La peur qui dominait ces derniers, quoique moins visible, était aussi

profonde. Ils ne faisaient pas seulement périr leurs ennemis par un

étroit fanatisme, mais aussi par la conviction que leur existence était

menacée. Les juges du tribunal révolutionnaire ne tremblaient pas moins.

Ils auraient voulu acquitter Danton, la veuve de Camille Desmoulins et

bien d’autres. Ils ne l’osèrent pas.

Mais ce fut surtout quand Robespierre devint le seul maître que le

fantôme de la peur opprima l’Assemblée. On a dit avec raison qu’un

regard du maître faisait maigrir ses collègues d’épouvante. Sur leurs

visages se lisaient «la pâleur de la crainte ou l’abandon du désespoir».

Tous redoutaient Robespierre et Robespierre les redoutait tous. C’est

par peur des conspirations contre lui qu’il faisait couper les têtes, et

par peur aussi qu’on lui permettait de les faire couper.

Les mémoires des Conventionnels montrent bien quel effroyable souvenir

ils conservèrent de cette sombre époque. Interrogé vingt ans plus tard,

dit Taine, sur le but véritable, sur la pensée intime du Comité de Salut

public, Barrère répondit:

«Nous n’avions qu’un seul sentiment, celui de notre conservation, qu’un

désir, celui de conserver notre existence, que chacun de nous croyait

menacée. On faisait guillotiner le voisin pour que le voisin ne vous fît

pas guillotiner vous-même.»

L’histoire de la Convention constitue un des plus frappants exemples que

l’on puisse donner du rôle des meneurs et de celui de la peur sur une

assemblée.

CHAPITRE IV

LE GOUVERNEMENT DE LA CONVENTION

§ 1.--Rôle des clubs et de la Commune pendant la Convention.

Pendant toute la durée de son existence, la Convention fut gouvernée par

les meneurs des clubs et de la Commune.

Nous avons déjà montré leur influence sur les précédentes assemblées.

Elle devint prépondérante durant la Convention. L’histoire de cette

dernière est en réalité celle des clubs et de la Commune qui la

dominèrent. Ils n’asservirent pas seulement la Convention mais encore la

France. De nombreux petits clubs de province, dirigés par celui de la

capitale, surveillaient les magistrats, dénonçaient les suspects et se

chargeaient d’exécuter tous les ordres révolutionnaires.

Quand les clubs ou la Commune avaient décidé certaines mesures, ils les

faisaient voter séance tenante à l’Assemblée. Si cette dernière

résistait, ils lui expédiaient leurs délégations, c’est-à-dire des

bandes armées choisies dans la plus basse populace. Elles apportaient

des injonctions toujours servilement obéies. La Commune se sentait si

forte qu’elle en vint à exiger de la Convention l’expulsion immédiate

des députés qui lui déplaisaient.

Alors que la Convention se composait d’hommes généralement instruits,

les membres de la Commune et des clubs comprenaient une majorité de

petits boutiquiers, manœuvres, ouvriers, incapables d’opinions

personnelles et toujours conduits par leurs meneurs: Danton, Camille

Desmoulins, Robespierre, etc.

Des deux pouvoirs, clubs et Commune insurrectionnelle, cette dernière

exerça le plus d’action à Paris parce qu’elle s’était constitué une

armée révolutionnaire. Elle tenait sous ses ordres quarante-huit comités

de gardes nationaux, ne demandant guère qu’à tuer, saccager et surtout

piller.

La tyrannie dont la Commune écrasa Paris fut épouvantable. C’est ainsi,

par exemple, qu’elle avait délégué à un certain savetier du nom de

Chalandon, le droit de surveillance sur une partie de la capitale, droit

impliquant la faculté d’envoyer au Tribunal révolutionnaire, et par

conséquent à la guillotine, tous ceux qu’il suspectait. Certaines rues

se trouvèrent ainsi dépeuplées par lui.

