l’affaiblissement des traditions lui servant de base. Lorsque, après des
discussions répétées, elles n’eurent plus de défenseurs, l’ancien régime
s’écroula comme un édifice dont les fondements ont été détruits.
§ 2.--Les inconvénients de l’ancien régime.
Un régime établi depuis longtemps finit toujours par sembler acceptable
au peuple gouverné par lui. L’habitude en masque les inconvénients qui
apparaissent seulement lorsqu’on y réfléchit trop. L’homme se demande
alors comment il a pu les supporter. L’être vraiment malheureux est
celui qui se croit misérable.
Ce fut justement cette croyance qui s’établit à l’époque de la
Révolution, sous l’influence des écrivains dont nous étudierons
prochainement l’action. Les imperfections de l’ancien régime éclatèrent
alors à tous les yeux. Elles étaient nombreuses. Il suffira d’en marquer
quelques-unes.
Malgré l’autorité apparente du pouvoir central, le royaume, formé par la
conquête successive de provinces indépendantes, était divisé en
territoires ayant chacun leurs lois, leurs mœurs, leurs coutumes et
payant des impôts différents. Des douanes intérieures les séparaient.
L’unité de la France était ainsi assez artificielle. Elle représentait
un agrégat de pays divers que les efforts répétés des rois, y compris
ceux de Louis XIV, n’avaient pas réussi à unifier entièrement. L’œuvre
la plus utile de la Révolution fut précisément cette unification.
A de pareilles divisions matérielles venaient s’ajouter des divisions
sociales constituées par des classes: noblesse, clergé, tiers état, dont
les barrières rigides ne pouvaient être que bien difficilement
franchies.
Considérant comme une de ses forces la séparation des classes, l’ancien
régime l’avait rigoureusement maintenue. Elle devint la principale cause
des haines qu’il inspira. Bien des violences de la bourgeoisie
triomphante représentent surtout les vengeances d’un long passé de
dédains et d’oppression. Les blessures d’amour-propre sont celles dont
le souvenir s’efface le moins. Le Tiers-État en avait supporté beaucoup.
A une réunion des États Généraux de 1614 où ses représentants s’étaient
vus obligés de rester à genoux tête nue, un membre du Tiers ayant osé
dire que les ordres étaient comme trois frères, l’orateur de la noblesse
répondit: «qu’il n’y avait aucune fraternité entre elle et le Tiers, que
les nobles ne voulaient pas que les enfants de cordonniers et de
savetiers les appelassent leurs frères».
Malgré le progrès des lumières, la noblesse et le clergé conservaient
avec obstination des privilèges et des exigences, injustifiables
cependant depuis que ces classes avaient cessé de rendre des services.
Écartés des fonctions publiques par le pouvoir royal qui s’en défiait et
remplacés progressivement par une bourgeoisie de plus en plus capable et
instruite, le clergé et la noblesse ne jouaient qu’un rôle social
d’apparat. Ce point a été lumineusement mis en évidence par Taine.
«Depuis que la noblesse, dit-il, ayant perdu la capacité spéciale, et
que le Tiers, ayant acquis la capacité générale, se trouvent de niveau
par l’éducation et par les aptitudes, l’inégalité qui les sépare est
devenue blessante en devenant inutile. Instituée par la coutume, elle
n’est plus consacrée par la conscience, et le Tiers s’irrite à bon
droit contre des privilèges que rien ne justifie, ni la capacité du
noble, ni l’incapacité du bourgeois.»
En raison de la rigidité des castes fixées par un long passé, on ne voit
pas ce qui aurait pu déterminer la noblesse et le clergé au renoncement
de leurs privilèges. Sans doute ils finirent par les abandonner dans une
nuit mémorable, lorsque les événements les y forcèrent, mais alors il
était trop tard, et la Révolution déchaînée poursuivit son cours.
