Au moment de la Révolution, chacun, selon ses aspirations, habilla la

croyance nouvelle d’un vêtement rationnel différent. Les peuples y

virent seulement la suppression des hiérarchies et des despotismes

religieux et politiques dont ils avaient si souvent souffert. Des

écrivains comme Gœthe, des penseurs comme Kant, s’imaginèrent y

découvrir le triomphe de la raison. Des étrangers comme Humboldt

venaient en France «pour respirer l’air de la liberté et assister aux

funérailles du despotisme».

Ces illusions intellectuelles ne durèrent pas longtemps. Le déroulement

du drame révéla vite les vrais fondements du rêve.

§ 2.--Dissolution de l’ancien régime.--Réunion des États Généraux.

Avant de se réaliser dans des actes, les révolutions s’ébauchent dans

les pensées. Préparée par les causes étudiées plus haut, la Révolution

française commence en réalité avec le règne de Louis XVI. Chaque jour

plus mécontente et frondeuse, la bourgeoisie accumulait ses

réclamations. Tout le monde appelait des réformes.

Louis XVI en comprenait bien l’utilité, mais il était trop faible pour

les imposer à la noblesse et au clergé. Il ne put même pas soutenir ses

ministres réformateurs Malesherbes et Turgot. Par suite des famines et

de l’accroissement des impôts, la misère de toutes les classes

grandissait, les grosses pensions obtenues par l’entourage du souverain

faisaient un contraste choquant avec la détresse générale.

Les notables convoqués pour tâcher de remédier à la situation financière

refusèrent l’égalité des impôts et accordèrent seulement

d’insignifiantes réformes que le Parlement ne consentit même pas à

enregistrer. Il fallut le dissoudre. Les Parlements de province firent

cause commune avec celui de Paris et se virent également dispersés. Mais

ils étaient les maîtres de l’opinion et la poussèrent partout à réclamer

la réunion des États Généraux qui n’avaient pas été convoqués depuis

près de deux siècles.

Elle fut décidée. Cinq millions de Français, dont 100.000

ecclésiastiques et 150.000 nobles, envoyèrent leurs représentants. Il y

eut en tout 1.200 députés dont 578 du Tiers se composant surtout de

magistrats, d’avocats et de médecins. Sur les 300 députés du clergé,

200, roturiers d’origine, étaient de cœur avec le Tiers contre la

noblesse et le clergé.

Dès les premières réunions, on vit se manifester des conflits

psychologiques entre les députés de conditions sociales inégales et par

conséquent de mentalités différentes. Les costumes magnifiques des

députés privilégiés contrastaient d’une façon humiliante avec la sombre

tenue du Tiers État.

A la première séance, les membres de la noblesse et du clergé se

couvrirent, suivant la prérogative de leur caste, devant le roi. Ceux du

Tiers voulurent les imiter, mais les privilégiés protestèrent. Le

lendemain, de nouveaux conflits d’amour-propre éclatèrent. Les députés

du Tiers-État invitèrent ceux de la noblesse et du clergé qui siégeaient

dans des salles séparées à se réunir avec eux pour la vérification des

pouvoirs. La noblesse refusa. Les pourparlers durèrent plus d’un mois.

Finalement, les députés du Tiers, sur la proposition de l’abbé Sieyès,

considérant qu’ils représentaient 95 p. 100 de la nation, se déclarèrent

constitués en Assemblée nationale. La Révolution commencée allait

dérouler son cours.

§ 3.--L’Assemblée Constituante.

La force d’une assemblée politique est faite surtout de la faiblesse de

ses adversaires. Étonnée du peu de résistance qu’elle rencontrait et

entraînée par l’ascendant de quelques orateurs, l’Assemblée

constituante, dès ses débuts, parla et agit en souveraine. Elle

s’arrogea notamment le pouvoir de décréter des impôts, grave atteinte

aux prérogatives de la puissance royale.

La résistance de Louis XVI fut assez faible. Il fit simplement fermer la

salle des États. Les députés se rendirent alors dans celle du Jeu de

Paume et y prêtèrent le serment de ne pas se séparer jusqu’à ce que la

Constitution du royaume fût établie.

