l’étranger était bien chimérique. Marie-Antoinette se faisait de
complètes illusions, aussi bien sur la psychologie des Autrichiens que
sur celle des Français. Voyant la France terrorisée par quelques
énergumènes, elle supposa pouvoir également, au moyen de menaces,
terrifier les Parisiens et les ramener sous l’autorité du Roi. Inspiré
par elle, Fersen s’entremit pour faire publier le manifeste du duc de
Brunswick menaçant Paris d’une «subversion totale si l’on touchait la
famille du roi».
L’effet produit fut diamétralement contraire à celui espéré. Le
manifeste souleva l’indignation contre le monarque jugé complice, et
augmenta son impopularité. Il était, dès ce jour, marqué pour
l’échafaud.
Entraînés par Danton, les délégués des sections installèrent à l’Hôtel
de Ville une Commune insurrectionnelle, qui arrêta le commandant de la
garde nationale, dévoué au Roi, fit sonner le tocsin ameuta les gardes
nationaux et les lança, avec la populace, le 10 août, sur les Tuileries.
Les bataillons appelés par Louis XVI se débandèrent. Il n’y eut bientôt
plus, pour le défendre, que les Suisses et quelques gentilshommes.
Presque tous furent tués. Resté seul, le Roi se réfugia auprès de
l’Assemblée. La foule demanda sa déchéance. La Législative décréta sa
suspension et laissa une future Assemblée, la Convention, statuer sur
son sort.
§ 2.--Caractéristiques mentales de l’Assemblée législative.
L’Assemblée législative, formée d’hommes nouveaux, présente au point de
vue psychologique un intérêt tout spécial. Peu d’assemblées offrirent à
un pareil degré les caractéristiques des collectivités politiques.
Elle comprenait sept cent cinquante députés divisés en royalistes purs,
royalistes constitutionnels, républicains, Girondins et Montagnards. Les
avocats et les hommes de lettres formaient la majorité. On y voyait
aussi, mais en petit nombre, quelques évêques constitutionnels, des
officiers supérieurs, des prêtres et de rares savants.
Les conceptions philosophiques des membres de cette Assemblée semblent
assez rudimentaires. Plusieurs étaient imbus des idées de Rousseau
préconisant le retour à l’état de nature. Mais tout comme leurs
prédécesseurs, ils furent dominés surtout par l’antiquité grecque et
latine. Caton, Brutus, Gracchus, Plutarque, Marc-Aurèle, Platon,
constamment invoqués, fournissent des images. Quand les orateurs veulent
injurier Louis XVI, ils l’appellent Caligula.
En souhaitant détruire la tradition, ils étaient révolutionnaires, mais
en prétendant revenir à un passé lointain, ils se montraient fort
réactionnaires.
Toutes les théories eurent d’ailleurs assez peu d’influence sur leur
conduite. La raison apparaît sans cesse dans les discours, mais jamais
dans les actes. Ils furent toujours dominés par ces suggestions
affectives et mystiques dont nous avons tant de fois déjà montré la
force.
* * * * *
Les caractéristiques psychologiques de l’Assemblée législative sont
celles de la Constituante, mais plus accentuées encore. Elles se
résument en quatre mots: impressionnabilité, mobilité, pusillanimité et
faiblesse.
La mobilité et l’impressionnabilité se révèlent dans les variations
constantes de leur conduite. Un jour ils échangent de bruyantes
invectives et des coups. Le lendemain on les voit: «se jeter dans les
bras les uns des autres avec des torrents de larmes». Ils applaudissent
vivement à une adresse demandant la punition de ceux qui pétitionnent
pour la déchéance du roi, et dans la même journée accordent les honneurs
de la séance à une délégation venant réclamer cette déchéance.
La pusillanimité et la faiblesse de l’Assemblée devant les menaces était
complète. Bien que royaliste, elle vota la suspension du roi et, sur les
exigences de la Commune, le lui livra avec sa famille pour les faire
interner au Temple.
Grâce à sa faiblesse, elle se montra aussi incapable que la Constituante
d’exercer aucun pouvoir et se laissa dominer par la Commune et les clubs
que dirigeaient des meneurs influents: Hébert, Tallien, Rossignol,
Marat, Robespierre, etc.