Il est certain que les progrès modernes eussent établi successivement
tout ce que la Révolution a créé: l’égalité des citoyens devant la loi,
la suppression des privilèges de la naissance, etc. Malgré l’esprit
conservateur des Latins, ces choses eussent été obtenues comme elles le
furent par la plupart des peuples. Nous aurions de cette façon économisé
vingt ans de guerres et de dévastations, mais pour les éviter il aurait
fallu une constitution mentale différente de la nôtre et surtout
d’autres hommes d’État que ceux de cette époque.
L’hostilité profonde de la bourgeoisie contre les classes que la
tradition maintenait au-dessus d’elle fut un des grands facteurs de la
Révolution et explique parfaitement qu’après son triomphe, la première
dépouilla les vaincus de leurs richesses. Elle se conduisit alors comme
des conquérants, tels que Guillaume le Normand distribuant, après la
conquête de l’Angleterre, le sol à ses soldats.
Mais si la bourgeoisie détestait la noblesse, elle n’avait aucune haine
contre la royauté qui ne lui paraissait pas d’ailleurs remplaçable. Les
maladresses du roi et ses appels à l’étranger ne réussirent que très
lentement à le rendre impopulaire.
La première Assemblée ne songea jamais à fonder une république.
Extrêmement royaliste, en effet, elle rêvait simplement de substituer
une monarchie constitutionnelle à la monarchie absolue. Seule la
conscience de son pouvoir grandissant l’exaspéra contre les résistances
du roi. Elle n’osa pas cependant le renverser.
§ 3.--La vie sous l’ancien régime.
Il est difficile de se faire une idée bien nette de la vie sous l’ancien
régime et surtout de la situation réelle des paysans.
Les écrivains qui défendent la Révolution, comme les théologiens
défendent les dogmes religieux, tracent des tableaux tellement sombres
de l’existence des paysans sous l’ancien régime, qu’on se demande
comment les malheureux n’étaient pas tous morts de faim depuis
longtemps. Un bel exemple de cette façon d’écrire se rencontre dans un
livre de M. A. Rambaud, jadis professeur à la Sorbonne, publié sous ce
titre: _Histoire de la Révolution française_. On y remarque notamment
une gravure dont le texte porte: «Misère des paysans sous Louis XIV». Au
premier plan, un homme dispute à des chiens des os d’ailleurs
complètement décharnés. A ses côtés, un malheureux se tord en se
comprimant le ventre. Plus loin une femme couchée par terre mange de
l’herbe. Dans le fond du paysage, des personnages, dont on ne peut dire
si ce sont des cadavres ou des affamés, sont également étendus sur le
sol. Comme exemple de l’administration de l’ancien régime, le même
auteur assure que: «Un emploi de police payé 800 livres en rapportait
400.000.» De tels chiffres indiqueraient, en vérité, un bien grand
désintéressement de la part du marchand de ces productifs emplois. Il
nous affirme encore: «qu’il n’en coûtait que 420 livres pour faire
arrêter les gens», et que, «sous Louis XV, on distribua plus de 150.000
lettres de cachet».
La plupart des livres sur la Révolution sont conçus avec aussi peu
d’impartialité et d’esprit critique, c’est pourquoi cette période reste,
en réalité, si mal connue.
Certes les documents ne manquent pas, mais ils sont parfaitement
contradictoires. A la description célèbre de La Bruyère, on peut opposer
le tableau enthousiaste fait par le voyageur anglais Young de l’état
prospère des paysans visités par lui.
Étaient-ils vraiment écrasés d’impôts et payaient-ils, comme on l’a
prétendu, les quatre cinquièmes de leur revenu au lieu du cinquième,
aujourd’hui? Impossible de le dire avec certitude. Un fait capital
semble cependant prouver que sous l’ancien régime la situation des
habitants des campagnes ne pouvait être bien misérable puisqu’il paraît
établi que plus du tiers du sol avait été acheté par des paysans.
