suivants les conséquences produites par le gouvernement populaire à
Athènes:
«Si l’on voyait une histoire qui étalât avec beaucoup d’étendue les
tumultes des assemblées; les factions qui divisaient cette ville; les
séditions qui l’agitaient; les sujets les plus illustres, persécutés,
exilés, punis de mort au gré d’un harangueur violent; on se
persuaderait que ce peuple, qui se piquait tant de liberté, était,
dans le fond, l’esclave d’un petit nombre de cabalistes, qu’il
appelait démagogues et qui le faisaient tourner tantôt d’un côté,
tantôt de l’autre, selon qu’ils changeaient de passions, à peu près
comme la mer pousse les flots tantôt d’un côté, tantôt de l’autre,
selon les vents qui l’agitent. Vous chercheriez en vain dans la
Macédoine, qui était une monarchie, autant d’exemples de tyrannie que
l’histoire athénienne vous en présente.»
La démocratie ne séduisit pas davantage Montesquieu. Après avoir décrit
les trois formes de gouvernement le républicain, le monarchique et le
despotique, il montra fort bien ce que devient facilement le
gouvernement populaire.
«On était libre avec des lois, on veut être libre contre elles; ce qui
était maxime, on l’appelle rigueur; ce qui était règle on l’appelle
gêne. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public;
mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des
particuliers. La République est une dépouille; et sa force n’est plus
que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous.»
... «Il se forme de petits tyrans qui ont tous les vices d’un seul.
Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable; un seul tyran
s’élève, et le peuple perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption.
«La démocratie a donc deux excès à éviter: l’esprit d’égalité extrême,
qui la conduit au despotisme d’un seul comme le despotisme d’un seul
finit par la conquête.»
L’idéal de Montesquieu était le gouvernement constitutionnel anglais qui
empêchait la monarchie de dégénérer en despotisme. L’influence de ce
philosophe fut du reste très faible, au moment de la Révolution.
Quant aux encyclopédistes auxquels on attribue également un grand rôle,
ils ne s’occupent guère de politique, sauf peut-être d’Holbach,
monarchiste libéral comme Voltaire et Diderot. Ils défendent surtout la
liberté individuelle, combattent les empiétements de l’Église alors très
intolérante et ennemie des philosophes. N’étant ni socialistes ni
démocrates, la Révolution n’eut à utiliser aucun de leurs principes.
Voltaire lui-même se montrait peu partisan de la démocratie:
«La démocratie, dit-il, ne semble convenir qu’à un tout petit pays,
encore faut-il qu’il soit heureusement situé. Tout petit qu’il sera,
il fera beaucoup de fautes, parce qu’il sera composé d’hommes. La
discorde y régnera comme dans un couvent de moines; mais il n’y aura
ni Saint-Barthélemy, ni massacres d’Irlande, ni Vêpres siciliennes, ni
Inquisition, ni condamnation aux galères, pour avoir pris de l’eau
dans la mer sans payer, à moins qu’on ne suppose cette république
composée de diables dans un coin de l’enfer.»
Tous ces prétendus inspirateurs de la Révolution avaient donc des
opinions fort peu subversives, et il est vraiment difficile de leur
attribuer une influence sérieuse sur le développement du mouvement
révolutionnaire. Rousseau fut un des bien rares philosophes démocrates
de son époque et c’est pourquoi le Contrat social devint la bible des
hommes de la Terreur. Il semblait fournir la justification rationnelle
nécessaire pour excuser des actes dérivés d’impulsions mystiques et
affectives inconscientes qu’aucune philosophie n’avait inspirés.
A vrai dire, d’ailleurs, les instincts démocratiques de Rousseau étaient
assez suspects. Il considérait lui-même que ses projets de
réorganisation sociale basés sur la souveraineté populaire ne seraient
applicables qu’à une très petite cité. Et lorsque les Polonais lui
demandèrent un projet de constitution démocratique, il leur donna le
conseil de choisir un roi héréditaire.