La Convention lutta d’abord un peu contre la Commune, mais n’essaya pas

longtemps de lui résister. Le point culminant du conflit se produisit

quand la Convention, ayant voulu faire arrêter Hébert, âme de la

Commune, celle-ci lui envoya des bandes menaçantes qui la sommèrent

d’expulser les Girondins ayant provoqué cette mesure. Devant son refus,

la Commune la fit assiéger le 2 juin 1793, par son armée

révolutionnaire, sous les ordres de Hanriot. Terrifiée, l’Assemblée

livra vingt-sept de ses membres. La Commune lui expédia aussitôt une

délégation pour la féliciter ironiquement d’avoir obéi.

Après la chute des Girondins, la Convention se soumit complètement aux

injonctions de la Commune devenue toute-puissante. Celle-ci lui fit

décréter la levée d’une armée révolutionnaire suivie d’un tribunal et

d’une guillotine chargés de parcourir la France pour exécuter

sommairement les suspects.

Vers la fin de son existence seulement, après la chute de Robespierre,

la Convention parvint à se soustraire au joug de la Commune et du club

des Jacobins. Elle fit fermer ce dernier et guillotiner ses membres

influents.

Malgré de telles sanctions, les meneurs continuèrent à exciter la

populace et à la lancer sur la Convention. En germinal et en prairial,

elle subit de véritables sièges. Les délégations armées réussirent même

à faire voter le rétablissement de la Commune et la convocation d’une

nouvelle Assemblée, mesures que la Convention se hâta d’annuler dès que

les insurgés se furent retirés. Honteuse de sa peur, elle fit venir des

régiments qui opérèrent le désarmement des faubourgs et près de dix

mille arrestations. Vingt-six chefs du mouvement furent passés par les

armes, six députés ayant pactisé avec l’émeute, guillotinés.

En fait, la Convention n’eut que des velléités de résistance. Quand elle

n’était pas menée par les clubs et la Commune, elle obéissait au comité

de Salut public et votait sans discussion ses décrets.

«La Convention, écrit H. Williams, qui ne parlait de rien moins que de

faire traduire à ses pieds tous les princes et tous les rois de

l’Europe, chargés de chaînes, était faite prisonnière dans son propre

sanctuaire par une poignée de mercenaires.»

§ 2.--Le gouvernement de la France pendant la Convention. La Terreur.

Dès qu’elle fut réunie en septembre 1792, la Convention commença par

décréter l’abolition de la royauté, et, malgré les hésitations d’un

grand nombre de ses membres qui savaient la province royaliste, proclama

la république.

Intimement persuadée qu’une semblable proclamation transformerait

l’univers civilisé, elle institua une ère et un calendrier nouveaux.

L’an I de cette ère marquait l’aurore d’un monde où régnerait seule la

raison. Il fut inauguré par le jugement de Louis XVI, mesure qu’ordonna

la Commune, mais que la majorité de la Convention ne souhaitait pas.

A ses débuts en effet, cette Assemblée était gouvernée par des éléments

relativement modérés, les Girondins. Le président et les secrétaires

avaient été choisis parmi les plus connus de ces derniers. Robespierre,

qui devait plus tard devenir le maître absolu de la Convention,

possédait à ce moment tellement peu d’influence, qu’il n’obtint que six

voix pour la présidence tandis que Pétion en réunit deux cent

trente-cinq.

Les Montagnards n’eurent donc d’abord qu’une autorité très restreinte.

Plus tard seulement naquit leur puissance. Il ne resta plus alors aucune

place pour les modérés dans la Convention.

Malgré leur minorité, les Montagnards trouvèrent le moyen d’obliger

l’Assemblée à faire le procès de Louis XVI. L’obtenir était pour eux à

la fois une victoire sur les Girondins, la condamnation de tous les rois

et un divorce définitif entre le nouveau régime et l’ancien.

Pour provoquer ce procès, ils manœuvrèrent fort habilement, lançant sur

la Convention des pétitions de province et une délégation de la Commune

insurrectionnelle de Paris, qui exigèrent le jugement.

Suivant cette caractéristique commune aux assemblées de la Révolution de

plier devant les menaces et d’exécuter toujours le contraire de ce

qu’elles souhaitaient, la Convention n’osa pas résister. Elle décida

donc le procès.