On est mieux renseigné sur l’administration financière. Elle était très
oppressive et très compliquée. Les budgets se trouvaient le plus souvent
en déficit et les impôts de toute nature levés par des fermiers généraux
tyranniques. Au moment même de la Révolution, cet état des finances
devint la cause d’un mécontentement universel, exprimé par les cahiers
des États Généraux. Remarquons toutefois que ces cahiers ne traduisaient
pas une situation antérieure, mais un état actuel dû à une crise de
misère produite par la mauvaise récolte de 1788 et l’hiver rigoureux de
1789. Qu’eussent été les mêmes cahiers écrits dix ans plus tôt?
Malgré ces circonstances défavorables, ils ne contenaient aucune idée
révolutionnaire. Les plus avancés demandaient simplement que les impôts
fussent levés seulement avec le consentement des États Généraux et payés
également par tous. Les mêmes cahiers souhaitaient quelquefois aussi que
le pouvoir du roi fût limité par une Constitution définissant ses droits
et ceux de la nation. Si ces vœux avaient été acceptés, une monarchie
constitutionnelle se fût très facilement substituée à la monarchie
absolue et la Révolution eût été probablement évitée.
Malheureusement, la noblesse et le clergé étaient trop forts et Louis
XVI trop faible pour qu’une pareille solution fût possible.
Elle eut d’ailleurs été rendue bien difficile par les exigences de la
bourgeoisie qui prétendait se substituer à la noblesse et fut le
véritable auteur de la Révolution. Le mouvement déchaîné par la
bourgeoisie dépassa rapidement d’ailleurs ses aspirations, ses besoins,
ses espérances. Elle avait réclamé l’égalité à son profit, mais le
peuple la voulut aussi pour lui. La Révolution finit de la sorte par
devenir le gouvernement populaire qu’elle n’était pas, et n’avait
nullement l’intention d’être, tout d’abord.
§ 4.--L’évolution des sentiments monarchiques pendant la Révolution.
Malgré la lenteur d’évolution des éléments affectifs, il est certain que
pendant la Révolution les sentiments, non seulement du peuple, mais
encore des assemblées révolutionnaires à l’égard de la monarchie se
transformèrent très vite. Entre le moment où les législateurs de la
première assemblée révolutionnaire entouraient Louis XVI de respect et
celui où on lui trancha la tête, peu d’années s’écoulèrent.
Ces changements, plus superficiels que profonds, furent en réalité une
simple transposition de sentiments du même ordre. L’amour que les hommes
de cette époque professaient pour le roi, ils le reportèrent sur le
nouveau gouvernement héritier de sa puissance. Le mécanisme d’un tel
transfert est facile à mettre en évidence.
Sous l’ancien régime, le souverain tenant son pouvoir de la divinité,
était investi pour cette raison d’une sorte de puissance surnaturelle.
Vers lui se tournait le peuple du fond des campagnes.
Cette croyance mystique dans la puissance absolue de la royauté fut
ébranlée seulement lorsque des expériences répétées montrèrent que le
pouvoir attribué à l’être adoré était fictif. Il perdit alors son
prestige. Or, quand le prestige est perdu, les foules ne pardonnent pas
au Dieu tombé de s’être illusionnées sur lui et cherchent de nouveau
l’idole dont elles ne peuvent se passer.
Dès les débuts de la Révolution, des faits nombreux et journellement
répétés révélèrent aux croyants les plus fervents que la royauté ne
possédait plus de puissance et qu’existaient d’autres pouvoirs capables
non seulement de lutter contre elle, mais possédant une force
supérieure.
Que pouvaient penser en effet de la puissance royale les multitudes qui
voyaient le roi tenu en échec par une Assemblée et incapable, en plein
Paris, de défendre sa meilleure forteresse contre les attaques de bandes
armées.
La faiblesse royale devint donc évidente, alors que la puissance de
l’Assemblée se montrait grandissante. Or, aux yeux des foules, la
faiblesse est sans prestige, elles se tournent toujours vers la force.
Dans les assemblées les sentiments, tout en étant très mobiles,
n’évoluent pas aussi vite, c’est pourquoi la foi monarchique y survécut
à la prise de la Bastille, à la fuite du roi et à son entente avec les
souverains étrangers.
La foi royaliste restait cependant si forte que les émeutes parisiennes
et les événements qui amenèrent l’exécution de Louis XVI ne suffirent
pas à ruiner définitivement dans les provinces l’espèce de piété[8]
séculaire dont était enveloppée l’ancienne monarchie.