La majorité des députés du clergé vint siéger avec eux. Le roi cassa la

décision de l’Assemblée et ordonna aux députés de se retirer. Le marquis

de Dreux-Brézé, grand maître des cérémonies, les ayant invités à

exécuter l’ordre du souverain, le président de l’Assemblée déclara «que

la nation assemblée ne peut pas recevoir d’ordres», et Mirabeau répondit

à l’envoyé du souverain que réunie par la volonté du peuple l’Assemblée

ne sortirait que par la force des baïonnettes. Le roi céda encore.

Le 9 juin, la réunion des députés prenait le titre d’Assemblée

Constituante. Pour la première fois depuis des siècles, le roi était

forcé de reconnaître l’existence d’un nouveau pouvoir, jadis ignoré,

celui du peuple représenté par ses élus. La monarchie absolue avait pris

fin.

Se sentant de plus en plus menacé, Louis XVI appela autour de Versailles

des régiments composés de mercenaires étrangers. L’Assemblée demanda le

retrait des troupes, Louis XVI refusa et renvoya Necker, le remplaçant

par le maréchal de Broglie, réputé très autoritaire.

Mais l’Assemblée avait à son service d’habiles défenseurs. Camille

Desmoulins et d’autres haranguaient partout la foule, l’appelant à la

défense de la liberté. Ils firent sonner le tocsin, organisèrent une

milice de 12.000 hommes, s’emparèrent aux Invalides de fusils et de

canons et dirigèrent le 14 juillet des bandes armées sur la Bastille. La

forteresse, à peine défendue, capitula en quelques heures. On y trouva

sept prisonniers dont un idiot et quatre accusés de faux.

La Bastille, prison de bien des victimes de l’arbitraire, symbolisait

pour beaucoup l’absolutisme royal, mais le peuple qui la démolit n’avait

pas eu à en souffrir. On n’y enfermait guère que les gens de la

noblesse.

L’influence exercée par la prise de cette forteresse s’est continuée

jusqu’à nos jours. De graves historiens comme M. Rambaud assurent que

«la prise de la Bastille est un fait culminant dans l’histoire non

seulement de la France, mais de l’Europe entière, et qu’elle inaugurait

une époque nouvelle de l’histoire du monde».

Une telle crédulité est un peu excessive. L’importance de cet événement

résidait uniquement dans ce fait psychologique que pour la première fois

il donnait au peuple une preuve évidente de la faiblesse d’une autorité,

jadis très redoutée.

Quand le principe d’autorité est touché dans l’âme populaire, il se

dissout très vite. Que ne pouvait-on exiger d’un roi incapable de

défendre sa principale forteresse contre les attaques populaires? Le

maître considéré comme tout-puissant avait cessé de l’être.

La prise de la Bastille fut l’origine d’un de ces phénomènes de

contagion mentale qui abondent dans l’histoire de la Révolution. Les

troupes de mercenaires étrangers, bien que ne pouvant guère s’intéresser

à ce mouvement, commencèrent à présenter des symptômes de mutinerie.

Louis XVI en fut réduit à accepter leur dislocation. Il rappela Necker,

se rendit à l’Hôtel de Ville, sanctionna par sa présence les faits

accomplis, puis accepta de La Fayette, commandant la garde nationale, la

nouvelle cocarde bleue, blanche et rouge, qui alliait les couleurs de la

ville de Paris à celles du roi.

Si l’émeute dont résulta la prise de la Bastille ne peut être nullement

considérée «comme un fait culminant dans l’histoire» elle marque

cependant le moment précis où commence le gouvernement populaire. Le

peuple armé interviendra désormais chaque jour dans les délibérations

des assemblées révolutionnaires et pèsera lourdement sur leur conduite.

Cette intervention du peuple, conforme au dogme de sa souveraineté, a

provoqué l’admiration respectueuse de beaucoup d’historiens de la

Révolution. Une étude, même superficielle, de la psychologie des foules,

leur eût facilement montré que l’entité mystique appelée par eux le

peuple, traduisait simplement la volonté de quelques meneurs. Il ne faut

donc pas dire: le peuple a pris la Bastille, attaqué les Tuileries,

envahi la Convention, etc., mais bien: quelques meneurs ont

réuni--généralement par l’intermédiaire des clubs--des bandes populaires

qu’ils ont lancées sur la Bastille, les Tuileries, etc. Ce furent les

mêmes foules qui, pendant toute la Révolution, attaquèrent ou

défendirent les partis les plus contraires suivant les meneurs qui se

trouvaient à leur tête. Une foule n’a jamais que l’opinion de ses chefs.