Les Girondins, qui individuellement n’auraient pas voulu la mort du roi,

une fois réunis, la votèrent par crainte. Espérant sauver sa propre

tête, le duc d’Orléans, cousin de Louis XVI, la vota également. Si, en

montant sur l’échafaud, le 21 janvier 1793, Louis XVI avait eu cette

vision de l’avenir que nous attribuons aux dieux, il aurait vu l’y

suivre tour à tour la plupart des Girondins dont la faiblesse n’avait

pas su le défendre.

Envisagée uniquement au point de vue de l’utilité pure, l’exécution du

roi fut un des actes maladroits de la Révolution. Elle engendra la

guerre civile et arma contre nous l’Europe. Au sein de la Convention,

cette mort suscita des luttes intestines qui amenèrent finalement le

triomphe des Montagnards et l’expulsion des Girondins.

Les mesures prises sous l’influence des Montagnards finirent par devenir

si despotiques, que soixante départements, comprenant l’Ouest et le

Midi, se révoltèrent. L’insurrection ayant à sa tête plusieurs députés

expulsés aurait peut-être triomphé, si la participation compromettante

des royalistes au mouvement n’avait fait craindre le retour de l’ancien

régime. A Toulon, en effet, les insurgés acclamaient Louis XVI.

La guerre civile ainsi déchaînée dura pendant la plus grande partie de

la Révolution. Elle fut d’une sauvagerie extrême. Vieillards, femmes,

enfants, tout était massacré, les villages et les moissons incendiés. En

Vendée seulement, le nombre des tués a été évalué, suivant les auteurs,

entre cinq cent mille et un million.

A la guerre civile se joignit bientôt la guerre étrangère. Les Jacobins

s’imaginèrent remédier à tous ces maux en créant une nouvelle

Constitution. Ce fut d’ailleurs une tradition dans toutes les assemblées

révolutionnaires de croire à la vertu magique des formules. Cette

conviction de rhéteurs n’a jamais été influencée en France par

l’insuccès des expériences.

«Une foi robuste, écrit un des grands admirateurs de la Révolution, M.

Rambaud, soutenait la Convention dans ce labeur; elle croyait

fermement que lorsqu’elle aurait formulé en une loi les principes de

la Révolution, ses ennemis seraient confondus, bien plus, convertis,

et que l’avènement de la justice désarmerait les insurgés.»

Pendant sa durée, la Convention rédigea deux Constitutions celle de 1793

ou de l’an I et celle de 1795, dite de l’an III. La première ne fut

jamais appliquée, une dictature absolue la remplaça bientôt; la seconde

créa le Directoire.

La Convention renfermait un assez grand nombre de légistes et d’hommes

d’affaires qui comprirent très vite l’impossibilité du gouvernement par

une assemblée nombreuse. Ils l’amenèrent à se diviser en petits comités

ayant chacun une existence indépendante: comités d’affaires, de

législation, de finances, d’agriculture, des arts, etc. Ces comités

préparaient les lois que l’Assemblée votait généralement les yeux

fermés.

Grâce à eux, l’œuvre de la Convention ne fut pas purement destructrice.

Ils provoquèrent des mesures très utiles: création de grandes écoles,

établissement du système métrique, etc. La majorité des membres de

l’Assemblée se réfugiait, nous l’avons dit déjà, dans ces comités pour

éviter les luttes politiques où aurait été exposée leur tête.

Au-dessus de ces comités d’affaires, étrangers à la politique, se

trouvait le Comité de Salut public, institué en avril 1793, et composé

de neuf membres. Dirigé d’abord par Danton, puis en juillet de la même

année par Robespierre, il parvint graduellement à absorber tous les

pouvoirs, y compris celui de donner des ordres aux ministres et aux

généraux. Carnot y dirigeait les opérations de la guerre, Cambon les

finances, Saint-Just et Collot d’Herbois la politique générale.

Si les lois votées par les comités techniques furent souvent très sages

et constituent l’œuvre durable de la Convention, celles que votait en

corps l’Assemblée sous les menaces des délégations qui l’envahissaient

avaient un caractère d’absurdité manifeste.