Parmi les théories de Rousseau, celle relative à la perfection de l’état
social primitif eut beaucoup de succès. Il assurait, avec divers
écrivains de son époque, que les hommes primitifs étaient parfaits, et
n’avaient été corrompus que par les sociétés. En modifiant ces dernières
au moyen de bonnes lois on ramènerait le bonheur des premiers âges.
Étranger à toute psychologie, il croyait les hommes identiques à travers
le temps et l’espace et les considérait comme devant être tous régis par
les mêmes institutions et les mêmes lois. C’était alors la croyance
générale. «Les vices et les vertus d’un peuple, écrivait Helvétius, sont
toujours un effet nécessaire de sa législation... Comment douter que la
vertu ne soit chez tous les peuples l’effet de la sagesse plus ou moins
grande de l’administration?»
On ne saurait errer davantage.
§ 3.--Les idées philosophiques de la bourgeoisie au moment de la
Révolution.
Il est assez difficile de préciser les conceptions philosophiques et
sociales d’un bourgeois français au moment de la Révolution. Elles se
ramenaient à quelques formules sur la fraternité, l’égalité, le
gouvernement populaire, résumées dans la célèbre déclaration des Droits
de l’homme dont nous aurons occasion de reproduire des fragments.
Les philosophes du XVIIIe siècle ne paraissent pas avoir exercé sur les
hommes de la Révolution un grand prestige. Rarement en effet sont-ils
cités dans les discours. Hypnotisés par leurs souvenirs classiques de la
Grèce et de Rome, les nouveaux législateurs relisaient Platon et
Plutarque. Ils voulaient faire revivre la constitution de Sparte, ses
mœurs, sa vie frugale et ses lois.
Lycurgue, Solon, Miltiade, Manlius Torquatus, Brutus, Mucius Scævola, le
fabuleux Minos lui-même, devinrent aussi familiers à la tribune qu’au
théâtre et le public se passionnait pour eux. Les ombres des héros du
monde antique planèrent toujours sur les assemblées révolutionnaires. La
postérité seule devait y faire planer celle des philosophes du XVIIIe
siècle.
On voit donc qu’en réalité les hommes de cette période, généralement
représentés comme de hardis novateurs guidés par des philosophes
subtils, ne prétendaient nullement innover, mais revenir à un passé
enseveli depuis longtemps dans les incertitudes de l’histoire et auquel
d’ailleurs ils ne comprirent jamais rien.
Les plus raisonnables, qui ne prenaient pas si loin leurs modèles,
songeaient simplement à adopter le régime constitutionnel anglais, dont
Montesquieu et Voltaire avaient vanté les avantages et que tous les
peuples devaient finir par imiter sans crise violente.
Leurs ambitions se bornaient à perfectionner la monarchie existante, et
non à la renverser. Mais en temps de révolution les voies parcourues
sont souvent fort différentes de celles qu’on se proposait de parcourir.
A l’époque de la convocation des États Généraux, personne n’aurait
jamais supposé qu’une révolution de bourgeois pacifiques et lettrés se
transformerait rapidement en une des plus sanguinaires dictatures de
l’histoire.
CHAPITRE IV
LES ILLUSIONS PSYCHOLOGIQUES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
§ 1.--Les illusions sur l’homme primitif, sur le retour à l’état de
nature et sur la psychologie populaire.
Nous avons déjà rappelé, et nous y reviendrons encore, que les erreurs
d’une doctrine ne nuisant pas à sa propagation, son influence sur les
esprits doit seule être considérée.
Mais si la critique des erreurs ne présente guère d’utilité pratique,
elle est fort intéressante au point de vue psychologique. Le philosophe
désireux de découvrir comment s’impressionnent les hommes devra toujours
étudier avec soin les illusions dont ils vécurent. Jamais peut-être,
dans le cours de l’histoire, ces dernières n’apparurent aussi profondes
et aussi nombreuses qu’au moment de la Révolution.
Une des plus manifestes fut la conception singulière qu’on se faisait de
la nature de nos premiers ancêtres et des sociétés primitives.