* * * * *

L’exemple constituant une des formes les plus puissantes de la

suggestion, la prise de la Bastille devait être inévitablement suivie de

la destruction d’autres forteresses. Beaucoup de châteaux furent

considérés comme de petites Bastilles et pour imiter les Parisiens qui

avaient détruit la leur, les paysans se mirent à les brûler. Ils le

firent avec d’autant plus de frénésie que les demeures seigneuriales

contenaient les titres des redevances féodales. Ce fut une sorte de

Jacquerie.

L’Assemblée constituante si hautaine et si fière à l’égard du Roi, se

montra, comme d’ailleurs toutes les assemblées révolutionnaires qui lui

succédèrent, extrêmement pusillanime devant le peuple.

Espérant mettre fin aux désordres, elle adopta dans la nuit du 4 août,

sur la proposition d’un membre de la noblesse, le comte de Noailles,

l’abolition des droits seigneuriaux. Bien que cette mesure supprimât

d’un seul coup les privilèges de la noblesse, elle fut votée avec des

larmes et des embrassements. Pareil accès d’enthousiasme sentimental

s’explique très bien en se souvenant à quel point les émotions sont

contagieuses dans les foules, surtout dans les assemblées déprimées par

la peur.

Si cette renonciation des nobles à leurs privilèges s’était produite

quelques années plus tôt, la Révolution eût sans doute été évitée, mais

elle s’effectua trop tard. Céder seulement quand on y est forcé ne fait

qu’accroître les exigences de ceux auxquels on cède. En politique il

faut savoir prévoir et concéder longtemps avant d’y être obligé.

Louis XVI hésita pendant deux mois à ratifier les décisions prises par

l’Assemblée dans la nuit du 4 août. Il s’était retiré à Versailles. Les

meneurs y expédièrent alors une bande de 7 ou 8.000 hommes et femmes du

peuple en lui assurant que la résidence royale contenait de grandes

provisions de pain. Les grilles du palais furent forcées, des gardes du

corps tués, le Roi et toute sa famille ramenés à Paris au milieu d’une

foule hurlante d’individus portant au bout de leurs piques les têtes des

soldats massacrés. L’effroyable voyage dura six heures. Ces événements

constituèrent ce qu’on a nommé les journées d’octobre.

Le pouvoir populaire grandissait et en réalité le Roi, tout comme

l’Assemblée, se trouvait désormais dans les mains du peuple,

c’est-à-dire à la merci des clubs et de leurs meneurs. Ce pouvoir

populaire devait dominer pendant près de dix ans et la Révolution va

devenir presque uniquement son œuvre.

Tout en proclamant que le peuple constituait le seul souverain,

l’Assemblée était très embarrassée par des émeutes qui dépassaient de

beaucoup ses prévisions théoriques. Elle s’imagina que tout rentrerait

dans l’ordre en fabriquant une constitution destinée à assurer le

bonheur éternel des hommes.

On sait que pendant toute la durée de la Révolution, une des principales

occupations des assemblées fut de faire, défaire et refaire des

constitutions. Les théoriciens leur attribuaient, comme aujourd’hui

encore, le pouvoir de transformer les sociétés. L’Assemblée ne pouvait

donc faillir à cette tâche. En attendant, elle publia une déclaration

solennelle des droits de l’homme résumant ses principes.

Constitution, proclamations, déclarations et discours n’eurent pas la

plus légère action ni sur les mouvements populaires, ni sur les

dissentiments qui grandissaient chaque jour au sein de l’Assemblée.

Celle-ci subissait de plus en plus l’ascendant du parti avancé, appuyé

sur les clubs. Des meneurs influents Danton, Camille Desmoulins, plus

tard Marat et Hébert, excitaient violemment la populace par leurs

harangues et leurs journaux. On descendait rapidement la pente

conduisant aux extrêmes.

