyrénées jusqu’au Nord.

Au début, elle perdit ses premières conquêtes et subit plusieurs revers.

Les Espagnols s’emparèrent de Perpignan et de Bayonne, les Anglais de

Toulon, les Autrichiens de Valenciennes. C’est alors que la Convention,

vers la fin de 1793, ordonna une levée en masse de tous les Français de

18 à 40 ans et put envoyer aux frontières neuf armées formant un total

d’environ 750.000 hommes. On fondit ensemble les anciens régiments de

l’armée royale avec les bataillons de volontaires et de réquisitionnés.

Les alliés sont repoussés, Maubeuge débloqué à la suite de la victoire

de Wattignies gagnée par Jourdan. Hoche dégage la Lorraine. La France

prend l’offensive, reconquiert la Belgique et la rive gauche du Rhin.

Jourdan bat les Autrichiens à Fleurus, les rejette sur le Rhin, occupe

Cologne et Coblentz. La Hollande est envahie. Les souverains alliés se

résignent à demander la paix et reconnaissent à la France ses conquêtes.

Nos succès furent favorisés par ce fait que les ennemis ne s’engageaient

jamais bien à fond, préoccupés du partage de la Pologne auxquels ils

procédèrent de 1793 à 1795. Chacun voulait être présent au démembrement

pour obtenir davantage. Ce motif avait déjà fait reculer le roi de

Prusse en 1792 après Valmy.

Les hésitations des alliés et leur méfiance réciproque nous furent très

avantageuses. Si, durant l’été de 1793, les Autrichiens avaient marché

sur Paris, nous étions, dit le général Thiébault, «perdus cent fois pour

une». Eux seuls nous ont sauvés en nous donnant le temps de faire des

soldats, des officiers et des généraux.

Après le traité de Bâle, la France n’eut plus sur le continent

d’adversaires importants que les Autrichiens. C’est alors que le

Directoire fit attaquer l’Autriche et l’Italie où elle possédait le

Milanais. Bonaparte fut chargé de cette campagne. Après une année de

luttes, d’avril 1796 à avril 1797, il contraignait les derniers ennemis

de la France à demander la paix.

§ 3.--Facteurs psychologiques et militaires ayant déterminé le succès

des armées révolutionnaires.

Pour saisir les causes du succès des armées révolutionnaires il faut

retenir le prodigieux enthousiasme, l’endurance et l’abnégation de ces

soldats en guenilles et souvent sans chaussures. Tout imprégnés des

principes révolutionnaires, ils se sentaient les apôtres d’une religion

nouvelle, destinée à régénérer le monde.

L’histoire des armées de la Révolution rappelle tout à fait celle des

nomades d’Arabie, qui, fanatisés par l’idéal de Mahomet, se

transformèrent en armées redoutables et conquirent rapidement une partie

du vieux monde romain. Une foi analogue dota les soldats républicains

d’un héroïsme et d’une intrépidité que n’ébranlait aucun revers. Lorsque

la Convention fit place au Directoire, ils avaient libéré la patrie et

reporté chez l’ennemi la guerre d’invasion. A cette époque, il ne

restait plus de vraiment républicains en France que les soldats.

La foi étant contagieuse et la Révolution se présentant comme une ère

nouvelle, plusieurs des peuples envahis, opprimés par l’absolutisme de

leurs rois, reçurent les envahisseurs en libérateurs. Les habitants de

la Savoie accouraient devant les soldats français. A Mayence la foule

les accueillait avec enthousiasme, plantait des arbres de la liberté et

formait une Convention à l’imitation de celle de Paris.

Tant que les armées de la Révolution se heurtèrent à des peuples courbés

sous le joug de monarques absolus et n’ayant aucun idéal personnel à

défendre, le succès fut relativement aisé. Mais quand elles entrèrent en

conflit avec d’autres hommes, possesseurs d’un idéal aussi fort que le

leur, le triomphe devint beaucoup plus difficile.

L’idéal nouveau de liberté et d’égalité capable de séduire des peuples,

dénués de convictions précises et souffrant du despotisme de leurs

maîtres, devait rester naturellement sans action sur ceux possédant un

idéal puissant fixé depuis longtemps dans les âmes. Pour cette raison,

Bretons et Vendéens, dont les sentiments religieux et monarchiques

étaient très forts, luttèrent pendant plusieurs années avec succès

contre les armées de la République.

En mars 1793, les insurrections de la Vendée et de la Bretagne s’étaient

étendues à dix départements. Vendéens dans le Poitou, Chouans en

Bretagne, mirent sur pied 80.000 hommes.

Les conflits entre idéals contraires, c’est-à-dire entre croyances où la

raison ne saurait intervenir étant toujours impitoyables, la lutte avec

la Vendée prit immédiatement ce caractère de sauvagerie féroce observé

toujours dans les guerres de religion. Elle se prolongea jusqu’à la fin

de 1795, époque à laquelle Hoche pacifia la Vendée. Cette pacification

était la simple conséquence de l’extermination à peu près complète de

ses défenseurs.

«Après deux années de guerre civile, écrit Molinari, la Vendée ne

présentait plus qu’un effroyable monceau de ruines. Environ 900.000

individus, hommes, femmes, enfants, vieillards avaient péri, et le

petit nombre de ceux qui avaient survécu au massacre trouvaient à

peine de quoi s’alimenter et s’abriter. Les champs étaient dévastés,

les enclos détruits, les maisons incendiées.»

En dehors de leur foi qui les rendit si souvent invincibles, les soldats

de la Révolution eurent encore l’avantage de voir à leur tête des

généraux remarquables, pleins d’ardeur et formés sur les champs de

bataille.