Jusqu’en Thermidor 1794, la Commune insurrectionnelle constitua le
principal pouvoir de l’État et se conduisit exactement comme si on
l’avait chargée de gouverner Paris.
Ce fut elle qui exigea l’emprisonnement de Louis XVI dans la tour du
Temple, alors que l’Assemblée voulait l’interner dans le palais du
Luxembourg. Ce fut elle encore qui remplit les prisons de suspects et
ordonna ensuite de les égorger.
On sait avec quels raffinements de cruauté une poignée de 150 bandits,
payés 24 livres par jour, guidés par quelques membres de la Commune,
exterminèrent en quatre journées 1.200 personnes environ. C’est ce qu’on
appela les massacres de Septembre. Le maire de Paris, Pétion, reçut avec
égards la bande des assassins et leur fit verser à boire. Quelques
Girondins protestèrent un peu, mais les Jacobins restèrent silencieux.
L’Assemblée terrorisée affecta d’abord d’ignorer les massacres,
qu’encourageaient d’ailleurs plusieurs de ses membres influents: Couthon
et Billaud-Varenne notamment. Lorsqu’elle se décida enfin à les blâmer,
ce fut sans oser essayer d’en empêcher la continuation.
Consciente de son impuissance, l’Assemblée législative finissait quinze
jours plus tard par se dissoudre pour faire place à la Convention.
Son œuvre fut évidemment néfaste, non dans les intentions, mais dans les
actes. Royaliste, elle abandonna la monarchie; humanitaire, elle laissa
s’accomplir les massacres de Septembre; pacifiste, elle lança la France
dans une guerre redoutable, montrant ainsi qu’un gouvernement faible
finit toujours par couvrir la patrie de ruines.
* * * * *
L’histoire des deux premières assemblées révolutionnaires prouve une
fois de plus à quel point les événements portent en eux des
enchaînements rigoureux. Ils constituent un engrenage de nécessités dont
nous pouvons quelquefois choisir la première mais qui ensuite évoluent
hors de notre volonté. Nous sommes libres d’une décision et impuissants
sur ses conséquences.
Les premières mesures de l’Assemblée constituante furent rationnelles et
volontaires, mais les conséquences qui suivirent échappèrent à toute
volonté, à toute raison et à toute prévision.
Quels sont les hommes de 89 qui auraient osé vouloir ou prévoir la mort
de Louis XVI, les guerres de Vendée, la Terreur, la guillotine en
permanence, l’anarchie, puis le retour final à la tradition et à l’ordre
par la main de fer d’un soldat?
Dans ce déroulement d’événements qu’entraînèrent les premiers actes des
assemblées révolutionnaires, le plus frappant peut-être furent la
naissance et le développement du gouvernement des foules.
Derrière les faits que nous avons rappelés: prise de la Bastille,
envahissement du palais de Versailles, massacres de Septembre, attaque
des Tuileries, meurtre des gardes suisses, déchéance et emprisonnement
du Roi, on découvre facilement les lois de la psychologie des foules et
de leurs meneurs.
Nous allons voir maintenant le pouvoir de la multitude s’exercer de plus
en plus, asservir tous les autres et finalement les remplacer.
CHAPITRE III
PSYCHOLOGIE DE LA CONVENTION
§ 1.--La légende de la Convention.
L’histoire de la Convention n’est pas seulement fertile en documents
psychologiques. Elle montre aussi l’impossibilité où se trouvent les
témoins d’une époque et même leurs premiers successeurs, de porter des
jugements exacts sur les événements auxquels ils ont assisté et sur les
hommes qui les entourèrent.
Plus d’un siècle s’est écoulé depuis la Révolution et on commence à
peine à formuler des jugements un peu précis, quoique souvent incertains
encore, sur cette période.
On n’y parvient pas seulement grâce aux documents nouveaux extraits des
archives mais aussi parce que les légendes enveloppant d’un nuage
prestigieux la sanglante épopée, s’évanouissent progressivement devant
le recul du temps.