Parmi ces lois les moins utiles à l’intérêt public ou l’intérêt même de

la Convention, on peut citer celles du maximum, votée en septembre 1793,

prétendant taxer le prix des vivres et qui n’eut d’autre résultat que

d’établir une persistante disette; la destruction des sépultures royales

de Saint-Denis, le jugement de la Reine, la dévastation systématique de

la Vendée par l’incendie, l’établissement du Tribunal révolutionnaire,

etc.

La Terreur fut le grand moyen de gouvernement de la Convention.

Commencée en septembre 1793, elle régna sur la France pendant dix mois,

c’est-à-dire jusqu’à la mort de Robespierre. Vainement quelques

Jacobins: Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, etc.,

proposèrent-ils d’essayer la clémence. L’unique résultat de cette

proposition fut d’envoyer ses auteurs à l’échafaud. Seule, la lassitude

de l’opinion publique mit fin à ce honteux régime.

Les luttes successives des partis dans la Convention et sa marche vers

les extrêmes éliminaient progressivement les hommes importants qui y

avaient joué un rôle. Finalement, elle tomba sous la domination

exclusive de Robespierre.

Pendant que la Convention désorganisait et ravageait la France, nos

armées remportaient de brillantes victoires. Elles s’étaient emparées de

la rive gauche du Rhin, de la Belgique et de la Hollande. Le traité de

Bâle consacra ces conquêtes.

Nous avons déjà dit et y reviendrons bientôt, qu’il fallait séparer

entièrement l’œuvre des armées républicaines de celle de la Convention.

Les contemporains surent très bien faire cette distinction oubliée

aujourd’hui.

Lorsque la Convention disparut, le 26 octobre 1795, après trois ans de

règne, cette Assemblée était entourée d’un mépris universel. Jouet

perpétuel des caprices populaires, elle n’avait pas réussi à pacifier la

France, et l’avait plongée dans l’anarchie. L’opinion qu’elle inspira

est parfaitement résumée dans une lettre écrite en juillet 1799 par le

chargé d’affaires de Suède, le baron Drinckmann: «J’ose espérer que

jamais un peuple ne sera gouverné par la volonté de scélérats plus

imbéciles et plus cruels que la France ne l’a été depuis le commencement

de sa nouvelle liberté.»

§ 3.--Fin de la Convention.--Origines du Directoire.

A la fin de son existence, la Convention, toujours confiante dans la

puissance des formules, fabriqua une nouvelle Constitution, celle de

l’an III, destinée à remplacer celle de 1793 qui n’avait d’ailleurs

jamais fonctionné. Le pouvoir législatif devait être partagé entre un

conseil dit des Anciens, composé de deux cent cinquante membres et un

conseil de jeunes, composé de cinq cents membres. Le pouvoir exécutif

confié à un Directoire de cinq membres nommés par les Anciens sur la

présentation des Cinq-Cents et renouvelé chaque année par l’élection de

l’un d’eux. Il était spécifié que les deux tiers des membres de la

nouvelle Assemblée seraient choisis parmi les anciens députés de la

Convention. Cette mesure prudente fut peu efficace, car dix départements

seulement restèrent fidèles aux Jacobins.

Pour éviter des élections de royalistes, la Convention avait décidé le

bannissement à perpétuité des émigrés.

L’annonce de cette constitution ne produisit sur le public aucun des

effets attendus. Elle n’eut pas d’action sur les émeutes populaires

continuant à se succéder. Une des plus importantes fut celle qui, le 5

octobre 1795, menaça la Convention. Les meneurs avaient lancé sur cette

Assemblée une véritable armée. Devant de pareilles provocations la

Convention se décida enfin à la défense, fit venir des troupes et en

confia le commandement à Barras.

Bonaparte, qui commençait à surgir de l’ombre, fut chargé de la

répression. Avec un pareil chef, elle fut énergique et rapide.

Vigoureusement mitraillés auprès de l’église Saint-Roch, les insurgés

s’enfuirent en laissant quelques centaines de morts sur place.

Cet acte de fermeté auquel la Convention était si peu habituée, ne fut

dû qu’à la célérité des opérations militaires, car pendant qu’elles

s’exécutaient, les insurgés avaient envoyé des délégués à l’Assemblée

qui, comme d’habitude, se montra toute disposée à leur céder.