La plupart des anciens chefs de l’armée ayant, en qualité de nobles,

émigré, on dut organiser un nouveau corps d’officiers. Il en résulta que

ceux doués d’aptitudes militaires innées, eurent l’occasion de les

montrer et franchirent tous les grades dans l’espace de quelques mois.

Hoche, par exemple, caporal en 1789, était général de division et

commandant d’armée à l’âge de vingt-cinq ans. L’extrême jeunesse de ces

chefs leur donnait un esprit d’offensive auquel les armées ennemies

n’étaient pas habituées. Sélectionnés d’après leur seul mérite, n’étant

gênés par aucune tradition, aucune routine, ils réussirent vite à créer

une tactique en rapport avec les nécessités nouvelles.

Aux soldats sans expérience opposés à de vieilles troupes de métier,

dressées suivant les méthodes partout en usage depuis la guerre de Sept

ans, on ne pouvait demander de manœuvres compliquées.

Les attaques se firent simplement par grandes masses. Grâce au nombre

d’hommes que les généraux commandaient, les vides considérables

provoqués par ce procédé efficace mais barbare, pouvaient être

rapidement comblés.

Les masses profondes attaquant l’ennemi à la baïonnette déroutèrent vite

des troupes habituées à des méthodes plus ménagères de la vie des

soldats. La lenteur du tir à cette époque rendait la tactique française

d’un emploi relativement facile. Elle triompha mais au prix de pertes

énormes. On a calculé que, de 1792 à 1800, l’armée française laissa sur

les champs de bataille plus du tiers de ses effectifs (700.000 hommes

sur 2 millions).

* * * * *

Examinant dans cet ouvrage les événements au point de vue psychologique,

nous continuons à dégager des faits les conséquences qu’ils comportent.

L’étude des foules révolutionnaires à Paris et aux armées offre des

tableaux bien différents mais d’une interprétation facile.

Nous avons prouvé que les foules, inaptes au raisonnement, obéissent

uniquement à des impulsions les transformant sans cesse, mais nous avons

vu aussi qu’elles sont très susceptibles d’héroïsme, que l’altruisme est

souvent développé chez elles et qu’on trouve facilement des milliers

d’hommes prêts à se faire tuer pour une croyance.

Des caractères psychologiques si divers doivent nécessairement conduire

à des actes dissemblables et même absolument contraires suivant les

circonstances. L’histoire de la Convention et de ses armées nous en

fournit la preuve. Elle montre des foules composées d’éléments voisins

agissant si différemment à Paris et à la frontière qu’on pourrait croire

qu’il ne s’agit pas du même peuple.

A Paris, les foules sont désordonnées, violentes, meurtrières et

manifestent des exigences changeantes qui rendent tout gouvernement

impossible.

Aux armées, le tableau est entièrement différent. Les mêmes multitudes

d’inadaptés, encadrés par l’élément régulier du peuple paysan et

travailleur, canalisés par la discipline militaire, entraînés par

l’enthousiasme contagieux, supportent héroïquement les privations,

méprisent les périls et contribuent à former le bloc fabuleux qui

triompha des plus redoutables troupes de l’Europe.

Ces faits figurent parmi ceux qu’il faudra toujours invoquer pour

montrer la force d’une discipline. Elle transforme les hommes. Libérés

de son influence, peuples et armées deviennent des hordes barbares.

Cette vérité s’oublie chaque jour davantage. Méconnaissant les lois

fondamentales de la logique collective, on cède de plus en plus aux

mobiles impulsions populaires au lieu d’apprendre à les diriger. Il faut

montrer aux multitudes les voies à suivre. Ce n’est pas elles qui

doivent les tracer.

CHAPITRE VII

PSYCHOLOGIE DES CHEFS DE LA RÉVOLUTION

§ 1.--Mentalité des hommes de la Révolution. Rôle des caractères

violents et des caractères faibles.

On juge avec son intelligence, on se guide avec son caractère. Pour bien

connaître un homme, il faut séparer ces deux éléments.

Pendant les grandes périodes d’action--et les mouvements

révolutionnaires appartiennent naturellement à de telles périodes--le

caractère prend toujours le premier rang.

Ayant décrit, au cours de plusieurs chapitres, les diverses mentalités

qui prédominent dans les temps troublés, nous n’avons pas à y revenir

maintenant. Elles constituent des types généraux que modifie

naturellement la personnalité héréditaire et acquise de chacun.

Nous avons vu le rôle joué par l’élément mystique dans la mentalité

jacobine et le fanatisme féroce auquel il conduisit les sectateurs de la

nouvelle foi.

Nous avons montré aussi que tous les membres des assemblées ne furent

pas des fanatiques. Ceux-ci constituèrent même une minorité, puisque

dans la plus sanguinaire des assemblées de la Révolution, la grande

majorité se composait d’hommes timides et modérés, au caractère neutre.

Avant Thermidor, les membres de ce groupe votèrent par crainte avec les

violents et, après Thermidor, avec les modérés.

En temps de révolution comme d’ailleurs à toutes les époques, ces

caractères neutres, obéissant aux impulsions les plus contraires, sont

toujours les plus nombreux. Ils sont aussi dangereux en réalité que les

violents. La force des derniers s’appuie sur la faiblesse des premiers.

Dans toutes les révolutions, et en particulier la nôtre, on voit une

petite minorité d’esprits bornés, mais décidés, dominer impérieusement

une immense majorité d’hommes, très intelligents parfois, mais dépourvus

de caractère.

La Révolution Française et la psychologie des révolutions · 第 13 / 20 段