La plus tenace peut-être fut celle qui auréola jadis les personnages
auxquels nos pères avaient attaché cette épithète glorieuse: «Les géants
de la Convention.»
Les luttes de la Convention contre la France soulevée et l’Europe en
armes produisirent une telle impression que les héros de cette lutte
formidable semblaient appartenir à une race de Titans supérieure à la
nôtre.
L’épithète de géants sembla justifiée tant que les événements de cette
période furent confondus en un seul bloc. Envisageant comme enchaînées
des circonstances simplement simultanées, on confondait l’œuvre des
armées républicaines avec celle de la Convention. La gloire des
premières rejaillit sur la seconde et servit d’excuse aux hécatombes de
la Terreur, aux férocités de la guerre civile, à la dévastation de la
France.
Sous le regard pénétrant de la critique moderne, le bloc hétérogène
s’est lentement dissocié. Les armées de la République ont conservé le
même prestige, mais il fallut bien reconnaître que les hommes de la
Convention, absorbés uniquement par des luttes intestines, restèrent
fort étrangers à leurs succès. Deux ou trois membres au plus d’un des
Comités de l’Assemblée s’occupèrent des armées et si elles vainquirent,
ce fut, en plus de leur nombre et du talent de jeunes généraux, grâce à
l’enthousiasme dont une foi nouvelle les avait animées.
Dans un prochain chapitre, consacré aux armées révolutionnaires, nous
montrerons comment elles purent triompher de l’Europe en armes. Elles
partirent imprégnées des idées de liberté, d’égalité formant alors un
évangile nouveau, et arrivées aux frontières qui devaient les retenir si
longtemps, elles conservèrent une mentalité spéciale, fort différente de
celle du gouvernement, qu’elles ignorèrent d’abord et méprisèrent
ensuite.
Très étranger à leurs victoires, les Conventionnels se contentaient de
légiférer au hasard suivant les injonctions des meneurs qui les
dirigeaient et prétendaient régénérer la France au moyen de la
guillotine.
C’est grâce à ces vaillantes armées pourtant que l’histoire de la
Convention se transforma en une apothéose frappant d’un religieux
respect plusieurs générations et qui s’efface à peine aujourd’hui.
En étudiant dans ses détails la psychologie des «géants» de la
Convention, on les a vus très vite s’affaisser. Ils furent généralement
d’une extrême médiocrité. Leurs plus fervents défenseurs officiels, tels
que M. Aulard, sont obligés eux-mêmes de le reconnaître.
Voici comment s’exprime cet écrivain dans son _Histoire de la Révolution
française_:
«On a dit que la génération qui, de 1789 à 1799, fit de si grandes et
de si terribles choses fut une génération de géants ou, en style plus
simple, que ce fut une génération plus distinguée que la précédente ou
la suivante. C’est une illusion rétrospective. Les citoyens qui
formèrent les groupes, soit municipaux et jacobins, soit nationaux,
par lesquels s’opéra la Révolution, ne semblent avoir été supérieurs
ni en lumières ni en talents aux Français du temps de Louis XV ou aux
Français du temps de Louis-Philippe. Ceux dont l’histoire a retenu les
noms parce qu’ils parurent sur la scène parisienne ou parce qu’ils
furent les plus brillants orateurs des diverses assemblées
révolutionnaires, étaient-ils exceptionnellement doués? Mirabeau
mérite, jusqu’à un certain point, le nom de tribun de génie. Mais les
autres, Robespierre, Danton, Vergniaud, avaient-ils vraiment plus de
talent que nos orateurs actuels, par exemple? En 1793, au temps de
prétendus «géants», Mme Roland écrivait dans ses mémoires: «La France
était comme épuisée d’hommes; c’est une chose vraiment surprenante que
leur disette dans cette révolution: il n’y a guère eu que des
pygmées.»