L’anthropologie n’ayant pas révélé encore les conditions d’existence de
nos lointains aïeux, on admettait, sous l’influence des récits
bibliques, que l’homme était sorti parfait des mains du Créateur. Les
premières sociétés constituaient des modèles, altérés plus tard par la
civilisation et auxquels il fallait revenir. Le retour à l’état de
nature devint bientôt le cri général. «Le principe fondamental de toute
morale sur lequel j’ai raisonné dans mes écrits, disait Rousseau, est
que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et
l’ordre.»
La science moderne, en déterminant d’après les débris de leur industrie
les conditions d’existence de nos premiers ancêtres, a depuis longtemps
montré l’erreur de cette doctrine. L’homme primitif est devenu pour elle
une brute féroce ignorant, tout comme le sauvage moderne, la bonté, la
morale et la pitié. Gouverné uniquement par ses impulsions instinctives,
il se précipitait sur sa proie quand la faim le poussait hors de sa
caverne, et se ruait sur son ennemi dès que la haine l’excitait. La
raison n’étant pas née encore, ne pouvait avoir aucune prise sur ses
instincts.
Le but de la civilisation, contrairement à toute la croyance
révolutionnaire, n’a pas été de revenir à l’état de nature, mais bien
d’en sortir. Ce fut justement parce que les Jacobins ramenèrent l’homme
à l’état primitif en détruisant tous les freins sociaux sans lesquels
aucune civilisation ne peut exister, qu’ils transformèrent une société
policée en horde barbare.
Les idées des théoriciens sur la nature de l’homme valaient à peu près
celles d’un général romain sur la puissance des augures. Leur influence
comme mobile d’action fut cependant considérable. La Convention s’en
inspira toujours.
Les erreurs concernant nos primitifs ancêtres étaient assez excusables,
puisque avant les découvertes modernes leurs véritables conditions
d’existence restaient profondément inconnues. L’ignorance complète de la
psychologie des hommes qui entouraient les théoriciens de la Révolution
est beaucoup moins explicable.
Il semble vraiment que philosophes et écrivains du XVIIIe siècle aient
été totalement dépourvus de la moindre faculté d’observation. Ils ont
vécu au milieu de leurs contemporains sans les voir ni les comprendre.
L’âme populaire notamment ne fut jamais soupçonnée par eux. L’homme du
peuple leur apparaissait toujours moulé sur le modèle chimérique enfanté
par leurs rêves. Aussi ignorants de la psychologie que des enseignements
de l’histoire, ils le considéraient comme naturellement bon, affectueux,
reconnaissant et toujours prêt à écouter la raison.
Les discours des Constituants montrent la profondeur de leurs illusions.
Quand les paysans commencèrent à brûler les châteaux, ils en furent très
étonnés et leur adressèrent des harangues sentimentales pour les prier
de cesser, afin de ne pas «faire de la peine à leur bon roi» et les
adjurèrent «de l’étonner par leurs vertus».
§ 2.--Les illusions sur la possibilité de séparer l’homme de son passé
et sur la puissance transformatrice attribuée aux lois.
Un des principes qui servirent de base aux institutions révolutionnaires
fut que l’homme est facilement séparable de son passé et qu’une société
peut être refaite de toutes pièces avec des institutions. Persuadés,
d’après la lumière de la raison, qu’en dehors des âges primitifs devant
servir de modèles, le passé représentait un héritage de superstitions et
d’erreurs, les législateurs résolurent de rompre entièrement avec lui.
Pour bien marquer cette intention, ils fondèrent une ère nouvelle,
transformèrent le calendrier, changèrent les noms des mois et des
saisons.
Supposant tous les hommes semblables, ils pensaient pouvoir légiférer
pour le genre humain. Condorcet s’imaginait émettre une vérité évidente
en disant: «Une bonne loi doit être bonne pour tous les hommes comme une
proposition de géométrie est vraie pour tous.»