La répression de cette émeute constitua le dernier acte important de la

Convention. Le 26 octobre. 1795, elle déclara sa mission terminée et fit

place au Directoire.

* * * * *

Nous avons fait ressortir plusieurs des enseignements psychologiques que

fournit le gouvernement de la Convention. Un des plus frappants est

l’impuissance de la violence à dominer longtemps les âmes.

Jamais gouvernement ne posséda d’aussi redoutables moyens d’action, et

cependant malgré la guillotine en permanence, malgré les délégués

envoyés en province escortés du bourreau, malgré ses lois draconiennes,

la Convention eut à lutter perpétuellement contre des émeutes, des

insurrections et des conspirations. Les villes, les départements, les

faubourgs de Paris se soulevaient, sans cesse, bien que les têtes

tombassent par milliers.

Cette Assemblée, qui se croyait souveraine, combattait des forces

invisibles, fixées dans les âmes et que les contraintes matérielles ne

dominent pas. De ces moteurs cachés, elle ne comprit jamais la puissance

et lutta vainement contre eux. Les forces invisibles finirent par

triompher.

CHAPITRE V

LES VIOLENCES RÉVOLUTIONNAIRES

§ 1.--Raisons psychologiques des violences révolutionnaires.

Nous avons montré au cours des chapitres précédents que les théories

révolutionnaires constituaient une foi nouvelle.

Humanitaires et sentimentales, elles exaltaient la liberté et la

fraternité. Mais, comme dans beaucoup de religions, on observa une

contradiction complète entre les doctrines et les actes. En pratique,

aucune liberté ne fut tolérée et la fraternité se vit remplacée par de

furieux massacres.

Cette opposition entre les principes et la conduite résulte de

l’intolérance qui accompagne toutes les croyances. Une religion peut

être imprégnée d’humanitarisme et de mansuétude, mais ses sectateurs

voulant toujours l’imposer par la force, elle aboutit nécessairement à

des violences.

Les cruautés de la Révolution constituent donc des conséquences

inhérentes à la propagation des dogmes. L’Inquisition, les guerres de

religion, la Saint-Barthélemy, la révocation de l’Édit de Nantes, les

Dragonnades, les persécutions des Jansénistes, etc., sont de la même

famille que la Terreur et dérivées des mêmes sources psychologiques.

Louis XIV n’était certes pas un roi cruel et cependant, sous l’impulsion

de sa foi, il chassa de la France plusieurs centaines de milliers de

protestants après en avoir fait fusiller et envoyer aux galères un

nombre considérable.

Les méthodes de persuasion adoptées par tous les croyants ne résultent

nullement de la crainte que pourraient inspirer les dissidents.

Protestants et jansénistes étaient bien peu dangereux sous Louis XIV.

L’intolérance provient surtout de la violente indignation éprouvée par

un esprit, certain de détenir des vérités éclatantes, contre des hommes

qui les nient et sont sûrement de mauvaise foi. Comment supporter

l’erreur quand on possède la force nécessaire pour l’extirper?

Ainsi ont raisonné les croyants de tous les âges. Ainsi raisonnaient

Louis XIV et les hommes de la Terreur. Ces derniers, eux aussi, étaient

des convaincus possesseurs de vérités qu’ils croyaient évidentes, et

dont le triomphe devait régénérer l’humanité. Pouvaient-ils se montrer

plus tolérants pour leurs adversaires que ne l’avaient été l’Église et

les rois envers les hérétiques?

Il faut bien croire que la terreur est une méthode considérée comme

nécessaire par tous les croyants puisque, depuis l’origine des âges, les

codes religieux se sont invariablement basés sur elle. Pour faire

observer leurs prescriptions, ils cherchent à terrifier par la menace

d’un enfer éternel plein de tortures.

Les apôtres de la croyance jacobine se conduisirent donc comme leurs

pères et employèrent les mêmes méthodes. Des événements semblables

venant à se répéter encore, nous verrions se reproduire des actes

identiques. Si une croyance nouvelle, le socialisme par exemple, ou

toute autre, triomphait demain, elle serait condamnée à employer des

procédés de propagande semblables à ceux de l’inquisition et de la

Terreur.