Si, après avoir considéré individuellement les Conventionnels, on les
examine en corps, on peut dire qu’ils ne brillèrent ni par
l’intelligence, ni par la vertu, ni par le courage. Jamais réunion
d’hommes ne manifesta une pusillanimité pareille. Ils n’avaient de
bravoure que dans les discours ou contre des dangers lointains. Cette
Assemblée si fière et si menaçante en paroles, devant les rois, fut
peut-être la plus craintive et la plus docile des collectivités
politiques que le monde ait connues. On la voit soumise servilement aux
ordres des clubs et de la Commune, tremblante devant les délégations
populaires qui l’envahissaient chaque jour et subissant les injonctions
des émeutiers, jusqu’à leur livrer les plus brillants de ses membres. La
Convention donna au monde l’attristant spectacle de voter, sous les
injonctions populaires, des lois tellement absurdes, qu’elle était
obligée de les annuler dès que l’émeute avait quitté la salle.
Peu d’Assemblées firent preuve d’une telle faiblesse. Lorsqu’on voudra
montrer jusqu’où peut tomber un gouvernement populaire, il faudra
rappeler l’histoire de la Convention.
§ 2.--Influence du triomphe de la religion jacobine.
Parmi les causes qui donnèrent à la Convention sa physionomie spéciale,
une des plus importantes fut la fixation définitive de la religion
révolutionnaire. Le dogme, d’abord en voie de formation, se trouve
définitivement constitué.
Il se composait d’un agrégat d’éléments un peu disparates. La nature,
les droits de l’homme, la liberté, l’égalité, le contrat social, la
haine des tyrans, la souveraineté populaire, forment les chapitres d’un
évangile indiscutable pour ses fidèles. Les vérités nouvelles possèdent
des apôtres sûrs de leur puissance et, comme les croyants de tous les
âges, ils vont tenter de l’imposer au monde par la force. De l’opinion
des infidèles, ils n’ont pas à se soucier. Tous méritent d’être
exterminés.
La haine des hérétiques ayant toujours été, comme nous l’avons montré à
propos de la Réforme, une caractéristique irréductible des grandes
croyances, on s’explique très bien l’intolérance de la religion
jacobine.
Cette même histoire de la Réforme nous a prouvé qu’entre croyances
voisines la lutte est toujours très vive. Aussi ne faut-il pas s’étonner
de voir, dans la Convention, les Jacobins combattre avec fureur d’autres
républicains dont la foi différait à peine de la leur.
La propagande des nouveaux apôtres fut énergique. Pour catéchiser la
province, on lui envoya de zélés disciples escortés de guillotines. Les
inquisiteurs de la nouvelle foi ne transigeaient pas avec l’erreur.
Comme le disait Robespierre: «Ce qui constitue la république, c’est la
destruction de tout ce qui lui est opposé.» Peu importe que le pays
refuse d’être régénéré, on le régénérera malgré lui: «Nous ferons un
cimetière de la France, assurait Carrier, plutôt que de ne pas la
régénérer à notre manière.»
La politique jacobine dérivée de la foi nouvelle était fort simple. Elle
consistait en une sorte de socialisme égalitaire, géré par une dictature
ne tolérant aucune opposition.
D’idées pratiques en rapport avec les nécessités économiques et la vraie
nature de l’homme, les théoriciens qui gouvernent la France n’en ont
aucune.
La guillotine et les discours leur suffisent. Ces derniers sont
enfantins:
«Jamais de faits, dit Taine, rien que des abstractions, des enfilades
de sentences sur la Nature, la raison, le peuple, les tyrans, la
liberté, sortes de ballons gonflés et entrechoqués inutilement dans
l’espace. Si l’on ne savait pas que tout cela aboutit à des effets
pratiques et terribles, on croirait à un jeu de logique, à des
exercices d’école, à des parades d’académie, à des combinaisons
d’idéologie.»
Les théories des Jacobins se réduisirent pratiquement à une tyrannie
absolue. Il leur semblait évident qu’à l’État souverain devaient obéir
sans discussion des citoyens rendus égaux en conditions et en fortunes.
Le pouvoir, dont ils s’investirent eux-mêmes, était bien supérieur à
celui des monarques qui les avaient précédés. Ils taxaient le prix des
marchandises et s’arrogeaient le droit de s’emparer de la vie et des
propriétés des citoyens.