[8] Pour faire comprendre la profondeur de l’amour héréditaire du
peuple à l’égard de ses rois, Michelet relate le fait suivant qui se
passa sous le règne de Louis XV:
«Quand on apprit à Paris que Louis XV, parti pour l’armée, était
resté malade à Metz, c’était la nuit. On se lève, on court en
tumulte sans savoir où l’on va; les églises s’ouvrent en pleine
nuit... on s’assemblait dans les carrefours, on s’abordait, on
s’interrogeait sans se connaître. Il y eut plusieurs églises où le
prêtre qui prononçait la prière pour la santé du roi interrompit le
chant par ses pleurs et le peuple lui répondit par ses sanglots et
ses cris... Le courrier qui apporta la nouvelle de la convalescence
fut embrassé et presque étouffé; on baisait son cheval, on le menait
en triomphe... Toutes les rues retentissaient d’un cri de joie: «Le
roi est guéri!»
Elle persista dans une grande partie de la France pendant toute la durée
de la Révolution et fut l’origine des conspirations royalistes et de
l’insurrection de plusieurs départements que la Convention eut tant de
peine à réprimer. La foi royaliste avait disparu à Paris, où la
faiblesse du roi était trop visible; mais, dans les provinces, le
pouvoir royal, représentant de Dieu ici-bas, conservait encore du
prestige.
Les sentiments royalistes devaient être bien ancrés dans les âmes pour
que la guillotine n’ait pu les étouffer. Les mouvements royalistes
persistèrent, en effet, pendant toute la Révolution et s’accentuèrent
surtout sous le Directoire, lorsque 49 départements envoyèrent à Paris
des députés royalistes, ce qui provoqua de la part du Directoire le coup
d’État de Fructidor.
Ces sentiments monarchiques, difficilement refoulés par la Révolution,
contribuèrent à favoriser le succès de Bonaparte quand il vint occuper
le trône des anciens rois et rétablir une grande partie l’ancien régime.
CHAPITRE III
L’ANARCHIE MENTALE AU MOMENT DE LA RÉVOLUTION ET LE ROLE ATTRIBUÉ AUX
PHILOSOPHES
§ 1.--Origines et propagation des idées révolutionnaires.
La vie extérieure des hommes de chaque âge est moulée sur une vie
intérieure constituée par une armature de traditions, de sentiments,
d’influences morales dirigeant leur conduite et maintenant certaines
notions fondamentales qu’ils subissent sans les discuter.
Que la résistance de cette armature faiblisse, et des idées sans
influence possible auparavant pourront germer et se développer.
Certaines théories, dont le succès fut immense au moment de la
Révolution, se seraient heurtées deux siècles plus tôt à
d’infranchissables murs.
Ces considérations ont pour but de rappeler que les événements
extérieurs des révolutions sont toujours la conséquence d’invisibles
transformations lentement opérées dans les âmes. L’étude approfondie
d’une révolution nécessite donc celle du terrain mental sur lequel
germent les idées qui fixeront son cours.
Généralement fort lente, l’évolution des idées reste souvent invisible
pendant la durée d’une génération. On n’en comprend l’étendue qu’en
comparant l’état mental des mêmes classes sociales aux extrémités de la
courbe parcourue par les esprits. Pour se rendre compte, notamment, des
idées différentes que se faisaient de la royauté les hommes instruits
sous Louis XIV et sous Louis XVI, on peut rapprocher les théories
politiques de Bossuet et de Turgot.
Bossuet exprimait les conceptions générales de son époque sur la
monarchie absolue, quand il fondait l’autorité d’un gouvernement sur la
volonté de Dieu, «seul juge des actions des rois, toujours
irresponsables devant les hommes». La foi religieuse était alors aussi
forte que la foi monarchique dont elle semblait du reste inséparable, et
aucun philosophe n’aurait pu l’ébranler.
Les écrits des ministres réformateurs de Louis XVI, ceux de Turgot par
exemple, sont animés d’un tout autre esprit. Du droit divin des rois, il
n’est plus guère parlé, et le droit des peuples commence à se dessiner
nettement.