Les théoriciens de la Révolution n’entrevirent jamais, derrière les
choses visibles, les ressorts invisibles qui les mènent. Il fallut tous
les progrès des sciences biologiques pour montrer combien étaient
lourdes leurs erreurs et à quel point un être quelconque dépend de son
passé.
A cette influence du passé, les réformateurs de la Révolution se
heurtèrent toujours sans jamais la comprendre. Ils voulaient l’anéantir,
et furent anéantis par elle.
La foi des législateurs dans la puissance absolue attribuée aux
institutions et aux lois assez ébranlée à la fin de la Révolution, fut à
ses débuts complète. Grégoire disait à la tribune de l’Assemblée
constituante sans provoquer aucun étonnement: «Nous pourrions, si nous
le voulions, changer la religion, mais nous ne le voulons pas.» On sait
qu’ils le voulurent plus tard, et on sait aussi combien misérablement
échoua leur tentative.
Les Jacobins eurent cependant entre les mains tous les éléments de
succès. Grâce à la plus dure des tyrannies, les obstacles étaient
brisés, les lois qu’il leur plaisait d’imposer toujours acceptées. Après
dix ans de violences, de ruines, d’incendies, de massacres et de
bouleversements, leur impuissance se révéla si éclatante qu’ils
tombèrent sous la réprobation universelle. Le dictateur réclamé alors
par la France entière fut obligé de rétablir la plus grande partie de ce
qui avait été détruit.
La tentative des Jacobins pour refaire la société au nom de la raison
pure, constitue une expérience du plus haut intérêt. L’occasion ne sera
probablement pas donnée à l’homme de la répéter sur une pareille
échelle.
Bien que la leçon ait été terrible, elle ne semble pas cependant
suffisante à beaucoup d’esprits, puisque de nos jours encore, nous
voyons les socialistes proposer de refaire de toutes pièces une société
d’après leurs plans chimériques.
§ 3.--Les illusions sur la valeur théorique des grands principes
révolutionnaires.
Les principes fondamentaux sur lesquels la Révolution se basa pour
édifier un droit nouveau sont contenus dans les Déclarations des Droits
de l’Homme, formulées successivement en 1789, 1793 et 1795. Elles sont
d’accord pour proclamer que: «Le principe de la souveraineté réside dans
la nation.»
Les trois déclarations varient d’ailleurs sur plusieurs points,
l’égalité notamment. Celle de 1789 dit simplement, article 1er: «Les
hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.» Celle de 1793
va plus loin et assure, article 3: «Tous les hommes sont égaux par la
nature.» Celle de 1795 est plus modeste et dit, article 3: «L’égalité
consiste en ce que la loi est la même pour tous.» En outre, après avoir
parlé des droits, la dernière Déclaration croit utile de parler des
devoirs. Sa morale n’est autre que celle de l’Évangile. Article 2: «Tous
les devoirs de l’homme et du citoyen dérivent de ces deux principes
gravés par la nature dans tous les cœurs: ne faites pas à autrui ce que
vous ne voudriez pas qu’on vous fît; faites constamment aux autres le
bien que vous voudriez en recevoir.»
Les parties essentielles de ces proclamations, les seules qui aient
réellement survécu, furent l’égalité et la souveraineté populaire.
Malgré la faiblesse de son contenu rationnel, le rôle de la devise
républicaine: «Liberté, égalité, fraternité» fut considérable.
Cette formule magique, restée gravée sur nos murs en attendant qu’elle
le soit dans nos cœurs, a possédé réellement la puissance surnaturelle
attribuée par les sorciers à certaines paroles.
En raison des espoirs nouveaux suscités par ses promesses, son pouvoir
d’expansion fut considérable. Des milliers d’hommes se firent tuer pour
elle. De nos jours encore quand une révolution éclate quelque part dans
le monde, la même formule est toujours invoquée.
Son choix fut très heureux. Elle appartient à cette catégorie de
sentences imprécises, évocatrices de rêves, que chacun est libre
d’interpréter au gré de ses désirs, de ses haines et de ses espérances.