Leur confiance dans la vertu régénératrice de la foi révolutionnaire
était telle, qu’après avoir déclaré la guerre aux rois, ils la
déclarèrent aux dieux. Un calendrier fut fondé dont les saints étaient
bannis. Ils créèrent une divinité nouvelle, la Raison, dont le culte se
célébrait à Notre-Dame avec des cérémonies d’ailleurs identiques à
celles du culte catholique, sur l’autel même de la «ci-devant Sainte
Vierge». Ce culte dura jusqu’au jour où Robespierre lui substitua une
religion personnelle dont il se constitua le grand prêtre.
Devenus les seuls maîtres de la France, les Jacobins et leurs disciples
purent la saccager impunément bien que n’ayant jamais été en majorité
nulle part.
Leur nombre n’est pas facile à déterminer exactement. On sait seulement
qu’il fut toujours très faible. Taine l’évalue à cinq mille pour Paris,
sur sept cent mille habitants; pour Besançon, à trois cents sur trente
mille, et, pour la France entière, à trois cent mille.
Restés, suivant l’expression de l’auteur que je viens de citer, «une
petite féodalité de brigands, superposée à la France conquise», ils la
dominèrent, malgré leur nombre restreint, pour plusieurs raisons.
D’abord, parce que leur foi les douait d’une puissance considérable.
Ensuite, parce qu’ils représentaient le gouvernement et que, depuis des
siècles, les Français obéissaient à qui commandait. Enfin, parce que les
renverser était, croyait-on, ramener l’ancien régime, fort redouté des
nombreux acquéreurs de biens nationaux. Il fallut que leur tyrannie
devînt effroyable pour que tant de départements aient osé se soulever.
Le premier de ces motifs du pouvoir jacobin fut très important. Dans la
lutte entre croyances fortes et croyances faibles, le succès
n’appartient jamais à ces dernières. La croyance forte crée des volontés
fortes qui dominent toujours les volontés faibles. Si les Jacobins
finirent cependant eux-mêmes par périr, c’est que l’accumulation de
leurs violences avait réuni en faisceau des milliers de volontés faibles
dont le total l’emporta sur leur volonté forte.
Certes, les Girondins, poursuivis par les Jacobins avec tant de haine,
avaient aussi des croyances bien établies, mais dans la lutte qu’ils
soutinrent, se dressait contre eux leur éducation, le respect de
certaines traditions et du droit des gens ne gênant nullement leurs
adversaires.
«La plupart des sentiments des Girondins, écrit Émile Ollivier, étaient
délicats, généreux; ceux de la tourbe jacobine étaient bas, grossiers,
brutaux, cruels. Le nom de Vergniaud, rapproché de celui du «divin»
Marat, mesure la distance, nul moyen de la combler!»
Dominant d’abord la Convention par la supériorité de leur talent et de
leur éloquence, les Girondins tombèrent vite sous la domination des
Montagnards, énergumènes sans valeur, pensant très peu, mais agissant
toujours et sachant exciter les passions de la populace. C’est la
violence et non le talent qui impressionne les Assemblées.
§ 3.--Les caractéristiques mentales de la Convention.
Outre les caractères communs à toutes les assemblées, il en est
d’autres, créés par les influences de milieu et de circonstances, qui
donnent aux diverses réunions d’hommes une physionomie spéciale. La
plupart des caractères observés dans la Constituante et la Législative
vont se retrouver, mais exagérés encore, dans la Convention.
Cette Assemblée comprenait environ sept cent cinquante députés dont un
peu plus d’un tiers avaient appartenu à la Constituante ou à la
Législative. En terrorisant la population, les Jacobins réussirent à
être maîtres des élections. La plupart des électeurs (6 millions sur 7)
préférèrent s’abstenir.
Comme professions, l’Assemblée renfermait une grande majorité d’hommes
de loi: avocats, notaires, huissiers, anciens magistrats, et quelques
littérateurs.
La mentalité de la Convention ne fut pas homogène. Or, une assemblée
composée d’individus de caractères très différents se scinde rapidement
en plusieurs groupes. La Convention en contint bientôt trois: la
Gironde, la Montagne et la Plaine. Les monarchistes constitutionnels
avaient à peu près disparu.