Bien des événements avaient contribué à préparer une pareille évolution:
guerres malheureuses, famines, impôts, misère générale de la fin du
règne de Louis XV, etc. Lentement ébranlé, le respect de l’autorité
monarchique avait été remplacé par une révolte des esprits prête à se
manifester dès que s’en présenterait l’occasion.
Toute armature mentale qui commence à se dissocier se désagrège
rapidement ensuite. C’est pourquoi, au moment de la Révolution, on vit
se propager si vite des idées nullement nouvelles, mais jusqu’alors
restées sans influence, faute d’avoir rencontré le terrain où elles
pouvaient germer.
Ou les avait répétées cependant bien des fois en effet, les idées qui
séduisirent à ce moment les esprits. Elles inspiraient depuis longtemps
la politique des Anglais. Deux mille ans auparavant, les auteurs grecs
et latins avaient défendu la liberté, maudit les tyrans et proclamé les
droits de la souveraineté populaire.
Les bourgeois qui firent la Révolution, bien qu’ayant appris, ainsi que
leurs pères, toutes ces choses dans les livres scolaires, n’en avaient
été nullement émus, parce que le moment n’était pas arrivé, où elles
pouvaient les émouvoir. Comment le peuple aurait-il pu en être frappé
davantage à l’époque où on l’habituait à respecter comme des nécessités
naturelles toutes les hiérarchies?
La véritable action des philosophes sur la genèse de la Révolution, ne
fut pas celle qui leur est attribuée généralement. Ils ne révélèrent
rien de nouveau, mais développèrent l’esprit critique auquel les dogmes
ne résistent pas lorsque leur désagrégation est déjà préparée.
Sous l’influence du développement de cet esprit critique, les choses qui
commençaient à ne plus être très respectées le devinrent de moins en
moins. Quand le prestige et la tradition furent évanouis, l’édifice
social s’écroula brusquement.
Cette désagrégation progressive finit par descendre jusqu’au peuple,
mais ne fut pas commencée par lui. Le peuple suit les exemples et ne les
crée jamais.
Les philosophes qui n’auraient pu exercer aucune influence sur le peuple
en exercèrent une très grande sur les classes éclairées de la nation. La
noblesse désœuvrée, tenue depuis longtemps à l’écart des fonctions, et
par conséquent frondeuse, s’était mise à leur remorque. Incapable de
rien prévoir, elle fut la première à ébranler toutes les traditions qui
constituaient cependant son unique raison d’être. Aussi saturée
d’humanitarisme et de rationalisme que la bourgeoisie d’aujourd’hui,
elle ne cessait de saper par des critiques ses propres privilèges.
C’était, toujours comme aujourd’hui, parmi les favorisés de la fortune
que se rencontraient le plus d’ardents réformateurs. L’aristocratie
encourageait les dissertations sur le contrat social, les droits de
l’homme, l’égalité des citoyens. Elle applaudissait les pièces de
théâtre critiquant les privilèges, l’arbitraire, l’incapacité des gens
en place et les abus de toutes sortes.
Aussitôt que les hommes perdent confiance dans les fondements de
l’armature mentale dirigeant leur conduite, ils en éprouvent du malaise
puis du mécontentement. Toutes les classes sentaient s’évanouir
lentement leurs anciennes raisons d’agir. Ce qui avait eu du prestige à
leurs yeux depuis des siècles n’en possédait plus.
L’esprit frondeur des écrivains et de la noblesse n’aurait pas suffi à
ébranler le poids fort lourd des traditions, mais son action se
superposait à d’autres influences profondes. Nous avons dit plus haut,
en citant Bossuet, que sous l’ancien régime, le gouvernement religieux
et le gouvernement civil, très séparés de nos jours, se trouvaient
intimement liés. Toucher à l’un était nécessairement atteindre l’autre.
Or, avant même que l’idée monarchique fût ébranlée, la force de la
tradition religieuse était très entamée chez les cerveaux cultivés. Les
progrès constants de la connaissance avaient fait passer de plus en plus
les esprits de la théologie à la science en opposant la vérité observée
à la vérité révélée.