Mais la Terreur jacobine, considérée seulement comme résultante d’un

mouvement religieux, serait incomplètement connue. Autour d’une croyance

religieuse qui triomphe viennent s’annexer, ainsi que nous l’avons vu

pour la Réforme, une foule d’intérêts individuels indépendants de cette

croyance. La Terreur fut dirigée par quelques apôtres fanatiques, mais à

côté d’un petit nombre de prosélytes ardents dont l’étroite cervelle

rêvait de régénérer l’univers, se trouvaient beaucoup d’hommes qui y

virent seulement le moyen de s’enrichir. Ils se rallièrent très

facilement ensuite au premier général victorieux promettant de les

laisser jouir du produit de leurs pillages.

«Les terroristes de la Révolution, écrit Albert Sorel, y recourent

parce qu’ils entendront demeurer au pouvoir et qu’ils seront

incapables de s’y maintenir autrement. Ils l’emploieront à leur propre

salut et la motiveront, après coup, sur le salut de l’État. Avant

d’être un système de gouvernement, elle en sera un moyen, et le

système ne sera inventé que pour justifier le moyen.»

On peut donc pleinement souscrire au jugement suivant sur la Terreur

porté par Émile Ollivier dans le livre consacré par lui à la Révolution.

«La Terreur a été surtout une Jacquerie, un pillage régularisé, la

plus vaste entreprise de vol qu’aucune association de malfaiteurs ait

jamais organisée.»

§ 2.--Les tribunaux révolutionnaires.

Les tribunaux révolutionnaires constituèrent le principal moyen d’action

de la Terreur. En dehors de celui de Paris, créé à l’instigation de

Danton et qui, un an après, envoyait son fondateur à la guillotine, la

France en fut couverte.

«178 tribunaux, écrit Taine, dont 40 sont ambulants, prononcent, dans

toutes les parties du territoire, des condamnations à mort, qui sont

exécutées sur place et à l’instant. Du 16 avril 1793 au 9 thermidor au

II, celui de Paris fait guillotiner 2.625 personnes, et les juges de

province travaillent aussi bien que les juges de Paris. Dans la seule

petite ville d’Orange, ils font guillotiner 331 personnes. Dans la

seule ville d’Arras, ils font guillotiner 299 hommes et 93 femmes...

Dans la seule ville de Lyon, la commission révolutionnaire avoue 1.684

exécutions... On évalue le nombre de ces meurtres à 17.000, parmi

lesquels 1.200 femmes dont plusieurs octogénaires.»

Si le tribunal révolutionnaire de Paris fit seulement 2.625 victimes, il

ne faut pas oublier que tous les suspects avaient déjà été massacrés

sommairement pendant les journées de septembre.

Le tribunal révolutionnaire de Paris, simple instrument du Comité de

Salut public, se bornait en réalité, comme le fit justement remarquer

Fouquier-Tinville dans son procès, à exécuter des ordres. Il s’entourait

à son début de quelques formes légales qui ne subsistèrent pas

longtemps. Interrogatoire, défense, témoins, tout finit par être

supprimé. La preuve morale, c’est-à-dire la simple suspicion, suffisait

pour condamner. Le président se contentait généralement de poser une

vague question à l’accusé. Pour obtenir plus de rapidité encore,

Fouquier-Tinville avait proposé de faire installer la guillotine dans

l’enceinte même du tribunal.

Ce tribunal envoyait indistinctement à l’échafaud tous les accusés

arrêtés par la haine des partis et constitua bientôt, entre les mains de

Robespierre, l’instrument de la plus sanglante tyrannie. Lorsque Danton,

un de ses fondateurs, devint sa victime, il demanda justement pardon à

Dieu et aux hommes, avant de monter sur l’échafaud, d’avoir contribué à

une telle création.

Rien ne trouvait grâce devant lui, ni le génie de Lavoisier, ni la

douceur de Lucile Desmoulins, ni le mérite de Malesherbes. «Tant de

talents, écrivait Benjamin Constant, massacrés par les plus lâches et

les plus bêtes des hommes!»

La Révolution Française et la psychologie des révolutions · 第 12 / 20 段