En matière de foi, le sens réel des mots importe assez peu, celui qu’on
leur attache crée leur puissance.
Des trois principes de la devise révolutionnaire, l’égalité engendra le
plus de conséquences. Nous verrons dans une autre partie de cet ouvrage
que c’est à peu près le seul ayant survécu et dont les effets se
manifestent encore.
Ce n’est pas assurément la Révolution qui introduisit l’idée d’égalité
dans le monde. Sans même remonter aux républiques grecques, on peut
remarquer que la théorie égalitaire avait été enseignée de la façon la
plus nette par le christianisme et l’islamisme. Tous les hommes, sujets
d’un même Dieu, étaient égaux devant lui, et jugés uniquement d’après
leurs mérites. Le dogme de l’égalité des âmes devant le Créateur fut un
dogme essentiel aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens.
Mais proclamer un principe ne suffit pas à le faire observer. L’Église
chrétienne renonça vite à son égalité théorique, et les hommes de la
Révolution n’en tinrent compte que dans leurs discours.
Le sens du terme égalité varie suivant les catégories de personnes qui
en font usage. Il cache souvent des sentiments très contraires à son
sens réel et représente alors l’impérieux besoin de n’avoir personne
au-dessus de soi, joint au désir non moins vif d’en sentir au-dessous.
Chez les Jacobins de la Révolution, comme chez ceux de nos jours, le mot
égalité traduisait simplement une haine jalouse de toutes les
supériorités. Pour les effacer, ils prétendaient unifier les mœurs, les
manières, les costumes, les situations. Tout despotisme, autre que celui
exercé par eux leur semblait odieux.
Ne pouvant éviter les inégalités naturelles qui les choquaient, ils les
nièrent. La seconde Déclaration des Droits de l’Homme, celle de 1793,
rappelée plus haut, affirme, contrairement à l’évidence, que: «Tous les
hommes sont égaux par la nature.»
Il semble bien que la soif ardente de l’égalité n’ait caché chez
beaucoup d’hommes de la Révolution qu’un intense besoin d’inégalités.
Napoléon fut obligé de rétablir pour eux les titres nobiliaires et les
décorations. Après avoir montré que ce fut chez les plus farouches
révolutionnaires qu’il trouva ses plus dociles instruments de règne,
Taine ajoute:
«Tout de suite, sous leurs prêches de liberté et d’égalité, il a
démêlé leurs instincts autoritaires, leur besoin de commander, de
primer, même en sous-ordre, et par surcroît, chez la plupart d’entre
eux, les appétits d’argent ou de jouissance. Entre le délégué du
Comité de Salut public et le ministre, le préfet ou sous-préfet de
l’Empire la différence est petite: c’est le même homme sous deux
costumes, d’abord en carmagnole, puis en habit brodé.»
Le dogme de l’égalité eut pour première conséquence la proclamation, par
la bourgeoisie, de la souveraineté populaire. Cette souveraineté
demeura, du reste, très théorique pendant toute la durée de la
Révolution.
Le principe d’égalité fut le legs durable de la Révolution. Les deux
termes liberté et fraternité qui l’encadrent dans la devise républicaine
eurent toujours une action très faible. On peut même dire qu’elle fut
totalement nulle pendant toute la durée de la Révolution et de l’Empire,
et ne servit qu’à orner les discours.
Leur influence ne fut guère plus grande ensuite. La fraternité n’a
jamais été pratiquée, et de la liberté, les peuples se sont toujours peu
souciés. Actuellement les ouvriers l’ont complètement abandonnée à leurs
syndicats.
En résumé, bien que la devise républicaine ait été peu appliquée elle
eut une influence très grande. De la Révolution, il n’est guère resté
dans l’âme populaire que les trois mots célèbres résumant son évangile
et que ses armées propagèrent à travers l’Europe.
LIVRE II
LES INFLUENCES RATIONNELLES, AFFECTIVES, MYSTIQUES ET COLLECTIVES
PENDANT LA RÉVOLUTION
CHAPITRE I
PSYCHOLOGIE DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
§ 1.--Influences psychologiques intervenues dans la Révolution
française.