Cette évolution mentale, bien qu’assez imprécise encore, permettait
d’apercevoir cependant que les traditions ayant guidé les hommes durant
des siècles, n’avaient pas la valeur qu’on leur attribuait, et qu’il
deviendrait peut-être nécessaire de les remplacer.
Mais où découvrir les éléments nouveaux pouvant se substituer à la
tradition? Où chercher la baguette magique capable d’élever un autre
édifice social, sur les débris de celui dont on ne se contentait plus?
L’accord fut unanime pour attribuer à la raison la puissance que la
tradition et les dieux semblaient avoir perdue. Comment douter de sa
force? Ses découvertes ayant été innombrables, n’était-il pas légitime
de supposer, qu’appliquée à la construction des sociétés, elle les
transformerait entièrement? Son rôle possible grandit donc très vite
dans les esprits à mesure que la tradition leur semblait plus
méprisable.
Ce pouvoir souverain attribué à la raison doit être considéré comme
l’idée culminante qui, non seulement engendra la Révolution, mais encore
la gouverna tout entière. Pendant sa durée, les hommes se livrèrent aux
plus persévérants efforts pour briser le passé? et édifier les sociétés
sur un plan nouveau dicté par la logique.
* * * * *
Descendues lentement dans le peuple, les théories rationalistes des
philosophes se résumèrent pour lui dans cette simple notion, que toutes
les choses considérées jadis comme respectables ne l’étaient pas. Les
hommes étant déclarés égaux, les anciens maîtres ne devaient plus être
obéis.
La multitude s’habitua facilement à ne plus respecter ce que les classes
supérieures avaient elles-mêmes cessé de respecter. Quand la barrière du
respect fut tombée, la Révolution était faite.
La première conséquence de cette mentalité nouvelle fut une
insubordination générale. Mme Vigée-Lebrun raconte qu’à la promenade de
Longchamp, les gens du peuple montaient sur les marchepieds des
carrosses en disant: «L’année prochaine, vous serez derrière, et nous
serons dedans.»
La plèbe n’était pas seule à manifester de l’insubordination et du
mécontentement. Ces sentiments furent généraux à la veille de la
Révolution: «Le bas clergé, dit Taine, est hostile aux prélats, les
gentilshommes de province à la noblesse de cour, le vassal au seigneur,
le paysan au citadin, etc.».
L’état d’esprit qui s’était étendu de la noblesse et du clergé au
peuple, envahissait également l’armée. Au moment de l’ouverture des
États Généraux, Necker disait: «Nous ne sommes pas sûrs des troupes.»
Les officiers devenaient humanitaires et philosophaient. Les soldats,
recrutés d’ailleurs dans la plus basse classe de la population, ne
philosophaient pas, mais ils n’obéissaient plus.
Dans leurs faibles cervelles, les idées d’égalité signifiaient
simplement la suppression des chefs et par conséquent de toute
obéissance. En 1790, plus de vingt régiments menaçaient leurs officiers
et quelquefois, comme à Nancy, les mettaient en prison.
L’anarchie mentale qui, après avoir sévi sur toutes les classes de la
société, envahissait l’armée, fut la cause principale de la disparition
de l’ancien régime. «C’est la défection de l’armée gagnée aux idées du
Tiers, écrivait Rivarol, qui a anéanti la royauté.»
§ 2.--Rôle supposé des philosophes du XVIIIe siècle dans la genèse de la
Révolution. Leur antipathie pour la démocratie.
Si les philosophes, supposés inspirateurs de la Révolution française,
combattirent certains préjugés et abus, on ne doit nullement pour cela
les considérer comme partisans du gouvernement populaire. La démocratie,
dont ils avaient étudié le rôle dans l’histoire grecque, leur était
généralement fort antipathique. Ils n’ignoraient pas, en effet, les
destructions et les violences qui en sont l’invariable cortège et
savaient qu’au temps d’Aristote, elle était déjà définie: «Un État, où
toute chose, les lois même dépendent de la multitude érigée en tyran et
gouvernée par quelques déclamateurs.»