Pendant tous ces désordres les finances ne s’amélioraient pas.

Définitivement convaincue que les discours philanthropiques ne

modifieraient pas leur état lamentable, voyant d’ailleurs La banqueroute

menaçante, l’Assemblée décréta, le 2 novembre 1789, la confiscation des

biens d’Église. Leurs revenus, y compris les dîmes prélevées sur les

fidèles, étaient d’environ 200 millions et leur valeur estimée à trois

milliards. Ils se trouvaient répartis entre quelques centaines de

prélats, abbés de cour, etc., possédant le quart de la France. Ces

biens, qualifiés désormais domaines nationaux, formèrent la garantie des

assignats dont la première émission fut de 400 millions. Le public les

accepta d’abord, mais ils se multiplièrent tellement sous la Convention

et le Directoire qui en émirent pour 45 milliards, qu’un assignat de 100

livres finit par valoir seulement quelques sous.

Stimulé par son entourage, le faible Louis XVI essayait, mais vainement,

de lutter contre les décrets de l’Assemblée constituante en refusant de

les sanctionner.

Sous l’influence des suggestions journalières des meneurs et de la

contagion mentale, le mouvement révolutionnaire se propageait partout

indépendamment de l’Assemblée et parfois même contre elle.

Dans les villes et les villages se formaient des municipalités

révolutionnaires protégées par des gardes nationales locales. Celles des

villes voisines commencèrent à s’entendre pour se défendre au besoin.

Ainsi se constituèrent des fédérations fondues bientôt en une seule qui

envoya 14.000 gardes nationaux à Paris, au Champ-de-Mars le 14 juillet

1790. Le Roi y jura de maintenir la Constitution décrétée par

l’Assemblée nationale.

Malgré ce vain serment il devenait plus évident chaque jour qu’aucun

accord n’était possible entre les principes héréditaires de la monarchie

et ceux proclamés par l’Assemblée.

Se sentant complètement impuissant, le roi ne songea plus qu’à fuir.

Arrêté à Varennes et ramené à Paris comme un prisonnier, il fut enfermé

aux Tuileries. L’Assemblée, quoique toujours royaliste, le suspendit de

ses pouvoirs et décida d’assumer seule la charge du gouvernement.

Jamais souverain ne s’était trouvé dans une situation aussi difficile

que Louis XVI au moment de sa fuite. Le génie d’un Richelieu eût à peine

suffi pour en sortir. L’unique élément de défense sur lequel il pouvait

s’appuyer, l’armée, lui avait fait, dès le début, entièrement défaut.

Sans doute, pendant toute la durée de la Constituante, l’immense

majorité des Français et l’Assemblée étant restés royalistes, le

souverain, en acceptant une monarchie libérale, se serait peut-être

maintenu au pouvoir. Louis XVI aurait donc eu, semble-t-il, peu de chose

à faire pour s’entendre avec l’Assemblée.

Peu de chose, assurément, mais avec sa structure mentale, ce peu de

chose lui était rigoureusement impossible. Toutes les ombres de ses

ancêtres se seraient dressées devant lui s’il avait consenti à modifier

le mécanisme de la monarchie léguée par tant d’aïeux. Alors même

d’ailleurs qu’il l’eût tenté, jamais la résistance de sa famille, du

clergé, de la noblesse et de la Cour, n’aurait pu être surmontée. Les

anciennes castes sur lesquelles s’appuyait la monarchie, noblesse et

clergé, étaient alors presque aussi puissantes que le monarque lui-même.

Toutes les fois qu’il eut l’air de céder aux injonctions de l’Assemblée

ce fut contraint par la force et simplement pour tâcher de gagner du

temps. Ses appels à l’étranger représentent la résolution d’un homme

désespéré qui a vu tous ses appuis naturels s’effondrer.

Il se faisait, la reine surtout, les plus étranges illusions sur l’aide

possible de l’Autriche, rivale de la France depuis des siècles. Si elle

acceptait, fort mollement, de venir au secours du roi, ce n’était

qu’avec l’espoir d’une grosse récompense. Mercy faisait entendre qu’on

demanderait, comme rétribution, l’Alsace, les Alpes et la Navarre.