Dans la genèse de la Révolution aussi bien que dans sa durée, sont
intervenus des éléments rationnels, affectifs, mystiques et collectifs
régis chacun par des logiques différentes. C’est, je l’ai dit déjà, pour
n’avoir pas su dissocier leurs influences respectives que tant
d’historiens ont si mal interprété cette période.
L’élément rationnel généralement invoqué comme moyen d’explication,
exerça en réalité l’action la plus faible. Il prépara la Révolution
française mais se maintint seulement à ses débuts tant qu’elle resta
exclusivement bourgeoise. Son action se manifesta dans beaucoup de
mesures telles que les projets de réforme des impôts, la suppression des
privilèges d’une noblesse inutile, etc.
Dès que la Révolution pénétra dans le peuple, l’influence de l’élément
rationnel s’évanouit vite devant celle des éléments affectifs et
collectifs. Quant aux éléments mystiques, soutiens de la foi
révolutionnaire, ils fanatisèrent les armées et propagèrent à travers le
monde la nouvelle croyance.
Nous verrons apparaître successivement dans les faits et dans la
psychologie des individus ces diverses influences. La plus importante
peut-être fut l’influence mystique. La Révolution ne se comprend bien,
on ne saurait trop le répéter, que considérée comme la formation d’une
croyance religieuse. Ce que nous avons dit ailleurs de toutes les
croyances peut donc lui être également appliqué. En se reportant, par
exemple, au précédent chapitre sur la Réforme, on verra qu’elle présente
plus d’une analogie avec la Révolution.
Après avoir perdu beaucoup de temps à montrer la faible valeur
rationnelle des croyances, les philosophes commencent aujourd’hui à
mieux interpréter leur rôle. Ils ont bien été forcés de constater que
seules elles possèdent une influence suffisante pour transformer tous
les éléments d’une civilisation.
Elles s’imposent hors de la raison et possèdent la puissance d’orienter
les pensées et les sentiments dans une même direction. La raison pure
n’eut jamais un tel pouvoir, ce n’est pas elle qui passionne les hommes.
La forme religieuse rapidement revêtue par la Révolution explique son
pouvoir d’expansion et le prestige qu’elle exerça et exerce encore.
Peu d’historiens comprirent que ce grand mouvement devait être considéré
comme la fondation d’une religion nouvelle. Le pénétrant Tocqueville
est, je crois, le premier à l’avoir pressenti.
«La Révolution française, dit-il, est une révolution politique qui a
opéré à la manière et qui a pris en quelque chose l’aspect d’une
révolution religieuse. Voyez par quels traits réguliers et
caractéristiques elle achève de ressembler à ces dernières: non
seulement elle se répand au loin comme elles, mais, comme elles, elle
y pénètre par la prédication et la propagande. Une révolution
politique qui inspire le prosélytisme; qu’on prêche aussi ardemment
aux étrangers qu’on l’accomplit avec passion chez soi; considérez quel
nouveau spectacle.»
Le côté religieux de la Révolution étant admis, on s’explique facilement
ses fureurs et ses dévastations. L’histoire nous les montre en effet
accompagnant toujours la naissance des croyances. La Révolution devait
donc, elle aussi, provoquer les intolérances et les violences qu’exigent
de leurs adeptes les dieux triomphants. Elle a bouleversé l’Europe
pendant vingt ans, ruiné la France, fait périr des millions d’hommes et
coûté plusieurs invasions, mais ce n’est généralement qu’au prix de
pareilles catastrophes qu’un peuple peut changer de croyances.
Si l’élément mystique est toujours le fondement ces croyances, certains
éléments affectifs et rationnels s’y superposent bientôt. La croyance
sert ainsi de groupement à des sentiments, des passions, des intérêts du
domaine de l’affectif. La raison enveloppe ensuite le tout pour tâcher
de justifier des événements auxquels cependant elle ne prit aucune part.