La Gironde et la Montagne, partis extrêmes, étaient formées d’une
centaine de membres chacun, qui devinrent successivement les dirigeants.
Dans la Montagne, figuraient les membres les plus avancés: Couthon,
Hérault de Séchelles, Danton, Camille Desmoulins, Marat, Collot
d’Herbois, Billaud-Varenne, Barras, Saint-Just, Fouché, Tallien,
Carrier, Robespierre, etc. Dans la Gironde, se trouvaient Brissot,
Pétion, Condorcet, Vergniaud, etc.
Les cinq cents autres membres de l’Assemblée, c’est-à-dire la grande
majorité, constituaient ce qu’on nommait la Plaine.
Cette dernière formait une masse flottante, silencieuse, indécise,
timide, prête à suivre toutes les impulsions et à se déplacer sons le
coup des excitations du moment. Elle écoutait indifféremment le plus
fort des deux groupes précédents. Après avoir obéi aux Girondins, elle
se laissa entraîner par les Montagnards quand ces derniers triomphèrent
de leurs adversaires. C’était une conséquence naturelle de la loi citée
plus haut qui condamne invariablement les volontés faibles à subir les
volontés fortes.
L’influence des grands manieurs d’hommes, se manifeste à un haut degré
pendant toute l’existence de la Convention. Elle fut constamment
conduite par une minorité violente d’esprits bornés, à laquelle des
convictions intenses donnaient une grande force.
Une minorité brutale et hardie conduira toujours une majorité craintive
et irrésolue. Ceci explique la marche constante vers les extrêmes
observée dans toutes les assemblées révolutionnaires. L’histoire de la
Convention vérifie une fois encore cette loi d’accélération étudiée dans
un autre chapitre.
Les Conventionnels devaient donc fatalement passer de la modération à
des violences de plus en plus accentuées. Ils en arrivèrent finalement à
se décimer eux-mêmes. Des cent quatre-vingts Girondins qui dirigeaient
d’abord la Convention, cent quarante furent tués ou mis en fuite, et
finalement sur une foule craintive de représentants asservis, régna seul
le plus fanatique des terroristes, Robespierre.
Ce fut pourtant parmi les cinq cents membres de la majorité si
incertaine et si flottante, constituant la Plaine, que se trouvaient
l’expérience et l’intelligence. Les comités techniques, auxquels sont
dues les œuvres utiles de la Convention, se recrutèrent dans son sein.
Assez indifférents à la politique, les membres de la Plaine demandaient
avant tout qu’on ne s’occupât pas d’eux. Enfermés dans les comités, ils
se montraient le moins possible à l’Assemblée, et c’est pourquoi les
séances de la Convention ne comprenaient que le tiers à peine des
députés.
Malheureusement, comme cela arrive si souvent, ces hommes intelligents
et honnêtes étaient complètement dépourvus de caractère, et la peur qui
les domina toujours leur fit voter les pires mesures commandées par des
maîtres redoutés.
La Plaine vota donc tout ce qu’on lui ordonna de voter, la création d’un
tribunal révolutionnaire, la Terreur, etc. C’est avec son concours que
la Montagne écrasa la Gironde, que Robespierre fit périr les Hébertistes
et les Dantonistes. Comme tous les faibles, elle suivait les forts. Les
doux philanthropes qui la composaient et constituaient la majorité de
l’Assemblée contribuèrent à causer, par leur pusillanimité, les excès
effroyables de la Convention.
La note psychologique dominante de la Convention fut une horrible peur.
C’est surtout par peur qu’on se faisait couper réciproquement la tête,
dans l’espoir incertain de conserver la sienne.
Une telle peur était d’ailleurs bien compréhensible. Les malheureux
délibéraient au milieu des huées et des vociférations des tribunes. A
chaque instant, de véritables sauvages armés de piques envahissaient
l’Assemblée, et la plupart des membres n’osaient plus assister aux
séances. Quand ils s’y rendaient par hasard, ce n’était que pour se
taire et voter suivant les ordres des Montagnards en nombre trois fois
moindre pourtant.