* * * * *

Les meneurs des clubs trouvant l’Assemblée trop royaliste, lancèrent le

peuple sur elle. Une pétition fut signée invitant l’Assemblée à

convoquer un nouveau pouvoir constituant pour procéder au jugement de

Louis XVI.

Restée malgré tout monarchiste et trouvant que la Révolution prenait un

caractère par trop démagogique, l’Assemblée résolut de se défendre

contre les agissements de la populace. Un bataillon de la garde

nationale, commandé par La Fayette, fut envoyé au Champ-de-Mars, où la

foule s’était réunie, pour la disperser. Une cinquantaine de

manifestants furent tués.

L’Assemblée ne persista pas longtemps dans ses velléités de résistance.

Redevenue très craintive devant le peuple, elle accrut son arrogance

avec le Roi, lui retirant chaque jour quelques parcelles de ses

prérogatives et de son autorité. Il n’était plus guère qu’un simple

fonctionnaire chargé d’exécuter les volontés qu’on lui signifiait.

L’Assemblée s’était imaginé pouvoir exercer l’autorité qu’elle retirait

au Roi, mais une telle tâche était infiniment au-dessus de ses

ressources. Un pouvoir trop morcelé, reste toujours sans force. «Je ne

connais rien de plus terrible, disait Mirabeau, que l’autorité

souveraine de six cents personnes.»

Après s’être flattée de concentrer tous les pouvoirs et les exercer à la

façon de Louis XIV, l’Assemblée n’en exerça bientôt plus aucun.

A mesure que son autorité faiblissait, l’anarchie grandissait. Les

meneurs ne cessaient de soulever le peuple. L’émeute devenait la seule

puissance. Chaque jour, l’Assemblée était envahie par de bruyantes et

impérieuses délégations, procédant par voie de menaces et de sommations.

Tous ces mouvements populaires, auxquels, sous l’influence de la peur,

l’Assemblée obéissait toujours, n’avaient rien, je le répète, de

spontané. Ils représentaient simplement des manifestations de pouvoirs

nouveaux les clubs et la Commune, qui s’étaient formés à côté de celui

de l’Assemblée.

Le plus puissant de ces clubs fut celui des Jacobins, qui en créa vite

plus de cinq cents en province, recevant de lui le mot d’ordre. Son rôle

demeura prépondérant pendant toute la durée de la Révolution. Après

avoir été le maître de l’Assemblée, il devint celui de la France et ne

compta qu’un seul rival, la Commune insurrectionnelle, dont le pouvoir

ne s’exerçait d’ailleurs qu’à Paris.

* * * * *

La faiblesse de l’Assemblée nationale et toutes ses défaillances lui

avaient valu une grande impopularité. Elle en prit conscience et, se

reconnaissant chaque jour plus impuissante, décida de hâter la

confection de la nouvelle Constitution afin de pouvoir se dissoudre. Son

dernier acte, fort maladroit, fut de décréter qu’aucun Constituant ne

pourrait être réélu à la Législative. Les membres de cette dernière se

trouvèrent donc privés de l’expérience acquise par leurs prédécesseurs.

La Constitution fut terminée le 3 septembre 1791 et acceptée le 13 par

le Roi auquel l’Assemblée avait rendu ses pouvoirs.

Cette Constitution organisait un gouvernement représentatif, déléguait

le pouvoir législatif à des députés élus par le peuple, et le pouvoir

exécutif au Roi à qui elle reconnaissait le droit de veto contre les

décrets de l’Assemblée. De nouvelles divisions en départements étaient

substituées aux anciennes provinces. Les vieux impôts abolis et

remplacés par des contributions directes et indirectes, encore en

vigueur aujourd’hui.

L’Assemblée, qui venait de changer les divisions du territoire et

bouleverser toute l’antique organisation sociale, se crut assez

puissante pour transformer également l’organisation religieuse du pays.

Elle prétendit, notamment, faire élire les membres du clergé par le

peuple, et les soustraire ainsi à l’influence de leur chef suprême, le

Pape.

Cette constitution civile du clergé fut l’origine de luttes et de

persécutions religieuses qui se prolongèrent jusqu’au Consulat. Les deux

tiers des prêtres refusèrent le serment qu’on exigeait d’eux.

* * * * *

Pendant les trois années que dura la Constituante, la Révolution eut des

résultats considérables. Le principal, peut-être, fut de commencer à

transférer au Tiers État les richesses des classes privilégiées. On

suscita ainsi, en même temps que des intérêts à défendre, de fervents

adhérents au nouveau régime. Une révolution ayant pour appui des

satisfactions d’appétits acquiert, par cela même, une grande force. Le

Tiers État, qui avait supplanté la noblesse et les paysans qui avaient

acheté les biens nationaux, se rendaient facilement compte que le

rétablissement de l’ancien régime les dépouillerait de tous ces

avantages. Défendre énergiquement la Révolution était pour eux défendre

leur nouvelle fortune.

Et c’est pourquoi l’on vit pendant une partie de la Révolution près de

la moitié des départements se soulever vainement contre le despotisme

qui les accablait. Les républicains triomphèrent de toutes les

oppositions. Ils étaient très forts ayant à défendre non seulement un

idéal nouveau, mais encore des intérêts matériels. Nous verrons l’action

de ces deux facteurs se prolonger pendant toute la Révolution et

contribuer fortement à l’établissement de l’empire.

CHAPITRE II

PSYCHOLOGIE DE L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE

§ 1.--Les événements politiques pendant la durée de l’Assemblée

législative.

Avant d’examiner les caractéristiques mentales de l’Assemblée

législative, résumons brièvement les événements politiques considérables

qui marquèrent sa courte existence d’une année. Ils jouèrent

naturellement un grand rôle sur ses manifestations psychologiques.

Très monarchiste, l’Assemblée législative ne songeait pas plus que la

précédente à détruire la royauté. Le Roi lui paraissait un peu suspect,

mais elle espérait cependant pouvoir le garder.

Malheureusement pour lui, Louis XVI réclamait sans cesse l’intervention

de l’étranger. Enfermé aux Tuileries, défendu seulement par ses gardes

suisses, le timide souverain flottait entre des influences contraires.

Il pensionnait des journaux destinés à modifier l’opinion, mais les

obscurs folliculaires qui les rédigeaient ignoraient totalement l’art

d’agir sur l’âme des foules. Leur seul moyen de persuasion consistait à

menacer de la potence tous les partisans de la Révolution et à prédire

l’invasion d’une armée pour délivrer le roi.

La royauté ne comptait plus que sur les cours étrangères. Les nobles

émigraient. La Prusse, l’Autriche, la Russie nous menaçaient d’une

guerre d’envahissement. La Cour favorisait leurs menées.

A la coalition des rois contre la France, le club des Jacobins proposa

d’opposer la ligue des peuples contre les rois. Les Girondins avaient

alors, avec les Jacobins, la direction du mouvement révolutionnaire. Ils

provoquèrent l’armement des masses. 600.000 volontaires furent équipés.

La Cour accepta un ministère girondin. Dominé par lui, Louis XVI fut

obligé de proposer à l’Assemblée une guerre contre l’Autriche. Elle fut

votée immédiatement.

En la déclarant, le Roi n’était pas sincère. La Reine révélait aux

Autrichiens nos plans de campagne et le secret des délibérations du

Conseil.

Les débuts de la lutte furent désastreux. Plusieurs colonnes, prises de

panique, se débandèrent. Stimulée par les clubs, persuadée, justement

d’ailleurs, que le Roi conspirait avec l’étranger, la population des

faubourgs se souleva. Ses meneurs, les Jacobins, et surtout Danton,

l’envoyèrent porter, le 20 juin, à l’Assemblée, une pétition menaçant le

Roi de révocation. Puis elle envahit les Tuileries et invectiva le

souverain.

La fatalité poussait Louis XVI vers son tragique destin. Alors que les

menaces des Jacobins contre la royauté avaient indigné beaucoup de

départements, on apprenait l’arrivée d’une armée prussienne sur les

frontières de la Lorraine.

La Révolution Française et la psychologie des révolutions · 第 10 / 20 段